L'aventure du désert

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'Je me suis longtemps demandé pourquoi certaines personnalités exerçaient sur nous une fascination sans fin. Emily Brontë, Rimbaud, T.E. Lawrence, Charles de Foucauld pour citer pęle-męle quelques-uns de ces personnages en apparence les plus opposés. Puis je compris qu'ils se ressemblaient. Les liait une expérience intérieure si profonde qu'une vie entičre ils y restčrent fixés.
Foucauld, Lawrence, deux hommes que rapprochent une époque, l'aventure, la guerre, le désert, le renoncement. Tous deux partis vers des terres inconnues et des royaumes sans roi : Charles de Foucauld se rendit dans le désert et y rencontra Dieu ; T.E. Lawrence, s'il n'arriva pas ŕ la męme conclusion, ressentit lui aussi l'appel de cette terre sans bornes. Le désert, oů trouver l'extręme, l'héroďsme, une autre existence oů entendre dans la solitude le verbe vivant que l'on porte avec soi.
Saints et héros, selon certains, espions de haut vol selon d'autres, une démarche essentielle relie ces chercheurs d'absolu, si différents soient-ils. Le goűt de l'excčs, peut-ętre, et la volonté de fuir la société? Certain désir de s'écarter de la vie ordinaire, de vivre ŕ hauteur de mort?'
Christine Jordis.
Publié le : vendredi 27 novembre 2009
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EAN13 : 9782072025631
Nombre de pages : 284
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DU MÊME AUTEUR
DE PETITS ENFERS VARIÉS, Seuil, 1989. LE PAYSAGE ET L’AMOUR DANS LE ROMAN ANGLAIS, Seuil, 1994. JEAN RHYS : LA PRISONNIÈRE,Stock, 1996. BALI, JAVA, EN RÊVANT, Éditions du Rocher, Seuil, 2001 (Folio n° 4154). GENS DE LA TAMISE ET D’AUTRES RIVAGES… : VU DE FRANCE, LE e ROMAN ANGLAIS AU XX SIÈCLE, Seuil, 1999 (Points essais). LA CHAMBRE BLANCHE, Seuil, 2003 (Points roman). PROMENADES EN TERRE BOUDDHISTE : BIRMANIE, Seuil, 2004. UNE PASSION EXCENTRIQUE : VISITES ANGLAISES, Seuil, 2005 (repris sous le titrePromenades anglaises,Points). GHANDI, Gallimard, coll. « Folio biographies », 2006. BIRMANIE,avec des photographies de Michel Gotin, Seuil, 2006. UN LIEN ÉTROIT, Seuil, 2008 (Points roman).
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L’Infini Collection dirigée par Philippe Sollers
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CHRISTINE JORDIS
L’ AV E N T U R E D U D É S E R T
G A L L I M A R D
© Éditions Gallimard, 2009.
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« Un mouvement qui toujours excède les limites »
Longtemps je me suis demandé pourquoi certaines personnalités exerçaient sur nous une fascination sans fin. Emily Brontë, Rimbaud, T.E. Lawrence, Charles de Foucauld… pour citer pêlemêle quelquesuns de ces per sonnages, en apparence les plus opposés. Puis je compris qu’en fait ils se ressemblaient. Les liait une expérience inté rieure si profonde qu’une vie entière ils y restèrent fixés. Jamais ils ne renoncèrent à poursuivre leur propre quête ni n’acceptèrent de compromis, quitte à rester incompris, voire blâmés par l’ensemble des hommes dont ils tenaient pour rien les buts et ambitions. Solitude et réprobation du monde apparaissent comme leur marque spécifique. À propos de T.E. Lawrence, Churchill écrivait : « Le monde regarde naturellement avec un peu d’effroi un homme aussi parfaitement indifférent à la famille, au bienêtre, au rang, à la puissance comme à la gloire ; il ne voit pas sans quelque appréhension un être se placer en dehors de ses lois, rester impassible devant tous ses charmes, un être étrangement affranchi, se mouvant en marge des courants habituels de l’activité humaine. » Malgré les apparences
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— rupture, bouleversements, vies cassées en deux —, ils suivirent en fait, contre la société et ses aménagements, la ligne droite, dure et nue de leur exigence intérieure. Ce qui dans leur cas nous retient : cette fidélité à leur propre loi, la brûlure d’une aspiration qui les marqua jusqu’à la mort, l’emportant sur le reste, sur une vie domestiquée et raisonnable. J’ai voulu comprendre leur démarche, pourquoi, pour la plupart, ils avaient rompu avec le monde des autres, le monde rationnel, et suivi, en euxmêmes, ce mouvement qu’on ne peut réduire à la raison et qui les tint en son pou voir. « Il y a dans la nature et il subsiste dans l’homme un mouvement qui toujours excède les limites… De ce mou 1 vement nous ne pouvons généralement rendre compte », écrit Georges Bataille. Refus de ces limites qui nous enserrent, recherche d’un espace où elles n’ont plus cours — espace intérieur (chez le saint ou le poète), extérieur (chez l’homme d’action et le guerrier) —, tel me semblait être le fondement commun. Il apparaissait qu’ils n’avaient pu se satisfaire de la voie moyenne. La plus belle vie, selon Montaigne — « Les plus belles vies sont, à mon gré, celles qui se rangent au modèle commun et humain, avec ordre, mais sans miracle et sans extravagance » —, ne les tenta pas, cette loi de la juste mesure. Quelque chose en eux les poussa au contraire vers « l’état extrême de la vie », vers ce point où elle touche à la mort — point d’intensité maxi male, atteint par les chemins les plus divers, sans doute,
1. Georges Bataille,L’Érotisme, Éditions de Minuit, 1957.
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même si, audelà de telles différences, on constate l’unité fondamentale des expériences qui y mènent.
L’amoureux, le saint, le guerrier. Trois états de l’homme qui diffèrent mais ne sont pas sans points communs essen tiels, trois états que Bataille a rapprochés dans son étude de l’érotisme, envisagé comme « l’approbation de la vie jusque dans la mort ». Dans l’acte sexuel, ditil, un élément fondamental de l’excitation est l’impression de perdre pied, de chavirer, de glisser vers une perte de conscience, d’ailleurs appelée « petite mort », qui serait le moment de jouissance suprême, et comme le point culminant de la vie. À cette jouissance est lié l’attrait de la mort : mourir, mourir à soi, d’un mou vement de perte rapide, dans l’abandon de ses limites, mais sans la convulsion du mourir. Ce désir d’un chavirement qui enivre — désir somme toute assez banal —, l’amou reux et le mystique le ressentent avec une force particu lière. « C’est le désir de mourir sans doute, mais c’est en même temps le désir de vivre, aux limites du possible et de l’impossible, avec une intensité toujours plus grande. C’est le désir de vivre en cessant de vivre ou de mourir sans cesser de vivre. » C’est sainte Thérèse s’écriant : « Je meurs de ne pas mourir. » Mais, commente Bataille, « la mort de ne pas mourir précisément n’est pas la mort, c’est l’état extrême de la vie ». Éprouver la mort en continuant de vivre, ou vivre à hauteur de mort : ce que voulurent ces hommes que seuls attiraient les extrêmes. Violemment, si violemment qu’on
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sent avoir atteint le point d’intensité maximal, audelà duquel la conscience cesse de recevoir le monde et s’éteint, basculant dans le nonêtre. Comme, parfois, dans l’amour — non dans la sexualité joyeuse ou licite, mais dans ce transport qui se fonde sur le goût obscur de la perte de soi ; comme dans l’expérience mystique qui est recherche de la disparition en Dieu. Comme dans la guerre, dont le tumulte semble répondre à « cette catégorie d’êtres dont le rythme de vie est plus rapide et plus violent qu’il n’est nor mal » : « La furie de la Grande Guerre porta l’intensité de la vie au niveau de celle de Lawrence » (Churchill). L’expérience érotique est voisine de celle du mysticisme en ce sens que l’une et l’autre, d’une totale intensité, nous portent audelà de nousmêmes, dans une jouissance qui est glissement vers l’extinction de soi, vers la nonexistence, mais délivrée du mourir. L’une et l’autre enfreignent les lois du monde raisonnable, puisque, toujours selon Bataille, elles bravent l’interdit sur lequel sont fondées les sociétés, interdit qui touche à l’excès, à la démesure, à la mort. L’héroïsme guerrier, quant à lui, franchit bel et bien un tel interdit : dans l’action, bientôt dans la mort, le héros poursuit sa quête jusqu’à ses conséquences ultimes. La mort, il la côtoie, l’affronte, l’embrasse ou la subit. Certes il existe une vaste différence entre la réalité de la mort sur un champ de bataille et la mort à soimême de l’amoureux ou du mystique. Il n’en est pas moins vrai que le saint et le héros vivent à hauteur de mort et que le saint, pour ne pas mourir nécessairement, puisque tous ne furent pas des martyrs, vit pourtant comme s’il mourait.
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