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L'économie immatérielle

De
289 pages
Ŕ chaque instant sur Google et autres moteurs de recherche s'inscrivent des milliers de requętes et, avec elles, des milliers de marchés. Pas un jour oů n'apparaissent un produit, un service fondé sur le codage, le traitement, la circulation de l'information. Pour chaque mot demandé, des entreprises paient afin d'ętre vues et de vendre. Les mots sont au cur de l'économie : ils organisent la division du travail, les échanges, les moyens de production.
Cette économie qu'on appelle numérique, de l'information, de la connaissance ou de la communication s'exprime désormais dans une écriture minimale et dématérialisée : le code {0,1}. La dématérialisation de l'écriture et sa circulation mondiale instantanée bouleversent nos représentations de l'économie. Comment percevoir et formaliser une économie immatérielle, sachant que les discours économiques dont nous héritons se sont élaborés ŕ partir d'une physiologie de la marchandise, chose matérielle et tangible?
Loin d'occulter la production et les échanges physiques ou de les cantonner ŕ certaines régions du globe, l'économie immatérielle montre qu'ils ne progressent, ne s'étendent et ne se régulent qu'au prix de flux croissants d'informations. Mots, images, réseaux de significations sont les nouveaux leviers de la rationalisation des ressources, des échanges et, surtout, de la coordination des individus par incitations et partage d'expériences. L'économie immatérielle ouvre l'čre des industries et des marchés d'expériences.
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Extrait de la publication
D U M Ê M E A U T E U R
DYNAMIQUES INDUSTRIELLES ET RÉGLEMENTAIRES DES TÉLÉ COMS. UNE COMPARAISON ÉTATSUNISFRANCE (avec Gilles Le Blanc), Institut français des relations internationales, 2000. DERNIER TANGO ARGENTIQUE. LE CINÉMA FACE À LA NUMÉRI SATI ON (avec Gilles Le Blanc), Presses de l’École des mines, 2003. MODEM LE MAUDIT. ÉCONOMIE DE LA DISTRIBUTION NUMÉRI QUE DES CONTENUS (avec Anne Gaëlle Geffroy et Gilles Le Blanc), Presses de l’École des mines, 2006. GRATUIT ! DU DÉPLOIEMENT DE L’ÉCONOMIE NUMÉRIQUE, Galli mard, 2007 (Folio Actuel n° 128).
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Olivier Bomsel
L’économie immatérielle
Industries et marchés d’expériences
Gallimard
Bomsel, Olivier (1957) Sciences sociales : Interaction sociale : communication : médias numériques Culture. Comportements & pratiques culturels Économie : Systèmes et théories : école classique Théories de la propriété
© Éditions Gallimard, 2010.
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I N T R O D U C T I O N
In imagine pertransit homo. Ah ! L’homme passe vraiment de même qu’une ombre, ou de même qu’une image en figure et comme luimême n’est rien de solide, il ne poursuit aussi que des choses vaines, l’image du bien et non le bien luimême.
B O S S U E T « Sur la Mort », Sermon pour la quatrième semaine du Carême, prêché au Louvre le 22 mars 1662
U N E É C O N O M I E D E S M O T S
Novembre 2007. Dans le hall d’accueil duGoogleplex, sur nom du siège de Google dans la Silicon Valley, sur un petit écran plasma, derrière le distributeur (gratuit) de jus de fruits pressés, un planisphère hérissé de barres de couleurs indique, en temps réel, le nombre de requêtes sur chaque point de la planète. À chaque langue correspond une cou leur. Il est midi. L’Amérique du Nord clignote de rayures rouges, la couleur de l’anglais, irisée, au sud, du jaune de l’espagnol. L’Europe achève sa journée dans un feu d’arti fice de traits multicolores. L’Asie dort, mais scintille de petits peignes monochromes. L’Afrique est éteinte.
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L’économie immatérielle
Pardelà cette image borgésienne — l’addition, dans la cou leur de leur langue, de tous les mots frappés à la surface du globe — il y a un phénomène réel. Chaque pixel du plasma figure des milliers de requêtes, des milliers de marchés. Au travail, chez soi, dans chaque pays sorti de la ruralité, chacun traque, rassemble, dispose, consomme des éléments de code. Pas un jour où n’apparaissent un produit, un service, un mar ché fondé sur le codage, le traitement, la circulation de l’information. Les mots, et, avec eux, les chaînes signifiantes auxquelles ils donnent accès, sont désormais au cœur de l’éco nomie. Sur chaque page de réponse, une, trois, six entreprises paient pour vendre quelque chose. Le monde des entreprises embrasse le monde des mots. Rarement l’économie a donné une telle image d’ellemême : la carte instantanée des mar chés linguistiques de chacun de nos mots. D’ailleurs, ce vitrail ne se voit qu’ici. Il n’est pas sur Internet. Comme l’algorithme dePageRankqui sélectionne les pages ou celui d’AdWordsqui fixe le prix des mots, c’est un secret commercial. Derrière les serveurs qui traitent en quelques millisecon des chaque requête d’internaute, mais aussi d’iPhoniste, d’usager desmartphone, un audimat mondial enregistre, lieu par lieu, seconde après seconde, ce que la planète demande. Parmi les pics d’audience, la sortie de l’édition du weekend duNew York Times: des lecteurs impatients se ruent à la recherche des solutions du grand motscroisés de la semaine. Le samedi soir, le marché du motscroisés explose. LeNew York Times, qui recycle ses motscroisés en livres et en jeux vidéos, ne peut empêcher Google de revendre surAdWords les mots de ses définitions. À cinq cents kilomètres au sud, à Hollywood, devant les grilles des studios, des grappes de scénaristes interpellent les automobilistes par des pancartes appelant à klaxonner en sou tien, «!Horn for support ». C’est la grève des mots. À cause d’elle, la télévision tourne au ralenti. Plus de répliques dans les talkshows du soir. Les tournages des séries qui remplissent
Introduction
les écrans du monde entier sont arrêtés. Ceux des films sont reportés. Les acteurs, les grands noms d’Hollywood, sont soli daires. On parle d’annuler la remise des Golden Globes et des Oscars, personne ne veut en écrire les bons mots… Motif de la grève : ayant mal négocié leurs revenus tirés du DVD, les scé naristes veulent de meilleurs pourcentages sur les recettes d’Internet. Les studios bloquent, l’enjeu est lourd. La précé dente grève avait propulsé latéléréalité, taillant ainsi dans le marché des fictions. Celleci risque de faire le jeu d’Internet, légitimant davantage la requête des auteurs. Pourtant, cette économie des mots, qu’on l’appelle numéri que, immatérielle, de la connaissance, de la communication ou de l’information, s’apparente à une phénoménologie. En témoigne la multitude de ses noms. Le déploiement d’Internet en est le symptôme le plus récent. Car, comme le livre à l’épo que moderne, Internet est le lieu d’un dédoublement — celui du commerce électronique où, contrairement à l’étal qui pré sente l’objet luimême, c’est une image et, avant elle, un mot, qui repère le produit. Les mots, les images, les marques identi fient, certes, depuis longtemps, les choses consommées, mais ces mots restent largement associés aux objets dont ils sont la réclame. Internet s’affirme d’emblée comme l’étalage, non des seules marchandises, mais de leur expérience, de leur consom mation. Les forums de consommateurs, de testeurs, d’évalua teurs font écho ou contrepoint à la publicité, ils témoignent d’expériences. La Nouvelle Économie des années 2000 est incroyablement romanesque. Elle crée le pays des merveilles, une économie en miroir à l’économie des choses, fondée sur le mythe libérateur de l’accès. Audelà de l’hypermarché global, des pages et des cartes qui y figurent le monde, circulent le texte, les images et les sons, ces choses dites culturelles, gravées de tout temps sur des supports. Internet est le grand annuaire des choses. Et, croiton, le substitut de tous les livres… Quelle est cette économie des mots et quelle y sera la place de l’Europe ? Sur la carte Google, l’Europe scintille, même le
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L’économie immatérielle
soir. Elle est visiblement connectée. Mais le feu d’artifice, reflet de la multiplicité des langues et de l’exiguïté de leurs marchés, estil un avantage ou bien un handicap ? Quels mots allonsnous acheter, quels mots allons nous vendre ? Quels produits avec eux ? À quel prix, pour quel retour, quelle spé cialisation ? Derrière les mots de Google, derrière la grève des auteurs, derrière les médias et les marques, il y a des pro duits, perçus comme autant d’expériences, mais aussi des industries, des marchés, des jeux concurrentiels… Quels sont ils, comment les représenter, comment y figurer ? Pis, si les mots, plus que les marchandises, sont les clés de la richesse économique, comment justifier la scientificité d’un propos dont les référents, les repères, les éléments concrets sont largement immatériels ? S’il ne s’échange que des symbo les, quels vont en être les points de réel ? Peuton, sans être fou, discourir sur l’information ou le sens en se réclamant de l’économie ?
Les mots et les choses de l’économie
L’économie est un rationalisme. Un rationalisme discourt de phénomènes qui, par euxmêmes, ne signifient rien mais que le discours vise à faire signifier. Pour que le rationalisme opère, il faut que le champ dont il discourt ne produise pas, par lui même, de significations : elles interféreraient avec celles du dis cours et en brouilleraient le sens. On se retrouverait alors dans la situation du Moyen Âge décrite par Michel Foucault, où les mots et les choses coexistent dans le commentaire infini des ressemblances, mais où tout discours scientifique est proscrit. Les sciences physiques qui servent de modèle au rationa lisme partent ainsi de cette idée que, dans lanatureper, « 1 sonne ne se sert du signifiant pour signifier » . C’est ce qui distingue les approches rationalistes des approches mysti ques dans lesquelles, à travers lanature, Dieu dicte le sens
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