L'École et la passion de l'égalité

De
Publié par

Nous sommes à l’époque des apories, des apories que notre époque ne reconnaît pas comme telles. Nous voulons l’égalité "par le haut", une égalité devenue inconciliable avec les limites de la Terre. À l’école, nous revendiquons l’excellence pour tous, mais tous ne disposent pas des mêmes possibilités pour l’atteindre. Nous ne retenons que des causalités essentiellement sociales, quand des processus et de multiples déterminations se mettent en place dès la naissance. L’école, cette tard venue, en reçoit l’héritage, déjà fortement cristallisé. Un héritage par essence complexe. Des différences, quelquefois radicales, se constatent au sein des familles elles-mêmes. L’échec, quoique dominant chez les défavorisés, ne leur est nullement exclusif. Aussi l’institution scolaire est-elle investie d’une impossible mission. On lui demande d’être la Grande Réparatrice, celle qui remédie à toutes les carences et pourvoit à toutes les insuffisances. Elle n’est pas vierge de toute responsabilité. Contrairement aux modes d’explication les plus confortables, elle n’est pas le lieu d’une sélection uniquement sociale. Elle privilégie certaines aptitudes, récompense certaines performances, au détriment de beaucoup d’autres. L’évolution de l’enseignement de la littérature en est l’un des exemples les plus emblématiques. Ce sont les qualités d’abstraction et de classement qui sont devenues les agents quasi exclusifs d’une excellence dès lors réservée à un certain type d’esprit. De plus en plus centrée sur des problématiques et des apprentissages techniciens, elle maintient les élèves éloignés d’eux-mêmes. Elle les abandonne au désordre de leurs motions pulsionnelles. Avec la violence qui en découle. Il faut changer de paradigme. Le monde est un. La pointe d’une pyramide ne peut se dresser vers le ciel si elle ne se sent pas solidaire de sa base. Le plus prestigieux des footballeurs n’est rien sans l’amateur qui pousse son ballon avec une ardeur égale. La lutte contre l’échec scolaire débouchera sur un échec tant que l’on s’obstinera à faire de l’école le seul lieu de la réussite possible. Celui qui décide des existences comme si le sort des futurs adultes ne devait se jouer que par elle. La vie repose sur la multiplicité et la diversité. Les talents nécessaires à une société tout autant. La passion pour l’égalité doit être celle d’une juste mesure accordée à tous dans la non-unicité des parcours et des qualités requises.
Publié le : jeudi 15 décembre 2011
Lecture(s) : 6
Source : http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782748372359
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782748372359
Nombre de pages : 232
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Du même auteur Vivre avec le cinéma, Klincksieck, coll. « 50 questions », 2010. Symptômes du jeune cinéma français, Cerf, coll. « 7e art », 2008. Les Goûts du public Une salle de quartier dans les années cinquante, Séguier Archimbaud, Coll. « Carré Ciné », 2006. La Théorie de lart au risque des a priori, LHarmattan, coll. « Champs visuels », 2004.La Règle du jeu, Étude du film, partie intitulée Le Rêve dun chef dorchestre, Contre Bande, 1999. Les Contes de la lune vague après la pluie, Le Désir et son deuil, Contre Bande, 1998. LHomme prisonnier des images, C.R.D.P. Clermont-Ferrand, 1996. Mizoguchi un art de la condensation, Peter Lang, 1992, 1995.
La Règle du jeu, LInterdisciplinaire, coll. « Film(s) », 1989. Nicholas Ray, architecte de lespace, architecte du temps, Corps Puce, coll. « Arts », 1989 (en collaboration avec Michel Serceau). Le Désir de fictions, Dis-Voir, 1987. Jean Renoir la sagesse du plaisir, Cerf, coll. « 7e art », 1985. Jean Renoir, Paris, éd. Edilig, coll. « Filmo », 1985. Mizoguchi, de la révolte aux songes, Cerf, coll. « 7e art », 1985, 2010. Jean Renoir lInsurgé, Sycomore, 1981, préface de Marc Ferro. Les Sept vertus de Marie, roman, lHarmattan, 2006. 2007 :De fils en pères, film 59 mn, couleurs, 2007.
Daniel Serceau
L’ÉCOLE ET LA PASSION DE L’ÉGALITÉ
 
Mon Petit Éditeur
Retrouvez notre catalogue sur le site de Mon Petit Éditeur :
http://www.monpetitediteur.com Ce texte publié par Mon Petit Éditeur est protégé par les lois et traités internationaux relatifs aux droits dauteur. Son impression sur papier est strictement réservée à lacquéreur et limitée à son usage personnel. Toute autre reproduction ou copie, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon et serait passible des sanctions prévues par les textes susvisés et notamment le Code français de la propriété intellectuelle et les conventions internationales en vigueur sur la protection des droits dauteur. Mon Petit Éditeur 14, rue des Volontaires 75015 PARIS  France
IDDN.FR.010.0116691.000.R.P.2011.030.31500
Cet ouvrage a fait lobjet dune première publication par Mon Petit Éditeur en 2011
« Notre mode compartimenté de connaissances produit une ignorance systématique ou une cons-cience après coup des effets pervers dactions jugées uniquement salutaires »
Edgar Morin
« Toi de toutes choses instruite et dans toutes choses te taisant »
Saint-John Perse
Remerciements à : Annette Delisle, Luc Dellisse, Michel Dupuy, Ysatis Leclercq, Joël Magny,Gabrielle Pinto, Michel Rosnier, Bruno Sanchez, Annette Valleix-Delisle
Introduction Nous sommes à lépoque des apories, des apories que notre époque ne reconnaît pas pour siennes. On ne peut le lui repro-cher. La dose de vérité quun être humain est capable de supporter est certainement bien plus mince que nous ne som-mes en mesure de le soupçonner, disait Jacques Bouveresse. Ce que, pour ma part, jexprime sous la forme dune plaisanterie : lhomme ne descend pas du singe, mais de lautruche, lautruche, face au danger, censée « se mettre la tête dans le sa-ble »1 de. Nous connaissons la limite dun tel comportement : temps en temps, il faut relever la nuque pour tenter de respirer. Nous en sommes arrivés à un certain point de notre histoire où les progrès de civilisation que nous avons accomplis (aussi fragi-les, partiels, inconstants soient-ils) nous confrontent à des contradictions sans cesse renouvelées dont lintensité nous remplit de lassitude. Pour ne pas dire nous accable. La maîtrise de la nature, telle que la modernité en avait proclamé le dessein, contribue à sa mise en péril, peut-être de la façon la plus pres-sante. En un sens, nous sommes responsables de ce que nous navons pas créé. Cest lune des définitions possibles de la ma-turité. La liberté dexpression, droit si précieux, permet à une foultitude de mensonges, calomnies, diffamations, bassesses, contre-vérités de se déverser, sur internet ou ailleurs, avec les dommages et limpunité que lon sait. Le principe de précau-1excuses auprès de la communauté des autruches Je tiens à présenter mes qui, disent les spécialistes, ne mettent guère leur tête dans le sable. Mais, « cest juste une image »
9
L’ÉCOLE ET LA PASSION DE L’ÉGALITÉ
tion, très vite érigé en impératif de prévision sommé de ne plus commettre derreurs, génère des maux quil voulait justement prévenir et que, parfois, il ne pouvait même pas soupçonner. Le souci de protéger les enfants, à nos yeux si essentiel, les rend plus vulnérables et dépendants de forces contre lesquelles il faudrait les armer. Soumis aux multiples devoirs que nous im-pose la civilisation, nous rêvons dune liberté sans contraintes quand les contraintes, parfois, savèrent libératrices. Dans son ouvrage,Ethique, Edgar Morin prend note de quelques-unes de ces apories. « On ne peut se résigner à dissoudre léthique dans la politique qui devient alors pur cynisme, dit-il, on ne peut rê-ver dune politique qui serait uniquement servante de léthique », pas plus qu« on ne peut réfuter le principe que tout dans nos actes est déterminé, [quand] on ne peut non plus réfu-ter le principe que nous agissons librement »2. Une aporie singulièrement lourde de conséquences qui débouche sur une autre : où finit lirresponsabilité, où commence la responsabili-té ? Sans doute est-elle à la source de notre plus grand désenchantement.La liste nest pas close. Lune dentre elles, la justice, nous harcèle sans doute plus que dautres. Au cinéma, Sacha Guitry, John Ford, Fritz Lang, Otto Preminger, Roberto Rossellini, Jean Renoir lont tour à tour brillamment exprimé sous des modes divers. À la télévision, quelques séries sinscrivent dans leur continuité critique, cette fois modulée indéfiniment. Lévolution des sociétés démocratiques, de plus en plus ouver-tes à la compassion, confère une intensité supplémentaire à ce qui est en train de devenir lun de nos grands problèmes, bien vite répercuté sur le terrain politique. En renforçant les droits et les moyens de défense des accusés, linstitution judiciaire per-met aux prédateurs, pervers en tête, de la manipuler avec une efficacité sans cesse accrue. La justice fait le lit de linjustice.
2Edgar Morin,La méthode 6. Ethique, pp. 98 et 123
10
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

suivant