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L'art sans paroles

De
128 pages
La pantomime, le cinéma muet, le cirque : ces trois spectacles sans paroles (mais pas toujours silencieux) sont loin d'être privés de sens, même si le visage, les gestes, le corps tout entier s'expriment en se passant de tout discours, ce qui dans le monde d'aujourd'hui est presque une forme de résistance.
Ces trois arts si proches de l'enfance à proprement parler, puisqu'ils sont muets, proposent d'autre part un traité du style et de la composition, car l'impeccable enchaînement de leurs figures est un savant dosage d'audace et de rigueur, de mémoire et d'improvisation.
Ce ne sont pas pour autant des refuges à l'abri des violences de l'histoire : sur la scène, l'écran ou la piste, la réalité fait parfois irruption comme un courant d'air déséquilibrant les funambules que nous sommes ou comme une bête fauve dévorant les dompteurs que nous prétendons être.
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couverture
 

Gérard Macé

 

 

L'art sans paroles

 

 
 

I

 

Qui, s'il est normal et bien pensant, marche sur un fil et s'exprime en vers ?

 

JEAN GENET

 

On raconte qu'un des tours favoris des illusionnistes, dans l'Inde ancienne où ils jouissaient d'un grand prestige, consistait à faire apparaître un arbre à partir du noyau d'un fruit ; à faire grandir cet arbre en un clin d'œil, puis à lancer une corde aussitôt raide à laquelle grimpait un comparse, qui disparaissait de la vue des spectateurs avant de lancer par terre, un par un, ses membres que le magicien rassemblait pour refaire un homme à partir de ce corps disloqué.

Mes pensées bien souvent ressemblent à ces membra disjecta, et quand elles sont sur le point de mourir je rêve que par magie elles s'assemblent dans un livre.

 

À la place du magicien et de son comparse, repartis sur les routes en compagnie des montreurs d'ours (et peut-être pour éloigner les anges de la mémoire, dont la présence au seuil de chaque livre a fini par me lasser), je revois maintenant le poète aphone qui inventa la pantomime, Livius Andronicus, et l'esclave sur le devant de la scène qui lui prêtait sa voix.

Ce premier essai, lié aux circonstances au point qu'il semble né d'un accident, fut un coup de maître : il eut tant de succès qu'à Rome tout le monde voulut avoir son mime, à commencer par l'empereur qui faisait oublier ainsi ses propres actions ; que les mimes et les histrions furent bientôt si nombreux qu'on ouvrit une école ; que la rivalité entre eux, comme celle restée fameuse entre Bathylle et Pylade, déchaîna les passions de leurs partisans. Bref, on comprit si bien cet art sans parole, et dans ses moindres nuances, que Lucien put écrire : « Un acteur qui se trompe dans ses gestes commet un solécisme avec la main. »

 

Il y a dans la pantomime une grammaire des gestes, mais s'en tenir à cette grammaire, c'est agiter le squelette des trains fantômes.

Cependant, ce n'est pas l'épaisseur réaliste de la chair qu'il faut ajouter aux différents membres de la phrase, mais le halo poétique de la métaphore.

D'après les témoins qui l'ont vu jouer La maladie, l'agonie et la mort, c'est précisément ce que faisait Jean-Louis Barrault. Au lieu de représenter le mourant dans les affres et les tortures, comme l'aurait fait n'importe quel acteur confondant l'art du mime et la vulgaire imitation, il redressait le buste d'un mouvement brusque, et de la main qui s'abaissait avec lenteur il éteignait le souffle de la vie, comme on éteignait autrefois la flamme d'une chandelle.

 

C'est grâce à un revenant, l'histoire ne s'invente pas, que l'âme des mimes s'est incarnée en Gaspard Deburau, que nous avons tous vu dans Les Enfants du paradis mais sous le nom de Baptiste et sous les traits de Jean-Louis Barrault.

Deburau était né en Bohême à la fin du XVIIIe siècle, dans une famille qui menait sur les routes une troupe d'enfants de la balle : des danseurs de corde, des écuyers, des trapézistes et des jongleurs, qui jouaient des comédies dont ils écrivaient eux-mêmes les arguments.

Le moment fort des représentations était la pantomime, grâce à un vieil Italien du nom de Giacomo, qui mettait un masque aux saltimbanques pour les transformer en Arlequin, en Léandre ou Colombine. Dans l'un de ces spectacles il faisait jouer à Gaspard le rôle d'un revenant : comme il était le seul à jouer sans le masque, il offrait à tous les regards un visage entièrement blanc, dans lequel des joues creuses et remplies d'ombre ajoutaient encore à la pâleur.

Le vieil Italien mourut dans les environs de Prague où il fut inhumé, mais ses leçons n'étaient pas perdues pour Deburau. Au début, il ne fit que traduire avec ses propres gestes les pantomimes de Giacomo, jusqu'au jour où il inventa de toutes pièces le personnage de Pierrot.

D'abord en travaillant son visage, trop lunaire et trop neutre pour avoir de la présence en scène : à la façon d'un calligraphe, il dessina donc des sourcils noirs et des lèvres rouges, puis il donna du relief à son expression pour jouer à visage découvert.

Enfin il transforma l'habit blanc de Pulcinello en lui ôtant sa ceinture, en donnant de l'ampleur aux manches et de la largeur au pantalon ; il multiplia les plis de la souquenille à laquelle il ajouta les gros boutons noirs qui lui donnent l'allure d'un domino.

C'est avec ce costume entièrement neuf, avec ce visage qui revenait d'entre les morts qu'il fit la conquête à Paris d'un public de lettrés ; puis du public plus difficile et plus remuant du « paradis », au théâtre des Funambules dont il fit la gloire et la fortune.

 

Pierrot qui maigrit parce qu'il est amoureux d'une grande dame, Pierrot qui voudrait aller dans le monde mais n'a pas un sou vaillant, Pierrot assassin et poursuivi par le spectre de sa victime, qui lui crie « Marrrchand d'habits » de sa voix caverneuse : cette pantomime réinventée par Jacques Prévert pour les besoins du cinéma avait d'abord inspiré à Théophile Gautier, qui voulait donner ses lettres de noblesse à un art mineur, un titre résumant en trois mots l'histoire du théâtre, sa gloire et sa fragilité quand la réussite ne tient qu'à un fil : Shakespeare aux Funambules.

NRF

GALLIMARD

5, rue Gaston-Gallimard, 75328 Paris cedex 07

www.gallimard.fr
 
 
© Éditions Gallimard, 1999, pour la présente édition. Pour l'édition papier.
© Éditions Gallimard, 2016. Pour l'édition numérique.
 
 
Couverture : Félix Nadar et Adrien Tournachon, Pierrot écoutant (détail), 1854-55. Bibliothèque nationale de France, Paris.

DU MÊME AUTEUR

Aux Éditions Le Promeneur

Colportage I, 1998

Colportage II, 1998

 

Aux Éditions Gallimard

Le jardin des langues, 1974

Les balcons de Babel, 1977

Ex Libris, 1980

Bois dormant, 1983

Les trois coffrets, 1985

Le manteau de Fortuny, 1987

Le dernier des Égyptiens, 1989

Vies antérieures, 1991

La mémoire aime chasser dans le noir, 1993

L'autre hémisphère du temps, 1995

 

Aux Éditions Fata Morgana

Leçon de chinois, 1981

Rome ou le firmament, 1983

Où grandissent les pierres, 1985

Les petites coutumes, 1989

Choses rapportées du Japon (photographies de Pierre Alechinsky), 1993

Cinéma muet, 1995

 

Aux Éditions Marval

Rome, l'invention du baroque (photographies d'Isabel Muñoz), 1997

 

Aux Éditions Le Temps qu'il fait

Le singe et le miroir, 1998

 

Aux Éditions La Pionnière

La chasse des dames, 1996

La scène des morts (texte de Patrick Mauriès et photographies de Gérard Macé), 1998

Gérard Macé

L'art sans paroles

La pantomime, le cinéma muet, le cirque : ces trois spectacles sans paroles (mais pas toujours silencieux) sont loin d'être privés de sens, même si le visage, les gestes, le corps tout entier s'expriment en se passant de tout discours, ce qui dans le monde d'aujourd'hui est presque une forme de résistance.

Ces trois arts si proches de l'enfance à proprement parler, puisqu'ils sont muets, proposent d'autre part un traité du style et de la composition, car l'impeccable enchaînement de leurs figures est un savant dosage d'audace et de rigueur, de mémoire et d'improvisation.

Ce ne sont pas pour autant des refuges à l'abri des violences de l'histoire : sur la scène, l'écran ou la piste, la réalité fait parfois irruption comme un courant d'air déséquilibrant les funambules que nous sommes, ou comme une bête fauve dévorant les dompteurs que nous prétendons être.

Cette édition électronique du livre L'art sans paroles de Gérard Macé a été réalisée le 22 juin 2016 par les Éditions Gallimard.

Elle repose sur l'édition papier du même ouvrage (ISBN : 9782070754526 - Numéro d'édition : 155815).

Code Sodis : N19130 - ISBN : 9782072190698 - Numéro d'édition : 194888

 

 

Ce livre numérique a été converti initialement au format EPUB par Isako www.isako.com à partir de l'édition papier du même ouvrage.