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L'Île aux mystères

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326 pages

— « Sergent Luneschhoffer, prenez douze hommes et conduisez ces gens contre le mur de la forge, là à côté. »

De la pointe de son sabre, dont la lame est rouge de sang, noire de fumée, comme si elle avait servi à la fois à fouiller des brasiers et à égorger des vaincus, le major de Kirchtegroll indiquait deux paysans, un homme et une femme, qu’un groupe de Bavarois faisaient sortir, mains liées derrière le dos, de la dernière maison de Bazeilles.

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À propos deCollection XIX
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Mai1891.
A
MON FILS
GEORGES TOUDOUZE
CE LIVRE ÉCRIT POUR LUI
GUSTAVE TOUDOUZE
Elle les fait agenouiller devant les cadavres.
Gustave Toudouze
L'Île aux mystères
CHAPITRE PREMIER
« PETITS FRANCAIS, SOUVENEZ-VOUS ! »
 — « Sergent Luneschhoffer, prenez douze hommes et conduisez ces gens contre le mur de la forge, là à côté. » De la pointe de son sabre, dont la lame est rouge de sang, noire de fumée, comme si elle avait servi à la fois à fouiller des brasiers et à égorger des vaincus, le major de Kirchtegroll indiquait deux paysans, un homme et une femme, qu’un groupe de Bavarois faisaient sortir, mains liées derrière le dos, de la dernière maison de Bazeilles. On avait entendu cette lamentation aiguë : — « Mes enfants ! Mes pauvres petits enfants ! » Mais, à coups de crosses de fusil, les Prussiens av aient contraint leurs prisonniers à marcher : un grand à barbe rousse montrant son épau le, qui saignait, bousculait une femme, et hurlait à tue-tête en mauvais français : — « Ya ! Ya ! moi blessé par elle. » Depuis quatre heures du matin, depuis les premiers brouillards noyant tout le pays, les cinquante mille hommes de Von der Tann et du prince Fritz montaient en un flot ininterrompu, tour à tour victorieux ou repoussés, avec un hurlement sourd et continu, le grand cri monotone « Vaterland ! Vaterland ! » que rythmaient les tonnerres de l’artillerie et les multiples fracas de la fusillade. Vainement des décharges en couchaient sur le sol de s rangs entiers au milieu de l’éclaboussement de la terre et du sang ; il en arrivait d’autres, toujours, toujours ! On eût dit les mêmes hommes, ceux-là même qu’on venait de tuer et qui renaissaient sans cesse, tellement c’étaient les mêmes visages farouches, les mêmes barbes, les mêmes voix rauques. La houle moutonneuse de tous ces casques à chenille noire se prolongeait indéfiniment, sans trêve, comme les flots de la mer ; mêlés aux shakos des chasseurs me bavarois, aux pointes de cuivre des Saxons de la 8 division d’infanterie prussienne, ils venaient submerger ce pauvre bourg de six cents maisons, défendu par quatre régiments d’infanterie de marine, et par les quelques gardes nationaux de Bazeilles. Là-haut, bien haut, au-dessus des nuages de fumée, le grand ciel bleu s’étendait immaculé avec son flambant soleil d’été. Trois fois pris par les Allemands, trois fois repris parles Français, le village n’est plus qu’un immense abattoir. Il est midi. Comme une torche monstrueuse, dont l’â cre fumée roule et s’épand torrentueusement dans l’air pur, Bazeilles tout ent ier flambe, incendié par les envahisseurs. Las de lutter contre un ennemi qui se fait tuer sur place sans lâcher pied, les Prussiens ont successivement mis le feu aux rues qu’ils ont prises, massacrant tout ce qu’ils rencontrent, rejetant au centre des brasiers les familles de paysans qui tentent de se sauver. Devant la dernière maison, une forteresse improvisée qui résiste depuis trois heures, ils ont entassé des bottes de paille et de foin, de s fagots arrosés de pétrole. Bientôt, malgré la pluie de balles qui, de toutes les ouvert ures, s’abat sur eux, les décimant, la flamme lèche furieusement les murailles minces derrière lesquelles se tiennent quelques soldats d’infanterie de marine, les derniers défenseurs du village. Sous les casques à pointe, sous les casques à grosse chenille noire, les larges faces bestiales s’illuminent des reflets de l’incendie qu i gagne. Les yeux pétillent d’une joie
sauvage, avec leurs prunelles de fauves, où danse l a flamme ; les barbes rousses semblent ruisseler de sang. Ce sont bien les hideuses hordes d’autrefois, les Suèves et les Teutons, qui se ruent au massacre, poussant de grands cris gutturaux, des coups de gosier barbares, des ronflements de carnassiers vau trés à la curée et vociférant ce «Vaterland ! Vaterland !» qui rappelle lebarditde guerre mugi par leurs ancêtres sur le bord des boucliers. Les assiégés se sont rendus. De la maison, dont les volets pendaient, troués par les obus, déchiquetés par les balles, tandis qu’une fumée épaisse montait de la t oiture, d’autres Prussiens sortaient, entraînant un commandant d’infanterie de marine, criblé de blessures, deux enfants tout jeunes, terrifiés et sanglotants, un soldat à la chevelure crépue, au visage noir, qu’on eût pris pour un turco s’il n’eût porté l’uniforme d’infanterie de marine, et enfin une cantinière ayant le brassard à croix rouge des ambulancières. On venait de les séparer violemment des propriétaires de la maison, qu’on entraînait pour les fusiller, parce qu’on les avait pris le fu sil au poing, la femme aussi virile que l’homme, défendant leur foyer côte à côte avec les soldats défendant la patrie. Trois heures cette maison avait tenu. Il avait fallu l’artillerie, les flammes de l’incendie pour en venir à bout. Tous les autres défenseurs av aient succombé. Maintenant les chambres étaient pleines de cadavres, et ceux-là qu i tombaient aux mains de l’ennemi étaient les seuls vivants. Furieux, le major de Kirchtegroll, un colosse à favoris blonds, à figure insolente et très rouge, éclairée par des yeux d’un bleu pâle, aurait voulu tout faire massacrer. Il n’avait pas osé, respectant malgré lui l’uniforme de l’offi cier et du soldat, la croix rouge de l’ambulancière et la jeunesse des enfants ; mais, pour l’exemple, il venait de donner, en français, afin que les prisonniers comprissent bien , l’ordre de fusiller le paysan et sa femme. On les a placés tous deux, l’un à côté de l’autre, les mains liées derrière le dos. Adossés au mur, le front haut, ils regardent droit devant eux, en pleine face, les douze brutes que le sergent forme sur deux rangs, d’un commandement bref qui sonne comme un croassement de corneille. La femme est aussi crâne que son mari ; quelques mo ts murmurés à son oreille par l’officier français ont affermi pour la mort son cœ ur saignant de détresse. Pas de convulsions dans ses traits pâles ; sa prunelle brille, allumée d’une foi sublime, emplie de l’image suprême de ses enfants ; ses cheveux volent en auréole autour de son visage de martyre. L’homme a échangé un dernier et muet adieu avec sa courageuse compagne, et, sans forfanterie, héros obscur, patriote admirable, il reste ferme devant ses bourreaux. A quelques pas de là, le reste de la compagnie enferme le groupe des prisonniers : le commandant d’infanterie de marine, le ront bandé, l’uniforme en lambeaux, un bras en écharpe ; la cantinière portant le brassard des ambulances ; les deux enfants de sept à huit ans, qui, foudroyés par la terreur, ne paraissent rien comprendre à ce qui se passe autour d’eux, et le soldat nègre, furieux comme un lion pris au piège. Le commandant mord sa moustache pour ne pas pleurer ; la femme tient contre sa poitrine la tête des deux petits êtres, dont les lèvres égrènent un suppliant appel : — « Papa ! maman ! » Une détonation bruyante, un nuage de fumée que le v ent chasse lentement et fait rouler en volutes le long du mur crevassé de balles . Déjà les douze hommes ont fait volte-face et regagnent le gros de la compagnie, ta ndis que, derrière eux, au pied du mur, deux cadavres s’écroulent, noyés dans leur san g : la femme raide sur le dos, l’homme la face en avant.
En se retournant pour voir, avec sa férocité de Teuton assouvi, le major de Kirchtegroll contemple, satisfait et ricanant, ses victimes, les saints martyrs de la Patrie française. Ecartant violemment les Prussiens qui forment le ce rcle autour d’eux, la cantinière a couru au mur, entraînant d’un élan fougueux les enf ants ; elle les fait agenouiller tous deux devant les cadavres. Puis, trempant ses doigts dans le sang des suppliciés, d’une voix qui brave les Allemands stupéfiés de cet acte : — « Voici ce que les Prussiens ont fait de votre p ère et de votre mère, au mépris de toutes les lois humaines ! — Petits Français, souvenez-vous ! » Elle leur touche le front de ses doigts sanglants, les marquant pour la revanche. De son bras valide, l’officier a retiré son képi ; la tête nue, il vient poser un genou à terre devant les paysans morts : — « Dormez en paix, bons Français ; je jure de nou veau, comme je vous l’ai promis, d’adopter et d’élever vos enfants. » Personne n’a osé les arrêter. Mais le major de Kirc htegroll en a assez ; il fronce les sourcils, hausse les épaules, frappe du pied et crie : — « Allons ! Trop de sentimentalités, ces Français ! Emmenez les prisonniers ! » On va séparer l’officier et le soldat de la cantini ère et des deux enfants qu’on abandonne à leur malheureux sort. Le commandant sai sit rapidement la main de l’ambulancière : — « Votre nom, ma brave femme ? — Yvonne Le Coz. — De que endroit ? — Le Portrieux, Côtes-du-Nord. — Ah ! une Bretonne.  — Une Française ! » réplique-t-elle fièrement, « v euve d’un sergent d’infanterie de marine.  — Voulez-vous prendre soin de ces deux enfants, Je an Robert et Louis Robert, jusqu’à mon retour de captivité ? — Foi d’Yvonne ! mon commandant, à partir d’aujourd’hui ce sont mes fils. — Où vous retrouverai-je ? — Chez moi, au Portrieux, tout le monde vous indiquera la maman Le Coz. — Bien ! Vous retiendrez mon nom, Michel Muller.  — Aussi bien que celui de ce gueux de fusilleur qu e je viens d’entendre prononcer près de moi. — Vous le savez ? dites-le-moi, cela peut servir plus tard. — Le major de Kirchtegroll ! » Une poignée de main, un bref remerciement qui se pe rdit au milieu de l’épouvantable fracas de la bataille continuant du côté de Sedan, le commandant et la cantinière avaient pu se comprendre. Désormais ils étaient tranquilles et n’avaient plus qu’à attendre les événements. Les Prussiens, repoussant brutalement l’ambulancière et les enfants laissés en liberté, font marcher au milieu de leurs rangs les deux homm es. En passant devant l’officier prussien, le Français relève sa tête balafrée : — « Major de Kirchtegroll, j’espère que nous nous retrouverons. » Le major se contente de ricaner, sans répondre, et Michel Muller, indigné, secoue la tête d’un air de pitié. Puis il s’achemine, appuyé au bras de son compagnon d’infortune, ce soldat noir que les Prussiens regardent curieusement :  — « Allons, mon pauvre Ramitrah, nous voilà prison niers. Je vais être comme toi, sans patrie !
— Commandant, toujours trouver patrie à Madagascar, si plus patrie en France. — Peut-être, en effet, serai-je forcé d’aller demander un asile à tes compatriotes, si le sort continue à nous être contraire. » Quelques moments plus tard, Napoléon III faisait hi sser le drapeau blanc, et les Prussiens poursuivaient le massacre des survivants du village de Bazeilles.
CHAPITRE II
YVONNE LE COZ
Yvonne Le Coz, la cantinière, qui avait, après l’in cendie et le massacre de Bazeilles, recueilli les deux orphelins faits par les Prussien s, s’empressa, avant toute autre préoccupation, de conduire les pauvres petits êtres au Portrieux, et de les confier à la garde d’une de ses sœurs mariée à un douanier du pays. Puis, reprenant sa vie d’abnégation, elle retourna vers les endroits où L’on se battait. C’est ainsi qu’on la vit d’abord, en octobre, à Châ teaudun ; elle contribua énergiquement à la défense de l’héroïque petite ville, servant de guide aux colonnes de gardes nationaux et de francs-tireurs. Sous le feu de l’ennemi, dont les douze mille hommes se trouvaient tenus en échec par treize cents soldats improvisés, elle ne cessa pas un instant de faire le service des munitions au x barricades, de relever les blessés pour les placer en lieu sûr, de procéder sur place aux premiers pansements, risquant sa vie à chaque instant sans en prendre souci. Plus tard, on la retrouvait à Coulmiers, à Patay, à la bataille du Mans, à celle d’Alençon, luttant et se dévouant jusqu’au dernier moment, sans jamais désespérer, n’ayant de gravé au cœur que ce seul mot : Patrie ! Enfin, en mars 1871, elle recevait sa feuille de route et pouvait regagner son foyer, où elle allait continuer son humble commerce d’épiceries dans la boutique placée, vis-à-vis de la grève, à l’angle de cette rue centrale du Por trieux, dont le Jardin-Blanc, le grand magasin de bois de Norvège de M. Aimé Augustini, forme l’autre angle. Là-bas, les habitants accueillirent la veuve d’une manière qui lui fut plus sensible encore que tous les témoignages et les certificats que les différents chefs de corps lui avaient décernés durant la campagne. Sur le port, les marins et les pêcheurs firent une ovation à la courageuse Bretonne, au moment où la diligence de Saint-Brieuc à Paimpol la déposait avec son léger bagage en face de l’auberge du Soleil-Levant. Ses deux enfants d’adoption, Jean et Louis Robert, étaient là, vêtus de deuil, amenés par la sœur d’Yvonne. Quand on la vit descendre, le visage fatigué, portant encore le costume demi-masculin qu’elle avait à l’armée, les hourras retentirent de tous côtés et les cris de : « Vive Yvonne Le Coz ! » éclatèrent mêlés à celui de : « Vive la France ! » que poussaient tous ceux qui refusaient de désespérer de la Patrie. Ce cortège ému l’accompagna jusque chez elle. La fa çade de la petite boutique était décorée de drapeaux et de branchages ; une banderole tricolore tendue en travers de la porte étalait l’inscription : « A la mère des soldats ! » au-dessus du nom d’Yvonne Le Coz peint sur la devanture. Le lendemain, elle avait déjà repris ses occupation s, la tête couverte de la coiffe du pays ; on ne l’eût pas distinguée des autres femmes du Portrieux, si on ne l’avait rencontrée toujours accompagnée de ses deux orpheli ns. Nul n’eût pu deviner, dans cette modeste créature, l’une des héroïnes de la dernière guerre ; mais au Portrieux tous savaient son histoire. Les rudes pêcheurs de la côte vénéraient Yvonne Le Coz, cette fille de l’obscur pêcheur Rouzic, ancien marin de l’Etat, redevenu pêcheur après avoir terminé son temps de service et qui était mort quelques années auparavant, âgé de quatre-vingt-cinq ans. Yvonne, l’aînée de nombreux enfants établis un peu partout, à Binic, Pordic, était née le 25 juin 1825. Assez tard, après avoir aidé à éle ver ses frères et sœurs, elle avait