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L'Hôtesse du connétable - Histoire du temps de François Ier

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386 pages

Le 15 septembre de l’an de grâce 1523, vers cinq heures du matin, une troupe de trois cents paysans, tous armés de bâtons longs et noueux, se trouvaient rassemblés sur le chemin qui conduit d’Aurillac à Maurs.

A voir les habits rapiécés, les cheveux incultes et les visages brûlés par le soleil dont cette bande offrait une collection trop complète, le plus intrépide voyageur eût rebroussé chemin ; néanmoins, en y regardant de plus près, il eût fini par distinguer au milieu d’eux, allant et venant au pas de leurs chevaux, quelques piqueurs dont les galons d’argent étincelaient aux premiers rayons du soleil levant.

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Emmanuel Gonzalès
L'Hôtesse du connétable
Histoire du temps de François Ier
I
LE NAIN ET LA NAINE
Le 15 septembre de l’an de grâce 1523, vers cinq heures du matin, une troupe de trois cents paysans, tous armés de bâtons longs et noueux , se trouvaient rassemblés sur le chemin qui conduit d’Aurillac à Maurs. A voir les habits rapiécés, les cheveux incultes et les visages brûlés par le soleil dont cette bande offrait une collection trop complète, le plus intrépide voyageur eût rebroussé chemin ; néanmoins, en y regardant de plus près, il eût fini par distinguer au milieu d’eux, 1 allant et venant au pas de leurs chevaux, quelques piqueurs dont les galons d’argent étincelaient aux premiers rayons du soleil levant. En effet, le 15 septembre 1523, le soleil s’était e xactement levé à cinq heures trente-sept minutes. La présence de ces piqueurs devait donc faire suppo ser que tous ces hommes, d’aspect si terrible, n’étaient que de braves et honnêtes rabatteurs, attendant le signal du départ. L’hypothèse était d’autant plus juste que rendez-vous avait été pris depuis trois jours par les seigneurs du pays pour chasser les loups, q ui, quoiqu’on ne fût pas encore en automne, commençaient déjà à désoler la campagne. Une fois la nuit venue, ils quittaient par bandes les vastes bois qui leur servaient d’abri pendant le jour et se répandaient en maraudeurs dan s la plaine ; quelques-uns pénétraient jusqu’au cœur des hameaux les plus rapp rochés de la lisière des forêts et s’embusquaient au coin des carrefours pour guetter les paysans attardés. D’autres, plus hardis, escaladaient les clôtures, rongeaient les p ortes des cabanes, étranglaient les chiens et dévastaient les bergeries et les étables. Or, ces rôdeurs-de nuit inspiraient une telle terre ur dans toute la province, que les paysans requis pour la battue étaient accourus avec un empressement que, de mémoire d’homme, ils n’avaient encore manifesté pour aucune des nombreuses corvées dont, à cette époque, on était fort prodigue à leur égard. L’endroit que les veneurs avaient choisi pour point de réunion s’appelait laLoge aux Loups. C’était un ravin profond, inaccessible, dont l’orifice était traîtreusement masqué par une forêt de ronces et de broussailles. D’après la tradition populaire, ce gouffre avait se rvi de repaire à toute une nichée de loups-garous sur le compte desquels on racontait mi lle histoires merveilleuses et terribles. Si bien que, dans tout le pays, on n’aurait pas trouvé un seul paysan qui, pour un écu d’or, consentît à passer seul, pendant la nuit, devant la Loge aux Loups. En face du ravin, de l’autre côté de la route, serp entait un ruisseau, gracieusement bordé de saules et de joncs qui formaient un rideau de verdure, tandis qu’à leurs pieds s’étendait un tapis de mousses et d’herbes émaillées de petites fleurs des champs. Ce frais ombrage, souriant comme une oasis au milie u d’une plaine immense, et si voisin de ce ravin sombre et désolé, pouvait bien exciter la défiance de pauvres paysans dont l’ignorance barbare et les crédules superstitions troublaient encore l’esprit. Pour eux, ce délicieux abri n’était qu’un piége, qu’un appât trompeur offert au voyageur imprudent. Malheur à celui qui cherchait un instant de repos sous la verte chevelure des saules ! Malheur à celui qui se laissait bercer au susurrement monotone de la sauterelle, aux vagues murmures qui s’élevaient des roseaux, à ce concert de marécage bizarre,
doux et voilé comme une mélodie lointaine ! Malheur à lui ! il s’endormait bientôt pour ne plus se réveiller, car les hôtes mystérieux du ravin se glissaient doucement près de lui, l’enveloppaient de leur noire phalange, et ses cris de détresse se confondaient avec leurs hurlements sinistres. Mais aujourd’hui, comme le soleil dore déjà de ses rayons le faîte des grands arbres, comme les paysans sont aussi nombreux que les Spartiates des Thermopyles, et qu’ils sont armés chacun d’un épieu qui, pour être en bois vert, n’en frapperait pas moins sec, ils se sont bravement étendus sur le bord du ruisse au en attendant l’arrivée des chasseurs. Ils jouissaient depuis un quart d’heure de cette do uce quiétude de l’homme qui, se reposant dans sa force, peut affronter le péril san s trembler, lorsqu’un des chevaux qui tenait le milieu de la route dressa tout à coup les oreilles, et se mit à pousser un hennissement prolongé. Les paysans se levèrent en tumulte et tous les regards se tournèrent involontairement du côté du ravin. En même temps, le piqueur s’était soulevé sur ses étriers et se faisant une visière de la main, il interrogeait la plaine d un œil attentif, « Alerte ! vous autres, s’écria-t-il, voilà toute la chasse qui arrive ! » En effet, une vingtaine de jeunes gentilshommes app arurent bientôt à l’angle de la route. Ils étaient pour la plupart vêtus de pourpoi nts de buffle, chaussés de longues bottes de cuir fauve, et chacun d’eux portait à la ceinture un couteau de chasse dont la lame évidée tranchait des deux côtés. Derrière eux chevauchaient des valets portant des a rquebuses et des vivres ; puis, plus loin, venaient les piqueurs, sonnant du cor, et les gens de la vénerie qui tenaient en laisse des chiens dont ils avaient grand’peine à contenir l’impatiente ardeur. Les gentilshommes voyant que les rabatteurs étaient à leurs postes, partirent au galop dans la direction de la forêt. Les paysans s’élancèrent à leur suite au pas de course, en agitant leurs bâtons et en poussant des cris de joie sauvage que ne pouvaient couvrir ni l’éclat des fanfares, ni’ les abois des chiens. Et tout ce flot tumultueux s’abîma dans l’épaisseur du bois, où il disparut comme une vision. Mais dès que la dernière clameur se fut éteinte, et que la plaine fut redevenue déserte et silencieuse, le feuillage poudreux du ravin s’ag ita doucement, les broussailles frémirent comme secouées par le passage furtif d’un lézard ou d’une vipère ; puis, à travers les ronces qui s’écartèrent, apparurent deux têtes qui n’avaient rien d’humain. Toutes deux, plus pâles que la peur, dardèrent sur la forêt leurs prunelles, qui semblaient étinceler comme des tisons dans l’ombre, et restèrent un instant immobiles. Puis ces êtres extraordinaires sortirent en rampant du ravin, mais avec une prudence inquiète, et tout prêts à s’y replonger au moindre bruit. C’étaient deux nains dont l’aspect grêle et chétif n’avait rien de fort gracieux, le frère et la sœur, deux jumeaux. Leurs traits grotesques et m al ébauchés, se gonflaient et se déformaient encore sous l’empreinte de la terreur e t de la fatigue. Les pieds nus et poudreux, les cheveux perlés de sueur, effarés, haletants, essoufflés, la figure luisante, ils semblaient se cacher du soleil comme des gnomes éblouis de cette grande lumière et honteux de leurs vêtements déchirés ; leur taille n ’était guère au-dessus de celle d’un enfant de dix ans, quoiqu’ils en eussent dix-huit e nviron, mais leur difformité inspirait plutôt la pitié que le dégoût. La naine, courte et grosse comme une boule, avait u ne tête énorme, tout à fait
disproportionnée avec le reste de son corps, et ell e balayait la terre de ses cheveux blonds. Il était impossible de regarder son nez plat, ses lèvres saillantes et l’émail de ses yeux éclatant de blancheur, mais diapré et veiné de teintes de feu, sans avoir envie de sourire ; ses joues et ses épaules suintaient le ro uge dont elles étaient couvertes, à la mode du temps, et ce rouge grossier bariolait de si bizarres rayures sa peau brune et bistrée, que la pauvre créature ressemblait moins à un être humain qu’à une bête curieuse et inconnue. Une courte jupe cachait mal s es jambes lourdes, et ses mains sortaient à peine des longues manches de grosse toile rayée blanc et jaune qu’avaient adoptées les bohémiennes. Cependant, toute sa petite personne petillait d’un certain air de coquetterie prétentieuse qui prouvait combien pe u elle avait le sentiment de la difformité. Si souvent elle souriait pour montrer la blancheur de ses dents, elle riait bien souvent aussi sans savoir pourquoi. Rien ne pouvait égaler la mobilité des muscles de son visage, si ce n’était celle de son esprit, qui n’était pas moins surprenante. Passant brusquement, sans transition aucune, de la plus profonde tristesse à la plus folle gaieté, elle riait avant d’avoir essuyé ses larmes, et pleu rait avec le sourire aux lèvres. On pouvait la comparer à ces bourrasques d’avril, trempées de pluie et dorées de soleil. Son compagnon était doué d’une laideur plus intéressante. Son visage, moins bouffi et plus allongé, gardait une pâleur qui agrandissait d ’un cercle bleuâtre ses yeux bleus à l’expression maladive et mélancolique ; son nez bos sué et bridé aux ailes, ses larges oreilles qui supportaient des pendants d’une lourde ur incommode, ses mains longues, effilées et même décharnées, son torse maigre et ses jambes minces comme des épées, attiraient une attention plus sérieuse et mêlée de pitié. Les cheveux crépus et laineux du nain étaient coupés en plusieurs endroits ; ils formaient des croissants aux côtés, un rond au milieu et comme un cœur au-dessus du front. Par un singulier contraste, autant sa sœur était vi ve, impressionnable et turbulente, autant il était calme, sobre de gestes et réfléchi. Aucune sensation ne se reflétait sur son masque impassible et muet. Si, par hasard, il riait, ce n’était qu’en dedans. Quoique fort jeune, il déployait déjà l’importante gravité d’un fou en titre d’office. Quant au costume, il n’était pas mieux partagé que sa sœur ; il portait sur sa souquenille de toile une méchante couverture de cheval en guise de manteau, et sous ce haillon de laine qui l’enveloppait des pieds à la tête, il grelottait co mme un fiévreux, tandis que la naine marmottait un oremus de sa voix de crécelle. « Si j’ai péché, mon Dieu, dit-elle en terminant, d epuis deux jours j’en ai bien fait pénitence par la prière ! — Et surtout par le jeûne ! ajouta le nain avec un profond soupir. — Oh ! oui, murmura sa sœur en fondant en larmes.  — Allons, ma bonne Chevrette, un peu de courage ! reprit-il, nous voilà encore une fois sauvés ! — Sauvés ! s’écria-t-elle avec une exaspération fébrile qui fit reculer son compagnon d’un pas ; sauvés, parce que pendant deux jours nou s avons pu nous nourrir avec quelques racines et étancher notre soif avec l’eau croupie des ornières ; sauvés, parce que nous avons dormi dans le creux d’un arbre sans être dévorés par les loups, et qu’au moment où nous avons vu arriver ces maudits chasseurs, nous avons pu nous accrocher aux broussailles suspendues au-dessus de ce gouffre ! Ah ! j’ai encore la chair de poule en pensant à ce terrain de sable qui s’émiettait sous nos pieds, et à ces branches sèches qui se rompaient entre nos mains. Sauvés ! ah ! vou s êtes plaisant, seigneur Moucheron ; mais si je meurs de soif, de faim et de lassitude dans ce désert, vous aurez ma mort sur la conscience, et je crois que cela ne tardera pas, car je me sens défaillir. — Vous avez faim, pauvre Chevrette ? » dit d’une voix émue le singulier personnage
qu’elle avait appelé Moucheron. Et en même temps deux larmes descendirent silencieu sement le long de ses joues creuses. Faim et soif, mon frère ! répéta aigrement la naine.  — Hélas ! on nous a inhumainement repoussés des fe rmes aux portes desquelles nous avons demandé l’hospitalité, ma sœur. Et lorsque j’ai voulu insister pour obtenir un morceau de pain noir, les bouviers m’ont menacé de me larder à coups de fourche, en m’appelant fils de sorcière !  — Quel malheur que vous soyiez si laid et si maigr e ! Mais ces paysans brutaux n’estiment que les colosses, fussent-ils bêtes comm e leurs bœufs, et ne comprennent rien aux grâces et à la gentillesse des manières. A la cour de Moulins, du moins, les seigneurs les plus illustres savaient apprécier nos talents, et le grand connétable lui-même a plus d’une fois applaudi mes danses. — Oui, nous les divertissions par nos grimaces, interrompit tristement Moucheron ; les courtisans de M. de Bourbon daignaient rire de nos cabrioles et de nos glapissements. — Qu’appelez-vous grimaces, cabrioles et glapissements ? s’écria la naine pourpre de colère. Si vous parlez de vous, à la bonne heure, mais sachez que je ne me laisserai pas insulter, même par mon frère. — Je ne voulais pas vous offenser, Chevrette. Je reconnais que vous dansiez à ravir et que M. de Bourbon vous admirait fort. Ah ! mon pauvre maître, je ne ne le verrai donc plus, lui qui me faisait coucher à ses pieds comme un chien de garde fidèle.  — Heureux temps ! soupira Chevrette. Et quels beau x habits nous avions au lieu de ces haillons abominables ! » Et elle souleva avec dégoût, du bout des doigts, un des coins de sa jupe. Coquette, dit Moucheron d’une voix douce et caressante.  — Coquette ! répéta la naine en souriant, mais la coquetterie ne sied-elle pas à une jeune femme qui n’a pas tout à fait été disgraciée par la nature ? Ah ! si ces maudits bohémiens que nous avons rencontrés hier avaient eu affaire à un brave gentilhomme, et non à une créature efféminée comme vous, mon frère, j’aurais encore mes bijoux et mon chapeau de velours orné de plumes blanches mouchetées de six couleurs. Savez-vous que vous étiez charmant vous-même avec vos petites bottines blanches à éperons dorés qui n’avaient qu’une seule pointe à la mode des Mor es ? Je regrette surtout votre petit pourpoint gorge de pigeon bordé de moire d’or, votre trousse raisin de Corinthe et votre manteau saumon doublé de cerise qui vous donnaient vraiment bon air aux triomphants soupers de Moulins et de Chantelle. Eh ! quels soupers, Moucheron !  — Il y a vraiment cruauté de votre part, Chevrette , à évoquer de si succulents souvenirs quand nous sommes réduits à la famine, hasarda le nain, qui sentait ses dents s’entre-choquer machinalement et mâcher à vide. Mon pauvre manteau saumon ! J’avoue du reste que plus d’une honnête et grande d ame de la cour m’en a fait compliment. — Et c’était encore un cadeau de ce généreux prince, Mgr le duc de Bourbon.  — Silence ! bonne sœur, dit Moucheron en promenant autour de lui des regards inquiets et posant un doigt sur sa bouche ; n’oubli ez pas que ce nom est celui d’un illustre fugitif, et que pour avoir voulu le suivre , nous sommes errants et fugitifs à notre tour. — Qui donc pourrait nous entendre dans ce désert ? répliqua la naine en éclatant de rire ; décidément, mon pauvre frère, vous êtes fou. — Hélas ! murmura-t-il, que ne le suis-je encore comme, il y a quelques jours !  — En effet, reprit Chevrette, passant tout à coup du rire aux larmes, c’était un beau
titre d’office que celui de fou de Mgr le connétable de Bourbon. » Au même instant son compagnon s’élança vers elle, et posa une main tremblante sur ses lèvres. Malheureuse ! tais-toi ! dit-il à voix basse, si tu ne veux pas nous perdre, » Un bruit confus de pas, de voix et d’armures venait de résonner à ses oreilles. Tous deux restèrent immobiles de terreur. Bientôt ils ap erçurent un groupe d’hommes débouchant par un chemin creux, que leur avaient ca ché jusqu’alors les accidents du terrain. Chevrette retint un cri d’effroi qui les eût trahis, mais la peur lui rendit soudain l’usage de ses jambes, et, s’enfuyant légère comme une gazelle, elle courut se cacher derrière le rideau de saules et de roseaux dont nous avons parlé. Après un instant d’hésitation, le courageux Moucheron la suivit et alla se blottir à côté d’elle. Puis, quand ils se sentirent en lieu sûr, cédant à une curiosité bien naturelle, ils écartèrent un coin de leur abri. Ils virent alors, avec un étonnement mêlé d’épouvante, quatre hommes portant un long cercueil, sur lequel on avait jeté un ample drap no ir tout parsemé de petites larmes brodées en argent. Les porteurs qui marchaient en avant étaient deux p aysans vêtus de sayons de toile bleue en lambeaux, et s’avançaient plus tristes et plus tremblants que s’ils eussent porté le diable en terre. Les deux autres avaient le casque en tête et la cuirasse au dos ; en guise de goupillon et de bénitier, ils brandissaient à la main une large épée nue, dont la lame flamboyait au soleil. De sorte que quand, par excès de fatigue ou par mauvais vouloir, les paysans qui avaient été requis de force pour accomplir cette funèbre mission, ralentissaient un peu le pas, ils sentaient aussitôt la pointe acérée des ép ées leur chatouiller assez désagréablement les reins. Les nains, qui suivaient d’un œil inquiet les nouve aux venus, frissonnèrent en voyant le convoi mystérieux se diriger précisément vers l’endroit qu’ils avaient choisi pour refuge. Les porteurs traversèrent en effet la route, et déposèrent le cercueil au pied d’un saule. Puis les deux reîtres, car il était facile de reconnaître dans ces soudards l’équipement et la lourde démarche de ces terribles pistoliers à cheval, qui devaient jouer un si grand rôle dans les guerres de religion, les deux reîtres allèrent s’asseoir à quelques pas de là, et chacun d’eux déposa son épée nue à portée de sa main. Ainsi placés, ils tournaient le dos aux joncs derrière lesquels Moucheron et Chevrette tremblaient plus violemment que les roseaux agités par le vent au-dessus de leur tête, le ruisseau leur coupant toute retraite. Les paysans étaient restés debout. « Mes cavaliers, dit l’un d’eux, puisque vous voilà arrivés au but, nous allons rejoindre la chasse, nous autres. — Arrivés ! reprit le plus grand des reîtres. Eh ! manans, vous ne voyez donc pas que si nous nous arrêtons ici, c’est seulement pour rep rendre haleine et manger un morceau ? » En même temps il tirait d’un petit sac de cuir des provisions qu’il étalait symétriquement sur l’herbe, tandis que son camarade se débarrassait d’une gourde au ventre rebondi et pleine jusqu’au goulot d’excellent vin d’Espagne. Nous serons sévèrement punis pour avoir quitté notre poste, insista le paysan. — Bah ! vous en serez quittes pour quelques coups de bâton, répliqua le reître, tandis que si vous faisiez mine de nous faire faux bond, n ous serions obligés, à notre grand regret, de vous casser la tête. »
Les paysans tressaillirent. « Comment vous nommez-vous ? demanda le cavalier à la gourde. — Remy et Marcel, seigneur soldat.  — Eh bien ! Marcel et Remy, il faut que vous preni ez des forces pour affronter les bâtons. Asseyez-vous entre mon ami Goulard et votre ami Faucheux. Vous verrez que nous sommes de bons vivants, et que les reîtres ne sont pas des Turcs. » Les paysans, visiblement flattés de la proposition, s’empressèrent d’obéir. « Ah ! fit Goulard en se frottant les mains et dévo rant des yeux ses provisions, nous allons donc enfin déjeuner ! — Et nous l’avons bien mérité, vive Dieu ! reprit Faucheux en dégustant le vin contenu dans sa gourde, car nous avons fait cette nuit rude besogne. Cinquante hérétiques et luthéristesd’un coup de filet, c’est avoir de la chance.  — Cinquante hérétiques dans notre pays ? s’écria M arcel ; c’est impossible. On l’aurait su.  — Innocent ! dit Goulard en lui frappant familière ment sur l’épaule ; les brebis galeuses n’étaient pas de la province ; elles arrivaient de plus loin, et le vieux baron de Montglat leur avait donné asile dans son manoir, qu oiqu’il feignît d’être un zélé catholique. Nous n’avons pas été dupes de la ruse, et il a partagé le sort de ses hôtes.  — Vous avez tué le baron de Montglat, dit le paysa n en joignant les mains et regardant le reître avec horreur ; ce digne seigneur qui semblait l’image du bon Dieu sur la terre ! » Faucheux fronça le sourcil. « Manant, répliqua-t-il rudement, apprends d’abord qu’il n’y a qu’un homme qui soit l’image du bon Dieu sur la terre, c’est le roi de France, » Mais Goulard, que le vin poussait à la gaieté, inte rrompit son camarade, et riant à se tenir les côtes. Ma foi, ton vieux bonhomme de baron a bien failli n ous échapper ; il se sauvait par-dessus les murs du jardin pendant que Faucheux asso mmait son majordome, qui essayait de protéger sa fuite ; mais heureusement je l’ai rattrapé par une jambe, et.... ah ! quelles contorsions ! c’était à mourir de rire. » Les paysans restaient muets d’effroi ; Moucheron se rrait convulsivement la main de Chevrette. « Ainsi, demanda enfin Remy d’une voix altérée, personne n’a pu fuir du château de Montglat ?  — Personne, répondit Goulard avec gravité. Tout le troupeau a été accroché aux murailles, pendu aux balcons, cloué sur les portes. Il ne reste pas un agneau vivant pour aller bêler la nouvelle à ses frères. Et pourtant nous sommes plus tristes que glorieux de cette sanglante corvée. — Ah ! vous commencez à vous repentir.... — Oui, nous nous repentons de ne pas avoir mis à la question le vieux seigneur avant de commencer le pillage, car nous n’avons trouvé que des armures rouillées et de vieux tableaux enfumés. Quant aux coffres du baron, ils étaient aussi vides que les futailles de ses celliers. S’il y a un trésor, le maudit renégat l’a bien caché, et pourtant, à cette heure, son château n’est plus que cendres. » Le paysan Remy hocha la tête d’un air incrédule, et ’ puis désignant le cercueil du doigt : « Sans être trop curieux, mes cavaliers, demanda-t- il, qui donc emportez-vous dans cette bière ? — Dans cette bière ! répéta Goulard en interrogeant son compagnon du regard, c’est
un de nos capitaines, tué à la prise du château de Monglat, et que nous transportons chez son ami M. de Montchenu.  — Eh bien ! dit Marcel, il n’est pas lourd, votre capitaine ; il ne pèse pas plus qu’un enfant.  — Tant mieux ! reprit Goulard, autrement, tu nous soupçonnerais sans doute d’avoir dérobé et caché dans ce cercueil les épargnes de l’ami des hérétiques. — Oh ! les joyaux et les pierreries valent plus que les écus d’or et sont d’un poids plus léger, » murmura Remy à l’oreille de l’autre paysan. Heureusement pour lui les deux reîtres ne l’entendi rent pas et crurent avoir parfaitement coupé court à tout soupçon. Ils échangèrent entre eux un clignement d’œil très-significatif. Mangeons et buvons lestement, dit ensuite Faucheux, car nous n’avons pas de temps à perdre.  — Sont-ils heureux ! balbutia le nain : ils vont b oire et manger, ces voleurs, ces assassins, ces tueurs de vieillards et d’enfants, tandis que nous.... » Chevrette soupira douloureusement. Goulard offrit à son camarade une large tranche d’un morceau de venaison sauvé de la bagarre. « Quel parfum ! dit Faucheux en respirant à pleine poitrine.  — Et comme c’est douillet sous la dent ! » ajouta l’autre, en faisant jouer ses mâchoires avec un bruit formidable. Les deux paysans ne tardèrent pas à les imiter, et un silence motivé s’établit entre les convives. Fermons nos yeux, nos bouches et nos oreilles, mon frère, murmura Chevrette, ou plutôt, ajouta-t-elle d’une voix insinuante, tâche, en passant doucement le bras à travers les joncs, d’attraper seulement quelques bribes de leur festin. » Moucheron repoussa d’abord ce pernicieux conseil avec un geste d’horreur, d’autant plus qu’il était parfaitement inexécutable. En effe t, chacun des reîtres tenait sa part de pâté étroitement serrée d’un bout entre l’index et le pouce, et de l’autre entre ses dents. « Eh bien ! continua la naine d’un ton de plus en p lus carressant, si à défaut de ce pâté, tu pouvais au moins atteindre jusqu’à leur gourde ? » Moucheron frissonna de tout son corps. « Il me semble, poursuivit sa sœur avec des façons de chatte, qu’une seule goutte de ce vin généreux suffirait pour me rappeler à la vie. » Le nain se gratta l’oreille et parut réfléchir un moment. La gourde était à portée de sa main, les soldats ma ngeaient sans défiance et les paysans regardaient instinctivement la Loge aux Lou ps. L’occasion ne pouvait donc se présenter dans des conditions plus favorables. Poussé doucement d’un côté par Chevrette, attiré de l’autre vers la gourde par un charme irrésistible, Moucheron ne pouvait manquer de succomber à la tentation. Mal lui en prit, car sa petite main sèche et nerveu se tremblait si fort qu’il renversa la gourde et que tout le vin d’Espagne se répandit à terre. Les deux reîtres, stupéfaits de cette singulière ap parition, avaient poussé un cri d’alarme, s’étaient levés comme mus par un ressort et sautaient sur leurs épées, en jetant autour d’eux des regards éperdus, se demanda nt d’où venait et comment avait disparu cette main qui ne ressemblait pas à celle d’un homme. Les fugitifs comprirent qu’ils étaient perdus. Chev rette devenait verte comme les roseaux, ses dents claquaient, et elle allait éclater en sanglots, quand Moucheron lui dit rapidement :