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L'économie morale

De
437 pages
L'air du temps, chez les économistes, les sociologues, voire les historiens, est à la réflexion : existe-t-il une alternative à cette forme nouvelle d'ensauvagement qu'est devenu le libéralisme économique, pour lequel tout peut désormais s'échanger, y compris la vie, comme des biens ordinaires?
Réponse la plus courante : le retour à l'économie du don et le développement du microcrédit, observé dans les pays du tiers monde. Aidant les êtres à se désengluer de la misère plutôt qu'à faire fructifier l'argent sur le marché de la spéculation financière, le microcrédit est aujourd'hui paré des atours d'une économie morale, parce que solidaire.
Ces deux formes d'activité économique ont déjà existé dans l'Europe moderne. L'économie, fondée sur la confiance et le crédit, est alors encastrée dans des enjeux sociaux qui la dépassent. Loin de consolider un cloisonnement, le crédit et sa toile embrassent toutes les hiérarchies – groupes sociaux, institutions et régions – dans des dépendances où chacun – les hommes et les femmes selon des modalités spécifiques – se trouve être à la fois prêteur et endetté. Se tissent ainsi des réseaux d'obligations en cascade, donc de pouvoir, dans les espaces géographiques et sociaux les plus variés. La relation de confiance entre créanciers et débiteurs, prêteurs et emprunteurs, constitue un lien social fondamental.
Deux cultures économiques – la féodale et la capitaliste – se côtoient, chacune portée par des valeurs spécifiques, s'affrontent mais également s'influencent au point de se transformer. Restituer le champ des expériences possibles ou communes rend, du même geste, les multiples tensions qui traversent les sociétés : au niveau collectif, entre des sociétés d'ordre et de statut et le développement parallèle de rationalités économiques ; au niveau individuel, entre les exigences contradictoires des diverses appartenances des individus, leurs aspirations et la réalité éprouvée de leur expérience ordinaire.
Des allers-retours entre hier et le plus contemporain, servis par le sens de l'exemple, de l'anecdote et de la narration, Laurence Fontaine en use à la manière de Marc Bloch – comme d'une baguette de sourcier –, pour l'intelligence de la réalité passée, telle qu'elle peut être reconstituée, et la préfiguration utopique d'un univers plus humain.
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Extrait de la publication
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D U M Ê M E A U T E U R
LE VOYAGE ET LA MÉMOIRE : COLPORTEURS DE LOISANS AU e X I X SIÈCLE, Presses universitaires de Lyon, 1984. e e HISTOIRE DU COLPORTAGE EN EUROPE, X V -X I X SIÈCLE, Albin Michel, coll. LÉvolution de lhumanité, 1993.
POUVOIRS, IDENTITÉS ET MIGRATIONS DANS LES HAUTES VALLÉES DES e e ALPES OCCIDENTALES (X V I I -X V I I I SIÈCLE), Presses universitaires de Grenoble, coll. La pierre et lécrit, 2003. PAUVRETÉ ET STRATÉGIES DE SURVIE : UNE CONFÉRENCE-DÉBAT DE LASSOCIATION EMMAÜS, Éditions Rue d!,? parlons-en Ulm, coll. La rue 2008.
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Laurence Fontaine
Léconomie morale
Pauvreté, crédit et confiance dans lEurope préindustrielle
Gallimard
Extrait de la publication
Fontaine, Laurence (1946-) Sciences sociales : Comportements économiques. Sociologie économique ; Crédit ; don ; monde et marché de la finance ; microcrédit Histoire : Économie de lEurope dAncien Régime : Circulation monétaire ; crises Philosophie politique : Idéologies : libéralisme ; utilitarisme ; anti-utilitarisme
© Éditions Gallimard, 2008.
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Introduction
On observe fréquemment cette tendance à traiter les événe-ments économiques comme sils constituaient des séries causales autonomes. Dans la réalité, les faits économiques sont à lévidence la résultante dautres faits, qui peuvent provenir de tous les sec-teurs imaginables. [] Je plaide pour quon reconnaisse linterdé-pendance de toute série historique particulière avec toutes les autres, pour que lon voie que chaque élément de telle série résulte de causes appartenant à toutes les autres. G E O R G S I M M E L,Les Problèmes de la philosophie de lhistoire, Paris, PUF, 1984 [1907], note 3 p. 159.
Cela sappelle communément « lair du temps ». Le temps, chez les économistes, sociologues et historiens, est à la réflexion : existe-t-il une alternative à cette forme nouvelle densauvagement quest devenu le libéralisme économique, pour lequel tout peut désormais séchangery compris la vie? Les alternatives necomme des biens ordinaires sont encore que des esquisses, qui empruntent au passé 1 pour dessiner lAu premier rang des nouveauxavenir . thèmes, il y a le microcrédit et ses vertus supposées. Pour en mesurer les effets, on évoque son efficacité présente, constatée dans les pays émergents ou du Tiers-Monde. Mais la petite somme que lon prêtera à la femme démunie mais excellente cuisinièreafin quelle achète quelques casseroles et calebasses pour vendre des plats, cest-à-dire de la valeur ajoutée par transformation de produits pre-miers ; ou bien encore à la couseuse habile qui, grâce à sa petite machine, produira pour le marché local des couver-tures ou des vêtements, ne permettra pas seulement une accumulation primitive de capitaux. Aidant les êtres à se
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Léconomie morale
désengluer de la misère plutôt quà faire fructifier largent sur le marché international de la spéculation financière, le microcrédit est aujourdhui paré des atours dune économie morale, parce que solidaire. Les altermondialistes lui trouvent des particularités lar-gement empruntées à lépoque davant, celle de laube de la société capitaliste, quand léconomie, selon leurs analyses, était « encastrée » dans le social, pour reprendre les termes 2 de lanthropologue Karl Polanyi . Alors le don primait sur le marché, et léconomie apparaît dautant plus humaine. En creux, se dessine pour certains lâge dor dune société solidaire, dun monde que nous aurions perdu. Cette seule proposition alternative mérite que lon sy arrête. Léconomie « encastrée » était-elle véritablement plus morale et plus protectrice pour les faibles ? Sagit-il seulement de morale et de solidarité, ou bien ces deux notions renverraient-elles à ces formes discursives propres à des époques circonscrites et dont une généalogie, dres-sée à la Michel Foucault, révélerait combien elles nétaient que le masque circonstanciel du Pouvoir ? Les questions sélargissent dquels ensei-elles-mêmes : gnements, sil en est, peut-on, nous autres contemporains, tirer de lexamen des pratiques économiques davant la révolution industrielle ? Que retenir des stratégies de sur-vie de ces époques où chacun devait apprendre à vivre, à survivre le plus souvent, sans aucune de ces prestations sociales qui caractérisent désormais nos États Provi-dence ? Que retenir, sinon peut-être que le microcrédit nest pas une invention contemporaine mais aussi que, dans sa nouveauté en apparence radicale, la crise des subprimeset des crédits immobiliers reconduit à des mécanismes qui étaient déjà au cœur des paniques finan-cières de lAncien Régime, quand le système financier nexistait pas encore avec ses banques et ses prêteurs en dernier ressort daujourdLes allers-retours entre hierhui ? et le plus contemporain, je les pratiquerai ici à la manière de Marc Bloch, jen userai comme dune baguette de sour-cier, pour la double intelligence de la réalité passée, telle que nous pouvons la reconstituer, et de la préfiguration utopique dun avenir plus humain.
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Introduction
Nous allons donc faire retour en des temps où lécono-mie nétait pas une activité aussi autonomisée quil y paraît rétrospectivement ; en sorte que la dimension économique dun phénomène nétait jamais quun aspect dune activité humaine dans laquelle toujours se mêlaient le religieux, le politique et le social. Ceux qui sengageaient dans la pra-tique de léchange et de lemprunt dans lEurope moderne étaient conduits par des manières spécifiques dentrer dans léconomie, selon une diversité de valeurs morales, qui non seulement coexistaient mais sinterpénétraient. Lécono-mique, de ce point de vue, était bien encastré dans des 3 enjeux sociaux qui le dépassaient . Pour restituer les rela-tions des hommes à léconomie, il ma paru pertinent de prendre pour objets premiers le crédit et la confiance. Tous deux sont des mécanismes fondamentaux : la confiance rend léchange possible et permet de réduire les incerti-tudes du futur ; le crédit inscrit, lui aussi, les relations 4 sociales dans le temps et la réalisation différée . De fait, le crédit irrigue la société tout entière. Les histo-riens ont montré depuis longtemps quil se pratique dans 5 léchange économique le plus élémentaire , dans le négoce le plus menu comme dans le commerce à la grosse aven-6 ture , quil pèse sur la paysannerie et sur la terre, quil tient 7 son rang à la cour du Roi comme dans les finances de lÉtat . Le budget de ce dernier dépend des avances des financiers, le pouvoir des manieurs dargent des espèces qui leur sont confiées par les élites traditionnelles, la fortune des puis-sants des crédits consentis par les hommes du négoce et de la boutique, les entreprises des marchands des paiements différés du petit commerce et de leurs clients. Les pauvres sont, eux aussi, de la partie : dans les procès pour dette, ils sont plaignants (pour des salaires non versés) autant que 8 défendeurs . Il nest jusquaux pensionnaires des hospices 9 qui ne participent de ces liens de la dette . Loin de consoli-der un cloisonnement de la société, le crédit et sa toile la traversent verticalement, embrassent tous les groupes sociaux, les institutions et les régions et créent des dépen-dances où chacun se trouve être à la fois prêteur et endetté. Se tissent ainsi des réseaux dobligations en cascade dont les espaces géographiques et sociaux sont à géométrie variable. La relation qui tient créanciers et débiteurs, prêteurs et emprunteurs, constitue un lien social fondamental.
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