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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Annie Keary

L'Irlande il y a quarante ans

Roman

CHAPITRE I

Comme le soleil brillait joyeusement après la pluie, sur les grands arbres qui abritaient le vieux château Daly et sur la pelouse verte qui descendait jusqu’à la route, au bord du lac Carrib ! Le vaste horizon était bordé par les têtes sombres des montagnes, qui se reflétaient sur les eaux bleues du lac. Les habitants du château erraient avec délices dans les allées détrempées du jardin, sans s’inquiéter que le déjeuner fût servi, car l’inexactitude ajoutait pour eux un certain, charme au plaisir de se passer une si douce fantaisie que de courir sans chapeau jusqu’au bord du lac.

Un écolier de quinze à seize ans, un livre à la main, qu’il ne regardait pas, une jeune fille moins âgée d’un an peut-être, la tête couronnée d’une auréole de cheveux dorés, enfin le maître de la maison lui-même, « Son Honneur », comme l’appelaient tous les paysans des environs apparurent les uns après les autres au sommet du perron, négligemment occupés d’abord à contempler le paysage ; puis le père aperçut son jeune fils entouré d’un groupe de domestiques qui gesticulaient vivement, et, cherchant du regard un visage chéri, il ne tarda pas à rencontrer la tête penchée de sa fille qui paraissait plongée dans ses méditations.

« Allons, princesse aux cheveux d’or, quel charme marmottez-vous pour appeler vos sœurs du lac ? Laissez là le royaume de féerie, et rendez vos devoirs à votre père, sorcière que vous êtes ! »

Un brillant sourire passant comme un éclair sur son visage transforma aussitôt la physionomie de la jeune fille, qui bondit sur les marches du perron, pressant son père entre ses bras : « J’étais sortie pour cueillir la fleur de votre boutonnière, et puis, je ne sais pas comment j’ai oublié,... je ne pensais plus....

 — Non, non, tu pensais à ton ancêtre aux cheveux jaunes, la sorcière des O’Flaherty, qui n’a laissé à ses descendants de l’or que sur leurs têtes, rien dans les poches, n’est-ce pas ? Tu verras comme la prédiction se réalisera pour ton compte ; je te demande un peu à quoi peut servir tout cet or-là ? » Et le père se plaisait à passer entre ses doigts la riche chevelure en désordre sur les épaules de sa fille.

« A relier entre eux les cœurs, à ce que dit cousine Anne, repartit Ellen ; mais votre cœur et le mien n’ont pas besoin d’être rapprochés l’un de l’autre, papa.

 — Nous verrons dans trois ou quatre ans ce qu’il y aura à dire là-dessus. Mais est-ce que tu ne vois pas une sorcière de ta parenté qui te fait des signes à la grille ?

 — La vieille Goodie Malachy, la grand’mère de Murdoch ! Qu’est-ce qu’elle demande de si grand matin ? » Et elle courut vers la vieille, suivie par son père, qui criait tout en marchant.

« Goodie, Goodie, vous savez bien que je vous ai défendu de venir plus de deux fois par semaine ; est-ce que nous ne pourrons jamais nous débarrasser de vous ? »

La vieille femme multipliait les révérences et les bénédictions, sans sè laisser déconcerter un instant : « Par mon âme. Vôtre Honneur, je ne suis venue ce matin que pour éviter aux petits pieds de miss Ellen la course à travers le marais afin de m’apporter le peu de thé et de sucre qu’elle m’avait promis pour aujourd’hui !

 — Mais, Goodie, je ne crois pas vous avoir rien promis du tout.

 — Alors c’est peut-être M. Connor qui a voulu consoler Murdoch ; il a tant de chagrin de s’en aller en service à Ballyowen, tout pour le plaisir de la maîtresse : « C’est ma sœur, a-t-il dit, et Dieu la bénisse, qui prendra soin que la vieille grand’mère ne manque jamais de grains de thé et de sucre, ni de la goutte de whisky dont elle a besoin pour réchauffer son pauvre cœur dans sa cabane désolée ! »

 — Il a dit tout cela ? reprit M. Daly ; vous avez vraiment de l’imagination, Goodie. Voyons, Connor », et il se tournait vers son fils qui avait lentement repris le chemin, de la maison, « viens confesser tout ce que tu as généreusement promis sur ce qui ne t’appartient pas !

 — Promis ! rien du tout ; je ne vous ai pas encore pardonné, Goodie Malachy, d’avoir envoyé Murdoch à la ville ! Je n’ai plus de chance à la pêche depuis qu’il est parti ! et, je vous demande, pour faire les commissions d’un vieil épicier de quatre sous !

 — Ah ! vous avez bien raison, monsieur Connor, et je dis tout comme vous. Murdoch ne serait pas mon petit-fils s’il n’aimait pas mieux mourir de faim en servant la famille que de vivre grassement aux dépens d’un boutiquier de la ville ; mais ce n’est pas une idée à moi ; vous savez bien que c’est la maîtresse elle-même qui m’a fait venir. Elle m’a regardé avec ces yeux qui ont quelquefois l’air de lire dans votre cœur, et elle m’a dit : « Mistress Malachy, vous avez bien tort de laisser votre garçon perdre tout son temps à pêcher avec M. Connor. Il est d’âge à apprendre un bon métier. Envoyez-le à la ville. » Et, huit jours après, elle a fait arrêter sa voiture à la porte pour me dire qu’elle avait tout arrangé avec l’épicier de Ballyowen. C’est alors qu’elle a parlé du thé et du sucre qui m’ont fait venir ici ce matin. »

M. Daly se mit à rire.

« Ah ! Goodie, dit-il, vous auriez mieux fait de vous en tenir à votre première invention ; celle-ci est décidément trop improbable. Mrs. Daly a mis votre petit-fils en passe de gagner honnêtement sa vie, et vous n’allez pas vous mettre dans la tête que nous vous payerons la reconnaissance que vous nous devez.

 — Bien sûr que c’est une bonne dame qui sait bien ce qu’elle fait, et, si je ne comprends pas, c’est ma faute ; mais puisque Votre Honneur le dit, je suis contente et je m’en retourne chez moi comme je suis venue !

 — Mais je puis lui donner son thé et son sucre, papa ! reprit Ellen. Je ne me souviens pas bien d’avoir promis, mais....

 — Donne ce que tu voudras. Si mes souvenirs sont exacts sur le compte de Murdoch, il ne faudra pas grand chose pour compenser le plaisir de sa compagnie.

 — Mais vous vous trompez, papa, dit Connor : c’était le gamin le plus intelligent des environs, et ma mère aurait pu en choisir un autre pour devenir épicier. Écoutez, mistress Malachy, j’ai entendu dire qu’il y avait deux ou trois nids de cygnes dans la crique de la rivière près de la ville. Si Murdoch pouvait me procurer quelques œufs et me les apporter à la première’ occasion, nous aurions encore une bonne journée, en dépit de tous les boutiquiers de Ballyowen. »

« Ce n’était guère chose à faire dire, Connor, remarqua M. Daly en retournant lentement vers la maison avec son fils. Ta mère a tenu à faire partir ce garçon : pourquoi le ramener ici aux dépens de son ouvrage ?

 — Ah ! c’est que Pelham s’est moqué de mon régiment en guenilles, la dernière fois qu’il est venu ici ; il a des amis, lui, à son collège d’Eton, tant qu’il en veut !

 — Oui, et j’aurais mieux fait de t’envoyer le rejoindre il y a longtemps, comme ta mère le disait. Tu n’en serais pas réduit à chercher tes compagnons nu-jambes ! Nous verrons, nous verrons !

 — Comme vous voudrez ; seulement ne faites pas de moi un pédant anglais comme Pelham.

 — Nous avons le temps d’y penser. Ta mère nous appelle. Elle a attendu assez longtemps pour déjeuner, la pauvre femme ! »

Chacun des nouveaux arrivants baisa le front de Mrs. Daly, déjà assise à sa place. Elle leva des yeux graves sur son mari : « Je ne vous aurais pas dérangé, dit-elle, si aujourd’hui, mardi, je n’attendais pas une lettre de Pelham. Le sac de la poste est là depuis une demi-heure et vous avez la clef dans votre poche. Voulez-vous l’ouvrir tout de suite ?

 — Ah ! dit M. Daly, il faut d’abord me donner une tasse de café pour me rendre des forces. Qui sait ce que ce sac renferme et que toutes les effusions de Pelham ne pourront pas adoucir ? »

Mrs. Daly ne réclama pas lorsqu’il posa à côté de lui le sac des lettres ; elle ne parut même pas impatientée ; mais tous ses traits devinrent immobiles ; le doux éclair de ses yeux bruns s’éteignit tout à coup. En silence elle s’empressa de servir son mari avec cette grâce réservée qui avait naguère gagné le cœur ardent de l’Irlandais, lorsque, au sein d’une famille anglaise, il avait rêvé aux transformations bienfaisantes qu’une charmante fée pourrait apporter dans le désordre traditionnel de sa race, lorsque le feu de l’amour le plus tendre lui aurait communiqué à son tour quelque chose de sa ferveur. Les années s’étaient écoulées ; le château Daly n’était pas devenu un modèle d’ordre et de régularité, et l’amour qui devait tout métamorphoser était-il jamais né ?

« Voyons, Eléonore, » dit M. Daly qui regardait sa femme avec un mélange de tendresse et de regret, en mettant la main sur le sac de la poste : « voilà votre lettre ; que me donnerez-vous en échange ?

 — Je ne sais pas, je l’attends depuis bien longtemps.

 — Eh bien, tenez, la voilà ! Et celle-là, Ellen, c’est pour toi : de ta cousine Anne. Cette enveloppe-là a été fabriquée dans le Creux-des-Fées, par la reine des sorcières elle-même. Pour moi,... » et il froissait dans ses deux mains un paquet de missives, « si je jetais tout cela dans le feu sans les lire, je serais plus tranquille ; j’en ai bonne envie.... » Et il faisait mine d’exécuter sa menace, sans que sa femme y fit objection, absorbée qu’elle était par sa lettre. Ce furent les petites mains d’Ellen qui retinrent le bras de son père : « Non, non, papa, dit-elle à son oreille, si vous vouliez seulement me dire, je pourrais répondre pour vous à vos lettres et vous aider dans vos affaires, comme ma cousine Anne faisait pour mon oncle O’Flaherty.

 — Quelle jolie besogne nous ferions à nous deux ! De la soie à filer avec les chardons ; des chapeaux de paille avec des copeaux, et des cabriolets à trois roues pour enrichir notre population à la mode du Creux-des-Fées, n’est-ce pas ?

 — Cousine Anne dit précisément que son cabriolet à trois roues n’est pas encore fini, et que c’est ce qui l’empêche de venir nous voir comme d’aller à la foire de Ballyowen, ce qui fait que ses gens se sont tous battus !

 — Ah ! c’est là que tu aurais dû aller, toi aussi, en attendant que Pelham et ton oncle Charles arrivent d’Angleterre pour nous remettre à l’ordre ! » Et il se tournait en riant du côté de sa femme lorsqu’il s’aperçut qu’elle avait pâli et qu’elle serrait ses mains l’une contre l’autre ; tous deux s’élancèrent avec terreur à ses côtés : « Qu’avez-vous, Éléonore ? Qu’est-il arrivé, maman ?

 — Ah ! je n’aurais pas dû vous faire peur ; c’est que j’ai reçu un coup. Pelham est malade ; il y a eu une épidémie à Eton.... Votre oncle Charles a été le voir ; il est mieux ; il pourra bientôt voyager ; mais mon frère n’osé pas le mener chez lui de peur de la contagion, et il ne sait pas si nous pourrons le recevoir ici.... Dermot, il faut que je soigne Pelham !

 — Bien entendu,... et ici encore ! C’est mon fils ainé comme le vôtre,... les Pelham ne l’ont pas encore tout à fait accaparé !

 — Oui, mais les autres,... Ellen,... Connor ?

 — Ils courront le risque de la contagion, ou ils iront passer huit jours au château de Bonne-Chance, à moins que vous ne redoutiez l’influence des O’Flaherty plus encore que....

 — Mais, maman, reprit Ellen, il y a toujours de la lièvre par ici, dans les chaumières du marais, et nous n’avons jamais rien pris, Connor et moi !

 — En sorte que si Pelham avait été élevé ici, peut-être n’aurait-il pas non plus pris la fièvre ? Allons, Eléonore, voilà du moins Pelham ici pour tout l’été ; cela vous fera du bien. Je vais écrire une ligne à Charles et porter ma lettre à la poste de la ville au grand galop. Vous n’aurez l’esprit en repos que lorsque votre fils sera arrivé. »

CHAPITRE II

M. Daly revenait déjà de sa course rapide, lorsqu’il rencontra sa femme faisant dans le jardin sa tournée habituelle. Après des années d’effort elle avait réussi à instituer là un peu d’ordre et de régularité : aussi ne poussait-elle jamais plus loin des investigations désolantes, et elle était arrêtée avec satisfaction devant une plate-bande soigneusement préparée, lorsque M. Daly passa son bras sous le sien : « Ah ! vous admirez notre ouvrage, à Ellen et à moi ? N’est-ce pas que c’est bien nivelé ?

 — Votre ouvrage ? Où donc est Sanderson ?

 — Parti depuis huit jours, comme un Anglais qu’il est, parce qu’on lui a offert des gages plus considérables que ceux qu’il touchait ici depuis dix-huit ans ! Je n’avais pas voulu vous contrarier en vous apprenant l’ingratitude de votre factotum !

 — Il aura été poussé à bout par les autres domestiques », pensa Mme Daly ; mais son mari reprit : « Il s’est tiré à temps du vaisseau, avant qu’il coule tout à fait ; il a été plus prudent que tous ces pauvres Paddies d’Irlandais qui accrochent leurs vestes déguenillées sur vos rosiers et repiquent des pieds de céleri au milieu de vos géraniums ! »

Elle le regardait d’un air troublé : « Dermot, ne me faites donc pas peur avec vos comparaisons ; si le vaisseau coule, pourquoi n’y pas mettre ordre à temps ?

 — Oh ! vous savez, la monotonie de la vie de votre frère me ferait mourir d’ennui ! J’aime mieux courir l’aventure et me fier à la chance !

 — Et c’est justement là ce que j’ai en horreur.

 — Comme c’est malheureusement la vie que je vous ai faite depuis dix-huit ans, je pourrais bien vous prier aussi de ne pas me faire peur.... Vous êtes forte pour me dire des duretés.... »

Elle s’était arrêtée devant lui, dans l’allée. « Dermot, dit-elle, voulez-vous me faire un très grand plaisir ?

 — Un plaisir ! mais je ne vis que pour cela !

 — Non, non ; dans les petites choses, je ne dis pas, mais vous savez bien que je n’ai jamais pu gouverner à mon gré ni ma maison, ni mes enfants ; c’est une. vieille histoire maintenant, aussi je ne vois plus qu’un remède mon frère me dit qu’il accompagnera volontiers Pelham pour nous faire une visite....

 — Hum ! voilà une conséquence de la fièvre de notre fils à laquelle je ne m’attendais pas....

 — Quand il sera ici, ouvrez-vous à lui de l’état de vos affaires.... Vous savez comme il a réussi dans ses propriétés....

 — Parfaitement, et il n’hésiterait pas à réformer toute l’organisation des marais, dans l’espoir de faire des paysans du Norfolk de nos Paddies, et des champs de navets de nos marécages. Au bout de cinq ans il ne comprendrait pas que la transformation ne fut pas opérée !

 — J’ai toujours regardé mon frère comme un homme raisonnable.

 — Très raisonnable, mais il n’a pas hérité le désordre comme votre mari, qui est peut-être trop faible pour mettre ordre à des abus existant depuis des siècles !

 — Oh ! Dermot, quel repos ce serait si vous vouliez écouter Charles et suivre ses conseils !

 — Il n’y avait qu’un conseil qui fût bon à suivre, et vous ne l’avez pas voulu. Anne O’Flaherty combat les vices des Irlandais par les vertus des Irlandais, et votre frère ne connaît ni les uns ni les autres !

 — Anne ? Une femme à moitié folle ! C’est pour le coup que je ne serais plus maîtresse chez moi si vous suiviez ces avis-là ! Je vous en prie, Dermot, consultez Charles : vous ne pouvez pas savoir ce que j’éprouve en m’épuisant à poursuivre des économies auxquelles je n’arrive pas !

 — Je vous donnerai une fameuse preuve de ce que j’éprouve pour vous depuis dix-huit ans si je m’expose au mépris de votre frère en lui montrant des livres de compte mal tenus et des affaires mal faites. N’importe, je vous donnerai ce plaisir-là, tout inutile qu’il puisse être. Vous avez réussi à faire de Pelham un Anglais, mais vous ne réussirez pas à réformer Château Daly sur le modèle de Pelham Court.

 — Merci, merci ; je sais que vous tiendrez votre promesse ; mais, Dermot, je ne peux pas vous entendre parler comme si Pelham vous aimait moins qu’Ellen ou Connor ! seulement, il ne montre pas autant qu’eux ce qu’il éprouve !

 — A la bonne heure, comme vous voudrez ! Quel temps ravissant il fait ! Voyons, renoncez un peu à cet éternel tour, et venez vous promener au bord du lac, comme nous faisions autrefois !

 — Je devrais être à la maison pour faire lire Ellen, mais pas aujourd’hui. Je ne me sens pas mal ; j’ai bon espoir de voir le bien arriver avec Pelham et mon frère ; promenons-nous donc si vous voulez ! »

Mrs. Daly avait renoncé à subir alternativement le joug des institutrices anglaises ou irlandaises, et elle avait pris elle-même en main l’éducation de sa fille. Ellen aimait la lecture, et elle aimait sa mère ; mais l’accord de ces deux affections n’était pas complet ; en sorte que l’heure de l’étude était devenue un supplice pour la maîtresse et pour l’élève. Lorsque la jeune fille vit son père et sa mère prendre ensemble le chemin du lac, elle comprit qu’elle échappait pour ce matin-là à sa corvée habituelle, et, appuyant sa tête sur sa main, elle se mit à rêver, comme de coutume, à tout ce qu’elle pourrait faire pour gagner enfin la confiance de sa mère, le cœur de sa mère qu’elle adorait sans la comprendre. La tendresse était réciproque comme l’absence de sympathie. La mère et la fille s’aimaient passionnément sans savoir se rendre heureuses.

CHAPITRE III

Huit jours devaient s’écouler avant que Pelham Daly et son oncle pussent arriver en Irlande, et cet intervalle fut employé à préparer une réception dont la splendeur paraissait peu d’accord avec le but principal de la visite de sir Charles.

Mais M. Daly se mettait à rire avec un peu d’amertume lorsque sa femme tentait quelques remontrances. « Ce sera peut-être la dernière fois que j’exercerai l’hospitalité à mon gré, disait-il, et, après tout, et quoi que vous en puissiez dire, votre frère en sera content. Les gens qui protestent le plus haut contre la prodigalité des Irlandais ne sont pas fâchés qu’elle s’exerce en leur honneur.

 — Mais vous n’aimez pas mon frère tant que cela ! protestait Mrs. Daly.

 — Ah ! il n’y a pas moyen de vous attraper, Éléonore ; mais je vous dirai en secret que je tiens surtout à essayer de remettre un peu de sang dans les veines de mon fils Pelham au contact de la cordialité de sa race et de son pays natal. Il est né en Irlande, après tout. »

M. Daly ne se trompait pas dans son impression sur les sentiments de son beau-frère.

La grande maison irlandaise désordonnée et facilement prodigue n’était assurément pas d’accord avec les habitudes ni même avec les goûts de sir Charles Pelham, mais elle ne lui causait pas la sensation désagréable qu’elle avait toujours excitée chez sa sœur, qui se sentait en partie responsable de ce désordre qu’elle ne pouvait cependant pas empêcher. Il était en vacances d’ailleurs et décidé à profiter de l’hospitalité qu’on lui prodiguait et qu’il croyait bien avoir méritée en récompense de son dévouement à Pelham. Tout cela était très irlandais, mais la foule des paysans déguenillés réunis à deux lieues de la maison pour escorter la voiture et saluer de leurs acclamations l’oncle et le neveu, les arcs de triomphe et les fleurs parsemées sur le chemin, les vieilles femmes à genoux sur les pierres de la route et répétant leurs prières en faveur des nouveaux arrivants, tout cela émouvait d’autant plus le brave gentilhomme anglais qu’il n’était pas complètement rassuré et qu’il s’attendait toujours à découvrir quelque motif politique pour toute cette affluence et quelque soulèvement des rebelles à côté de l’acclamation populaire. Pelham était plus raide que son oncle et plus dégoûté que lui des haillons et de la misère de la foule rassemblée autour de la voiture. Pas plus que sa mère, il n’assistait uniquement à un spectacle ; tous ces êtres misérables étaient de sa race et presque de sa maison.

« C’est lui ! c’est bien lui ! criait-on dans la foule ; voilà ses cheveux noirs comme l’aile du corbeau ! Vous ne vous souvenez pas de moi, monsieur Pelham, et cependant c’est moi, la vieille Molly Tully, qui vous ai reçu dans mes bras au moment de votre naissance et qui ai pris soin de vous faire monter l’escalier avant de le descendre, pour vous assurer toute votre vie l’honneur et la prospérité !

 — Et moi, m’avez-vous oublié, monsieur Pelham ? Dennis Malachy, Dennis le Rouge, comme on m’appelle dans le pays ; moi qui vous ai trouvé dans le marais quand vous étiez tout petit et que vous vous étiez perdu, en sorte que la maîtresse ne savait plus où donner de la tête dans son effroi ! Et je vous ai rapporté au château sur mon épaule, pendant que vous me teniez si fort par les cheveux que vous ne vouliez plus me lâcher !

 — Allons donc garçons ! Son Honneur a honte do vous, et c’est bien juste : vous faites tant de bruit qu’on ne peut pas s’entendre !

 — Ah ! nous voilà enfin arrivés sains et saufs ! s’écria sir Charles ; j’aperçois la maison ; c’est très bien pour une fois, Pelham, mon garçon, mais je n’étais pas bien sûr de ce qu’ils allaient faire de vous !

 — Il n’y a pas eu un instant de danger, dit Pelham d’un air sombre, mais ce tapage m’a rompu la tête ». « Il y a une demi-heure que j’ai aperçu la maison au tournant de la route. Pourquoi l’ai-je jamais quittée ! ou pourquoi n’y suis-je jamais revenu ! pensait-il non sans amertume. Je vais encore me trouver ici comme un étranger en comparaison d’Ellen et de Connor. »

M. Daly était debout à la porte. Son visage mâle et sa haute stature étaient nettement éclairés par les torches et les flambeaux que portaient les paysans comme les domestiques. Et il était en train de faire un discours à tous ces misérables en haillons. Grand Dieu ! il donnait même la main à quelques-uns d’entre eux ! La voiture s’arrêtait au même instant, et M. Daly recevait son fils dans ses bras, s’arrêtant instinctivement un moment comme pour lire dans son regard avec quel sentiment il rentrait dans la maison paternelle. Le jeune homme baissa les yeux, honteux et embarrassé. Son père poussa un petit soupir : « Va trouver ta mère, mon garçon, dit-il, elle t’attend », et il se retourna vers son beau-frère pour lui tendre la main. « Pourquoi ne m’a-t-on pas reçu tout tranquillement comme l’année dernière à Pelham Court ? » pensait le jeune homme, pénétré de ces deux maximes de l’écolier anglais, qu’il n’était pas permis de hasarder une remarque personnelle sur son apparence et que, plus on laissait percer ses sentiments et ses émotions, moins on en éprouvait véritablement. Les leçons qu’il avait ainsi apprises à Eton ne devaient guère être de mise à Château Daly !

Seule sa mère pouvait avoir l’idée de dissimuler quelque chose de ses sentiments, et les compliments personnels faisaient partie intégrante de la conversation de tous ceux qu’on rencontrait dans la maison ou dans les champs. Ellen et Connor n’avaient seulement pas l’air de s’en apercevoir, non plus que des plaisanteries et des allusions qui accompagnaient tous les discours et toutes les pétitions des nombreux sur-venants.

Pelham apprenait à faire la connaissance de son frère et de sa sœur tout autant que celle des dépendants de la maison, car il y avait trois ans qu’il n’était revenu à Château Daly, et ces trois années avaient transformé Connor d’un gamin aussi brusque que malin en un poète national, si fort entiché de ses talents qu’il ne perdait jamais une occasion de réciter ses poésies à une troupe d’auditeurs en haillons, qui se poussaient et se félicitaient les uns les autres dans leur admiration pour le génie de M. Connor. Le latin et le grec avaient été évidemment très négligés dans l’éducation du frère cadet, et Ellen n’était pas plus instruite dans les arts féminins, mais tous deux échangeaient constamment d’incompréhensibles allusions à l’histoire de l’Irlande des temps passés, comme aux héros de la famille Daly ou Flaherty, avec des noms si sauvages que Pelham se trouvait hors d’état de les prononcer. Il ne put pas s’empêcher de communiquer une ou deux fois à sa mère le sentiment de dégoût qu’il éprouvait, mais elle en parut si attristée, si pénétrée d’inquiétudes bien plus graves encore, que le jeune homme se promit de ne plus la persécuter de son mécontentement ; involontairement, il commençait lui-même à se sentir gagné par des prévisions sinistres.

Pelham avait le temps de se laisser aller à de tristes réflexions, car il avait pris froid sur le lac et il était obligé de ménager sa santé, que la fièvre était toujours disposée à menacer de nouveau. La maison était rarement vide, mais il ne pouvait cependant pas échapper aux remarques de son oncle et au triste commentaire du visage mélancolique de sa mère, « Allons, » disait sir Charles en se chauffant les pieds à la fin du jour, dans le petit salon à côté de sa chambre, « il faut aller s’habiller, car ton père me dit qu’il attend quatre officiers de la garnison de Ballyowen ; ils sont aimables, ces jeunes gens, mais quelle quantité de vin de Bordeaux ils consomment ! Si j’étais ton père, il me suffirait de les voir tous les trois mois, au lieu de trois fois par semaine. C’est vraiment beaucoup de tenir maison ouverte, comme on dit ! J’espère qu’il y a une mine d’or dans les caves, sans quoi je ne sais pas comment on peut s’en tirer. Cet argent ne vient pas de la terre, à coup sûr, car elle ne rend que ce qu’on lui donne, chacun sait cela, et on ne lui donne pas grand’chose ici, à ce qu’il me semble.

 — Mais la propriété de mon père est grande ! remarqua Pelham.

 — Grande ou petite, je ne voudrais pas m’en charger avec l’embarras de cet O’Roone pour l’exploiter. Et tous les ouvriers incapables et paresseux que ton père est obligé d’employer ! Nous avons traversé le lac aujourd’hui et nous avons gagné la maison qu’habite O’Roone, une grande demeure qui n’avait jamais été destinée à des gens de cette espèce.

« O’Roone s’est approché de mon cheval et il m’a demandé si je savais l’histoire de l’ancien maître du lieu, un vieux Lynch.

C’était un ami de ton grand-père et, à ce qu’il paraît, un humble émule de ses extravagances. Lorsqu’il mourut, ses affaires étaient naturellement en piteux état. Il y avait deux fils : l’aîné s’est expatrié- pour vivre de son mieux à l’étranger du petit revenu qui lui restait ; l’autre était plus résolu, il avait été élevé en Angleterre et il avait le parti pris de relever sa famille. Les créanciers avaient consenti à lui laisser gouverner la propriété, et il s’en était si bien acquitté pendant dix ans, qu’il était sur le point de payer toutes les dettes et qu’il avait écrit à son frère de revenir en Irlande. Mais il n’en était pas arrivé là sans se faire des ennemis, en sorte qu’un certain nombre de misérables s’étaient entendus pour se débarrasser de lui. La veille du jour où le frère devait arriver pour solder tous les créanciers, la maison fut entourée pendant la nuit, le feu mis à toutes les issues, et le malheureux tué d’un coup de fusil comme il cherchait à se sauver par une fenêtre.

Quand le frère aîné arriva, il trouva la maison en ruine et le cadavre de son cadet étendu devant la porte. Cet O’Roone avait l’air de me dire : « Voilà ce que c’est que de vouloir se mêler de changer les coutumes de ce pays-ci ». Aussi ce n’est que pour te rendre service, Pelham, mon garçon, que je consentirai à donner mes conseils à ton père, comme me le demande ma sœur ; car je sais bien que tu ne supporteras jamais de laisser les choses aller comme elles font à cette heure, et j’aime autant que tu n’aies pas à opérer toi-même tous les changements ! Ce serait une lâcheté de ton père de te les laisser sur les bras.

 — Mon père ne fera jamais une lâcheté ! dit Pelham en rougissant violemment. S’il ne fait pas de changements, c’est qu’il ne le trouvera pas bon. Voilà tout : ce ne sera pas assurément qu’il ait peur de quelque chose.

 — Non, non, je ne dis pas cela, mais je comprends bien maintenant pourquoi ce pays-ci ne peut pas prospérer. »

CHAPITRE IV

Le temps était magnifique, les parties succédaient aux parties, et Mrs. Daly commençait à craindre qu’avec son dégoût accoutumé pour les choses qui lui étaient désagréables, son mari ne laissât échapper l’occasion de consulter sir Charles. Aussi fut-elle ravie un matin en voyant la vallée enveloppée de brouillard et bientôt saturée de cette pluie qui maintient la fraîcheur et la merveilleuse verdure de l’île d’Erin, mais qui rend impossible toute excursion lorsqu’elle est une fois bien établie pour la durée du jour. Le moment était venu pour M. Daly de s’exécuter ; sa femme était plus préoccupée qu’il n’aurait pu le croire de la peine qu’il allait éprouver en découvrant à son beau-frère la coupable extravagance de son existence, et elle prenait sa part de l’humiliation qui devait l’atteindre sans que M. Daly eût même la consolation de comprendre toute sa sympathie. Elle avait peu à peu élevé entre lui et elle un rempart de réserve et de froideur qui l’enserrait comme une prison. Elle l’avait bâti de ses propres mains, mais elle souffrait cependant de sa captivité.

Les parents renfermés dans le cabinet de M. Daly, les enfants se sentaient plus ou moins la bride sur le cou. Les domestiques étaient rassemblés autour du feu dans la grande cuisine, où ils avaient attiré les uns après les autres tous ceux qui passaient sur la route, en dépit des remontrances d’un grand limier qui avait été récemment envoyé à Pelham par un de ses amis d’Angleterre et qui désapprouvait fort la mine do quelques-uns des visiteurs.

« Je savais bien que c’était un étranger dès que j’ai entendu sa vilaine voix », déclara en entrant la vieille borgne Kitty, la plus hardie de toutes les mendiantes qui hantaient les environs de Château Daly, « et il a bien failli m’attraper par la jambe. Que je ne mange jamais mon soûl de pommes de terre au lait dans le coin de cette cheminée ; si je n’ai pas cru que cette méchante bête allait me dévorer, avec son chenil planté tout en face de la porte par laquelle les pauvres sont toujours entrés ici depuis qu’il y a un Daly en Irlande. Il y a quelque chose à faire pour vous débarrasser de cela, mes enfants, sans quoi adieu aux bénédictions de Dieu si vous repoussez ainsi les pauvres !

 — Pas moyen, ma chère », repartit le vieux colporteur Phelim, déjà établi dans le coin le plus commode près de la cheminée, où il commençait à ouvrir sa balle. « La bête appartient à M. Pelham, le jeune maître qui arrive d’Angleterre, à ce que dit James Morris que voilà, et il parait qu’il aime mieux causer avec lui qu’avec tous les chrétiens qui se trouvent par ici. Mais, soyez tranquille tout de même, l’air est humide à Château Daly, et peut-être qu’il ne lui vaudra rien. »

Les têtes de Connor et d’Ellen étaient penchées sur une feuille de papier, qu’ils cachèrent brusquement lorsque Pelham entra dans la salle d’étude : « Oh ! je m’en vais si vous êtes occupés de vos secrets », dit-il aussitôt ; mais sa sœur s’élança vers lui : « Non, non, cria-t-elle, c’était seulement parce que tu détestes la poésie, et Connor me montrait quelque chose de nouveau.... Mets-toi donc là pour écrire tes lettres. Connor a son ouvrage à faire, et moi à lire. »

Pelham écrivait à l’un de ses amis, celui qui lui avait envoyé le chien, et chez lequel il avait plusieurs fois passé une partie des vacances. Sa lettre était embarrassante, car il avait à diverses reprises invité son camarade à venir à son tour le visiter en Irlande, et maintenant qu’il était revenu à Château Daly, en âge de juger ce qui l’entourait, le contraste entre les deux demeures le frappait plus vivement et péniblement. La magnificence décousue et prodigue du château irlandais, la foule des serviteurs inexpérimentés et bruyants, le désordre et la négligence partout évidents différaient de l’organisation exactement minutieuse et régulière de la maison anglaise, autant qu’Ellen ressemblait peu aux jeunes sœurs fraîches et bien vêtues qui entouraient leur mère ou leur gouvernante de l’autre côté du canal Saint-Georges. Qui est-ce qui rendait Ellen si différente des jeunes filles réservées et timides qui étaient insensiblement devenues l’idéal de Pelham ? Était-ce cette chevelure jaune, toujours en désordre sur ses épaules, ou la société constante de Connor ?

Au même moment Ellen bondit du côté de la fenêtre, par un de ces mouvements brusques qui succédaient tout a coup au comble de l’indolence.

« Bonjour ! cria-t-elle, bonjour, Thaddy M’Quech. J’ai bien vu que vous ne vouliez pas passer à côté de la grille sans me montrer les petits cochons dont vous m’aviez parlé. Vous allez les vendre à la foire de Ballyowen, je vous souhaite bien bonne chance !

 — Eh ! c’est Mlle Ellen elle-même, la perle du monde, qui veut bien me parler ! répondit l’homme, à la grille. Bien sûr que j’aurai bonne chance ce matin puisque Mlle Ellen me le souhaite. On dit pourtant que c’est une femme, et elle doit être jalouse de sa beauté. Ah ! tout de même, c’est la dernière fois que les petits cochons vous verront, et c’est assez de bonheur pour eux et moi.

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