L'Insolence et la gloire

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Un voyage initiatique "Trente cinq ans durant, Michel Morice a été, pour les courses de chevaux, la plume la plus acérée de la presse française. Lundi après lundi, au grand galop d'un style vif et joyeux, il a écrit la légende du turf. Lundi après lundi, il en a dit de belles, dans Le Figaro, sur les héros de nos dimanches, de Saint-Martin à André Fabre, de François Mathet aux frères Maktoum, d'Allez France à Olivier Peslier et Christophe Soumillon... Humour et humeur! La belle aventure revit ici et se mue, insensiblement, en un voyage initiatique. Chemin faisant, mine de rien, au jour le jour, en s'amusant, on découvre toutes les ficelles du métier de turfiste!" Extrait de la préface d'Omar Sharif
Publié le : jeudi 29 octobre 2015
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Source : http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782342043914
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782342043914
Nombre de pages : 516
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Michel Morice










L’INSOLENCE ET LA GLOIRE

Chroniques hippiques (1979-2004)
















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Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication par Mon Petit Éditeur en 2015


Préface : Un voyage initiatique



Trente-cinq ans durant, Michel Morice a été, pour les courses de
chevaux, ce qu’Antoine Blondin fut pour les courses cyclistes, la
plume la plus acérée de la presse française. Lundi après lundi, au
grand galop d’un style vif et joyeux, il a écrit la légende du turf. Lundi
après lundi, il en a dit de belles sur les héros de nos dimanches, de
Saint-Martin à André Fabre, de François Mathet aux frères Maktoum,
d’Allez France à Olivier Peslier, en passant par Miesque, la reine
d’Angleterre, Lester Piggott, Cash Asmussen et trois générations de
Head ! Humour et humeur… On n’était pas forcé d’être toujours
d’accord, mais reconnaissons que, sans cette cravache, l’insolence, les
casaques de la gloire auraient paru bien ternes… Qu’on imagine
l’inverse : une de ces plumes hyper-révérencieuses, comme on en voit
tant, qui jouent de l’éventail pour oxygéner l’ego des grands du turf !
La courbette ne rabaisse pas seulement celui qui la fait : elle diminue
aussi celui devant qui on se prosterne…

De Longchamp à Deauville, de Chantilly à Saint-Cloud, en passant
par Epsom, Ascot, Newmarket et Louisville (Kentucky), la belle
aventure revit ici et se mue insensiblement – comme c’est curieux ! –
en un voyage initiatique. Chemin faisant, mine de rien, au jour le jour,
en s’amusant, on découvre toutes les ficelles du métier de turfiste !
Comment éviter les trompe-l’œil et les pièges de la fausse évidence,
comment déceler le talent authentique ? Je me suis amusé à aligner les
titres des chroniques que j’ai trouvées les plus savoureuses. Ne
salivez-vous pas déjà ?

La force du destin (15 juin 1987), L’allégresse du lendemain
(10 octobre 1988), Coup de tabac (29 mai 1989), La lueur de l’aube
(9 avril 1990), Histoire grise à l’eau de rose (8 juin 1992), Le couperet
7 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
révolutionnaire (26 avril 1993), Grève sur le tard (2 mai 1994),
Sadomasochisme (3 avril 1995), Nectar plus ultra (22 avril 1996), Les
obnubilés du sublime (8 septembre 1997), Le sumotori débonnaire
(17 août 1998), Yalta du turf (16 août 1999), Ces monstres de la
précocité (23 août 1999), Mort-nés du Morny (23 août 2000)… Autant
de morceaux d’anthologie, qui rejoindront, dans la légende, le fameux
duel Le Pacha-Djebel, dans le Journal d’un Homme de Courses de Jean
1Trarieux , son prédécesseur à la chronique hippique du Figaro :

“Deux chevaux : Le Pacha, Djebel ; deux hommes : Francolon, Doyasbère.
Deux tempéraments, deux tactiques. Le Pacha-Francolon représentent toute la
force, même dans ce qu’elle a d’un peu brutal ; Djebel-Doyasbère incarnent toute
la finesse, même dans ce qu’elle a d’un peu fragile (…) Doyasbère, en une minute
inspirée, exécutera les ordres reçus presque au-delà du possible (…) Francolon est
inquiet. Le menu Djebel se cache tout entier derrière lui et c’est une affreuse
souffrance d’aimanter dans son sillage une menace invisible (…) N’y tenant plus,
Francolon se retourne. C’est toujours une erreur. Du moment où l’on fonce, il faut
foncer, foncer aveuglément, sans jamais un regard en arrière (…) Et Doyasbère ne
bouge toujours pas. Francolon, de tous ses bras, se démène comme un forcené,
appelant du fond de son âme la fin de son supplice (…) Le poteau est à cent
mètres et Doyasbère ne bouge toujours pas (…)”

Janvier 2002. Ce siècle n’a que deux ans, mais il promet !
L’irrévérence est de son âge. La rubrique – la chronique ! – hippique
du Figaro disparaît. C’était la plus ancienne du vieux quotidien : on me
dit qu’elle était née avec lui, il y a cent soixante-quinze ans. Frustrés,
les nostalgiques du “sport des rois” revivront ici ces moments
jubilatoires, les Libres propos du lundi des quinze dernières années. En guise
de mise en bouche, une cinquantaine de chroniques qualifiées
d’“intemporelles” sont croustillantes à souhait : idéales, pour se mettre
en appétit !
Omar Sharif
Août 2002

1 Librairie Arthème Fayard, 1945
8














Chroniques intemporelles







1. Éloge de la folie !
(15 mars 1980)
L’enfer du jeu ! Terrifiantes images d’Épinal : la fortune dilapidée
sous le sabot d’un cheval… la pente fatale… la ruine des familles… et
jusqu’à la honte du gain sans effort ! Cet argent qui, s’il n’a pas
d’odeur, brûle à coup sûr les doigts… Dieu merci ! les idées reçues –
comme les civilisations – sont mortelles. Le tiercé a beaucoup fait
pour tordre le cou à ces préjugés qui assimilaient Longchamp à un
lieu de perdition et qui situaient l’antichambre du vice à la porte
d’Auteuil.

Il faut dire aussi que les temps ont changé si vite, à l’extérieur des
hippodromes, qu’en dépit de tout leur appareillage électronique les
champs de courses font désormais figure de Conservatoires d’un art
de vivre oublié, alliant le charme de la tradition aux picotements de
l’aventure. Dans notre monde hyper-protégé, où la sécurité est sociale
et obligatoire, où la pensée est conventionnelle et uniforme, dans ce
monde où la vie est vécue, chaque jour davantage, comme une morne
fatalité, le jeu aux courses devient un des derniers refuges du risque et
donc, d’une certaine manière, de la liberté.

Est-ce à dire que le turfiste est l’aventurier des temps modernes ?
N’exagérons pas. Si danger il y a, en effet, à tirer le diable par la queue
qui s’étend, le dimanche matin, dans les cafés-PMU, le risque est tout
de même limité. C’est d’ailleurs là ce qui fait la grande différence entre
le pari aux courses et les autres formes de jeux d’argent.

Car deux solides garde-fous sont là, pour mettre le parieur à l’abri
des périls irrémédiables. D’abord, les occasions de (se) perdre sont
11 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
limitées en nombre et suffisamment espacées dans le temps pour que
les natures enclines à prendre feu aient loisir de laisser refroidir leurs
ardeurs. Surtout, le pari aux courses n’est pas un jeu de hasard. Il
obéit à des règles strictes, il demande des connaissances précises, il
exige un minimum d’esprit logique. Un jeu qui fait appel à la raison
ne peut s’adresser qu’à des gens raisonnables. Le pari aux courses est
de la famille du bridge ou des échecs : aucun lien de parenté avec la
roulette, les bandits-manchots ou le Loto !

Si ! Un point commun avec le Loto : c’est une forme de pari
mutuel. C’est-à-dire que les gagnants se partagent les mises des perdants
(après écrémage de la masse des enjeux, cela va de soi, par les ayants
droit aux différents prélèvements : État, Sociétés organisatrices, etc.).
Mais, aux courses, l’égalité devant le hasard n’existe pas. À partir du
moment où il est entendu que le parieur dispose d’une panoplie
d’arguments pour “se défendre”, il est certain qu’au bout du compte
le joueur sensé plumera la tête de linotte.

Le frisson de l’aventure : avec risque mais sans péril !… Mesuré, le
danger et réfléchie, la stratégie de défense… Si c’est cela, la folle
passion du jeu aux courses, alors vive la folie !
2. Ordinateur et pifomètre
(30 septembre 1979)
La révolution informatique. Aucun domaine n’y échappera,
prophétisent les grands prêtres d’IBM ! Pas même les courses ? J’ai fait
un rêve…

Le premier à utiliser l’ordinateur fut évidemment celui qui avait
déjà les chevaux en fiches : le handicapeur. Avec sa nouvelle
“bécane”, il eut tôt fait d’égaliser les chances à la perfection. Hélas ! La
photo-finish devint impuissante à déterminer l’ordre d’arrivée du
tiercé : vingt chevaux finissaient sur la même ligne ! On en revint
donc au bon vieux système du “pifomètre”…

12 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
Vexé de n’avoir pu s’assurer par contrat les “premières montes”
d’Yves Saint-Martin, un grand propriétaire, magnat de… la
perfection, consacra les millions ainsi économisés à faire construire un
jockey-robot. Facile, à l’ère de la miniaturisation ! Bien programmé, le
nain électronique suivait les ordres à la lettre et portait les chevaux au
poteau. Hélas ! Un jockey, un vrai, porta un jour réclamation. Le
robot n’était pas programmé pour la docilité dialectique. Il eut le front
d’argumenter devant les commissaires. Il fut mis à pied
définitivement…

Du fin fond de la Normandie arriva alors la nouvelle qu’un
éleveur, grâce à son ordinateur, avait trouvé la formule du croisement
idéal. En effet, il fit naître un crack, puis un second, un troisième…
Hélas ! L’espionnage industriel sévit aussi dans les haras. La recette
fut bientôt connue de tous et il n’y eut plus que des cracks en piste.
Par chance, il y avait des grands cracks, des cracks moyens et des
petits cracks. Et tout continua comme avant…

Un ingénieur en informatique, turfiste à ses heures, mit enfin au
point la martingale infaillible pour aligner dans le bon ordre les trois
numéros du tiercé. Hélas ! Il était aussi savant que bêta. Pour une
bouchée de pain, il vendit son logiciel à une station de radio
périphérique. Le coefficient d’écoute de la station augmenta. Le rapport du
tiercé chuta. Et les courses s’éteignirent, de mort pas naturelle.
3. Savoir raison garder
(14 octobre 1979)
LUI – Tout ce tintamarre, il y a huit jours, autour de l’Arc de
Triomphe ! Avalanche de chiffres, pilonnage des médias, trémolos
des chroniqueurs… Et, au bout du compte, ce tiercé au rapport
ridicule ! La montagne a accouché d’une souris… 63,50 F pour 5 F :
quelle misère !

13 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
MOI – Une misère, une misère… Alors, ce sont sept cent mille
misérables qui sont passés à la caisse, lundi matin ! La population
d’une ville comme Lyon…

LUI – Je ne joue pas au tiercé pour me fondre dans la foule des
gagne-petit. C’est même tout le contraire : je cherche à me distinguer.
Parlez-moi du tiercé d’il y a quinze jours, à Maisons-Laffitte :
140.000 F ! Ah ! Là, le jeu en valait la chandelle…

MOI – Oui, en effet, ce jour-là ils n’ont été que cent
cinquantehuit à mettre dans le mille. Au Loto, il arrive même qu’il n’y ait qu’un
seul gagnant. Un illuminé solitaire assis sur son tas d’or… La belle
image ! De toute manière, ne vous faites aucune illusion, vous ne
serez jamais ce rubicond-là… À raison d’un tirage par semaine, vous
avez, mathématiquement, une chance de décrocher la timbale tous les
huit cents siècles…

LUI – À chance égale, oui. Mais vous y croyez, vous, à l’égalité de
tous devant le hasard ?

MOI – Ah ! Comme j’aimerais m’imaginer huit millions de fois
plus veinard que mon voisin de palier !

LUI – D’accord ! Parlons calcul des probabilités. Je vous fais
remarquer que, dimanche dernier, il y avait vingt-deux partants et, par
conséquent, 9.240 combinaisons “tiercé” possibles, soit un rapport
moyen théorique de plus de 5.000 F. Le tiercé a fait quatre-vingts fois
moins !

MOI – Merci ! Je n’ai plus rien à ajouter : la démonstration est
faite. La faiblesse même du rapport prouve en effet deux choses. La
première : les courses de chevaux n’ont rien à voir avec le hasard pur.
La seconde : le turfiste le sait bien, qui n’hésite pas à parier
massivement sur certaines combinaisons, lorsqu’il les juge plus raisonnables
que d’autres.
14 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
4. Ne tirez pas sur le pianiste !
(28 octobre 1979)
Quelles extraordinaires tensions l’Arc a-t-il pu mettre en jeu, pour
que la corde vibre encore, trois semaines après que la flèche Three
Troïkas eut atteint la cible ! Parce que j’ai osé dire que Top Ville
n’était plus, à l’automne, ce qu’il avait été au printemps, François
Mathet m’écrit. Il veut faire une mise au point. Il exige un droit de
réponse.

L’entraîneur me reproche de poursuivre son pensionnaire de ma
“hargne”, il m’accuse de me réjouir de ses échecs et d’oublier ses
victoires, il va jusqu’à me rendre responsable d’un éventuel et
vergogneux exil du futur étalon… Faut-il que sa passion soit vive pour le
poulain de l’Aga Khan ! Faut-il qu’elle ait été déçue, pour qu’il tienne
des propos aussi excessifs !

Respectons sa douleur. Ne retournons pas le couteau dans la plaie.
Mais François Mathet n’est pas le premier entraîneur à mettre en
cause le franc-parler du chroniqueur. Profitons de l’occasion pour
rappeler deux évidences.

La première touche à la raison d’être du
chroniqueurpronostiqueur hippique. Les professionnels du cheval ont tendance à
croire qu’il s’adresse à eux, lorsqu’il parle des pur-sang dont ils ont la
responsabilité. Pas du tout ! Notre interlocuteur est le parieur, sans
lequel les courses n’existeraient pas, ni par conséquent les entraîneurs.
Si nous sommes amenés à critiquer un cheval, ce n’est pas
méchanceté gratuite, ni volonté de nuire à son entourage, c’est seulement mise
en garde du joueur contre un mauvais pari supposé.

Cela dit, il est exact qu’en France l’habitude a été prise de juger les
cracks sur leurs défaites autant que sur leurs victoires. Mais à qui la
faute ? À ceux qui veulent les trop choyer. Nul doute que, si Top
Ville avait été vu en piste, cet été, aussi souvent que Troy, les
observateurs auraient plus facilement passé l’éponge sur son flop du
7 octobre.
15 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
5. Exporter nos rêves de gloire
(4 novembre 1979)
Flambée sur l’or ? Peuh !… Hausse du diamant ? Bah !… Les
cours de l’immobilier s’envolent ? Ouais… Tout cela n’est rien, à côté
du marché du bébé pur-sang.

Parce qu’il est âgé d’un an lorsqu’on le soumet au feu des
enchères, on l’appelle yearling. Il est au cheval de course ce que le lait
est au camembert : une simple promesse, si tout tourne bien… Car il
faut savoir que la moitié des sujets vendus publiquement ne voient
jamais un champ de course : victimes d’accidents à l’entraînement ou
bien atteints de cette terrible maladie : la lenteur…

Disons donc – et plus noblement – que le yearling est au crack ce
qu’un tube de gouache est à un tableau de maître : rien, sauf l’idée du
chef-d’œuvre qui sommeille peut-être en lui.

Pour caresser cette idée-là, un prince arabe a déboursé
625.000 guinées (soit près de 6 millions de francs), l’autre semaine,
aux ventes de Newmarket. L’heureux éleveur du yearling le plus cher
d’Europe (les Américains, bien entendu, ont fait beaucoup mieux…)
est français. M. Roland de Chambure, propriétaire du Haras
d’Etreham, présentait onze poulains. Dix ont trouvé acquéreurs, pour
la somme totale de 1.694.000 guinées (soit près de 16 millions de
francs).

Il y a donc au moins un domaine où la France est pays producteur
et l’Arabie pays consommateur : celui du cheval de course. Éleveur de
pur-sang, quel plus beau métier, pour un Français de 1979 ! Vendre
des rêves de gloire et contribuer ainsi à rétablir l’équilibre de notre
balance des paiements ! À mon avis, le gouvernement devrait faire
quelque chose pour encourager les petits investisseurs. Pourquoi pas
une manière de Loi Monory, appliquée à l’élevage ?

Je vois déjà de grandes affiches, dans les banques : Sicav transit
gloria mundi ! Souscrivez !
16 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
6. Chantilly, paradis fiscal
(18 novembre 1979)
Quand les Français parlent d’Europe verte, les Anglais voient
rouge. Sous le couvert du parapluie européen, il paraît que nous leur
avons d’abord fauché leurs langoustines avec des filets truqués. Puis
nous avons impoliment claqué la porte au nez de leurs moutons… de
Nouvelle-Zélande. Et voici que, par un tour de passe-passe fiscal,
nous raflons leurs meilleurs chevaux… américains.

C’est Nureyev qui a mis le feu aux poudres. Comme son
homonyme danseur étoile, le crack pur-sang a beaucoup bourlingué. Né au
Kentucky (USA) en 1977, il a été présenté, l’année suivante, aux
ventes de yearlings de Keeneland. À l’issue d’une bataille homérique
entre l’Irlandais, Robert Sangster, et le Grec, Stavros Niarchos, ce
dernier devenait le propriétaire du poulain pour la coquette somme
de 1.300.000 dollars.

L’armateur envoyait alors Nureyev en Angleterre, chez Peter
Walwyn. Il était à la veille de faire ses débuts en course, l’été dernier, à
Ascot, lorsque M. Niarchos s’avisait que les taxes frappant les
chevaux de course n’étaient pas les mêmes en Angleterre et en France. Si
le poulain restait en Grande-Bretagne, son propriétaire devrait
acquitter la TVA (15 %) sur la valeur marchande du cheval, soit un impôt
de 100.000 livres (plus de 800.000 francs). S’il était entraîné en
France, la TVA serait appliquée sur la valeur dite de “carcasse”, soit
250 F. Immédiatement, Nureyev faisait ses bagages pour se retrouver
à Chantilly chez François Boutin. Il ne reste plus à notre crack qu’à
aller rafler les Guinées, l’an prochain, pour que le bonheur de nos
amis d’outre-Manche soit complet…

Les Anglais sont pragmatiques. Ils ne sont pas gens à baisser les
bras devant l’iniquité. Ils auront été voir Mme Thatcher, pensez-vous,
laquelle aura aussitôt, prenant en compte l’intérêt de la fière Albion,
abrogé la taxe scélérate. Vous n’y êtes pas ! C’est à Strasbourg qu’une
délégation d’entraîneurs – Peter Walwyn en tête – est arrivée, mardi
dernier, pour protester devant le Parlement européen : que la France
17 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
aligne ses règlements fiscaux sur ceux de l’Angleterre, ont-ils exigé !
Typiquement britannique. Strasbourg n’a pas pipé. Nureyev fera ses
pointes à l’Opéra de Longchamp, l’an prochain, et ses exercices aux
barres de Chantilly.
7. Le fil d’Ariane
(2 décembre 1979)
Coucou des turfistes, le pronostiqueur ? Comme l’oiseau ses œufs,
il dépose ses élucubrations dans le nid du parieur et puis s’en
désintéresse ? Il ne risque que sa parole, à la rigueur sa réputation, jamais
plus ? C’est ce que vous croyez, n’est-ce pas ? Eh ! bien, écoutez
plutôt l’histoire du Fil d’Ariane, telle que me l’a racontée un vieux
pelousard aujourd’hui disparu !

C’était à la fin des années 1940, bien avant la naissance du tiercé.
En ce temps-là, le pronostiqueur travaillait de manière artisanale : il
n’y avait pas encore des pages entières consacrées aux courses, dans
les grands quotidiens. Il traquait donc sa clientèle sur les
hippodromes et on l’appelait, tout simplement, “tuyauteur”. L’un d’eux
sévissait à Longchamp, à Saint-Cloud, au Tremblay, sous le
merveilleux pseudonyme du Fil d’Ariane. Tout un programme !

Par un bel après-midi de juin, à Chantilly, un petit homme triste
aborde le Fil d’Ariane : “Avez-vous un coup sûr, aujourd’hui ?”. Un coup
sûr ? Quelle question ! Bien entendu que le Fil d’Ariane en a un !
“Dans la cinquième : un poulain imbattable !” Le petit homme coche, sur
son programme, le nom du cheval, rétribue le Fil d’Ariane et
s’éloigne.

À quatre reprises, au cours de la réunion, le client revient s’assurer
auprès de la pythonisse : “Il s’agit vraiment d’une certitude, n’est-ce pas ?”.
Quatre fois, le Fil d’Ariane jure ses grands dieux que c’est couru
d’avance.

18 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
La course arrive. Photo-finish ! Suspense interminable. Enfin –
Oh ! miracle – le “coup sûr” est affiché gagnant : il l’a emporté du
plus court des “nez”. Le Fil d’Ariane voit alors revenir le petit
monsieur, une énorme liasse de billets de banque à la main. Il en retire
deux : “Voici pour vous : c’était bien une certitude !” Puis, après un silence :
“Il faut tout de même que vous sachiez : s’il avait été battu…” Entrouvrant sa
veste, il laisse apercevoir la crosse d’un pistolet : “Il y a deux balles dans
le barillet. La première aurait été pour vous, la seconde pour moi…”.
8. Jamais le dimanche
(9 décembre 1979)
Être ou ne pas être européen ? Là n’est pas la question, pour un
turfiste anglais. Beaucoup plus essentielle est celle-ci : avoir ou ne pas
avoir de courses le dimanche ?

Depuis plusieurs semaines, une vive polémique oppose partisans
et adversaires du sunday racing, dans les colonnes du Sporting Life. Pour
un iconoclaste du Continent, la discussion ne manque pas de sel, qui
a atteint son point culminant, il y a huit jours, avec le face-à-face
Pamela Neal-Phil Bull.

À droite, Mrs Pamela Neel, grande prêtresse de la morale
victorienne. Elle représente l’Angleterre silencieuse comme Jean Carmet la
France profonde : sans béret, mais avec la tranquille assurance de
ceux qui n’ont jamais douté des idées reçues.

À gauche, Phil Bull esq., œillet rouge à la boutonnière, barbe
provocante et sourire malicieux derrière ses grosses lunettes rondes. Il est
l’inventeur du Timeform, ce petit livre noir que les sportsmen
britanniques tiennent – Ô sacrilège ! – pour la bible du turfiste.

PAMELA – Le jour du Seigneur doit être consacré à la famille, au
repos et à la méditation. C’est la loi de Dieu.

BULL – Ont-ils un Dieu différent du nôtre, en France ?
19 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE

À mon avis, la réponse est ici maladroite. Prendre en exemple le
pays du french cancan, ce n’est pas du meilleur goût, quand on veut
convaincre une Anglaise qui vit encore au temps de la reine Victoria.

Phil Bull aurait dû attaquer Pamela Neal sur son propre terrain. Je
vois deux arguments définitifs : d’abord, l’ayatollah, ensuite la reine !
Puisque Khomeiny lui-même n’a pas interdit les courses, le vendredi,
à Téhéran… Puisque la reine d’Angleterre elle-même est venue voir
gagner sa pouliche, Highclere, par un beau dimanche de juin 1974, à
Chantilly… C’est évidemment que le Seigneur ne voit aucun
inconvénient à ce que la méditation dominicale ne soit pas exclusivement
transcendantale.
9. Pub !
(14 avril 1985)
Les temps hippiques étant ce qu’ils sont devenus, le sport des rois
a beaucoup perdu de sa majesté. Insensiblement, le fier “Noblesse
oblige !” s’est mué en un douteux “nécessité fait loi !”... La loi en
question étant évidemment celle du commerce.

Les courses sont donc entrées dans l’ère de la “sponsorisation”,
terme barbare, importé d’Angleterre, que l’hypocrite civilité française
s’est empressée de traduire par “parrainage”. C’était le premier pas.
Le seul qui compte, en toute matière, la réclame ne faisant pas
exception à la règle. Au sigle commercial, discrètement associé au nom
d’une course, succédèrent donc rapidement les panneaux publicitaires
alignés en bordure de piste, à usage spécifiquement télévisuel.

Lundi dernier, jour de la réouverture, Longchamp, le temple de la
tradition hippique, l’hippodrome centenaire de la “société-mère”,
Longchamp a franchi un nouveau degré dans l’escalade publicitaire.
Alors que le turfiste, studieusement accoudé aux balustrades du
paddock, jaugeait les modèles et “faisait le papier” du Prix de Courcelles,
une voix suave, sortant des haut-parleurs, se mit à vanter les
avan20 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
tages de la carte d’abonnement familial, puis à signaler qu’un
snackbar à prix modique était à la disposition du public, au rez-de-chaussée
de la tribune centrale. Tout cela, sur le ton de ces annonces qu’on
peut entendre dans les magasins à grande surface : “Notre aimable
clientèle est avisée qu’au deuxième sous-sol les navets sont en promotion…”.

Vendre du steak-salade ou du hamburger-frites, c’est bien. Mais, à
mon avis, il y a encore mieux à faire, pour rééquilibrer la balance des
paiements des sociétés de courses. Il faut “cibler” davantage le
produit. Que diriez-vous, MM. les promoteurs, d’une annonce de ce
type : “Nous attirons votre attention sur la cote avantageuse du n° 4 dans la
cinquième : un très bon rapport qualité/prix, une occasion à saisir !”
10. Le vice et la vertu
(4 mai 1985)
Le critique théâtral doit-il revenir sur le spectacle mis en scène,
samedi dernier, à la télévision, par Michel Polac ? Sans doute,
puisqu’on ne parle que de cela, depuis huit jours, sur les champs de
courses et dans les PMU. L’œuvre était de fiction, certes, et
politiquement très orientée, mais on ne peut nier qu’elle était forte et
qu’elle a frappé les imaginations.

Vu d’un fauteuil d’orchestre, le monde des courses c’est la cour de
eFlorence au XVI siècle. Tout y est ! Les Borgia et les Médicis… Du
poison dans tous les coins… Intrigues, combinaisons, manœuvres,
manigances… Alliances, parentés, clans, parties liées, divorces…
Éminences grises et hommes de paille… Passions, jalousies… Loi du
silence, secrets, catimini… L’argent, beaucoup d’argent… Petits
calculs, grandes machinations… Faux-semblants, trompe-l’œil,
mensonges, impostures… Pouvoir, pressions, enveloppes,
menaces… Courtisans, prébendiers, zélateurs, délateurs… Jeunes
escrocs, vieilles fripouilles… Fascinant microcosme où la lâcheté se
permet de tutoyer la générosité et où la petitesse ose toiser la classe !

21 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
Vu des coulisses, le tableau perd évidemment en couleurs mais il
gagne en clarté. Et c’est ici que le critique dénonce le metteur en
scène : vous vous êtes laissé manipuler, M. Polac ! Vous n’auriez pas
dû accepter un rôle dans cette mauvaise pièce en quête d’auteur.
Votre émission n’était qu’une opération, parmi d’autres, qui
s’inscrivent dans le cadre d’une campagne de déstabilisation de
l’institution des courses. Dans quel but ? Ce n’est que trop clair. Un
groupe d’intérêts politiques cherche à s’emparer du pouvoir, ici,
comme il l’a fait ailleurs…
11. Circuit d’alimentation
(25 mai 1985)
Le financement des allocations. Quand le parieur ne suffit plus, on
fait d’abord appel au principal intéressé, le propriétaire, lequel se
gratifie lui-même : c’est le système des “poules”. Quand le propriétaire, à
son tour, se montre défaillant, l’éleveur prend la relève (Breeders’
Cup, Fonds européen de l’élevage). Quand l’éleveur s’époumone, on
songe à l’État (subventions). Quand l’État – dont la vocation
hippique s’est toujours nourrie d’une idéologie de “recouvrement” plutôt
que “d’encouragement” ! - quand l’État fait la sourde oreille, on se
tourne alors vers le privé (sponsoring). Quand la publicité se lasse, il
reste encore une sonnette à tirer : celle des assureurs !

C’est ce que sont en train de faire les Américains. Un peu partout,
fleurissent là-bas des “primes” d’un ou deux millions de dollars,
offertes aux lauréats de tel ou tel “circuit”. À l’automne de 1983, All
Along avait été la première (et elle reste à ce jour la seule, à notre
connaissance) à en avoir décroché une : un million de dollars pour
avoir remporté la “triple couronne” des vétérans d’Amérique du
Nord.

Le grand avantage de ce type d’allocations est qu’elles sont
“virtuelles”, pour ainsi dire “fictives”. Elles n’ont pas à entrer dans le
budget prévisionnel des sociétés organisatrices. Celles-ci se
conten22 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
tent de se couvrir contre un risque éventuel de réussite, auprès d’une
compagnie d’assurance.

Évidemment, moins le risque est important, plus faible est la
prime d’assurance. Je suis certain qu’Axa se montrerait très
raisonnable si la Société d’encouragement lui demandait de garantir le
financement d’une prime de dix millions de francs qui
récompenserait, par exemple, le vainqueur de cette passe de trois encore inédite :
Poule d’Essai de Trifouillis-les-Oies, Derby de la Guerche-Nevers et
Prix de l’Arc de Triomphe !
12. La messe
(22 juin 1985)
Habituellement, lorsqu’on va chez le coiffeur, c’est seulement
pour se faire couper les cheveux. Il arrive pourtant que le figaro se
prenne pour le journal du même nom : il se croit obligé de faire
mousser la conversation avec la crème à raser. Parmi ses clients,
certains aiment, d’autres pas.

Depuis quelque temps, les sociétés de courses se sont découvert
une vocation de barbier : il faut qu’elles nous tiennent la jambe entre
chacun de leurs… coups de ciseaux ! Certains aiment, d’autres pas.

Haut-parleurs vociférants, messages publicitaires, animations sur
le circuit intérieur de télévision, spectacles divers sur la piste, entre les
courses, festivités au paddock… Tout cela agace un peu ceux qu’on
appelle “les purs”. Ceux-là prennent le mot “divertissement” dans
son sens étymologique et pascalien : leur attention est détournée de son
unique objet, la recherche du gagnant !

Les images parasites et les sons importuns nuisent à leur
concentration. C’est qu’ils vont aux courses comme on va à la messe : il ne
faut pas troubler leur recueillement. Ils ne viennent pas à Longchamp,
à Chantilly ou à Auteuil pour se détendre, ils sont là pour “se
défendre” ! Et l’art est difficile. La visite du paddock, la chasse aux
23 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
renseignements et la nécessaire synthèse avec les éléments du
“papier”, demandent une totale disponibilité.

Leur agacement est d’autant plus grand que les “animations” en
question ont pour effet d’attirer dans leur sanctuaire une foule de
mécréants (20.000 entrées payantes, dimanche dernier !), lesquels
encombrent les brancards de leurs guichets. C’est pourtant bien là le
but avoué des organisateurs… Alors, ceux-ci devraient prendre garde
à instaurer les conditions d’une bonne cohabitation : ce serait
dommage de perdre les rudes populations autochtones pour avoir voulu
gagner quelques touristes de passage !
13. Psychose
(13 juillet 1985)
“C’est bizarre : j’ai l’impression que mes chevaux rapetissent !” Gérard
Collet était perplexe, l’autre matin, à l’exercice. La réflexion du
stakhanoviste de l’entraînement appelait une réponse de son voisin de
piste. Elle ne se fit pas attendre : “Pas étonnant qu’ils s’usent, tes chevaux,
avec les kilomètres qu’ils ont au compteur !”

L’usure, c’est aussi le problème du tiercé. Ici, c’est la recette qui ne
cesse de se recroqueviller, mais la cause est la même : excès d’usage !
Pour Gérard Collet comme pour Robert Blot, le tout nouveau
président du PMU, l’alternative est simple : il faut revenir à des cadences
raisonnables ou bien renouveler le “matériel”…

Ralentir le rythme des “événements” ? On ne veut même pas y
songer, au PMU. Renouveler la gamme, voilà peut-être la solution du
problème. Car il faut bien comprendre que le tiercé est un produit
commercial comme les autres. Il subit les lois du marché et celles de
la concurrence, au même titre qu’une marque de lessive en poudre ou
un modèle automobile.

Or, l’une de ces lois stipule que l’image dudit produit doit être
constamment rajeunie, pour continuer à taper dans l’œil du
consom24 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
mateur. Alors, l’automobile change de calandre ou de tableau de
bord, le yaourt de goût ou de conditionnement, la lessive de couleur
ou de… slogan. Jusqu’aux produits les plus traditionnels qui font
régulièrement peau neuve, parfois subrepticement, sans que le client
s’en rende compte. Voyez le look de la rubrique hippique de votre
quotidien : pas grand-chose de commun avec ce qu’elle était il y a
seulement six mois !

Le tiercé n’a pas su évoluer. Trente-et-un ans après sa naissance, il
est toujours identique à lui-même, coincé dans son ego psychotique.
Tôt marié à cette souillon, le handicap-loterie – et aussitôt cocufié – il
lui voue une fidélité qui confine à la complaisance. Étonnez-vous,
après cela, que ses meilleurs amis finissent par lui tourner le dos !
14. Une paille dans l’acier
(7 septembre 1985)
À New York, les gloires du tennis. À Moscou, les génies des
échecs. À Paris, les cracks pur-sang. Le court, l’échiquier, le turf : trois
terrains, un même combat. Quels qu’ils soient, les champions ont un
point commun : leur vulnérabilité ne se situe pas au niveau de leurs
“moyens” (physiques ou intellectuels) mais à celui de leur
“psychique”. Leurs adversaires respectifs le savent bien : c’est la tête qu’ils
visent !

Quand un Noah, un Karpov, une Lypharita (ou un Darshaan, ou
un Mouktar…) ont été saisis par le doute, quand ils n’ont plus en eux
la certitude de leur supériorité et la volonté de faire prévaloir cette
excellence, ils sont perdus !

Le paradoxal est que ce doute naît, le plus souvent, dans la
victoire. C’est parce qu’il s’est surpassé, en 1983, pour remporter les
Internationaux de Roland Garros, que Yannick Noah a perdu, depuis
lors, sa puissance de concentration. C’est alors qu’il menait par cinq
victoires à zéro, en janvier dernier, aux Olympiades d’échecs, que
Karpov a été terrassé par un clin d’œil de Kasparov !
25 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE

De même, ce n’est pas du 28 juillet 1984, à Ascot (son échec total
dans les “King George”) qu’il faut dater le commencement de la fin
de Darshaan. Le ressort s’est cassé, huit semaines plus tôt, à Chantilly,
lorsqu’il a dû aller au-delà de lui-même pour battre Sadler’s Wells
dans le Prix du Jockey-Club ! Même diagnostic, à mon avis, pour
Lypharita : son “cœur” lui a permis de devancer meilleure qu’elle dans
le Prix de Diane. Elle paie maintenant le prix de cette générosité.

Le rôle de l’entraîneur est de forger le moral de son “poulain” -
homme ou cheval – autant que de modeler son physique. C’est la
marque du talent de grands professionnels que d’avoir su amener les
deux chevaux sus-nommés à la fois au sommet de leur condition
physique et au summum de leur volonté de vaincre, au jour “J”.

Mais c’est au turfiste de savoir déceler la petite fissure dans le roc,
la paille microscopique dans l’acier, qui annonce la délitescence ou la
cassure. Pour ce faire, la connaissance des pedigrees est encore le
meilleur outil. Ce n’est pas par hasard que les fils de Northern Dancer
ont la réputation d’être, tous, des “gagneurs-nés” !
15. Irrévérence
(8 février 1986)
À Bordeaux, le président d’un club de football distribue des
cartons rouges à certains journalistes, taxés de “déviationnisme”… À
Vincennes, un entraîneur-driver en renom stigmatise “l’attitude des
journalistes qui cherchent à donner des leçons”. Il “estime qu’ils n’ont pas à
empiéter sur un domaine qui n’est pas le leur”. Même reproche de la part des
commissaires : ils connaissent leur métier. Ils sont juges souverains.
Ils distancent (ou pas) en leur race et connaissances (je veux dire : en
leur âme et conscience !). Qu’on ne vienne pas leur apprendre à
trotter en famille ! Apparemment, Georges Marchais a fait des émules,
dans les stades et sur les hippodromes, avec son : “Taisez-vous,
Elkabbach !”.

26 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
Il y a manifestement, chez les uns et les autres, erreur sur l’idée
qu’ils se font du rôle du journaliste. Hélas ! Notre profession est en
partie responsable du quiproquo : certaines signatures de la presse
écrite, certains m’as-tu-vu de l’audiovisuel ont pu faire croire, par leur
attitude toujours bienveillante envers toutes les formes du pouvoir,
que le journaliste n’est qu’un illustrateur, un faire-valoir, un
orchestrateur chargé seulement de répercuter l’écho des exploits réalisés par les
stars de l’actualité.

La flatterie et la caresse obséquieuse deviennent vite des drogues
et le béni-oui-oui un pourvoyeur et un acolyte. Étant assis à la même
table, le plus souvent bien garnie, il ne peut lui venir à l’idée de
“cracher dans la soupe” !

C’est du moins ce que l’intoxiqué veut faire croire à son “dealer”.
Mais cela n’est pas vrai, car voici toute l’ambiguïté du rôle du
journaliste : s’il écrit sur des vedettes, il n’écrit pas pour elles. Il parle d’elles,
pas à elles. Son unique interlocuteur est son lecteur, son auditeur ou
son téléspectateur : le public. C’est à lui seul qu’il a des comptes à
rendre. C’est lui qu’il doit défendre et, quelquefois, contre les abus de
pouvoir desdites vedettes. C’est vrai en politique, au football, c’est
vrai surtout en matière de courses de chevaux. Un chroniqueur
hippique digne de ce nom doit ériger en système le doute, la critique et
l’irrévérence !
16. Vocation
(22 février 1986)
Il y avait le bleu et le jaune des Rothschild, le vert et le rouge de
l’Aga Khan, le cramoisi de la reine d’Angleterre. Verrons-nous
bientôt sur les hippodromes la casaque blanche, toque encore plus
blanche de l’écurie Omo, la caà pois de l’écurie Vivagel, les
chevrons de l’écurie Citroën ?

Théoriquement, rien ne s’y oppose plus, puisque le Comité de la
Société mère des courses plates vient de donner le feu vert aux
écu27 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
ries de marque, en adoptant l’article 110 bis du Code des courses :
“Les commissaires de la Société d’encouragement peuvent agréer en qualité de
propriétaire toute société commerciale française ayant une activité dont l’objet
principal n’est ni l’élevage ni l’exploitation des chevaux de courses”. La balle est
donc maintenant dans le camp des annonceurs. Vont-ils la saisir au
bond ?

On comprend qu’à part peut-être quelques familiers de la chose
hippique, comme Hermès, Darty, Matra ou Tati, le grand nombre des
clients potentiels soit encore très hésitant. Car il y a évidemment du
pour et du contre. Aidons-les à y voir clair.

Le pour. Il me semble que l’argument principal en faveur de ce
vecteur publicitaire d’un nouveau type réside dans la double
productivité de l’investissement : bénéfice au niveau publicitaire proprement
dit, bien sûr, mais aussi – et, là, le “produit” proposé est unique en
son genre – profit possible au niveau financier ! Car une écurie de
course n’est pas obligatoirement perdante. Elle peut faire des
bénéfices. À la limite, rien n’interdit d’imaginer un exercice déficitaire de la
maison mère renfloué par le crack de son écurie publicitaire !

Le contre. Je vois trois dangers éventuels :

1) Risque de contamination de l’image de marque de la maison
commerciale par celle – encore trop souvent perçue de manière
négative – du milieu hippique (“L’Écureuil s’encanaille… Il y a des fuites dans
l’écurie Pampers…).

2) Risque de contre-performances des chevaux de l’écurie de
marque (“Le favori Panzani, c’est râpé… Les Dim ne vont pas en collant…”).

3) Risque d’assimilation à une “écurie de toquards” avec
l’accumulation des défaites (“Les Canigou ne valent pas un clou…”).

Pour ne pas souffrir dans leur image de marque, les produits
commerciaux qui ont vocation à faire de la publicité hippique doivent
donc avoir, de près ou de loin, un rapport avec les côtés “positifs” de
28 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
l’image de marque des courses : le sport, le spectacle, l’écologie, les
loisirs, le luxe…

Hermès, Céline, Lancia, Lancel, Trusthouse Forte l’avaient déjà
compris. Longchamp attend avec impatience l’écurie Cardin, l’écurie
Club Med, l’écurie Canal +…
17. Les illuminés
(22 mars 1986)
Je disais l’autre jour que les sociétés de courses n’ont rien fait,
depuis trente ans, pour tenter d’apprivoiser à la réalité du sport hippique
les millions d’étourneaux que le succès initial du tiercé avait jetés dans
leurs filets. En imposant le handicap-loterie comme ministre
plénipotentiaire du turf, elles ont réussi, avec autant de constance que
d’inconscience, à discréditer un peu plus l’image de marque des
courses en France – laquelle n’était déjà pas bien brillante au départ…

Dans ce remarquable effort d’éducation à rebours, il faut dire que
l’institution a été très efficacement secondée par la bienveillante
cohorte des marchands de vent. L’institutionnalisation du handicap :
quelle aubaine pour l’imposture professionnelle ! Le n’importe quoi
appelle, tout naturellement, le n’importe qui. On a donc vu se
multiplier les titres racoleurs d’une presse dite “spécialisée”, dont l’habileté
a consisté, d’abord à multiplier les pronostics afin de pouvoir titrer,
avec constance et effronterie : “Nous l’avons encore donné !”. Puis à faire
appel, systématiquement, à des personnages de l’audiovisuel, dont le
mérite hippique principal résidait tout entier dans le nom, familier à la
clientèle visée.

Ainsi a-t-on réussi à accréditer, dans l’esprit du plus grand
nombre, cette idée que le pronostic n’exige aucune connaissance
particulière ni travail spécial : c’est là uniquement affaire d’inspiration, de
chance, de forme, de feeling, toutes qualités reçues en partage, on le
sait, par le petit monde du show-business. Nul besoin d’aller sur les
hippodromes, de voir les chevaux au paddock et sur la piste, de
con29 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
naître leurs pedigrees, de vérifier leurs aptitudes, de calculer leurs
valeurs cotées : tout est illumination, vous dis-je, état de grâce accordé
par le ciel télévisuel à ses élus…

Ah ! Qui osera dire les fous rires des “vrais” turfistes, des “purs”,
des sportsmen orthodoxes, le dimanche matin, devant leur poste de
télévision ! Air aguicheur, clin d’œil complice, bouche gourmande, la
grande prêtresse s’extasie sur le curriculum extra-hippique de son
invité. Puis… Ah ! Maître ! S’il vous plaît : votre pronostic !… Oh !
Joie et surprise, surprise et joie ! Nous avons plusieurs numéros en
commun ! Coïncidence ? Voyons-y plutôt un signe du destin !
Alléluia ! Le Ciel est avec nous !
18. Retour au bercail
(3 mai 1986)
Faut-il ébruiter l’affaire ? N’est-il pas dans l’intérêt des courses de
laisser les choses se faire selon le mode habituel, en ce domaine fiscal
que l’État appelle si justement les “recettes de poche” :
subrepticement… Porter le débat sur la place publique ne risque-t-il pas de faire
capoter un projet qui ressortit à la plus pure moralité publique ?

Écoutez… Que cela reste entre nous ! Pas un mot à la reine… des
pommes – je veux dire au mouton Lotophage, puisque c’est de lui
qu’il s’agit. On s’apprête à le tondre à ras, ce doux rêveur qui paît les
mornes plaines de l’espoir irraisonné !

Déjà, il n’était pas très bien loti, le gogo du Loto. On lui prenait à
la source 47 % de sa mise. Mais sa passivité et son bon vouloir sont
tels que les pouvoirs publics ont projeté de faire passer à 63 % le taux
du prélèvement sur les gros gagnants. Un décret va être publié,
incessamment, qui prévoit l’instauration d’un “P.S.P.” (Prélèvement
Supplémentaire Progressif) allant de 10 % à 30 % du montant des
lots, selon leur importance.

30 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
Devant l’Assemblée nationale, le ministre a défendu fort
habilement son projet. Il s’est servi de nous, les turfistes, comme d’une
caution. Les courses ont leur “P.S.P.” depuis longtemps, a-t-il dit. Il
n’y a pas de raison pour que le Loto n’ait pas le sien, à son tour. Bien
sûr, Alain Juppé s’est bien gardé de préciser que ledit “P.S.P.” avait
pour effet de faire culminer le taux des prélèvements hippiques à
38 % (ce qui est déjà au-delà de la limite du supportable pour un pari
“raisonnable”), soit environ vingt-cinq points (40 % !) au-dessous du
taux maximal prévu pour le Loto.

Théoriquement, un tel déséquilibre de régime fiscal entre deux
produits concurrents sur le marché du rêve devrait ramener au bercail
le troupeau qui s’était égaré, il y a quelques années, sur les terres
stériles du hasard pur. N’y comptons pas trop tout de même… Allez
expliquer à un illuminé ordinaire, auquel on vient de remettre un
chèque de cinq millions de francs, que l’État-pickpocket lui a fauché
deux millions ! Il ne criera pas : au voleur ! pour les deux millions. Il
dira : merci beaucoup ! pour les cinq millions…
19. L’Amérique, ce n’est pas le Pérou
(10 mai 1986)
L’adage se lisait dans les deux sens – à l’endroit, à l’envers – mais
il était indiscuté, dans le petit monde du turf, figurant à la Page Une
du Dictionnaire des Idées Reçues : les pur-sang européens ne peuvent
rivaliser avec les Américains, sur les plats tourniquets en dirt du
Nouveau Monde, pas plus que les Américains ne peuvent espérer vaincre
les Européens sur les vastes gazons accidentés du Vieux Continent.

Depuis des lustres, les deux camps se regardaient donc en chiens
de faïence, chacun assis sur ses positions, de part et d’autre de
l’Atlantique. Les Yankees avaient bien fait une ou deux tentatives de
débarquement à Longchamp, dans les années 1960, mais on ne les
avait plus revus depuis le naufrage de leur champion, Tom Rolfe,
dans l’Arc de 1965. Les Anglais et les Français, eux, se contentaient
31 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
de raids ponctuels, en fin de saison, sur des morceaux bien juteux en
dollars, mais courus uniquement sur le turf et réservés aux vétérans.

erOr, ne voilà-t-il pas que, le 1 novembre dernier, un inconscient
cantilien, entraîneur de profession, un nommé François Boutin, ose
envoyer sur le dirt une pouliche mineure (âgée de deux ans et
pratiquement sans bagage), Carnet Solaire. Surprise ! Elle gagne !
Ceux qui ne risquent jamais leurs certitudes aux hasards du doute
s’empressent évidemment de mettre cette victoire au bénéfice d’une
aptitude exceptionnelle. Et on n’en parle plus… Jusqu’à samedi
dernier. Ce jour-là se disputait, à Louisville (États-Unis) la cent
douzième édition du fameux Kentucky Derby, première épreuve de la
Triple Couronne américaine. Parmi les seize concurrents, un poulain
entraîné en Angleterre par Clive Brittain, Bold Arrangement, bien
connu en France pour avoir pris, l’an passé, deux accessits dans des
Groupes I, à Longchamp.

Il n’a pas gagné. Mais sa deuxième place, à deux longueurs du
lauréat, après avoir été contraint de “faire” tous les grands extérieurs,
dans le dernier tournant, est tout aussi grosse de signification.
Comment ! Il suffit d’un “bon-cheval-sans-plus”, nullement un
phénomène en Europe, pour faire jeu égal, sur le dirt, avec les
meilleurs poulains américains de la génération classique ! Mais alors, on
nous avait menti ! Tout est possible ! L’Amérique, ce n’est pas le
Pérou, pour l’ambition européenne !

Si un Bold Arrangement peut tenir tête aux cracks yankees, un
Blushing Groom, un Lyphard, un Nureyev n’en auraient fait qu’une
bouchée, en leurs temps respectifs ! Vous pouvez être sûr qu’à
Chantilly les Fabre et les Boutin ont reçu le message “cinq sur cinq”…
20. La comète
(9 août 1986)
Lorsqu’il est nourri d’ambition, le talent acquiert, de nos jours, une
mobilité qui passerait pour de l’inconstance si elle n’était pas
systéma32 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
tiquement orientée vers le haut. Fascinant pour l’observateur, ce
mouvement ascensionnel et vibratoire a, hélas, une conséquence
physiquement inéluctable : arrive fatalement le moment où l’on perd de
vue l’objet ascendant.

Ce moment est arrivé pour le crack-jockey, Cash Asmussen.
Désormais, les turfistes français ne le verront plus qu’à l’occasion –
principalement le dimanche. Il passera le plus clair de son temps en
Angleterre et en Irlande, où il vient de signer un contrat de premières
montes pour l’écurie de Robert Sangster (le jockey en titre de celui-ci,
Pat Eddery, ayant rejoint le team Abdullah, à Newmarket).

Ainsi, à vingt-quatre ans, moins de cinq ans après son
débarquement en France, alors qu’il n’a même pas encore reçu sa première
Cravache d’Or gagnée en 1985, et à mi-chemin seulement du contrat
– en or, lui aussi – qui le liait pour 1986 à Mahmoud Fustok, la
comète de… Hialeah (États-Unis) va-t-elle disparaître de notre ciel
hexagonal.

Longchamp, ce n’était donc pour lui qu’une étape vers Epsom…
Chantilly, l’antichambre de Coolmore… Niarchos et Fustok des
marchepieds sur le chemin de la gloire… La gloire ou l’argent ? S’agissant
d’un Américain cent pour cent, l’une aurait évidemment tendance à se
confondre avec l’autre. Car si la gloire est une notion essentiellement
subjective sur notre Vieux Continent, aux États-Unis on la mesure
objectivement : en millions de dollars !

Soyons honnête : Cash n’a pas qu’un tiroir-caisse en tête. On sait
qu’il a aussi une véritable passion pour le côté le plus purement
théorique des courses, l’élevage. La légende du turf dit qu’il a appris à lire
dans les catalogues de ventes de Keeneland. Sa récente visite des
écuries de Vincent O’Brien, où les fils de Northern Dancer côtoient
ceux des plus illustres de ses rejetons, n’a certainement pas compté
pour du beurre dans sa décision.

Le paysage hippique va donc changer, de ce côté-ci de la Manche.
Parmi les jockeys, j’en connais qui se frottent les mains. Ils ont
peut33 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
être tort. Car c’est l’Américain qui avait réussi à tirer vers le haut tout
le marché du… jockey français (formidable réévaluation des
contrats). Lui parti, le soufflé ne va-t-il pas retomber ?
_____
P.S. Chacun des journalistes bien-pensants du turf a reçu, cette semaine, son
exemplaire dédicacé d’un ouvrage pieux, “La vie édifiante de Saint-Martin,
racontée par Saint-Martin”. Moi pas. Serais-je le diable dans le bénitier des
béni-oui-oui ? Oui ! Car j’ai trouvé ma dédicace aux pages 224 et suivantes ! Le
petit grand homme a consacré tout un chapitre à mon humble personne. Tout un
chapitre d’injures, de rancœur et de mauvaise foi. Pourquoi faut-il que certains
jockeys vivent leur petitesse comme une fatalité ?
21. C’est combien la cote des cracks ?
(16 août 1986)
Les courses, monde à part. Parmi les barrières qui ont été dressées
autour d’elles, celle du langage n’est pas la moindre. Il y a un argot des
hippodromes qui contribue, par son hermétisme, à tenir à distance les
non-initiés. Il faut toutefois reconnaître que certains analphabètes du
turf découragent parfois les meilleures volontés pédagogiques. À
preuve, cette réflexion entendue l’autre vendredi à Clairefontaine,
après la victoire du grand favori dans le selling d’ouverture : “Trois
contre un, pour un réclamer !… Mais alors, c’est combien, la cote des cracks ?”

Il y a de ces questions qui vous désarçonnent le meilleur cavalier.
Après cela, allez donc expliquer à ce néophyte qu’un cheval peut
“faire le tour” dans une course en ligne droite ! Sans aller jusque-là (le
problème est du niveau de l’Agrégation du turf !), je me sens obligé,
en cette période estivale et à l’intention de tous ces touristes mêlés
aux turfistes de la Côte Normande, de dresser une liste des
principales expressions utilisées par les initiés, avec, entre parenthèses, les
contresens à ne pas faire :

L’entourage a arrosé (c’est un cheval de terrain lourd : les amis du
propriétaire ont préparé la piste avec soin).
34 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE

Il part à une cote de bon vivant (poulain guilleret, pince-sans-rire :
son optimisme est contagieux).

Moitié moins en l’air (la tempête se calme : le gros poids du
handicap offrira moins de prise au vent…).

Il a bâillé pour finir (seul en tête, il s’ennuyait tant !).

Il s’est fait éponger, à mi-ligne droite (chaud favori, on l’a rafraîchi
au gant de crin).

Coiffée sur le poteau (Darie Boutboul s’est fait une beauté pour le
retour aux Balances).

Elle fait les grands boulevards (elle gagne à être connue…).

Il a volé le départ (il a subtilisé les élastiques, à Vincennes).

Il a du cigare (c’est une fusée !).
22. Le vice et la vertu
(27 septembre 1986)
“Le bonheur, ça n’arrive pas qu’aux autres !” chante la publicité du
Loto. Et de montrer les images joyeuses et bien réelles de faux gagnants
naviguant sous les tropiques. Ainsi veut-on faire oublier aux doux
rêveurs de fortune le côté désespéré de leur tentative : avec une
chance sur un milliard de décrocher la timbale (et pas la moindre
prise sur les lois glacées du hasard pur !), bien sûr que ce bonheur-là,
ça n’arrivera jamais qu’à un autre !

Le thème de la grande campagne publicitaire que l’institution des
courses va lancer la semaine prochaine est tout aussi chaleureux mais
beaucoup plus réaliste. Ici aussi, on va faire appel à l’image pour
combattre l’idée, mais cette image sera prise dans le quotidien de la
35 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
vie des courses. Pour défendre le sport hippique, pas besoin
d’hypnotiser les gens afin de les transporter sous des cieux idylliques.
Réveillez-les, au contraire ! Le plaisir est ici, tout près, aux portes de la
ville !

Quel est le but visé ? Seulement démystifier les a priori ancrés
dans la mémoire collective. Ce que ne sont pas les hippodromes : un
lieu de perdition, le monde du vice, l’enfer du jeu, la ruine des
familles… Ce que sont les courses : un spectacle merveilleux, un sport
passionnant, le tout évoluant dans un cadre enchanteur. En somme, il
s’agit de changer l’image de marque du turf et des turfistes. Le beau,
le naturel, le sain et le vertueux doivent remplacer l’artifice, le vice et
la dépravation.

Cette petite opération de chirurgie esthétique, ce lifting coûtera huit
millions de francs à la vieille dame de la rue du Cirque – je veux dire à
la Fédération des sociétés de courses. Un investissement bien
modique, si l’on compare cette somme au chiffre d’affaires de l’industrie
hippique : trente milliards de francs. Un investissement qui a toute
chance de porter ses fruits, à terme. Un investissement, surtout, qui
sera très profitable à notre réputation, à vous et à moi, les gens de
courses.
23. La boîte de Pandore
(11 octobre 1986)
L’image de marque du turf et des turfistes. Je parlais, l’autre jour,
de l’effort publicitaire que l’Institution avait entrepris pour
l’améliorer. Spots télévisés vantant “la fièvre d’un grand sport” et
annonces pleines pages en couleurs dans les grands magazines vont
donc alterner, tout au long des mois d’octobre et de novembre, pour
nous “mettre de l’oxygène plein les yeux”, selon l’heureuse expression
du concepteur de la campagne.

On sait que cette opération de chirurgie esthétique va coûter huit
millions de francs à la vieille dame de la rue du Cirque. Il est amusant
36 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
de comparer ce chiffre avec cet autre : les deux millions et demi
d’allocations supplémentaires que l’Arc de 1986 a offerts, par rapport
à l’Arc de 1985. Les retombées publicitaires de ces deux millions et
demi ont dépassé de loin tout ce qu’aucun crack de la propagande
aurait jamais pu offrir pour la même somme.

Quel a été le mécanisme de cette boîte de Pandore ? 1985. Avec
ses quatre millions deux cent cinquante mille francs d’allocations
totales, l’Arc n’est qu’une grande course européenne parmi d’autres.
Résultat : pas un seul champion de la génération classique ne
s’alignera au départ. 1986. Avec six millions huit cent mille francs
added, l’Arc est désormais l’épreuve la mieux dotée d’Europe et, ipso
facto, la plus prestigieuse. Par conséquent, il devient un must pour les
cracks. Effectivement, tous se donnent rendez-vous à Longchamp,
Dancing Brave et Bering n’étant pas les moins empressés.

D’où, une “couverture médiatique” sans précédent. Les belles
images hippiques sortent de la régie publicitaire pour entrer –
gratuitement ! – dans les journaux télévisés. Les hebdomadaires consacrent
à l’évènement des doubles pages couleurs – gratuites, évidemment,
elles aussi. Et, dans les quotidiens, les courses sortent du ghetto des
rubriques hippiques pour investir “la une”.

Conclusion ? L’hippisme est un sport comme les autres. En tant
que tel, il engendre des vedettes, lesquelles ont, sur les foules, un
pouvoir magique – plus exactement chimique : de “précipitation” !
D’où, cette nécessité première : offrir aux dites vedettes des cachets
dignes de leur talent. La Société d’encouragement avait essuyé des
critiques jusqu’au sein de son Comité, l’hiver dernier, lorsqu’elle avait
osé porter à un million de dollars l’allocation de sa course-phare.
Certainement, elle sera moins contestée, en janvier, lorsqu’elle
proposera l’Arc à dix millions !
37 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
24. Mutation
(15 novembre 1986)
L’évolution des espèces. On sait, depuis Darwin, qu’elle obéit aux
lois de la sélection naturelle. Lorsque les conditions de vie changent,
seuls ont chance de survivre les individus qui savent s’adapter aux
circonstances nouvelles. Les autres sont impitoyablement éliminés.
D’où, ces mutations étonnantes : des poissons qui se transforment
progressivement en quadrupèdes ou des oiseaux dont les ailes
deviennent nageoires.

On a souvent dit que ce qui est vrai en biologie l’est aussi en
économie. Dans notre monde industriel, les temps sont sans pitié pour
les entreprises qui ne savent pas s’adapter à une conjoncture en pleine
évolution. Innover ou mourir : c’est la cruelle alternative devant
laquelle les politiciens mettent ceux qu’ils appellent les “canards
boiteux”.

Nul doute que la théorie darwinienne soit aussi valable pour la
race dont nous faisons partie, nous, les turfistes ! La preuve ?
Menacée dans son existence même par l’augmentation insensée des taxes
du “P.S.P.” (le fameux Prélèvement Supplémentaire Progressif), notre
espèce en danger de disparition ne vient-elle pas d’opérer, en
quelques années, une mutation spectaculaire ? Pour survivre, elle a dû
opérer un déplacement titanesque, faisant passer la masse principale
de ses enjeux des zones irrespirables des paris à gros rapports et
prélèvements exorbitants vers celles, beaucoup plus oxygénées, des paris
à faibles rapports mais petits prélèvements.

Les courbes statistiques du PMU sont claires à ce sujet. Celle des
paris au tiercé et au quarté (prélèvements culminant désormais à
quelque 40 % !) est en baisse constante, depuis 1978, tandis que celle
des jeux simples et des couplés – surtout les couplés placés
(prélèvements sur les rapports les plus faibles tournant autour de 15 %) – ne
cesse de progresser.

38 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
Ces chiffres, le commun des parieurs ne les connaît évidemment
pas. C’est en toute inconscience et par pur réflexe vital qu’il s’est
adapté à la situation. L’État, lui, agit en parfaite connaissance de
cause. C’est sciemment qu’il nous rogne les ailes, puis nous lance,
avec une feinte commisération : vous n’avez qu’à vous en servir
comme de nageoires !
25. Bleeders’ Cup
(8 novembre 1986)
Lorsqu’il y a du brouillard sur la Manche, les habitants des îles
britanniques ont tort, évidemment, d’en conclure avec suffisance : “Le
Continent est isolé !”... En revanche, lorsque leur Dancing Brave échoue
à la quatrième place de la Breeders’ Cup Turf, ils ont raison, bien sûr,
de s’apitoyer : “Dommage pour les Américains !”... Une victoire du crack
de la vieille Europe, samedi dernier, à Santa Anita, aurait en effet
donné ses lettres de noblesse à un tournoi nouveau-riche qui se
voudrait le championnat du monde du pur-sang. Dancing Brave, lui,
n’avait plus à faire ses preuves.

Même s’il s’explique, en partie, par des causes bien précises –
perte de poids due aux fatigues du voyage et de la quarantaine,
projection de sable dans l’œil, lors de la traversée de la piste en dirt… –
l’échec du Brave aux États-Unis nous oblige à reconsidérer notre
point de vue sur ce que certains ont appelé – un peu tôt – les “Jeux
Olympiques du turf”. Trois raisons, au moins, font que les hiérarchies
élaborées lors des sept “super-courses” de la Breeders’ Cup sont
sujettes à caution : d’abord, la piste est insuffisamment sélective, avec
ses tournants à répétition et sa ligne droite lilliputienne ; ensuite, la
date est mal choisie : en novembre (l’an prochain, ce sera fin
novembre !), les héros du Vieux Continent sont fatigués ; enfin, en
Californie, la triche est institutionnalisée ! Là-bas, on est invité à
s’asseoir à une table de jeu truquée, puisque soixante-dix pour cent
des autochtones sont dopés.

39 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
Ce dernier point, le doping, est évidemment le plus choquant.
Comment accorder crédit à une sélection obtenue sous l’effet de la
drogue ? Skywater, le lauréat de la Breeder’s Cup Classic (le plus gros
morceau, à trois millions de dollars), est un cheval arthritique, qui ne
sort jamais sans sa dose de Phénylbutazone. D’autres, parmi ses petits
camarades, ont préféré se shooter à l’acide méclofénamique, au
Naproxen, au Flunixin, au Lasix… toutes “médications” parfaitement
autorisées sur la côte Ouest américaine.

Alors, sélection, oui, mais de quoi, de qui ? D’une race de
bancroches, de bleeders (chevaux sujets aux hémorragies), de rhumatisants,
qui ira essaimer au haras, transmettant ses tares à qui mieux-mieux !
La dépendance à l’égard de la drogue augmentant avec les
générations, les dopés d’occasion engendreront des dopés chroniques !
26. Abstraction équestre
(25 octobre 1986)
“Je ne cherche pas : je trouve !” répondait superbement Picasso à ceux
qui l’interrogeaient sur le comment et le pourquoi de son art. Il
donnait ainsi une des meilleures définitions possibles du génie : un
homme qui crée comme il respire. Paraphrasant le peintre, le jockey,
Cash Asmussen, pourrait dire : “Je ne monte pas : je gagne !”. Car c’est
bien là ce qui s’impose à l’œil du turfiste : à la différence de la plupart
des jockeys français, lesquels s’escriment laborieusement sur leur
monture pour exiger d’elle, brutalement, un effort que, souvent, elle
leur refuse, lui, il fait de l’abstraction équestre. Il ne demande rien au
cheval et celui-ci lui donne tout. Les autres cherchent à s’imposer, ils
ordonnent et on leur répond : non ! Lui, il se fait oublier et on lui dit :
oui !

J’ai déjà exprimé cela en d’autres termes et ailleurs. Si j’y reviens
aujourd’hui, ce n’est pas pour répéter qu’à mon avis, en Europe,
aucun cavalier – pas même Yves Saint-Martin ! – ne peut parler d’égal à
égal avec l’Américain, c’est pour poser le problème du jockey, en
France, en 1987. On sait que, depuis quelque temps, les grandes
40 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
“maisons” - suivant l’exemple, si bien inspiré, de François Boutin –
sont parties à la chasse à l’oiseau rare, dans les Territoires Extérieurs.
Georges Mikhalidès a ramené des États-Unis Jorge Velasquez ;
Patrick Biancone, Tony Cruz de Hong-Kong ; Pascal Bary, Saint-Martin
junior de… Californie. Cette mode xénophile a pris des proportions
telles – pensez qu’il n’y avait que cinq jockeys “nés et élevés en
France” dans le dernier Prix de l’Arc de Triomphe ! – qu’elle en
devient désobligeante pour la réputation des nôtres.

Et pourtant, force est de reconnaître que la contestation venue de
l’étranger a toujours eu des vertus thérapeutiques, pour soigner cette
maladie chronique : l’immobilisme à la française ! Déjà, en 1900, c’est
des États-Unis qu’avec Tod Sloan et Milton Henry était venue la
révolution de l’étrier court. Cinquante ans plus tard, Johnstone (“le
crocodile”), Sellwood et Pyers, nous sortaient d’une nouvelle
somnolence avec la monte australienne… À quand – et d’où viendra-t-elle ?
– la monte en lévitation ?
27. L’assommoir
(10 janvier 1987)
Statistiques, courbes d’enjeux, taux de prélèvements, variations
concomitantes, budgets, milliards, frais de gestion, francs constants,
chiffre d’affaires, déficit, financement… Toujours aussi abstraits et
rébarbatifs les chiffres que j’ai l’habitude de citer ici, pour suivre les
états de santé respectifs du cheval et du parieur français.

On veut du concret ? En voici ! J’ai reçu une longue lettre d’un
turfiste “de base” - un de ces mordus du turf qu’on rencontre
quotidiennement sur les champs de courses, silhouette familière et
sympathique qui fait partie du décor, à Saint-Cloud et à Longchamp,
à Auteuil et à Vincennes. M. N. est un parieur méticuleux. Depuis
1961, il tient le compte exact du montant de ses enjeux, avec le solde
de sa balance des paiements hippiques, au franc près, année après
année. Terrifiant document que ce résumé d’un quart de siècle de la
vie d’un fervent du turf ! Que lit-on dans ce roman d’un flambeur ?
41 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
Ceci, d’abord : de 1961 à 1974 inclus, douze années gagnantes, deux
seulement perdantes (et de très peu). Depuis 1975, pas un seul
exercice bénéficiaire.

Plus grave : depuis douze ans, le pourcentage des pertes par
rapport au montant des enjeux ne cesse de croître. Il est passé, avec une
progressivité étonnamment constante, de moins 0,3 % à moins 7,5 %.
Sept pour cent : c’est en effet, à peu de chose près, le chiffre de
l’augmentation des prélèvements sur les paris au cours de la dernière
décennie…

Fascinante aussi, dans son évidence chiffrée, la conséquence de
cet état de fait (le déficit permanent) sur les investissements de M. N.
De 1961 à 1975, le montant annuel de ses enjeux ne cesse de croître.
À partir de 1976, il stagne en francs courants (donc il décroît du
montant exact de l’inflation, en francs constants). D’où, ce résultat
affligeant : en 1986, M. N. a joué exactement la même somme qu’en
1975, mais il a perdu trente fois plus (7,5 % de la masse totale, contre
0,3 % douze ans plus tôt) !

Pourtant, M. N. me dit qu’il n’a pas conscience de jouer plus mal
qu’auparavant. Il trouve seulement que les rapports ne sont plus ce
qu’ils étaient… Aussi, ce passionné du turf a-t-il été contraint, la mort
dans l’âme, de limiter progressivement la fréquence de ses visites à ses
chers hippodromes. Voilà donc un fervent des courses à demi perdu
pour le turf parce que l’augmentation des prélèvements lui a ôté le
principal : l’espoir de “se défendre”. Ce n’est pas vraiment du Zola,
mais cette histoire est édifiante, vous ne trouvez pas, messieurs du
Ministère des finances ?
28. Université du turf
(21 mars 1987)
La désertification des hippodromes : drame du
nonrenouvellement des générations ! Le turfiste vieillit. Les jeunes ne
viennent plus aux courses. Pourquoi ? Sans doute parce que, une fois
42 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
franchie la grille de ce lieu clos et mystérieux, l’hippodrome, le
néophyte est perdu. Personne n’est là pour l’aider dans son apprentissage
du rude métier de parieur. Les clubs de bridge ont leurs professeurs.
Pourquoi les champs de courses n’auraient-ils pas les leurs ?

J’imagine assez bien ce que serait une Université du turf… Il y
aurait des cours de pedigrees (nobles lignées, grandes familles, petites
tribus, rameaux pourris, chaînons manquants, résurgences, tares…),
des travaux pratiques de modèle, au paddock (harmonieux ou
quelconque, athlète ou ablette, élégant ou rustique…), des lectures
expliquées (apprendre à décoder Paris-Turf et le Dictionnaire…), des
leçons de “papier” (théorie pure, échelle, classements cotés,
équivalences poids-longueurs, lignes directes et indirectes, forme et
aptitudes…).

Surtout, les choses étant ce qu’elles ont toujours été et ce qu’elles
ne sont pas près de n’être plus, il y aurait des cours, passionnants, de
psychologie appliquée, portant sur les différents types
d’entraînement : classique ou moderne, maisons à risque ou du genre
“Caisse d’épargne”, officines de pompes funèbres (leçons
particulières de thanatologie pour le déterrement des “morts”, séminaires de
mysticisme et d’intuitionnisme visant à prévoir les résurrections
subséquentes…), multinationales avec succursales et satellites, bazars au
décrochez-moi-ça, petites épiceries, drogueries, pharmacies…

Bon. Sans rire, cette fois. Pourquoi les Sociétés de courses ne
recruteraient-elles pas, sinon des professeurs agrégés ès-turf, du moins
des guides, des animateurs formés sur le modèle des “G.O.” du Club
Med ? Où les trouver ? Sur les champs de courses, pardi ! Ils sont là
tous les jours, à Maisons-Laffitte et à Saint-Cloud, à Évry et à
Longchamp, ces tribuns du “y’avait qu’à”, ces Démosthène de l’explication
a posteriori ! Offrez-leur une simple carte d’entrée permanente, MM.
les administrateurs, et ils vous usineront du turfiste à la chaîne.
43 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
29. La fièvre d’un grand port…
(28 mars 1987)
Croisière sur le flambe ! Une des attractions – du type de la
fameuse “rivière enchantée” ? - du futur Euro Disney ? Non,
simplement une facilité de transport offerte désormais aux
aventuriers du turf. Dès le 12 avril, jour de la réouverture de Longchamp, la
Société des Bateaux-Mouches proposera aux turfistes un voyage
organisé, chaque dimanche, à destination de l’hippodrome du Bois.
Départ à 11 h 45 du Pont de l’Alma, visite de Paris (tour des îles,
canal Saint-Martin, passage devant la statue de la Liberté…), déjeuner
sur l’eau et débarquement sur le parking des propriétaires, au début
de la réunion, vers 13 h 30. Le retour, après la septième, sera plus
rapide, bien qu’un goûter doive être servi à bord : en raison de
l’allégement des passagers, sans doute…

Voilà, en tout cas, une manière originale d’échapper aux
embouteillages, les jours – chaque année plus nombreux – où une
manifestation sportive (ah ! ces nœuds dans les pelotons des
marathons…) engorge l’accès à l’hippodrome. Et puis, l’aventure, le
dépaysement ! La Seine, ce n’est pas vraiment le Yang-Tsé Kiang,
mais il aura tout de même fière allure, le gentleman des courses, Jean
Gabin du trio millionnaire, lorsqu’il remontera le fleuve, le dos au
soleil couchant, visage fouetté par les embruns et main crispée sur sa
poche pleine : noble figure à la proue du coche d’eau !

A-t-on bien mesuré, toutefois, les conséquences de la création du
port autonome de Longchamp ? Un jour d’Arc, par exemple, et pour
peu que le favori soit un nouveau Dancing Brave, quel danger de
chavirage, pour les ferry-boats anglais ! On les verrait d’abord arriver
en remontant à toute vapeur la rivière Pactole, puis repartir vers des
Douvres hypothétiques, des Southampton incertains, chargés comme
galions jusqu’au plat-bord des dépouilles de nos héros malheureux…
44 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
30. La casaque verte
(4 avril 1987)
Recrudescence du taux de mortalité dans les pelotons : un
phénomène saisonnier, au début du printemps, qui tient à la maladie
honteuse et congénitale du turf, l’affairite chronique. On sait que le
syndrome est défini, principalement, par la soudaineté et le caractère
quasiment miraculeux de la guérison. Tel, qui se traînait
lamentablement hier, aujourd’hui s’envole victorieusement. Ce phénomène
déconcertant fait parler de “résurrection”. De fait, les victimes du
virus affichent une mine si parfaitement sereine, tout au long de leur
épreuve, que certains docteurs se demandent si elles ne se
complaisent pas dans leur infection. En tout cas, à l’évidence, le mal est
contagieux. Il touche des écuries entières. Toujours les mêmes…

Au vrai, paradoxalement, ceux qui souffrent de l’épidémie ne sont
pas les… intéressés, mais ceux qui sont assis à la même table qu’eux,
les propriétaires et les entraîneurs sains, les parieurs et les supposés
responsables de la régularité des courses, les commissaires et les
handicapeurs.

Dans l’état actuel des choses, les mieux à même de se défendre
sont les parieurs. Mais attention : pas les joueurs du matin !
Uniquement les clients de l’après-midi, lesquels disposent, pour se faire une
opinion sur les sujets contaminés ou en voie de guérison soudaine,
d’un instrument étonnamment précis : le tableau du betting. Il y a
clairement des cotes “de vivant” et des cotes “de mort” !

Les souffrances des commissaires semblent, elles, sans remède. Ils
sont touchés au vif : ridiculisés dans leur fonction. À tort ou à raison
(à tort, à mon avis), la crainte de l’erreur judiciaire les paralyse (il n’y a
jamais de preuve formelle…). Alors, que faire ? Pourquoi pas comme
les Sud-Africains, au siècle dernier ? Dans ses Mémoires d’un entraîneur,
Adolphe de Neuter écrivait : “Au Transvaal, la casaque verte est celle que
les commissaires mettent sur les chevaux suspects. Quand le betting a l’air
d’indiquer qu’un cheval est “mort”, ils envoient un jockey de leur choix remplacer
à l’improviste celui qui est sur le cheval soupçonné de ne pas devoir montrer sa
45 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
vraie forme. Ce nouveau cavalier endosse réglementairement la casaque de la
suspicion. Il paraît que le système donne d’excellents résultats…”.
31. Pique-assiette…
(25 avril 1987)
Le jockey français – lilliputum hexagonalis – une race en voie
d’extinction ? Le turfiste du dimanche serait tenté de le croire. Le Prix
Noailles mis à part – Saint-Martin, Royer-Dupré et l’Aga Khan
tiennent encore nos antiques bastions – toutes les grandes épreuves des
deux premiers dimanches à Longchamp ont vu s’agiter sur leurs
protagonistes des cavaliers venus des Territoires Extérieurs. Il n’y en a eu
que pour Tony Cruz et Pat Eddery, Cash Asmussen et Gary Moore,
Greville Starkey et… Caroline Lee.

Hier, on s’inquiétait de l’invasion des chevaux américains et des
casaques arabes. Aujourd’hui, ce sont les jockeys anglais, australiens,
irlandais, américains, panaméens et hong-kongais qui déferlent sur
notre turf. Demain, ce seront probablement les entraîneurs (on aime
bien Milbank et Mikhalidès, on connaît mal encore un Pease ou un
Hammond). Enfin, lorsque le tunnel sous la Manche sera ouvert, ce
seront les hordes de turfistes anglais qui envahiront le bois de
Boulogne (le dernier Arc nous a donné un avant-goût du
raz-demarée…). La transfusion sanguine sera alors complète.

Faut-il lutter contre les envahisseurs, avant que notre rôle ne se
limite à celui de portier dans un grand palace international ? Il faut ici
nuancer. J’ai déjà eu l’occasion de dire – à propos de Cash Asmussen
– que, lorsqu’elle est nourrie de talent, la contestation venue de
l’étranger ne pouvait avoir que des vertus thérapeutiques, pour
soigner cette maladie endémique : l’immobilisme à la française. Mais il
ne suffit pas d’avoir un passeport américain pour être Asmussen, ni
un passeport britannique pour se prendre pour Piggott. Il ne faudrait
pas que la xénophilie devienne une mode, un snobisme. On a pu voir
en selle, lundi dernier, à Longchamp, un ou deux jockeys étrangers
qui ne valent pas nombre des nôtres, lesquels étaient pourtant
con46 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
damnés à les regarder depuis les tribunes. Des professeurs, oui. Des
pique… assiette, non !
32. Les possédés !
(27 juin 1987)
— Vous êtes un obsédé du doping ! Vous ne pensez qu’à ça…
Dès qu’un cheval court en progrès, dès qu’un favori est battu – d’une
manière générale dès que les choses ne se passent pas exactement
comme vous l’aviez prévu – vous ne cherchez pas l’explication
naturelle, vous voyez aussitôt l’artifice ! C’est une vraie maladie…

— Je me soigne… Je me suis mis au Décontractyl, j’ai tâté du
Lasix, de la Butazolidine… J’ai essayé aussi le Naproxen, la Furosémide,
le Flunixin… On m’a conseillé l’acide méclofénamique et, mieux
encore, l’étorphine, le “jus d’éléphant”… J’hésite. Qu’en pensez-vous,
monsieur l’entraîneur-à-la-page ?

— Très amusant ! Ce sont des énumérations comme celle-là qui
jettent le doute dans l’esprit du public. Vous faites sciemment
l’amalgame entre des drogues véritables et des adjuvants anodins,
utilisés couramment par la médecine sportive pour maintenir les
athlètes en bonne condition. Les vitamines, les défatigants et les
reconstituants de la formule sanguine n’ont aucun effet améliorant sur
les performances d’un cheval, ni même les anti-inflammatoires, pour
les sujets arthritiques, sans lesquels il y aurait trois partants par course,
à Auteuil… Prouvez-moi le contraire !

— La preuve… par quatorze, la voici ! Il y a, aux États-Unis, un
prétendu champion, Alysheba. Sous traitement au Lasix et à la
Phénylbutazone, il a battu le nommé Bet Twice (non traité) dans les
deux premières épreuves de la Triple Couronne, disputées dans des
États autorisant les “médications”. Dans la troisième, les Belmont
Stakes, courue à New York, où aucun adjuvant n’est toléré, Alysheba,
privé de ses bottes de sept lieues, a été battu de quatorze longueurs
par le même Bet Twice… Terrifiante démonstration !
47 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE

— C’est vous qui le dites. Mille autres causes peuvent expliquer la
défaite d’Alysheba !… Et quand bien même… Où serait le mal ? Il y
a un crack dans telles conditions, un second dans telles autres…
Deux cracks au lieu d’un : qui s’en plaint ?

— Les victimes du doping ! D’abord, le parieur, puis l’éleveur,
enfin les entraîneurs qui courent “nature” : vous savez, ces ringards qui
ne gagnent plus une course !
33. La famille
(8 août 1987)
Le milieu des courses. Monde à part, société close, univers
impitoyable, vu de l’extérieur, avec ses rivalités d’intérêts, ses luttes
d’influence, ses rapports de force qui engendrent fatalement ces
couples maudits : l’arrogance et la fausse soumission, la vanité et
l’humiliation, le mépris et le ressentiment…

La vérité est que ce microcosme est une grande famille, qui vit au
jour le jour ses grandeurs et ses petitesses, ses orgueils et ses hontes,
ses petites jalousies et ses grandes réconciliations. Comme dans toutes
les familles, il y a ici des personnalités plus ou moins fortes ou
écrasantes, des individualités plus ou moins sympathiques, mais, comme
dans toutes les familles, chacun sait faire bloc devant l’adversité. Les
drames resserrent les liens. Une attaque de l’extérieur, une blessure,
un exil, une disparition ? Aussitôt, tous les torts sont oubliés. On ne
voit plus que les qualités de la victime ou de l’absent. Le corps social
tout entier souffre d’un manque, comme d’une amputation.

Ainsi, il y a quatre ans, lors de la disparition de François Mathet.
Ceux-là même qui, de son vivant, criaient au tyran, ont été les
premiers à évoquer “la mort du père”. Ainsi, lorsque Lester Piggott a pris
sa retraite, il y a deux ans. Quel vide sur le turf, des deux côtés de la
Manche ! Quelle frustration pour les esthètes ! Ainsi, l’an passé, cette
déchirure, quand la comète Asmussen a quitté notre ciel hexagonal…
48 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE

Ainsi, cette semaine, lorsque Saint-Martin a annoncé qu’il allait
raccrocher la cravache. Soudain, un quart de siècle de l’histoire du
turf français a pris la consistance du marbre et nous est tombé sur les
épaules. Un tome entier de la légende des courses était clos. Quel
coup de vieux nous avons pris, toi et moi, enfin nous, les membres de
la famille !
34. Le Picasso du turf
(5 septembre 1987)
L’incompréhension, c’est toujours le premier sentiment que la
multitude éprouve au contact du génie. Le deuxième est l’hostilité.
L’Irlande en est là avec Cash Asmussen… On sait qu’en France nous
sommes arrivés, depuis quelque temps déjà, au troisième et dernier
stade, celui de la vénération.

Sous le titre “Les éreinteurs d’Asmussen ont dépassé la mesure !”, toute la
“Une” du Sporting Life était consacrée au cas Cash, l’autre mardi. Point
de départ, une émeute, sur l’hippodrome de Phoenix Park, après la
défaite de la favorite “en payant”, Golden Temple. Enfermé dans “la
boîte à sel”, le jockey américain n’avait pu voir le jour que trop tard !
Pour les turfistes et les journalistes irlandais, ce fut la goutte d’eau qui
fait déborder le vase : huées et injures des uns, critiques acerbes des
autres. “La liste des chevaux qu’il a réussi à faire battre dans des courses
gagnées d’avance s’allonge chaque semaine” écrit le bien nommé Foxhunter,
dans le Cork Examiner, avant de qualifier Cash d’“incompétent”.

Van Gogh aussi fut longtemps un peintre “incompétent” et
Gauguin… Comment peut-on en arriver à maudire le Picasso du turf,
l’inventeur de l’abstraction équestre ? Justement, c’est son style “non
figuratif” qui choque les esprits frustes. Habitués à confondre
gesticulation et efficacité, ces grossiers ne comprennent pas que la monte
“en progression” (traduction littérale d’un américanisme qui a tout
l’air d’un pléonasme, en français : mieux vaudrait dire : “à effort
graduel”) est anti-spectaculaire par essence. Le jockey se faisant oublier,
49 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
il semble ne rien demander à sa monture, laquelle paraît être pleine de
ressources. Qu’attend-il pour ouvrir la manette des gaz ? se
demandent les lourdauds, alors qu’en fait le pilote n’a plus rien en main, le
cheval lui ayant déjà donné tout ce qu’il aurait refusé à un autre, plus
brutal !

Il est certain, aussi, que Cash a fait connaissance, en Irlande, avec
ce que l’on pourrait appeler le paradoxe du champion. Plus grande est
sa réussite, plus on exige de lui. Plus il donne, plus on lui demande et
moins on lui pardonne une éventuelle erreur. Depuis le début de
l’année, l’Américain “tourne” à 4O % de réussite (51 gagnants pour
129 montes), un taux exceptionnel !

L’ennui, avec certains artistes, c’est que leur motivation se nourrit
de leur gloire. L’incompréhension et la haine du public risquent de
leur faire perdre cet état de grâce où leur talent les hisse. Pourvu que
des ignares ne nous gâchent pas le “psychique” de notre ami du
dimanche !
35. Divorce à la française
(26 septembre 1987)
On connaît le divorce “à l’italienne”. C’est un exercice
tumultueux, plein de bruit et de fureur, avec scènes orageuses,
déchirements, imprécations et trémolos… Le divorce “à la française”
est beaucoup plus calme – au moins dans le petit monde des courses.
On peut même dire que, à de rares exceptions près, les séparations
entre les propriétaires et les entraîneurs sont toujours caractérisées
par une grande élégance. On se quitte les meilleurs amis du monde,
on s’estime énormément, on s’aime… Cependant, on se sépare !

Les communiqués qui ont été publiés cette semaine pour
annoncer, d’abord la rupture entre Daniel Wildenstein et Patrick Biancone,
puis celle entre Moufid Dabaghi et André Fabre, n’ont pas failli aux
règles du genre. Les deux grands propriétaires ont dignement invoqué
50 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
le même prétexte – qui s’imposait, s’agissant d’une histoire de
divorce ! – le drame de la jalousie…

Oui, l’atmosphère était devenue irrespirable aux domiciles
respectifs des deux entraîneurs. On n’était plus chez soi ! On y entrait…
comme dans une écurie. Le patron faisait les yeux doux au premier
nouveau client venu. Il papillonnait ici et là, tournant beaucoup trop
autour des jeunesses… Comment accepter de devenir la énième houri
du harem ? Il fallait revenir aux vieilles et saines traditions
monogamiques : à chaque propriétaire son entraîneur particulier !

Mais on a beau mettre les formes, un divorce est toujours une
déchirure. Le souvenir des moments heureux vécus ensemble crée
forcément des liens, lesquels résistent douloureusement au diktat du
“jamais plus !”. La triple couronne américaine de All Along, le
glorieux itinéraire de Sagace, d’un côté. L’ascension d’Al Nasr, de
l’autre… Le vague à l’âme est inévitable devant la page définitivement
tournée…
36. Professions de foi
(10 octobre 1987)
L’éloquence, un art qui se perd… dans le brouhaha et les bruits de
fourchette des fins de banquets. Ce n’est pas parce qu’on n’a rien
entendu des discours du traditionnel Dîner de l’Arc, samedi dernier,
chez Maxim’s, qu’il faut les passer sous silence. Ont pris
successivement la parole, l’hôte de la soirée, le marquis de Geoffre,
président de la Société d’encouragement, son alter ego anglais, lord
Fairhaven, premier commissaire du Jockey-Club, et M.
MurretLabarthe, représentant les ministères de tutelle des courses. Dans la
forme, une courtoisie extrême. Sur le fond, des points de vue assez
opposés. Mais laissons parler les orateurs…

M. de Geoffre se fait le chantre des grandes valeurs de la tradition.
Il veut “conserver l’ordre et la pureté des principes de l’institution”. Bien sûr, il
craint d’être “débordé”. L’œuvre de ses devanciers ne va-t-elle pas lui
51 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
“échapper” ? Non, il se rassure, constate que “subsiste la fierté d’élever et
de faire courir… subsiste l’amour du métier” et d’autres très beaux
sentiments du temps jadis. Toutefois, “est-ce assez de tout cela pour préserver les
courses d’une dérive moderniste ?…Oui, si nous savons, comme nos prédécesseurs,
nous arc-bouter…” sur des idées anciennes qui ont fait leurs preuves.

Lord Fairhaven trouve des mots délicats pour dire que, lui, il vit
en 1987… “Les responsables des courses ne doivent pas se contenter d’une
grande honnêteté. Ils doivent également être accueillants pour les idées nouvelles et
évoluer avec leur temps.” Il ose parler de “clients”, veut agir “de manière
positive”, travailler “de façon concrète”, avoir un comportement
“réaliste et non pas idéaliste”…

On se demande si le troisième orateur, M. Murret-Labarthe, ne
pousse pas la courtoisie jusqu’à l’effronterie, lorsqu’il commence :
“Vos propos, M. le Président de Geoffre, ont été marqués par leur élévation. Je
suis persuadé que c’est volontairement que vous avez strictement limité votre
réflexion à des remarques qualifiées par vous de caractère moral…” Et il
conclut : “Sachant combien le monde des courses évolue lentement, dans ses
structures et dans ses personnes, je n’aurai pas l’outrecuidance, aujourd’hui, de
répéter devant vous les réflexions que je m’étais permis de faire en 1986…”.

Ah ! oui, l’éloquence est un don bien utile, lorsqu’on veut aborder
des sujets embarrassants sans froisser exagérément son hôte en
public…
37. L’aventurier du turf
(31 octobre 1987)
Au secours ! On m’assassine !… Répercutés par tous les grands
médias, les hurlements de terreur des boursicoteurs, pris dans la
tempête qui secoue les places financières, sont parvenus jusque dans ces
havres de paix rustique, les hippodromes. Oserons-nous dire que, vu
d’Évry, de Saint-Cloud et de Maisons… Lafaillite, l’affolement du
“petit porteur” a quelque chose d’incongru, de grossier,
d’inconvenant ?
52 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE

Eh ! Quoi ! Le champ de courses serait-il la dernière école du
stoïcisme ? Ici, l’on apprend à conserver son flegme en toutes
circonstances. Impassibilité du propriétaire qui perd un Arc sur le tapis
vert… Self-control de l’éleveur-vendeur qu’un coup de marteau met
sur la paille… Sérénité du joueur qui perd sa chemise à la
photofinish…

Oui, les courses forment le caractère. Jean Trarieux n’en doutait
pas, qui écrivait, dans son Journal d’un homme de courses : “Le jeu est un
incomparable éducateur. La nécessité où il nous met de peser continuellement le
pour et le contre, la méditation solitaire à laquelle il nous contraint, sont autant
d’épreuves de caractère, de ferments de l’esprit. C’est souvent chez un joueur que
j’ai rencontré les vues les moins mesquines, les jugements les plus justes, sur les
choses et sur les gens.”

Les vues les moins mesquines… Effectivement, habitué à vivre
dangereusement, l’aventurier du turf ne connaît pas ces sentiments
étriqués : la panique, l’avarice, la rancœur, la petitesse… La pratique
quotidienne du risque lui a appris à manier cette chose éminemment
contingente, l’argent, sans respect excessif : quel qu’en soit le
montant, il “tutoie” sa fortune, il ne la “vouvoie” pas…

Aussi bien a-t-on rarement vu un homme de courses ruiné en
arriver à cette folle extrémité, le suicide, dont on a rapporté plusieurs
cas, cette semaine, aux États-Unis, après le krach de Wall Street. Non,
l’aventurier du turf n’a jamais fait cette confusion aberrante entre
compte en banque et raison de vivre !
38. Le pari sans frontières
(28 novembre 1987)
Ah ! Vivement 1992 et l’ouverture du grand marché européen…
du jeu. Le petit actionnaire du turf hexagonal commence à se sentir
frustré par tous ces succès français sur les places étrangères, dont il ne
peut tirer le moindre profit. Nos produits s’exportent victorieusement
53 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
sous tous les horizons, nos professionnels font rentrer des devises à
tour de bras. Seul, le marché du pari ne suit pas. Quel dommage !

Tout a commencé en avril, à Newmarket. Miesque gagnait les…
quatre-vingt-trois Mille Guinées. Si Ladbrokes avait ouvert son
“livre” (book) aux parieurs français, c’est une somme vingt fois
supérieure qui aurait franchi la Manche, dans le bon sens
(DouvresCalais), à la vitesse du TGV dans le futur tunnel !

Il y eut ensuite les quatre Groupes I de Triptych (600.000 livres de
gains !), les Sussex stakes de Soviet Star, les Cheveley Park stakes de
Ravinella… Au total, l’équivalent de dix millions de francs de
royalties versées à l’industrie française par la BP (British Philanthropeum) !

Notre balance des paiements avec l’Angleterre aurait été
rééquilibrée pour dix ans, au moins, si le PMU avait seulement pu ouvrir une
antenne à Londres, dans les semaines qui ont précédé le Prix de l’Arc
de Triomphe ! Margaret Thatcher, la livre sterling et Reference Point
volant au secours d’un Édouard Balladur en perte d’équilibre
budgétaire ! Belle image d’Épinal, pour illustrer l’entente cordiale, nouvelle
manière…

Mais c’est sur le front du dollar que le franc s’est montré le plus…
performant, en cette année de gloire, 1987. En six semaines de
campagne d’automne, outre-Atlantique, nos River Memories, Le
Glorieux, Antiqua, Minstrel’s Lassie, Gacko, Miesque, Trempolino et
Village Star ont raflé trois millions cinq cent mille dollars ! Un chiffre
qui donne une idée, là aussi, des électrochocs frustratoires à répétition
que le parieur français a subis.

Et ces soleils levants, aujourd’hui, au pays du yen ! Quelle cote
pour Triptych, pour Le Glorieux, à Tokyo, dans la Japan Cup ?…
Ah ! oui, vivement 1992, An I de l’ère du pari sans frontières !
54 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
39. Convergences
(12 mars 1988)
L’image de marque des courses change de ton. Elle évoluait,
jusqu’ici, entre l’histoire à l’eau de rose et le roman noir, entre le “sport
des rois” et “l’enfer du jeu”… À l’instar de la nouvelle enseigne du
PMU, elle affiche désormais des couleurs plus riantes : le rouge
juvénile et combatif se détachant sur le vert “écolo” et le blanc de
l’innocence…

Homme également franc, cordial et sympathique, André Cormier,
le patron très urbain du pari mutuel du même nom, nous disait, il y a
quelques jours, que cette évolution (qui commence à porter ses
fruits : extension de la clientèle et augmentation du chiffre d’affaires)
n’était pas la conséquence d’une raison précise et unique, mais de
toute une série de mesures convergentes, prises depuis quelques
années.

André Cormier cite, en vrac : la campagne publicitaire de Jacques
Séguéla (“La fièvre d’un grand sport”) ; la politique de sponsorisation du
jumping (un look plus “clean”) ; la prise de conscience – avec le
concours éclairé des médias ouverts aux arguments rationnels – du
caractère “bon marché” de ce produit particulier, le pari hippique,
dans le créneau des jeux d’argent (ah ! les moribonds du “Tac O
Tac”, les laminés du “Tapis vert”, les désespérés du Loto…) ;
l’informatisation, enfin, qui a fait apparaître moderne un jeu qui était
réputé n’intéresser qu’un public âgé.

Rajeunissement de la clientèle ? Le directeur du PMU pense qu’il y
a des limites difficilement franchissables, qui tiennent au support du
jeu dont il a la charge : on ne devient pas turfiste du jour au
lendemain, il y a un nécessaire apprentissage. En revanche, André Cormier
– suivant en cela une idée généralement admise – croyait qu’il y avait
beaucoup à faire pour “féminiser” sa pratique. D’où, des projets
d’ouverture de guichets dans les supermarchés, salons de thé,
librairies, etc., c’est-à-dire ailleurs que dans les bistrots, où les comptages
55 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
dans les queues faisaient apparaître une proportion de quinze femmes
pour quatre-vingt-cinq hommes.

Eh ! bien, l’idée reçue était une idée fausse ! André Cormier en rit
encore… Plus fiables que les comptages, des sondages ont été
réalisés. Ils prouvent que la gent féminine joue aux courses presque autant
que la masculine : quarante-cinq clientes pour cinquante-cinq clients !
Oui, mesdames, le PMU perdait son temps à vous draguer : vous
étiez déjà dans son lit !
40. L’espoir au jour le jour
(26 mars 1988)
Le turfiste est-il de droite ou de gauche ? Grave question, qu’on
ne manque jamais de poser au chroniqueur hippique, ici et là, en
période électorale… La solution de facilité consiste à répondre qu’il
n’est ni de droite ni de gauche, le turfiste : il est membre du parti de
l’espoir au jour le jour ! Il ne vote pas tous les quatre ou sept ans,
mais chaque matin… Ses suffrages ne vont ni au PS ni au RPR, ils
vont au PMU…

Pirouette ! dira-t-on (l’homme de cheval ne s’en tire-t-il pas
toujours avec des… dérobades ?). Il faut pourtant reconnaître qu’il y a du
vrai dans cette volonté d’indépendance qui caractérise le “pro” du
turf (je parle évidemment du “pur”, le parieur de tous les jours, pas
l’occasionnel qui taquine le tiercé, le dimanche, en suivant les tuyaux
de son pronostiqueur préféré).

Oui, comment le parieur ne serait-il pas individualiste, en régime
de pari mutuel où les gains des uns ne sont faits que des pertes des
autres ? Ici, le conformisme est suicidaire ! Le preneur de favoris –
qui croit qu’on peut jouer en même temps sur les deux tableaux :
celui du risque et celui de l’assurance ! – est un looser-né, un perdant
incurable !

56 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
De l’individualisme à l’anticonformisme, de l’anticonformisme à
l’anarchisme, il y a une pente qui n’a toutefois rien de fatal. Le doute
systématique et la contestation tous azimuts sont des moments
nécessaires, dans la stratégie du joueur, mais pas suffisants. Il ne suffit pas
de détruire les idées reçues, il faut aussi construire… un plan de
bataille.

Et c’est ici qu’apparaît le paradoxe du turfiste : car, si sa démarche
est d’abord contestataire de tout ordre établi, elle le conduit à ériger
aussitôt une hiérarchie nouvelle et qu’il veut définitive… tant qu’elle
n’apparaît pas évidente aux yeux de ses adversaires, la majorité des
autres parieurs ! Ni de droite, ni de gauche, le turfiste est un
anarchiste… totalitaire !
41. Rendez-vous d’une nuit d’été
(28 mai 1988)
Déserts pendant le week-end, les hippodromes ? Normal ! En fin
de semaine, le citadin fuit la ville : il va se reposer à la campagne.
Vides en semaine, les mêmes champs de courses ? Évidemment !
L’après-midi les gens travaillent… Le matin aussi, généralement. La
nuit, la plupart dorment… Restait donc le court laps de temps entre
la sortie des bureaux et l’heure du somnifère vespéral, pour tenter de
parquer le troupeau urbain à Longchamp.

C’est ce qui sera essayé le jeudi 23 juin prochain. Ce jour-là, le plus
long de l’année, on courra au Bois de 17 h 30 à 21 h 30, la cinquième
– le quarté – devant partir à 20 heures. Les promoteurs ont appelé
cela une “semi-nocturne”.

L’idée est peut-être bonne, mais l’expression qui la résume et qui
fixe le rendez-vous est incontestablement barbare et rebutante.
S’agissant d’une fête hippique de la Saint Jean, on aurait aimé un titre
plus… flambant, moins rabat-joie. “Semi”, cela vous a un air suspect,
honteux, comme si on n’osait pas définir exactement la chose : ni
chèvre, ni chou, simili, faux-semblant… “Nocturne”, c’est pire
en57 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
core ! L’obscurité garantie, avec toutes ces noirceurs que les idées
reçues associent volontiers au monde des courses… Pourquoi pas :
“Longchamp entre chien et loup !”, pendant qu’on y était ?…
42. La caverne d’Ali Baba
(4 juin 1988)
Il n’y a que les courses pour faire mentir les évidences – et
jusqu’aux postulats de la géométrie ! Depuis Euclide, on tient pour
indiscutable l’axiome qui dit que la ligne droite est le plus court
chemin d’un point de départ à un poteau d’arrivée. C’est une vérité
d’expérience, partout avérée. Pas à Chantilly ! Ici, il y a un raccourci
dans la ligne droite !

Ce sont les deux compères, Roger Poincelet et Jacques Doyasbère,
qui, les premiers, juste après la guerre, ont découvert le souterrain
miraculeux. Ils n’étaient pas hommes à divulguer leurs stratagèmes.
Ils ont emporté le passage secret dans la tombe…

En 1978, Yves Saint-Martin le redécouvre par hasard.
Souvenezvous ! Victime d’une bousculade à la sortie du dernier tournant,
Acamas, le grand favori du Prix du Jockey-Club, est éjecté du peloton et
projeté tout à l’extérieur. Il compte alors vingt longueurs de retard et
son jockey songe à l’arrêter. Pourtant, au poteau d’arrivée, il aura pris
le nez de la victoire à l’infortuné Frère Basile ! Par où diable était-il
revenu ? Par le souterrain de la grotte au trésor, pardi !

Curieusement, Saint-Martin n’exploitera pas systématiquement le
filon mis à jour. Certes, il ira y faire un tour, de temps en temps, mais
toujours fortuitement (la dernière fois, l’an passé, avec Natroun, dans
ce même Prix du Jockey-Club). C’est que – comme le dit finement
Freddy Head dans une interview publiée récemment – son ami Yves
était un “intuitif”, pas un “intellectuel”. Il faisait des choses
admirables, il avait le génie de l’improvisation, mais l’effort de
réflexion ne venait pas aisément, après coup, pour dégager les raisons
du pourquoi et du comment. Maurice Zilber, qui avait le sens de la
58 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
formule, disait : « Lorsque les stalles de départ s’ouvrent, une petite lumière
s’allume dans son cerveau. Sitôt le poteau franchi, elle s’éteint ».

André Fabre, lui, a beaucoup réfléchi sur la question et il a une
idée très précise sur le mécanisme – le sésame ! – qui ouvre la caverne
d’Ali Baba. C’est un problème d’escalade. La côte de Chantilly est très
raide. Si vous la prenez de face, perpendiculairement à la pente,
l’effort demandé au cheval risque de lui couper les jambes : il aura du
mal à trouver les ressources nécessaires, ensuite, pour sprinter sur le
faux-plat final. En revanche, si vous prenez la montée en diagonale –
comme on le voit faire, quelquefois, par les cyclistes, dans les étapes
alpines du Tour de France – vous couvrez un peu plus de terrain que
vos adversaires mais vous escaladez la côte plus facilement et,
surtout, votre capacité d’accélération reste intacte pour l’emballement
ultime.

Verra-t-on bientôt chaque peloton biaiser, à la sortie du dernier
tournant, pour venir lutter le long de la lice, côté pesage ? Parions
qu’il y aura alors, de temps en temps, un petit malin qui serrera sa
corde pour filer au poteau et l’atteindre en vainqueur, à la surprise
générale !
43. La règle du jeu
(12 novembre 1988)
À un journaliste anglais du Racing Post qui lui demandait s’il ne
trouvait pas choquant que six des sept lauréats de courses censées
sélectionner des reproducteurs (comme le dit clairement le beau nom
de Breeders’ Cup) avaient été “traités” à la Butazolidine ou (et) au Lasix,
M. Ted Bassett, Président du Comité organisateur, a répondu : “Nos
courses sont sous la juridiction de trente-et-un États différents, qui légifèrent
chacun comme bon lui semble sur la question des médications. Si un entraîneur
américain envoyait un cheval courir en Angleterre et demandait à votre
JockeyClub de changer ses règlements, croyez-vous qu’il le ferait ?… Eh ! bien, Je crois
que vous pouvez dire que les autorités hippiques américaines donneraient la même
réponse !”
59 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE

L’entraîneur, Patrick Biancone (l’un des trois entraîneurs français
qui ont “traité” leurs pensionnaires à la butazolidine ou au Lasix) a
fait une réponse identique à notre confrère, Bernard Barouch de
Paris-Turf : “Chaque pays hippique a ses règles. Si un jour on créait une course à
l’envers, j’apprendrais à mon cheval à sortir des boîtes à reculons ! Ici, la règle du
jeu c’est que l’entraîneur doit “aider” le cheval au maximum…”

La règle du jeu ! La conformité aux usages et règlements locaux !
Mais savez-vous, messieurs, qu’on peut aller très loin, avec de pareils
arguments ! Direz-vous à votre fille, passionnée de théâtre, que c’est
l’usage, dans le monde du spectacle, pour décrocher un rôle, de
coucher avec le producteur et qu’elle veuille bien, par conséquent, se plier
à la règle du jeu ? Êtes-vous d’avis que c’est aussi la moindre des
civilités, lorsque vous entrez sous le couvert de la forêt amazonienne, que
de suivre les coutumes locales de cannibalisme ? Était-ce enfin la
règle, en France, au début des années 1940, de dénoncer son voisin
juif à l’occupant ?

J’ai pris volontairement des exemples monstrueux, mais vous
voyez bien, messieurs, que votre argumentation pro domo ne tient pas !
Au vrai, il n’y a que deux attitudes possibles, devant un jeu qui est régi
par des règles iniques : ou bien on en démontre l’absurdité en y
gagnant sans user des subterfuges autorisés (c’est ce qu’a fait Miesque
en 1987 ; pourquoi a-t-elle “craqué” en 1988 ?). Ou alors, si l’on est
convaincu que la table de jeu est truquée, on ne s’y assoit pas ! Il est
dégradant, en tout cas, de croire s’en tirer en prétextant : “Puisque tout
le monde triche, eh ! bien, moi aussi !”

J’ajoute qu’un tel cynisme autorise toutes les suspicions. Devant
une semblable mentalité, comment l’observateur naïf ne se dirait-il
pas : “Ainsi, celui-ci est capable de tout pour arriver à ses fins…”
60 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
44. Les paradoxes du crack
(28 janvier 1989)
Le crack est un scandale ! Déjà, lorsqu’il apparaît sur les bancs de
l’école, dans les courses cyclistes ou devant un échiquier, sa
supériorité trop bien ordonnée met nos idées en désordre. Comment
l’excellence peut-elle s’installer dans la nécessité, comment ose-t-elle
se maintenir dans la durée ?

Que le crack évolue sur la piste d’un hippodrome et nous arrivons
en plein paradoxe : la certitude fait irruption dans le temple du doute !
L’assurance s’assoit sur le trône du risque ! Ce n’est plus de
l’insolence, c’est une absurdité : une chose ne peut pas être à la fois
elle-même et son contraire…

Assassin de la “glorieuse incertitude”, le crack fait donc
disparaître, du même coup, le ressort essentiel du jeu : plus de suspense,
par conséquent plus de pari possible, n’est-ce pas ? Au contraire !
Voici le deuxième paradoxe du crack : loin de dissuader la
spéculation, son aura d’invincibilité suscite des records d’enjeux. C’est que sa
réputation a vite franchi les barrières qui entourent le petit monde des
courses. Pour un “flambeur” professionnel de perdu (lequel vous
explique qu’un pari qui rapporte dix pour cent est un pari de dupe),
combien d’ignorants de la chose hippique de gagnés, qui jubilent
d’encaisser en trois minutes un taux que la Caisse d’Épargne met
deux ans à leur distiller…

Reste à savoir si le pari engagé sur la chance du crack s’apparente
vraiment à un placement de père de famille. Crack, cela veut-il dire
invincible ? Troisième paradoxe ! Non ! Car le crack est un
imposteur… Au vrai, disons plutôt que, deux fois sur trois, l’appellation
“crack” est une imposture. Le mot est galvaudé. Comme la
médisance, la renommée est un mensonge espéré et partagé, qui va
s’enflant démesurément en se nourrissant de lui-même.
61 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
45. L’arme absolue
(4 mars 1989)
La Californie, ce n’est pas le Pérou pour la régularité des courses
(on connaît le laxisme des Américains de la Côte Ouest à l’égard des
“médications”, analgésiques, anti-inflammatoires, anti-hémorragiques
et autres “va-vite” rigoureusement prohibés sur le Vieux Continent).
Ce n’est pas le Pérou, mais c’est tout de même un État modèle dans
la lutte contre le doping. Là-bas fonctionnent les appareils de
détection les plus pointus du monde. On se souvient que c’est à Santa
Anita qu’ont été décelés, fin 1985, les premiers cas de doping à
l’étorphine (le fameux “jus d’éléphant”). Trois mois plus tard, les
organismes de contrôle de la vieille Europe mettaient leurs pendules à
l’heure des stupéfiants.

C’est sur l’hippodrome voisin de Del Mar qu’ont été aussi
débusqués, cet hiver, les premiers “positifs” à la cocaïne. Ne doutons pas
qu’à son tour cette molécule encore inédite, de ce côté-ci de
l’Atlantique, ne doive figurer prochainement en bonne place dans la
mémoire centrale des ordinateurs-gendarmes d’Ascot et de
Longchamp.

Mais c’est surtout sur le plan de la réglementation que la Californie
est en avance sur l’Europe du turf. Cela fait déjà cinq ans que l’on
s’est doté, là-bas, de l’arme absolue contre le doping : le congélateur !
Les prélèvements “négatifs” sont conservés pendant plusieurs années,
aux fins d’analyses éventuelles ultérieures, suivant les progrès des
spectrographes de masse. C’est ainsi qu’un pensionnaire de
l’entraîneur tête de liste, Wayne Lukas, a été reconnu “positif” à la
cocaïne, il y a trois semaines, lors d’un deuxième contrôle effectué
plus de six mois après sa victoire !

La conservation de la preuve : on ne peut imaginer force de
dissuasion plus efficace, dans un domaine qui s’est toujours apparenté au
jeu du gendarme et des voleurs – ceux-ci ayant toujours une longueur
d’avance sur celui-là. Pas vu, pas pris ! disaient-ils. Avec cette épée de
62 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
Damoclès constamment menaçante au-dessus de leur tête, cela
devient : pas vu aujourd’hui, probablement pris demain !

Une arme absolue dans sa fiabilité, mais aussi formidablement
meurtrière pour qui en est la victime, puisque, à la sanction habituelle
qui frappe le coupable (déclassement, amende, retrait de licence…),
s’ajoute la menace d’une cascade de procès : ceux que ne manqueront
pas de lui intenter, par exemple, les actionnaires frustrés d’un étalon
syndiqué après la victoire mise en cause. Sans parler des éleveurs qui
s’estimeront lésés pour avoir envoyé leurs poulinières à la saillie d’un
champion frelaté.
46. Un cas
(22 avril 1989)
La mégalomanie, qu’est-ce que c’est ? Faut-il traduire
littéralement : maladie psychologique (manie) du grand entraîneur de galop
(mégalo) ?… Un comportement de ce type se caractérise par un
appétit dévorant, allié à une insatisfaction permanente, un prurit de la
gloire, avec dilatation simultanée de l’ego, œdème du moi, boursouflure
du je, qui devient le point de référence unique de l’univers tout entier.
Arrivé à ce stade de l’évolution, le sujet a l’œil fixe, il regarde droit
devant lui, comme s’il était pourvu d’œillères, il ne distingue rien ni
personne à droite ni à gauche. Entouré de courbettes serviles et la
narine dilatée par les effets du balancement des encensoirs, il se
contente, en toute modestie, de voir midi à sa porte.

Un exemple assez frappant d’un tel cas, doublé, en l’occurrence,
de nationalisme morbide (le trop fameux mégalo-chauvinisme…)
nous a été signalé, cette semaine, outre-Manche (sans doute, en
cherchant bien, aurions-nous trouvé le nôtre, mais, aujourd’hui, c’est le
cas de l’Anglais qui nous fascine). Henry Cecil, entraîneur tête de liste,
a bien voulu répondre aux questions d’un journaliste du quotidien
hippique, le Racing Post. Après s’être étendu sur la dégradation
concomitante, en son pays, de l’esprit sportif et des incitations à courir
63 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
(faiblesse des allocations), il se voit contraint d’ouvrir la bonde à son
ressentiment :

“Je dois dire que j’ai trouvé stupéfiant qu’un entraîneur comme Wayne
Lukas soit arrivé à gagner, l’an passé, deux millions de dollars en une seule journée,
à Churchill Downs, alors qu’il m’a fallu la saison entière, ici, pour gagner
l’équivalent de trois millions de dollars !”. Effectivement, on conçoit
aisément toute l’amertume qu’une injustice aussi flagrante peut susciter
chez un professionnel conscient de ses mérites. Il est toutefois permis
aussi de se demander quelle peut être la réaction, devant une telle
énormité, d’un collègue auquel il aura fallu, non pas une année, mais
une vingtaine, pour arriver au même résultat…

Le mégalo-chauvinisme de Cecil touche à tous les domaines :
“Newmarket est le meilleur centre d’entraînement du monde”. Les confrères
qu’il admire le plus ? Faut-il vraiment répondre à cette question ?
Oui ? Alors, des Anglais, bien sûr, rien que des Anglais… Les
jockeys ? Britanniques aussi, ou, à l’extrême rigueur, Sud-Africains, mais
travaillant en Angleterre… Ses ambitions ? Les courses qu’il veut,
qu’il va gagner ? D’abord, le Derby, puis encore le Derby, enfin
toujours le Derby. Après, après seulement, l’Arc, mais uniquement “pour
qu’on puisse m’appeler entraîneur international”…
47. L’Empire du Milieu
(27 mai 1989)
Trois partants, dimanche dernier, dans le Prix du Cadran et le
chœur des pleureuses à plumes n’a pas manqué d’entonner sa sénile
ritournelle : ah ! les voila bien les méfaits du commerce international !
Il n’y en a plus que pour la vitesse. Quand reviendra-t-il le bon vieux
temps où étaient à l’honneur les vertus traditionnelles de notre beau
pays, le souffle et l’endurance ?

Et de caqueter sur l’affreux raccourcissement du parcours de nos
plus beaux classiques, de glousser sur la décadence de l’élevage
français, qui en serait la triste conséquence ! Nostalgie frileuse, rêve avoué
64 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
d’une France vivant en autarcie, à l’abri de la concurrence
internationale, oasis de calme et de tranquillité dans un monde livré à la
sauvagerie mercantile. Vite ! De hautes murailles pour protéger notre
turf des visées étrangères. Oui, c’est cela : Vincennes à Longchamp !
L’Empire du Milieu ! Vive le protectionnisme ! Que voilà un projet
exaltant, à trois semaines des élections européennes !

“Quand un mur menace de s’écrouler, je ne le retiens pas : je le pousse !” a dit
je ne sais plus quel grand esprit “positif”. Pourquoi faut-il qu’on voie
partout des petits esprits négatifs arc-boutés à des ruines qu’ils tentent
désespérément de sauver, avec toute la force minuscule de leurs
épaules maigrelettes !
48. Ravissement
(10 juin 1989)
“Le Jockey-Club du désappointement” a titré Paris-Turf, sur six colonnes
à la une, au lendemain de la victoire éblouissante d’Old Vic, dimanche
dernier, dans notre Derby. À mon humble avis, “ravissement”, mot à
double sens, aurait été mieux choisi.

Comment peut-on parler de désappointement lorsqu’on a la
chance d’assister à domicile à la révélation d’un talent extraordinaire ?
Comment ose-t-on faire preuve d’un chauvinisme aussi rétrograde en
pleine campagne des élections européennes ? Car c’est bien là le seul
reproche fait au crack reconnu comme tel : il n’est pas français !

Est-ce que L’Équipe hisse le drapeau noir chaque fois que Mats
Wilander gagne à Roland-Garros ? Est-ce que les Anglais se couvrent
la tête de cendres, lorsque la Saladier d’Argent de Wimbledon va à
Becker ? Est-ce que les Américains font une jaunisse lorsque Lendl
est numéro un à Flushing Meadow ? Non, comme son nom l’indique,
le champion international est un citoyen du monde. Il honore le pays
qui l’accueille, il valorise les épreuves qu’il remporte et il ravit les
témoins de ses exploits. Quel “plus” pour notre Derby que d’avoir un
lauréat supérieur à celui d’Epsom ! Quelles retombées pour ses
suc65 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
cesseurs (et même ses prédécesseurs !) au palmarès de notre Prix du
Jockey-Club ! Pourvu qu’il vienne nous ravir les cinq millions du Prix
de l’Arc de Triomphe, ce cher Old Vic !
49. Quand Bécassine a rendez-vous
avec Gribouille
(8 septembre 1990)
Donc, France Loto s’équipe d’un fusil à quatre coups : il y aura
dorénavant deux fois deux tirs hebdomadaires… C’est Bécassine qui
va être contente, avec ses quatre petits ballons d’illusion à crever
chaque semaine ! Et aussi l’État-Gribouille, qui croit trouver son
bénéfice à laisser proliférer les jeux de ce type. Des jeux doublement
stupides : d’abord, parce qu’ils découragent tout effort raisonnable,
créatif et même de simple distraction. Ensuite, parce qu’ils sont
parfaitement stériles : ils ne produisent que du rêve et des taxes !

Faut-il rappeler que les courses, si elles participent, elles aussi, au
remplissage perpétuel de ce tonneau des Danaïdes, les coffres de
l’État, sont en plus productrices d’une richesse nationale : ce fameux
“or vert” de la France, notre élevage, dont le poste est largement
excédentaire dans la balance commerciale ? Faut-il rappeler que les
courses sont également créatrices d’emplois : quatre-vingt mille
directs et autant d’“induits”, selon les chiffres de l’UNIC ? Faut-il
répéter encore qu’elles sont une activité de loisirs particulièrement
éclectique, puisqu’aux attraits d’un sport – avec tous les piments
d’une compétition internationale – elles ajoutent ceux d’un spectacle
haut en couleurs, ayant pour théâtre un cadre propre à séduire les
plus exigeants écologistes ?

Est-il nécessaire de souligner que les courses dispensent,
pardessus le marché, ces plaisirs de l’esprit, éminemment raffinés, que
peuvent seuls procurer les jeux intelligents, comme le Bridge et les
Échecs ?
66 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
50. Prohibition
(7 septembre 1991)
Sommes-nous à Chicago dans les années 1920 ? L’interdiction du
dopage, en 1991, dans les courses de chevaux, s’apparente-t-elle à
celle de l’alcool dans l’Amérique de la prohibition ? En tout cas, à
Chantilly, nous sommes en plein film de gangsters. Le combat fait
rage entre les réseaux concurrents de distribution des produits
prohibés. Intimidations, dénonciations, règlements de comptes… Le
scénariste n’a rien oublié !

Le gang d’Al Capone tient le marché. Mais voici que la bande à
Franck Nitty lorgne le magot. C’est que le racket est juteux : il s’agit
de millions. Nitty propose les mêmes substances que Capone, mais à
moitié prix. Alors, bien sûr, les mitraillettes sortent de sous les longs
manteaux… Mais que font les incorruptibles ? Où est passé Elliot
Ness ?

Les incorruptibles ne veulent pas entendre parler de tout cela. Ils
ont édicté une loi, bien pratique pour leur tranquillité : la règle du
“pas vu, pas pris !” Ils ferment les yeux sur tout ce qui peut se passer
ailleurs que chez eux, sur les hippodromes… Alors, dopez, MM. les
entraîneurs ! Anabolisants, neuroleptiques, diurétiques, adjuvants du
système musculaire, nerveux, respiratoire : tout est autorisé… à
l’entraînement et sur ordonnance ! Ces messieurs ne s’en privent
donc pas. Ils bourrent la chaudière jusqu’à la gueule, lancent la
locomotive à toute vapeur sur ses rails, puis coupent les gaz juste à temps,
à la porte de l’hippodrome… Bien entendu, la monstrueuse machine
continue sur son élan, écrasant sur son passage toute ambition saine
et légitime.

C’est donc cela, l’entraînement prétendu “moderne”, associé à la
médecine dite “sportive” ? demande, les yeux ronds, le turfiste naïf.
Oui, répondent les plus francs des mécanos du turf : il faut bien vivre
avec son temps, n’est-ce pas ? La prohibition de l’alcool n’a pas
survécu aux années 1920 : il y a belle lurette que le whisky est en vente
libre, aux États-Unis. Car l’alcool n’a jamais tué que les alcooliques…

C’est vrai. Et la drogue les drogués.
67















Libres propos du lundi
(1987-2004)
















Année 1987







Parole de cheval !
(13 avril 1987)
Comme ces enfants gâtés qui cassent aussitôt les beaux jouets
qu’on leur offre, “pour voir comment ça marche”, Longchamp,
poussé par une curiosité malsaine, avait pris la fâcheuse habitude de
confondre vitesse et précipitation. Il voulait savoir tout, tout de suite !
Cette hâte excessive, qu’il manifestait au travers d’un programme de
sélection à l’emporte-pièce, avait un grave inconvénient : elle était
dommageable au bon épanouissement des meilleurs, lesquels se
mettaient les uns les autres prématurément hors de combat.

Il était urgent d’apprendre la patience. Le nouveau programme de
sélection mis en place cette année a été bâti dans ce but. Pour nous,
les turfistes, les délicieuses angoisses du suspense sont en prime. Ne
nous plaignons donc pas de ne pas avoir appris grand-chose, hier,
lors du dimanche de réouverture…

Reconnaissons toutefois que, si les chevaux ne nous ont rien dit
d’essentiel sur eux-mêmes, ils ont été très loquaces sur les hommes
qui les entourent. Grand Pavois, Trigger Finger et Tale Quale nous
ont fait savoir – dans un langage très imagé ! – que Patrick Biancone
était toujours Patrick Biancone. Les trois mêmes chevaux ont été
volubiles aussi sur les talents variés d’un néophyte de Longchamp, le
jockey de Hong-Kong, Tony Cruz.

Highest Honor et Farid nous ont donné le joyeux bonjour de
notre jockey irlandais favori, Cash Asmussen. Sharaniya, Anazid et
Dahlaan, en revanche, sont restés muets comme des carpes :
impos73 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
sible de leur tirer un mot gentil sur Royer-Dupré et Saint-Martin. Ils
seront plus bavards la prochaine fois.
Coup de foudre !
(27 avril 1987)
Nullement décontenancé par le tohu-bohu extra-sportif et, pour
ainsi dire, “touristique”, de cette journée “portes ouvertes” - il faut
survivre avec son temps, n’est-ce pas ? – Longchamp continue de
faire passer sereinement ses auditions d’avril en vue de sélectionner
les jeunes premiers de mai. La vacation d’hier était particulièrement
riche en promesses. Les a-t-il tenues ?

Pas tout à fait dans le Prix de la Grotte. Certes, la favorite logique,
Sakura Reiko, l’a emporté, mais ni son style à elle ni celui de sa grande
rivale, Darishkada, n’ont vraiment convaincu. Il faut dire aussi que
chacune s’est ingéniée à pratiquer un type de course contraire à ses
aptitudes propres. La lauréate est dotée d’une pointe finale acérée : on
l’a vue à la pointe du combat dès le départ ! Étonnez-vous, après cela,
qu’elle ait fini médiocrement… Quant à la favorite de la grande foule
(pas la nôtre…), chacun sait qu’elle n’a qu’un train : or, Saint-Martin
s’est battu avec elle pour la maintenir au sein du peloton jusqu’après
le pavillon…

Le Prix Greffulhe ne pouvait pas nous décevoir : le lot était
notoirement faible. La course n’a rien fait pour nous faire changer d’avis
sur la génération dite “classique” (les poulains de tenue) : rien qui
sorte encore de l’ordinaire…

Mais voici le Prix de Guiche et le grand moment de classe de la
journée ! Ici aussi, la victoire est revenue au poulain qui avait la
première chance théorique, Groom Dancer. Mais, cette fois, le style y
était ! Quelle fin de course, mes amis, pour aller rechercher le fuyard,
Trigger Finger, qui avait pris la poudre d’escampette dès le départ,
selon son habitude, faussant compagnie à un peloton de rêveurs (et
envoyant, par la même occasion, un pied de nez rétrospectif au
han74 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
dicapeur…) ! La foudre tombant sur Prométhée, le voleur de feu ! Si
le jeune Tony Clout sait maintenir à son “top” ce vengeur-là (il était
déjà très “fit”, hier, et la saison ne fait que commencer…), il en
foudroiera d’autres, Jupiter !
La politesse des vestibules
(4 mai 1987)
Après avoir patiemment creusé les fondations, Longchamp posait
hier la première pierre du monument qu’il a coutume d’ériger –
chaque année depuis cent trente ans ! – à la gloire du turf. On sait
que, en cet an de grâce 1987, l’architecte en chef a voulu modifier
quelque peu l’équilibre de son ouvrage. Il entend passer des lourdeurs
du style roman à la légèreté du gothique flamboyant !

La lumière jaillira-t-elle des ouvertures percées un peu partout ?
On n’en sait rien mais on est obligé de reconnaître que l’édifice gagne
déjà en harmonie par le seul fait que la porte d’entrée de la saison
classique ne s’ouvre plus, à la sauvette, sur la nursery des Poules
d’Essai, mais sur le Ganay et ses chevaux d’âge mûr. Longchamp a
appris la politesse des vestibules…

Effectivement, nous avons été reçus très aimablement par la
maîtresse de maison, notre vieille amie, Triptych. Avouons que nous
appréhendions un peu de la trouver vieillie, à cinq ans, ou, au moins,
un rien flétrie par une vie tumultueuse, peut-être aussi le visage un
peu bouffi, puisque nous la surprenions pour ainsi dire au saut du
lit… Mais non ! Nous l’avons retrouvée telle qu’elle, vive et enjouée,
comme à ses plus beaux jours. Elle a cueilli avec élégance son
quatrième Groupe I.

Elle l’a fait, il est vrai, d’autant plus facilement que ses trois
principaux adversaires n’ont pas été, eux, à la hauteur de la situation.
Highest Honor visait la victoire, l’insolent ! Sa présomption – et sa
précipitation – lui ont coûté la deuxième place, à laquelle il avait
pourtant souscrit un abonnement ad vitam aeternam… Double Bed, comme
75 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
son nom l’indique, est un grand paresseux : il n’était qu’à moitié
réveillé, hier… Quant à Arokar… Hélas ! Pour lui, le diagnostic n’est
que trop clair : la maladie de langueur dont il souffre, depuis son duel
malheureux avec Fast Topaze, dans le Prix Lupin, n’a qu’une issue
possible…
L’avènement !
(11 mai 1987)
Doublement rassurés – d’abord par la cousine Miesque, revenue
d’Angleterre couverte de lauriers, puis par les échos des Deux Mille
Guinées, très critiques sur la qualité d’ensemble des poulains de
vitesse, de l’autre côté de la Manche – nous allions à Longchamp le
cœur en fête et l’âme sereine pour assister à l’épanouissement d’un
crack en formation, Soviet Star, dans la Poule d’Essai des Poulains…

Au vrai, nous feignions tout de même un peu de ne pas réaliser
que, parmi les cinq Britanniques qui avaient fait le déplacement à
Longchamp, il y en avait un, Noble Minstrel, qu’une “ligne directe”
(celle de Midyan), plaçait nettement devant Dont Forget Me, le
lauréat des Guinées. Nous ne voulions pas savoir non-plus qu’un autre,
Glory Forever, avait été “supplémenté” pour l’occasion, ce qui
témoignait, pour le moins, d’une certaine confiance. Au reste, nous
croyions bien connaître ces deux visiteurs, puisque nous leur avions
offert – en guise de dédommagement anticipé – deux de nos bonnes
épreuves pour 2 ans : au premier, le Criterium de Maisons-Laffitte, au
second le Prix Thomas Bryon…

Ajoutons à cela que, prises au pied de la lettre, les deux victoires
de Soviet Star n’avaient rien pour impressionner le théoricien des
classements cotés. Oui, mais il y avait le style… Et puis la naissance
(c’est un fils de Nureyev)… Enfin, il y avait l’entraîneur. André Fabre
n’a pas coutume de se repaître de chimères. Or, il n’a jamais caché
qu’il croyait tenir en ce poulain un cheval au-dessus du commun…

76 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
Faut-il ajouter que les choses se sont passées exactement comme
on l’espérait ? Le colosse, Noble Minstrel, a mené grand train, dès le
départ, ne cédant nullement, dans la ligne d’arrivée. Soviet Star est
venu le transpercer d’une terrible pointe, dès la mi-ligne droite. Quant
à Glory Forever, il est arrivé à point nommé, lui aussi (troisième,
finissant vite) pour étayer une hiérarchie qui paraît désormais
solidement assise.

Un mot sur le Prix Hocquart, couru une heure plus tôt. Le
grandissime favori, Sadjid, l’a emporté d’une tête, devant un lot sans relief.
Il serait toutefois honnête de préciser que ladite tête, prise à l’issue
d’une fin de course d’autant plus incisive que longtemps contrariée
pour cause d’embouteillage, vaut sans doute quelque chose comme
quatre kilos, pour un “échelliste” lambda : une “classe” disent très
explicitement les hommes de cheval !
Glorieuses incertitudes
(18 mai 1987)
Le déplacement dans le temps de ces deux piliers monumentaux, à
l’entrée du programme classique de Longchamp – les Poules d’Essai
– a eu sur le troisième dimanche de mai une conséquence double et
voulue : d’abord, en interdisant aux poulains de la Poule d’Essai de
prendre part au Prix Lupin, il a forcément réduit l’importance de
celui-ci, qui avait pris la fâcheuse habitude de faucher le blé en herbe
sous les pieds du Jockey-Club… Inversement, en autorisant les
héroïnes des Mille Guinées à viser la passe de deux, il a
considérablement magnifié la Poule d’Essai des Pouliches, promue
désormais championnat européen de la vitesse au féminin. Les deux
objectifs du nouvel ordonnancement ont été atteints dans leur
principe. Mais dans la pratique ?

Eh ! bien, force est de constater qu’on n’enterre pas Lupin comme
cela. Certes, ils n’étaient que deux en course, théoriquement, l’un,
Groom Dancer, paraissant avoir clairement la mesure de l’autre,
Trempolino. On ne se trompait pas. Mais on ignorait que les deux
77 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
lascars creuseraient un trou de cinq longueurs entre leur classe et
l’insuffisance de leurs faire-valoir. Et avec quel style ! Foudroyant,
pour le premier, très sérieux pour le second. Les choses étant ce
qu’elles sont, cette année, des deux côtés de la Manche, peut-être ce
Prix Lupin prétendument dévalué nous a-t-il fait voir les futurs
lauréats des derbies d’Epsom et de Chantilly ! Ce serait un comble,
n’estce pas ?

La Poule d’Essai aussi était courue d’avance. Lauréate – entre
autres – des Mille Guinées, Miesque ne pouvait pas y être battue. Les
questions ne se posaient que pour les places. Sakura Reiko
suivraitelle sa bête noire comme son ombre, à son habitude ? Ou bien l’une
des deux belles anglaises viendrait-elle s’intercaler entre les deux
rivales ? Longchamp était magnanime, hier : ce fut la solution la plus
flatteuse pour notre orgueil national…

Après l’arrivée, François Boutin disait que sa pensionnaire n’avait
pas eu tout à fait son brio des Guinées. Simple illusion d’optique, à
mettre uniquement sur le compte des progrès évidents accomplis par
Sakura Reiko ! Moi, j’affirme que, traduite en valeur cotée, la
performance de Longchamp est supérieure d’au moins quatre livres à celle
de Newmarket !
Jour maigre
(25 mai 1987)
Autrefois, c’était le dernier dimanche de mai qui criait famine,
avec son Dollar au rabais… Désormais requinqué – avec le Jean Prat
et l’Ispahan – l’ultime rendez-vous du printemps de Longchamp a
refilé le temps mort à son prédécesseur immédiat, l’avant-dernier
dimanche de mai ! C’était donc jour maigre, hier, pour le dévot du
turf, condamné à avaler un repas mortifiant : une coquille de
SaintAlary vidée de toute substance par la pieuvre Poule d’Essai, plus ce
vieux croûton rassis, le Cadran…

78 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
La coquille vide… Un bernard-l’hermite anglais, qui passait par là,
se l’est appropriée sans histoire. Qui aurait pu élever la moindre
contestation, parmi les pouliches françaises ? Les deux seules qui étaient
dotées d’un tant soit peu de qualité, Libertine et Grecian Urn, ne
tenaient manifestement pas la distance… Seul piège possible, pour
Indian Skimmer, une course sans train. C’est ce qui fut tenté, en
désespoir de cause. Sans autre résultat que de nous laisser, nous, les
turfistes français, dans l’ignorance sur les limites véritables de la
lauréate : est-elle aussi bonne qu’on le dit, de l’autre côté de la Manche ?
Nous ne le saurons vraiment que dans trois semaines, à Chantilly.

Le vieux croûton… Par charité, nous l’avons donné à un affamé
du tiers-monde hippique, le 4 ans espagnol Royal Gait. L’endurance
est une denrée introuvable, depuis longtemps, dans les pays
développés du turf. On la trouvait encore aux États-Unis au siècle dernier ;
en Angleterre avant la guerre ; en France dans les années cinquante…
Il faut désormais la chercher de l’autre côté des Pyrénées… Ne
doutons pas qu’elle franchisse bientôt le détroit de Gibraltar pour se
réfugier dans un mirage, au Sahara… Après tout, ce ne serait qu’un
juste retour aux sources du pur-sang !
Laisser aller
(1er juin 1987)
Estimant qu’il a suffisamment travaillé pour Epsom et Chantilly,
Longchamp songe à son propre plaisir, il s’accorde un dimanche de
récréation. Tout au long du printemps, il a fait preuve de rigueur et de
sérieux dans l’abnégation. Hier, il pouvait bien jeter son bonnet
pardessus son moulin, non ? Il avait d’ailleurs un argument tout prêt
pour excuser sa désinvolture : le terrain, rendu pénible par les averses
de la matinée. Cependant, aucun des favoris battus n’a saisi ce bâton
obligeamment tendu… Ni Abyika (Prix de Saint-James), ni Malaspina
(Prix des Tilleuls), ni Double Bed (Prix d’Ispahan), ni Soviet Star
(Prix Jean Prat), ni Masmouda (Prix de Royaumont)…

79 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
Allons au plus douloureux : l’échec de Soviet Star. C’est grave,
docteur ? Hélas… Il y a des symptômes qui ne trompent pas. Le fils
de Nureyev (je dirais plutôt, ici, le petit-fils, côté maternel, de
Venture…) n’a pas été battu par le terrain, ni par la distance, ni par son
adversaire, Risk Me, mais bel et bien par lui-même… Il avait déjà
manifesté en course les signes d’une nervosité extrême et d’un
caractère difficile. Hier, il était en eau avant même d’entrer en piste. En
course, comme d’habitude, il s’est battu avec son jockey, réussissant
néanmoins à sprinter, au pavillon. Mais ce n’était pas l’envolée
attendue. On le sentait vulnérable. La première pointe qui est passée par là
– ce fut celle de Risk Me – l’a terrassé. Assurément, son moral n’est
pas à la hauteur de ses moyens. Dans ces conditions, son avenir
s’assombrit singulièrement – à moins qu’André Fabre ne fasse des
miracles en hippo-psychiatrie…

La déception causée par Double Bed dans le Prix d’Ispahan est
moins cruelle, étant compensée par cette satisfaction : avoir vu le
brave Highest Honor remporter enfin son Groupe I. Il le méritait
bien, notre abonné du deuxième rang ! Comme disait Cash Asmussen
après la course : à force de frapper à la porte, elle finit par s’ouvrir !
Surtout lorsque le verrou n’est pas mis… Hier, un coup d’épaule a
suffi. Faudra-t-il attendre le mois d’août et six contre-performances –
comme l’an passé ! – pour retrouver le Double Bed qui avait battu
Triptych de deux longueurs, dans les Phoenix Champion Stakes ?
Le dernier des quatre
(8 juin 1987)
Une course “ouverte”, avec un lot bien fourni mais – justement !
– trop homogène, a priori, pour receler une personnalité qui sorte de
l’ordinaire. Aucun grand gagnant, pas l’ombre d’un lauréat de Groupe
I… Sur le papier, le Jockey-Club de 1987 avait un air petit bourgeois
plutôt qu’aristocratique. On allait même jusqu’à craindre la vulgarité,
le quelconque. On n’avait pas vraiment tort…

80 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
Ils étaient quatre, également appuyés au pari mutuel. Quatre
favoris, c’est trois de trop dans une compétition du plus haut niveau : la
classe ne tolère pas l’indécision. L’étonnant est que chacun des quatre
a gagné la course, successivement !

L’irlandais, Seattle Dancer, d’abord. Il était au canter, au bas de la
montée, ayant été à la pointe du combat dès le départ. Allait-il vers
une envolée victorieuse, à la manière de Caerleon ou d’Assert (même
entraînement), en 1983 et en 1982 ? On le crut pendant cent mètres.
Mais non ! C’était bien ce que l’on craignait : le milliardaire est un
bluffeur ! Cash Asmussen n’avait rien dans les mains…

C’est alors que Lascaux a pris le relais, lancé toutes voiles dehors,
à l’extérieur. Feu de paille, là aussi, attisé par l’optimisme exagéré de
Tony Cruz : on ne vient pas gagner le Jockey-Club sur une pointe au
lieu-dit la Mère Marie !

Plus sérieuse fut l’attaque de Trempolino. Pat Eddery, lui, est venu
progressivement, au bon moment. Il prit une longueur, deux
longueurs, on baissait déjà les jumelles… lorsque arriva le dernier des
quatre, le plus patient, le plus sympathique (lui avait une bonne
excuse pour ne pas avoir brillé au plus haut niveau : il n’avait encore
jamais vu un hippodrome il y a seulement un mois !). Sur le fil,
Natroun prit une tête à Trempolino.

Il est donc le meilleur des quatre. C’est un poulain tout neuf. Il
peut encore progresser. Il faudra qu’il le fasse, s’il veut atteindre un
jour le niveau des vrais cracks. Car battre de deux longueurs un
Naheez ou de trois longueurs un Mansonnien, cela ne relève pas encore,
à proprement parler, de l’exploit, n’en déplaise aux abonnés de
l’extase.
81 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
La force du destin
(15 juin 1987)
— Eh ! bien, ce match ? Vous nous aviez dit, n’est-ce pas, que la
classe avait rendez-vous avec la classe, à Chantilly, dans le Prix de
Diane ?

— Oui, madame…

— Vous nous aviez promis un duel spectaculaire entre deux
championnes, l’une française et avérée (quatre Groupes I, déjà, dans
son bagage…), l’autre anglaise et seulement présumée (une grosse
réputation, mais un seul Groupe I et, à vous croire, qui plus est, un
peu “bidon”…). Oui, “bidon” ! Vous l’avez dit ou vous ne l’avez pas
dit ?

— Je l’ai dit. Et je le répète : le Prix Saint-Alary avait réuni le lot le
plus creux qu’on ait vu, cette année, au niveau des Groupes, de ce
côté-ci de la Manche. Battre Prepaid de deux longueurs et demie,
c’était une bien piètre référence, même si c’était à l’issue d’une course
sans train et avec un style que chacun s’était accordé à trouver
prometteur…

— N’empêche qu’en fait de dialogue au sommet on n’a assisté
hier qu’à un monologue dans la langue de Shakespeare… Indian
Skimmer a été seule en course du départ à l’arrivée. Elle a gagné sans
lutte, faussant compagnie à ses adversaires dès la mi-montée. Elle l’a
écrabouillée votre Miesque !

— Effectivement, nous savons maintenant que la réputation de
l’anglaise n’était pas surfaite. C’est une grande championne. Aussi
grande, peut-être, que notre Miesque…

— Vous vous moquez de moi ! Il y avait quatre longueurs – une
« classe » – hier, entre Indian Skimmer et Miesque !

82 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
— Je dirais plutôt qu’il y avait cinq longueurs entre la lauréate et la
troisième, la gentillette Masmouda… Miesque, elle, n’était pas à
Chantilly. C’est l’ombre d’elle-même que vous avez cru voir. Distance
trop longue, terrain trop lourd ou lassitude – plus probablement un
peu des trois à la fois… – ont eu pour effet de la priver de son arme
habituelle, sa fulgurante pointe de vitesse. C’est “sur sa classe” qu’elle
est restée deuxième. Je me demande si, pour sa gloire, il n’aurait pas
mieux valu qu’elle se fût effondrée complètement ! Seconde, elle a
l’air d’avoir été défaite par sa rivale. Non-placée, les béotiens
euxmêmes auraient eu une petite chance de comprendre qu’elle s’est
inclinée devant une autorité d’une autre nature, la force du destin !
Une paille dans l’acier
(29 juin 1987)
À Longchamp, le turfiste s’apparente, chaque jour davantage, à
l’entomologiste : la loupe et les pincettes sont devenues des
instruments indispensables pour étudier les manières d’être de ces petites
sociétés animales qui évoluent dans les courses de Groupe…
Certaines sont si infimes qu’à peine aperçues, l’œil les a déjà oubliées.
Ainsi en a-t-il été, samedi, des huit membres de cette minuscule
communauté, le Prix du Bois. Ainsi, hier, des sept du Prix de
l’Espérance. Ainsi, des sept du Prix de Malleret…

À peine plus nombreux, les poulains du premier Grand Prix de
Paris 2000 avaient tout de même, eux, des personnalités
remarquables. Pour des raisons diverses, trois d’entre eux sortaient même
de l’ordinaire. Trempolino paraissait le mieux armé pour la bataille.
On connaissait ses moyens physiques, indiscutables. On craignait
seulement une défaillance “psychique”, toujours possible lorsqu’il y a
dans un arbre généalogique des ascendants “douteux” (Viceregal…).
Il avait déjà manifesté en course cette faiblesse, à 2 ans.

Grand baroudeur, Risk Me ne suscitait pas de questions de cet
ordre. Il avait donné maintes preuves de son courage et de son
honnêteté. On doutait seulement qu’il fût, en classe intrinsèque, meilleur
83 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
que Trempolino. Enfin, le joueur de poker-menteur, Seattle Dancer,
bien né mais manquant un peu d’élégance, n’avait pas grand-chose
dans son jeu, mais il était doté d’un fameux culot. Il relançait
continuellement les enchères… Les autres allaient-ils pouvoir suivre ?

Il n’y a pas eu de course pour Risk Me. Parti en tête dans une
course disputée à allure modérée, il a creusé un trou de quatre
longueurs au pavillon, laissant les deux autres s’expliquer pour les
accessits. Il y avait donc bien une paille dans l’acier de Trempolino.
Ayant été au bout de lui-même dans le Prix du Jockey-Club, il n’a
plus le cœur à la lutte. Le bluffeur en a profité pour venir se payer sa
(courte) tête, sur le poteau !
Mystification !
(6 juillet 1987)
Quelle course, mes amis ! Un lot un peu maigre, c’est vrai, mais
l’éminente qualité suppléait la quantité défaillante… Un ciel d’azur,
soleil de plomb… Un terrain propice à la vitesse… Il y avait de
l’exploit dans l’air…

Effectivement, dès le départ, un train d’enfer. Et bientôt les trois
présumés meilleurs lancés dans une terrible explication. Au
botte-àbotte pendant six cents mètres et creusant un trou de dix longueurs
avec le quatrième. Finalement, le 4 ans met le cadet à la raison, tandis
que la jument est reléguée à la troisième place. Oui, un fameux
moment de sport hippique, samedi, à Sandown, lors des Eclipse Stakes,
qui ont vu la victoire de Mtoto devant Reference Point et Triptych !

Le lendemain, de ce côté-ci de la Manche, c’était un peu différent.
Un carré de facétieux français avait imaginé un canular : ils voulaient
transformer subrepticement le Grand Prix de Saint-Cloud en Groupe
III… La mystification aurait réussi, si deux touristes – un Anglais et
un Italien – qui passaient par là, n’avaient eu vent de l’affaire… Eux
non plus n’étaient pas des phénomènes, mais enfin ils avaient déjà
84 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
couru et gagné des Groupes I. Nos plaisantins en ont donc été pour
leurs frais.
Que serions-nous sans elles ?
(13 juillet 1987)
Mal dans leur peau, pas très bien non plus dans leur tête, les
cadets de 1987 vont-ils laisser aux pouliches le soin de sauver l’honneur
de leur promotion ?

Samedi, à Maisons-Laffitte, la brave Fitzwilliam Place a remporté
une nouvelle victoire à sa manière, dans le Prix Messidor : crânement,
en se portant très tôt à la pointe du combat, puis en résistant aux
attaques de ses aînés, Istakal et Directing. Oui, voilà une pouliche
bien sympathique, qui gagne avec son cœur autant qu’avec ses
jambes. Elle devrait connaître une belle réussite aux États-Unis, où
André Fabre songe à l’envoyer cet été.

Dimanche, à Saint-Cloud, River Memories, autre femelle de 3 ans,
a transpercé le petit peloton du Prix Maurice de Nieuil pour venir
l’emporter “dans un fauteuil”. Il est vrai qu’à la différence d’un ou
deux de ses principaux adversaires, elle était née pour tenir. On n’en a
pas moins apprécié l’exquise finesse de la monte d’Alain Lequeux :
patience, vista (il est passé dans un “trou de souris”…). Une subtilité
d’autant plus évidente qu’elle a fait contraste, hier, avec la balourdise
de Pat Eddery, le jockey du grand favori, Ibn Alnasr.
Fausse alarme !
(3 août 1987)
Jamais la nef des fous du turf n’avait abordé la Côte Normande
avec autant d’appréhension. C’est qu’à Deauville tout – qualité du
spectacle et agrément des spectateurs – est suspendu au bon vouloir
du ciel. Or, les augures de la météorologie, ayant probablement fait
leur “papier” d’août d’après les performances de juillet, avaient
pro85 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
nostiqué la pluie dès la Scène 1 de l’Acte I. Allions-nous trouver une
piste profonde avant même d’avoir été foulée et promise à être
labourée dès le soir du lever de rideau ?

Vaines alarmes. Samedi, c’est sur un tapis de velours que s’est
courue la première course de Groupe du meeting, le Prix d’Astarté. Pour
que le charme fût complet, on y a vu une pouliche entraînée en
France, Nashmeel, devancer deux juments anglaises, tandis que la
favorite de la théorie pure, Sakura Reiko, s’appliquait à vérifier cette
règle d’expérience : un cheval de course n’est pas un élastique ! Une
fois “allongé”, il revient difficilement, ensuite, à ses dimensions
initiales.

Le lendemain, dimanche, le ciel était peut-être couvert mais la
piste était tout aussi bonne – à peine assouplie par le petit crachin de
la matinée – pour les flyers du Prix Maurice de Gheest. Cette fois, les
meilleurs des nôtres, le 4 ans, Cricket Ball et sa cadette, Balbonella,
n’ont rien pu contre la pointe finale de la pouliche anglaise, Interval,
laquelle pouvait se prévaloir, il est vrai, du titre le plus probant : une
troisième place dans les Mille Guinées, à moins de deux longueurs de
notre championne, Miesque.
En goguette…
(10 août 1987)
Une bolée de cidre, en attendant le calva… Huit jours avant le
coup de raide du Prix Jacques Le Marois, Deauville se rince le gosier
avec son long drink local, le Prix Kergorlay. Pas de quoi tourner la tête
à un estivant, mais une saveur folklorique toujours appréciée, avec
son arrière-goût “rétro” et l’indispensable pétillement des matchs
franco-britanniques…

À la vérité, le combat était très inégal. Nos visiteurs étaient
supérieurs en quantité autant qu’en qualité. Il fallait donc user d’un
subterfuge. C’est ce qui fut tenté par le rusé Dominique Boeuf, en
selle sur Hoppner. Bien inspiré par l’aptitude de sa monture à aller de
86 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
l’avant, il prit la tête dès le départ, pour réaliser une course modèle de
faux-train. Après deux kilomètres de sur-place, à l’entrée de la courte
ligne d’arrivée, tous les moutons dormaient encore, hypnotisés par
l’astucieux berger. Un seul se réveilla à temps, le 4 ans anglais,
Almaarad, dont le turn of foot fut irrésistible. N’empêche ! On ne s’est pas
trop mal tiré de ce mauvais pas là !
Promesses tenues !
(17 août 1987)
Dans le ciel sans nuages, un soleil radieux, avec cette qualité de
l’air – vif et transparent – propre à la Normandie, qui mettait Paul
Valéry en état de jubilation intellectuelle. Sur la piste, tout à la fois,
l’abondance, la variété et la qualité. Deauville voulait se montrer sous
son meilleur jour pour le week-end du 15 août. À un titre ou à un
autre, chacune des quatorze courses disputées samedi et dimanche
présentait un intérêt particulier. Allons ici à l’essentiel, les quatre
Groupes.

Les choses avaient pourtant mal débuté, samedi, avec le Prix
Gontaut-Biron. L’un après l’autre et pour des raisons diverses mais
évidentes, les quatre favoris du “papier” se sont déchirés. Port
Étienne, d’abord, inapte à mettre un pied devant l’autre sur une piste
en béton. L’anglais Tommy Way, ensuite, mal remis d’un méchant
virus. Puis Malakim, dont on connaît la répugnance à se battre.
Relasure, enfin, incapable d’aller au bout des 2 000 mètres. Et voilà
comment, aux courses, l’impossible peut arriver…

Une heure plus tard, le Prix Guillaume d’Ornano allait
heureusement remettre les esprits raisonnables et la logique du turf sur des
rails parallèles. On savait, depuis le Grand Prix de Paris, que
Trempolino avait mal “digéré” sa course du Jockey-Club. Tout laissait croire
qu’à nouveau il refuserait le combat dès qu’il serait attaqué.
Effectivement, il n’esquissa pas un geste pour relever le gant jeté par l’anglais
Broken Hearted ! La lâcheté est un vice irrémédiable.

87 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
Dimanche, à Fresnay-le-Buffard, Lucullus – je veux dire Niarchos
– dînait chez Niarchos. La maîtresse de maison, Miesque, nous avait
donné rendez-vous sur la fameuse ligne droite. Nous l’avons
retrouvée telle quelle, chez elle, sur le mile, aussi séduisante, dans son style
et sa manière, qu’elle l’avait été à Longchamp et à Newmarket. Elle
est venue gagner tranquillement, à la distance, vainement poursuivie
par Nashmeel, laquelle a néanmoins couru là sa meilleure valeur. On
ne peut en dire autant du poulain anglais, Don’t Forget Me, quatrième
à six longueurs.

Psyché s’empressait de consoler nos voisins d’outre-Manche,
venus nombreux sur la Côte pour l’occasion, et avec un clin d’œil
appuyé, puisque c’est une nommée Invited Guest qui s’imposait, in
extremis.
Le blé en herbe
(24 août 1987)
À peine engrangée la récolte du Prix Jacques le Marois, Deauville
se penche déjà avec sollicitude sur les jeunes pousses du Prix Morny.
Ainsi va la vie des courses : de bourgeons en moissons, de promesses
en épanouissements, indéfiniment…

Donc, ils étaient deux prétendants aux verts lauriers : elle,
Balawaki, gagnante d’un Prix Robert Papin un peu dévalué ; lui, Common
Grounds, mieux né mais moins expérimenté, ayant pour tout bagage
un facile succès inital dans le Prix Yacowlef (on se souvient que c’est
par excès d’ingénuité que la championne, Miesque, qui défend les
mêmes couleurs, avait connu son seul échec, l’an passé, dans cette
même course).

On avait raison de préférer le poulain à la pouliche. Il n’en a fait
qu’une bouchée, la laissant à deux longueurs au terme d’une belle
pointe finale. Mais on avait tort de réduire la course à un match. Il y
avait un troisième larron, ou plutôt une joyeuse commère, First
Waltz, qui appartient au sympathique propriétaire écossais, Sir Robin
88 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
Mac Alpine. Au grand étonnement de la plupart, elle est partie
favorite et elle a pleinement justifié la confiance de son entourage,
puisqu’elle a pris une courte encolure à Common Grounds, sur le fil !
La raison du plus fort
(31 août 1987)
Après dissipation – tardive et concomitante – des brouillards
matinaux et des brumes consécutives aux agapes du Gala des Courses,
tout était clair, à Deauville, pour notre ultime rendez-vous sur les
bords de la Touques : le ciel et nos idées ! Comment le Grand Prix
aurait-il pu échapper à cette rigueur logique qui a prévalu tout au long
du mois d’août ? La piste était de velours. Valeur, forme et aptitudes
de chacun étaient parfaitement connues. La raison devait encore
triompher !

Ce ne fut pas la raison pure des “échellistes”, ce fut la raison,
brutale, du plus fort ! Le 4 ans anglais Almaarad était, avec sa cadette,
River Memories, le plus chargé des concurrents. Porteur de l’as,
numéro un, celui qui s’était montré si brillant, au début du meeting, lors
de sa victoire dans le Prix Kergorlay, l’a emporté en cheval dur et
courageux.

Les deux seuls étrangers aux deux premières places, pareille avanie
nous avait été épargnée depuis… le Grand Prix de Saint-Cloud, début
juillet. Des excuses pour les nôtres ? Oui, oui, bien entendu, il y en a
de bonnes… Par exemple, celle-ci, qui a l’avantage de servir, à la fois,
pour Village Star, River Memories et Ibn Alnasr : ces trois-là sont
venus dans la partie hachée, le long de la corde, alors que,
manifestement, la dernière ligne droite était beaucoup plus “roulante” à
l’extérieur. En témoigne la brillante fin de course de Productive
(Freddy Head), venue prendre la troisième place le long de la lice…
du pesage !
89 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
C’était couru !
(7 septembre 1987)
Rentrée de septembre à Longchamp. L’alchimie du turf entre dans
sa phase ultime. On sait qu’ici le miracle de la transmutation du métal
vil en or s’accompagne d’une importante déperdition d’atomes : les
lots sont aussi brillants que maigres. Nous sommes dans l’atelier du
grand abstracteur de quintessence…

Donc, ils n’étaient que deux au départ du classique du jour, le Prix
du Moulin de Longchamp : elle, Miesque, lui, Soviet Star. Avant la
course, quelques observateurs habitués à regarder les choses par le
petit bout de la lorgnette annonçaient haut et fort un “match
fraternel” (ils ont le même père, Nureyev) entre les deux champions.

Ceux qui se servent de leurs jumelles d’une manière plus
conforme à leur vocation et qui savent compter jusqu’à six (le nombre de
longueurs que Miesque avait prises à son aîné, Hadeer, dans le Prix
Jacques Le Marois, ce même Hadeer que Soviet Star n’avait pu laisser
qu’à deux longueurs, quinze jours plus tôt, dans les Sussex Stakes),
ceux-là s’attendaient évidemment à un cavalier seul de la pouliche,
laquelle avait prouvé depuis belle lurette qu’elle n’avait pas d’égal, en
Europe, sur le mile.

Oui, il y a quelquefois des courses qui sont “courues d’avance”,
comme disent les flambeurs. Et des commentaires superflus, après la
course.
Visas refusés !
(14 septembre 1987)
À trois semaines du Prix de l’Arc de Triomphe, les convocations
pleuvent dru sur l’élite mondiale du turf, pour le concours d’entrée…
dans la légende des courses. Triptych a touché la sienne dimanche
dernier, à Phoenix Park, en Irlande. Le même jour, le champion
américain sur gazon, Manila, recevait sa “collante” à Chicago (Budweiser
90 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
Arlington Million) et le vétéran Allemand, Acatenango, à
BadenBaden (Grosser Preis).

Samedi, à Doncaster, le crack anglais, Reference Point (Derby
d’Epsom) a décacheté sa missive avec désinvolture, dans le St Leger.
D’ores et déjà, les bookmakers l’ont installé confortablement tout en
haut de leur “livre”, grand favori à 6/4 ! Hier, à Longchamp, c’était au
tour de Natroun, le gagnant de notre Derby à nous, de venir chercher
son visa, au bureau du Prix Niel.

Eh ! bien, on lui a dit de repasser… S’est-il trompé de porte ?
Certains le pensent, qui disent qu’un cheval de 2 400 mètres n’a pas à
faire ses preuves dans une course qui se réduit à un déboulé de quatre
cents mètres, surtout lorsqu’il doit rendre jusqu’à trois kilos aux
mieux placés de ses adversaires – et à plus forte raison encore quand
les circonstances l’obligent à courir contre ses aptitudes (attentiste de
vocation, il a été contraint de mener).

N’empêche que celui qui avait gagné, en juin, un Jockey-Club
“petit bourgeois”, n’a rien fait, hier, pour anoblir son personnage. Il s’est
rendu sans lutte sous l’attaque du premier venu, Video Rock, lequel
s’est incliné, à son tour, devant un “revenant” (au propre et au figuré),
Trempolino. Non, ce ne sont pas là des chevaux d’Arc !

Toujours dans la perspective du 4 octobre, le Prix Vermeille avait
envoyé des convocations aux deux championnes anglaises sur la
distance, Indian Skimmer (Diane) et Unite (Oaks), mais elles avaient été
retournées à l’envoyeur avec la mention “parties sans laisser
d’adresses”… Alors, en leur lieu et place, les Anglais avaient envoyé la
cinquième ou la sixième de sa promotion (à une petite dizaine de
longueurs des chefs de file…), la nommée Bint Pasha.

La “doublure” fit ce qu’on attendait d’elle : elle gagna de bout en
bout, dans un canter, nous confirmant dans l’opinion que, de ce
côtéci de la Manche, il y a Miesque, sur le mile et, derrière celle-ci, le néant
absolu. À propos de néant… Faut-il parler des chevaux d’âge du Prix
Foy ?…
91 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
Chemins de traverse
(21 septembre 1987)
C’est chaque année la même chose. Au fur et à mesure
qu’approche la date fatidique du premier dimanche d’octobre, la
fièvre monte à Longchamp, lequel tente désespérément de se sortir
de cet état obsessionnel en simulant un intérêt passionné pour des
sujets graves et variés : l’avenir des poulains de 2 ans, le mérite des
survivants du grand fond, les effets pervers du manque de train dans
les courses de distance moyenne… Jouons le jeu, nous aussi !
Feignons l’emballement sur les chemins de traverse !

L’avenir de nos poulains de 2 ans. Il ne peut s’engager sous de
meilleurs auspices, puisque le Prix de la Salamandre a vu la
déconfiture de l’ambition anglaise et la confirmation de la jeune classe
française ! Digamist était bien le tigre de papier que nous
soupçonnions : il s’est déchiré au premier courant d’air, celui que fit Common
Grounds en s’envolant, dès le pavillon ! La fin de course de la
pouliche, Most Precious, manifestement prise de vitesse, n’est pas moins
prometteuse.

Les survivants du grand fond. Satisfaction, là aussi, puisque, dans
le Prix de Lutèce, l’autre épouvantail anglais du jour, Angel City, a dû
s’incliner devant Balsam et Hoppner, les deux élèves de maître Fabre,
l’éminent professeur du Conservatoire…

Le manque de train dans le Prix du Prince d’Orange… La logique
du résultat n’en a nullement pâti, c’est évident, puisque Groom
Dancer, qui “courait seul”, a effectivement été vu seul en course
(spectacle enchanteur, lorsqu’il passe la cinquième vitesse, mais qui
nous a laissés sur notre faim, jusqu’ici : on l’a si peu vu dans ses
œuvres). Toujours est-il que les circonstances ont encore voulu que
nous restions dans la plus grande perplexité : tient-il la distance ou
pas ? Réponse, le 4 octobre.
92 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
Amuse-gueule
(28 septembre 1987)
Une réunion apéritive. À huit jours de son grand gueuleton,
Longchamp fait passer les amuse-gueules. Il y en a pour tous les goûts : du
salé, du sucré, du poivré… De tout, mais à petite dose, juste pour
grignoter : il faut que chacun reste sur sa faim…

Commençons par le poivré. La course la plus piquante du jour
était incontestablement le Prix Dollar. Ils n’étaient que six au départ
mais cinq de ces six-là se tenaient en trois livres, théoriquement.
Pratiquement, ils ont eu aussi le plus grand mal à se départager,
terminant tous les cinq en deux longueurs. La victoire est revenue au
“papier strict” de la course, Takfa Yahmed, à l’issue d’une pointe
finale spectaculaire – il était encore dernier, à trois cents mètres du
poteau d’arrivée ! Bravo au jockey, Alfred Gibert, et à l’entraîneur,
Mitri Saliba : ils ont su être exacts au rendez-vous !

Le salé, c’était l’avenir, les 2 ans du Prix des Chênes. La ligne des
pouliches du Prix d’Aumale a prévalu, avec un facile succès de
Harmless Albatros. Une fois de plus, les mâles ne feront pas les fiers,
j’imagine, dans le Grand Criterium…

Vous aimez le sucré ? Moi non-plus… Comme le chewing-gum,
l’endurance devient vite fade et insipide, elle colle aux dents, on la
mâchouille machinalement avec un agacement croissant… Par quel
bout le prendre, ce marathon, le Gladiateur ? Yaka… Tout un
programme !
Suicide collectif !
(5 octobre 1987)
Il y a deux sortes de squelettes… Ceux qui font peur parce qu’ils
traduisent un amoindrissement, une dégradation, la mort. Et ceux qui
exaltent, au contraire, parce qu’ils rendent visible la quintessence
d’une réalité, parce qu’ils révèlent l’archétype d’une construction.
93 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
Squelettique, réduit à sa plus simple expression, le Prix de l’Arc de
Triomphe de 1987 nous promettait-il une rencontre du premier ou du
deuxième type ? Longchamp nous avait-il conviés, hier, à un combat
de spectres ou à une fête de l’esprit ?

Hélas ! Ce que les plus pessimistes appréhendaient est bel et bien
arrivé. Les quatre survivants de classe d’une année étonnamment
meurtrière sur le front de l’endurance sont tombés, à leur tour, au
champ d’honneur. Ce sont les fantômes de Reference Point,
Triptych, Mtoto et Groom Dancer (plus le zombie de Natroun) qu’on a
vus en piste, hier…

Il faut dire à leur décharge que ceux-là ont été victimes de la folle
témérité de Reference Point. C’est lui qui a entraîné tout le monde au
royaume des ténèbres ! Les deux seuls rescapés de ce suicide collectif,
Trempolino et Tony Bin, ont été sauvés par l’instinct de conservation
de leurs jockeys respectifs, les excellents Pat Eddery et Cash
Asmussen ! Réalisant que le train était infernal, ils se sont totalement
désintéressés de la course, se laissant l’un et l’autre décoller du
peloton des insensés.

Lorsque ceux-ci ont tous fait le plongeon dans le néant, au
pavillon, les deux astucieux compères sont venus décortiquer
tranquillement les marrons qu’on leur avait tirés du feu, Trempolino
l’emportant “dans un fauteuil” devant l’italien et s’offrant le luxe de
battre le record de l’épreuve (2’26”30 contre 2’27”70, l’an passé, pour
Dancing Brave).

Si le sport ne sort pas grandi de l’affaire, au moins l’Arc de 1987
aura-t-il été flatteur pour notre vanité nationale… Appartenant au
seul propriétaire français de la course, Paul de Moussac, le poulain
était aussi le seul concurrent qui était né et avait été élevé en France.
Également français, son entraîneur, André Fabre, n’avait pas attendu
cette… occasion pour faire la preuve de son talent.
94 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
Un clou chasse l’autre !
(12 octobre 1987)
Le spectacle continue ! Comme Monsieur Loyal au cirque, après la
chute du trapéziste, Longchamp se hâte de faire entrer en piste le
numéro suivant, après son “clou” raté d’il y a huit jours. L’Arc s’est
effondré sur les vedettes d’âge mûr ? Applaudissez les valeureux 2 ans
du Grand Criterium !

Hélas ! Encore un squelette… Cinq malheureux poulains, perdus
sur la grande piste… Y a-t-il un champion dans le petit nombre ? Peu
probable, statistiquement parlant. Pas évident non-plus, avant la
course, au paddock. Encore plus douteux après, il faut bien le
reconnaître…

Qu’a-t-on vu ? Un poulain allant et manifestement très à l’aise en
terrain lourd, Fijar Tango, qui a pris la tête et la corde dès le départ et
qui a été au bout des 1 600 mètres, tout étonné de n’avoir jamais été
attaqué. L’étonnement n’a pas seulement été le sien : son bagage était
nul ! On ne peut que lui souhaiter un avenir meilleur que celui de son
aîné, Dragon, lauréat de la même course – à grosse cote, lui aussi ! – il
y a huit ans, pour les mêmes couleurs.
On solde !
(19 octobre 1987)
Grande braderie de fin de saison, à Longchamp ! Liquidation
totale du stock des vaincus… Des Groupes au rabais, avec des
conditions de poids mirobolantes, pour les sinistrés de la gloire, les
frustrés du picotin : jusqu’à neuf livres de ristourne, dans le Prix du
Conseil de Paris ! Une occasion à saisir ! Qui va profiter de l’aubaine ?

Aucun des plus favorisés ! Sont-ils trop orgueilleux pour accepter
l’aumône des kilos, les Altayan et les Mansonnien, les Pahlwaan et les
Video Rock ? Non, simplement il est trop tard, le terrain est trop
lourd, ils n’ont plus le cœur à la lutte… La victoire va donc à l’un des
95 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
trois seuls nantis du lot, le 4 ans Village Star, lequel devait deux kilos
de surcharge à son succès de mars dans le Prix Exbury. Les deux
autres pourvus en Groupes de 1987, Luth Dancer (Prix du Lys) et
Productive (Prix Pénélope) ont également bien tiré leur épingle du
jeu, puisqu’ils ont terminé, respectivement, deuxième et quatrième.

Les plus chargés aux premières places : on ne va tout de même
pas se plaindre que la mariée soit trop belle ! On ne va pas non plus
crier à l’exploit parce que des animaux aux pieds notoirement palmés
ont joué les grenouilles dans la mare de Longchamp…
L’œil et l’esprit
(26 octobre 1987)
Nous n’irons plus au Bois… Les derniers lauriers y ont été coupés
hier… Des lauriers vivaces encore, nullement flétris par l’automne.
Longchamp a su prendre congé de ses fidèles avec les égards dus à
leur religion.

Prix de la Forêt. On craignait seulement un peu le
raccourcissement de la distance, pour le favori logique, le Soviet suprême d’André
Fabre. On fut vite rassuré. La pointe de vitesse du fils de Nureyev est
aussi efficace sur 1 400 mètres que sur le mile. Il est venu transpercer
le peloton dès la mi-ligne droite, se mettant aussitôt hors d’atteinte de
son aîné, Highest Honor, revenu de loin, lui aussi, mais beaucoup
plus laborieusement. Quatre victoires – dont trois Groupes I – plus
trois secondes places au plus haut niveau, des deux côtés de la
Manche, oui, Soviet Star est un fameux cheval de course ! Les
Américains de la Breeders’ Cup Mile vont maintenant apprendre à le
connaître…

Satisfaction identique, une heure plus tard, avec le Prix Royal Oak.
Ici aussi, l’œil et l’esprit logique ont eu leur compte. L’excellent stayer
espagnol (récemment naturalisé français), Royal Gait, s’est retrouvé
seul en course dès que les choses sérieuses ont commencé, à hauteur
du Pavillon. Sans souci d’économie, “pour le sport”, Alfred Gibert lui
96 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
a alors demandé de s’étendre et l’écart s’est creusé… Le juge a fait
afficher huit longueurs. Je serais le propriétaire, je crierais : au voleur !
Moi, des longueurs, j’en ai compté plus de quinze, entre sa classe et
l’insuffisance du meilleur de ses faire-valoir…
97















Année 1988







Bredouillements
(11 avril 1988)
Comme l’orateur bavard qui s’écoute parler, Longchamp se perd
un peu dans son prologue. Cherchant à ménager ses effets, il use de
circonlocutions, il tourne autour du pot, il ne se décide pas à entrer
dans le vif du sujet. Mais où diable veut-il en venir ? se demande un
auditoire dont l’attention a du mal à rester fixée. Patience ! Le temps
des phrases creuses ne durera pas : un message est toujours au bout
du discours…

Pour le moment, admettons donc qu’il parle pour ne rien dire. Ou
disons plutôt qu’il répète ses bredouillements. À huit jours
d’intervalle, il nous a offert le même spectacle : un poulain déjà en
juin – Nerio en était à sa dixième sortie de 1988 ! – venant ridiculiser
un petit lot d’utilités d’avril. Lundi dernier, il avait pris la deuxième
place du Prix de Courcelles (listed), hier, il gagnait le Prix Noailles
(Groupe II)… Un Prix Noailles d’autant plus mal défendu que le
favori logique de la course, le petit Waki River, était frustré de son
unique raison d’exister : le terrain lourd !
Tel père, tel fils !
(18 avril 1988)
À Longchamp, les jumelles se lassent vite de grossir l’insignifiant.
Heureusement, on sait qu’ici la classe finit toujours par être au
rendez-vous de la vitesse. Hier, elle était visible à l’œil nu, la classe…

On en eut déjà un aperçu prometteur dans la deuxième course, le
Prix de Chaillot, réservé aux débutantes de 3 ans. Origine, modèle,
101 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
expression, attitude (port de tête), geste, action, style (capacité
d’accélération), générosité dans l’effort… Tout était séduisant chez
Indian Rose et Liaison, qui ont faussé compagnie à leurs petites
camarades, au Pavillon, pour se livrer un duel splendide, dont la
Rothschild devait sortir victorieuse. Des pouliches de Diane,
probablement.

Un poulain de Poule d’Essai, sûrement, le Blushing John de
François Boutin, qui est venu prendre tranquillement le Prix de
Fontainebleau, trois demi-heures plus tard. À son habitude – qui était
aussi celle de son père – il ne s’est pas embarrassé de tactique,
prenant la tête et la corde dès la sortie des stalles, puis enroulant sa
grande et souple action jusqu’au poteau d’arrivée, sans se soucier
d’adversaires qu’il ignore superbement. L’œil satisfait, l’esprit trouve
aussi son compte dans le fait que le deuxième de la course, Triteamtri,
était le concurrent le plus titré… après Blushing John.

Faut-il mentionner la petite péripétie du Prix Greffulhe, qui eut
lieu entre-temps ? Sur le front de la tenue, les choses ne s’arrangent
pas. Un clou chasse l’autre. Débarrassés de Nério, nous avons fait
connaissance avec Soft Machine. De mieux en mieux ! Voilà
maintenant que les réclamers font la loi dans les poules de produits ! L’an
passé, j’avais parlé d’un Jockey-Club petit-bourgeois. Faudra-t-il le
qualifier de prolétaire, en 1988 ?
Triés sur le volet
(25 avril 1988)
Table ouverte au grand restaurant du turf ! On s’affaire en cuisine,
on se presse à la salle. Électoral, le banquet ? Oui, sans doute, mais en
avril Longchamp n’en est encore qu’au stade des “primaires”. Les
scrutins décisifs auront lieu en mai, le mois des Groupes I. Pour le
moment, il s’agit seulement de trier sur le volet les candidats à la
gloire.

102 L’INSOLENCE ET LA GLOIRE
Un oiseau de bon augure, pour cette journée charnière : le French
Stress d’André Fabre fait honneur à sa réputation en gagnant “à la
mode” le Prix de Bougival. Il en fera souffrir d’autres que le brave
Rêve Doré de Criquette Head !

Trente minutes plus tard, le Prix de la Grotte tient aussi ses
promesses… et celles de Maurice Zilber. Oui, Silver Lane est une
fameuse pouliche, qui est venue de loin transpercer ses adversaires
d’une longue pointe de vitesse. Son mérite – et celui de son
entraîneur – est d’autant plus remarquable qu’elle faisait sa réapparition
après neuf mois d’absence.

Égal à lui-même, le crack stayer espagnol, Royal Gait, lauréat du
Prix Vicomtesse Vigier ? On sait maintenant avec certitude qu’il vaut
“une classe” de mieux (4 kilos !) en terrain lourd. Sur une piste ferme,
il ne domine donc ses adversaires français “que” d’une classe…

Décidément, Longchamp était de bonne humeur, hier. Il avait
encore en réserve un grand moment de sport avec le Prix de Guiche.
Nous avons retrouvé tel quel l’autre grand séducteur de l’automne
dernier (l’un étant Blushing John). Oui, In Extremis est bien le
poulain qui sort de l’ordinaire que nous imaginions. Sa victoire sans avoir
à galoper, dans une épreuve sans train, en dit long sur ses moyens.
L’enfer, c’est l’autre !
(2 mai 1988)
À Longchamp, lorsque le cheval de course arrive au plus haut
niveau, celui des Groupes I, l’arrogance s’empare de lui : “Je m’appelle
pur-sang, n’est-ce pas ? Donc, pas de mélange ! Non à la dilution de la classe !
Alors, s’il vous plaît, restons entre nous !”. C’est ainsi qu’il lui arrive de se
retrouver seul en piste…

Ils se comptaient tout de même deux, hier, au départ du Prix
Ganay. Village Star et Triptych, le coq de village et la grande aventurière,
l’ambitieux parvenu (il y a deux ans, à pareille époque, il cherchait
103

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