L'islam devant la démocratie

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Pourquoi les espoirs, toujours renaissants, de voir enfin la démocratie s’épanouir dans un pays musulman sont-ils sans cesse déçus? Pourquoi le pluralisme des opinions, le respect des minorités, la libre critique font-ils autant question en terre d'islam? Au-delà des accidents de l'histoire et du jeu des forces politiques, tout un rapport au monde est en cause, marqué par la fascination pour la certitude, le désir d’obtenir une unité qui sans cesse se dérobe, la crainte de la division.
Le Coran évoque à tout moment les preuves incontestables face auxquelles il n'est de choix qu'entre la soumission des croyants unanimes et le refus haineux d'infidèles honnis de Dieu. La philosophie islamique célèbre une certitude reçue d'en haut et le règne d'un bon pouvoir, loin des débats obscurs de l'agora. Le droit islamique est en quête de sources inspirées dont Dieu serait le garant.
Dans un tel univers, comment les doutes, les divisions, les tâtonnements d'une démocratie pluraliste pourraient-ils prendre sens? Comment sortir du rêve d'un pouvoir du peuple uni dans la magie du consensus? Comment ne pas rejeter ceux qui sèment le doute?
Explorer dans ses profondeurs l'univers mental de l'islam renouvelle le regard sur les impasses d'aujourd'hui et permet de mieux percevoir à quelles conditions le monde musulman pourrait se réconcilier avec la démocratie.
Publié le : mardi 7 mai 2013
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EAN13 : 9782072489402
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Lislam devant la démocratie
PHILIPPE D IRIBARNE
Lislam devant la démocratie
Gallimard
© Éditions Gallimard, 2013.
Introduction
L’îslam înquîète. L’attaque du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center a pu être ue comme l’œure de quelques îllumînés, maîs, depuîs, îl n’est quasîment de jour où les médîas ne rapportent des éénements préoccupants surenus dans un pays où l’îslam préaut, ou concernant les musulmans des pays où îl est mînorîtaîre, entre mîses au pas îolentes d’întellectuels et d’artîstes, afrontements sans mercî entre sunnîtes et chîîtes, încendîes d’églîses et autres. De temps en temps, ces sombres îsîons sont balayées par des éénements heureu et renat le sentîment qu’îl n’y a là aucune atalîté. Cela a été le cas lors du « prîntemps arabe », quî a pu conduîre à dîre qu’« une grande lumîère 1 îent soudaîn d’Orîent » ou à dénoncer « les clîchés tenaces 2 que l’Occîdent accrochaît sur le Moyen-Orîent ». Maîs les doutes ont îte réapparu. On parle maîntenant d’hîer îslamîque. Et, de fil en aîguîlle, les enquêtes d’opînîon témoîgnent d’un rejet croîssant de l’îslam au seîn du monde occîdental. Aînsî, en France, dans des enquêtes réalîsées à l’occasîon de l’électîon présîdentîelle, le mot « îslam » a
er 1.Libérationérîer 2011., édîtorîal du 1 2. Olîîer Roy, « Réolutîons post-îslamîstes »,Le Monde, 13-14 érîer 2011.
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recueîllî 81 % d’éocatîons négatîes en 2012 contre 63 % en 2007, la réponse « très négatîe » passant pour sa part de 1 25 % à 45 % . L’opînîon est partîculîèrement sensîble à ce quî tourne autour de la démocratîe et des droîts de l’homme, dont la déclaratîon dîte unîerselle est massîement rejetée par 2 les États musulmans . Même la Turquîe, souent cîtée en eemple de la paraîte compatîbîlîté de l’îslam et de la démocratîe, ne parat pas au-dessus de tout soupçon. Aînsî, éoquant les démêlés d’une étudîante rançaîse, accusée d’appartenîr à une organîsatîon d’etrême gauche îllégale, aec la justîce turque, un quotîdîen peu suspect d’îslamophobîe commente : « Seîl Seîmlî n’aaît sans doute pas comprîs que “la démocratîe aancée turque” tant antée par le Premîer mînîstre Erdoğan n’étaît qu’un au-3 semblant . » Cette successîon d’enthousîasmes et de déceptîons aît écho à d’autres enthousîasmes et d’autres déceptîons. Souenons-nous : « La Lîbye duLivre verta aît îllusîon un temps. Et quelques obserateurs, îssus des mîlîeu occî-dentau de la recherche et de l’enseîgnement, sont allés apporter leur cautîon lors des grandes cérémonîes destî-nées à célébrer la oîe lîbyenne ers la démocratîe dîrecte. Des lîres ont anté les comîtés populaîres, l’égalîtarîsme en mouement, le pouoîr partagé, le leader charîsmatîque 4 non autorîtaîre … » Et puîs…
1. Jérôme Jafré, « Ce que sîgnîfie le ote du 6 maî »,Le Monde, 5 juîn 2012. 2. C. laDéclaration des droits de l’homme en islamadoptée au Caîre en 1990 par l’Organîsatîon de la conérence îslamîque. 3. Ragîp Duran, « Turquîe : une Françaîse arrêtée pour terrorîsme »,Libération, 8 juîn 2012. 4. Jean-Claude Vatîn, « Les partîs (prîs) démocratîques. Perceptîons occîden-o tales de la démocratîsatîon dans le monde arabe »,Égypte/Monde arabe4 1990,, n ersîon électronîque, p. 6.
Introduction
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Dans tout cela, l’îslam est-îl en cause ? Ne aut-îl pas plutôt înoquer des sîtuatîons hîstorîques, l’actîon de orces socîales, des enjeu de pouoîr, des rustratîons îdentîtaîres, l’hérîtage de la pérîode colonîale, la complî-cîté de l’Occîdent aec des régîmes répressîs et corrom-pus ? Certes, les grands ancêtres des scîences socîales, Montesquîeu, Tocqueîlle, Weber et autres, ont largement 1 éoqué les spécîficîtés de l’îslam . Maîs n’ont-îls pas été îctîmes de préjugés qu’îl est plus que temps de combattre — des « préjugés médîéau » quî « se sont însînués dans l’înconscîent collectî de l’Occîdent à un nîeau sî proond que l’on peut se demander, aec efroî, s’îls pourront jamaîs 2 en être etîrpés » ? Leurs analyses ne mérîtent-elles pas, de ce aît, d’être récusées en compagnîe de tout un « orîen-e talîsme », sî îace au xix sîècle et dont le legs, toujours présent, est marqué, nous dît-on, par « son jargon déplo-rable, son racîsme à peîne caché, son appareîl întellectuel 3 sans épaîsseur » ? Au cours des dernîères décennîes, ces préjugés n’ont-îls pas obéré les traau, soupçonnés d’aoîr partîe lîée à l’împérîalîsme amérîcaîn, quî ont cherché dans l’îslam une eplîcatîon de ce que îent les pays musul-4 mans ? Pour leur part, les recherches contemporaînes por-tant sur les dîIcultés que rencontre la démocratîsatîon des pays musulmans prêtent attentîon au jeu d’acteurs, au
1. Aînsî, Montesquîeu,De l’esprit des lois: « Que le gou-, lîre XXïV, chap. iii ernement modéré conîent mîeu à la relîgîon chrétîenne et le gouernement despotîque à la mahométane », înŒuvres complètesBîblîothèque de, Gallîmard, « la Pléîade », t. ïï, 1951, p. 716. 2. C. Hîchem Djat,L’Europe et l’Islam, Éd. du Seuîl, 1978, p. 21 ; c. égale-ment Edward W. Saîd,L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, trad. C. Mala-moud, Éd. du Seuîl, 1980. 3. E. W. Saîd,L’Orientalisme,op. cit., p. 347. 4. C. les analyses de H. A. R. Gîbb, Gustae on Grunebaum ou Bernard Lewîs.
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hîstoîres socîales et polîtîques, et rejettent massîement, s’agîssant en tout cas des recherches rançaîses, toute înter-1 prétatîon quî eraît appel à l’îslam . Les arguments en aeur de ce rejet, quî porte sur le prîncîpe même d’une attentîon à l’îslam et pas seulement sur telle ou telle approche par-tîculîère, sont multîples. La dîersîté des pays où l’îslam a préalu est consîdérable — l’ïndonésîe ou le Malî n’ont pas grand-chose à oîr aec l’Aghanîstan ou l’Arabîe saoudîte. Le monde musulman (en entendant par là, comme îl est d’usage, l’ensemble des pays où l’îslam est majorîtaîre dans la populatîon) a connu des ortunes très dîerses selon les époques — des pérîodes d’întense créatîîté întellectuelle ont coeîsté aec des pérîodes d’obscurantîsme. On peut se serîr du Coran pour justîfier des manîères d’être et d’agîr etrêmement contrastées. Sî les pays musulmans ont un certaîn retard par rapport à l’Occîdent dans leur sécularîsa-tîon, une hîstoîre contîngente peut être mîse en aant pour en rendre compte. Et aînsî de suîte. Face au traau quî dénîent aînsî tout efet structurel à l’îslam, des pamphlets quî ouent celuî-cî au gémonîes coeîstent aec une lîtté-rature hagîographîque quî célèbre son ecellence. Ceu quî tentent de comprendre aec sérîeu sa contrîbutîon à la constructîon de manîères de îre se sentent souent bîen 2 seuls .
1. C., pour des synthèses,Démocratie et démocratisation dans le monde arabe,o e Égypte/Monde arabe; Ghassan Salamétrîmestre 1990 4, 4 , n et al.,Démocraties sans démocrates. Politique d’ouverture dans le monde arabe et islamique, Fayard, 1994 ; Jean-Claude Vatîn, « Démocratîe sans démocrates ? Connatre le monde musul-o man : le parcours et les obstacles »,Revue Française de science politique2, 1996,, n o pp. 344-361 ;Islam et démocratie,Pouvoirs, n 104, janîer 2003 ; Semîh Vaner, Danîel Heradsteît et Alî Kazancîgîl (dîr.),Sécularisation et démocratisation dans les sociétés musulmanes, Bruelles, P.ï.E. Peter Lang, 2008. 2. Mohammed Arkoun,La Construction humaine de l’islam, entretîens aec Rachîd Benzîne et Jean-Louîs Schlegel, Albîn Mîchel, 2012.
Introduction
AL L E R, MAL GRÉ TOUT, DE L’ AVANT
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Pour ma part, les recherches que j’anîme depuîs quelques décennîes ne sont pas ocalîsées sur le monde musulman maîs concernent, sans lîmîtatîon géographîque, les racînes culturelles du îre-ensemble ; aînsî, elles ont donné une grande place à l’analyse des dîférences entre cultures polî-tîques au seîn des socîétés européennes — par eemple les dîférences de conceptîon de la lîberté dans les unîers anglo-saon, germanîque et rançaîs chez les phîlosophes des Lumîères et leur écho dans les ormes contemporaînes 1 de onctîonnement collectî . Elles ont montré à quel poînt, de manîère générale, les stratégîes des acteurs et les îns-tîtutîons qu’îls construîsent sont marquées, jusque dans les domaînes de l’eîstence réputés régîs par des manîères d’agîr unîerselles, par l’unîers mental sîngulîer au seîn duquel elles prennent sens. Elles ont conduît à rencontrer le monde musulman à de multîples reprîses, du Maroc à l’ïndonésîe, en passant notamment par la Jordanîe et l’ïran 2 — au total dans une dîzaîne de pays . Et cette rencontre m’a încîté à m’înterroger sur l’accueîl que les pays musul-mans réserent à la démocratîe. Des obseratîons portant sur la dîmensîon de la îe
1. C. Phîlîppe d’ïrîbarne,La Logique de l’honneur. Gestion des entreprises et traditions nationales»,, Éd. du Seuîl, 1989, et «Troîs figures de la lîberté Annales, 2003. 2. C., notamment, Phîlîppe d’ïrîbarne, Alaîn Henry, Jean-Pîerre Segal, Syl-îe Cherîer et Tatjana Globokar,Cultures et mondialisation, Éd. du Seuîl, 1998 ; Phîlîppe d’ïrîbarne,L’Épreuve des diférences. L’expérience d’une entreprise mondiale, Éd. du Seuîl, 2009.
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socîale sans doute la plus marquée par la modernîté — le onctîonnement des entreprîses — n’ont pas conduît à ren-contrer l’îslam comme doctrîne. ïl s’agîssaît de mondes très sécularîsés (et même plus laques à certaîns égards que leur équîalent en France — aînsî, au Maroc, une entreprîse a le droît d’înterdîre à son personnel le port d’une tenue îslamîque, oulard ou autre, et nombre d’entre elles ne s’en prîent pas). Pourtant, surtout dans les pays arabes tels le Maroc et la Jordanîe, l’îslam est apparu comme nourrîssant une îmage îdéale du îre-ensemble : une communauté étroîtement unîe, régîe par une loî commune et à quî le détenteur d’une autorîté juste et erme montre la oîe. 1 La craînte de la dîîsîon se manîestaît aec éclat . Or les analyses quî s’attachent au monde musulman consîdéré à l’échelle des socîétés globales mettent aussî en éîdence la 2 place qu’y tîent la craînte de la dîîsîon (lafitna) . Et on oît des penseurs musulmans contemporaîns questîonner l’îslam dans ce domaîne : « Au lîeu de dîstînguer le bon îslam du mauaîs, îl aut mîeu que l’îslam retroue le débat et la dîscussîon, qu’îl redécoure la pluralîté des opînîons, qu’îl aménage une place au désaccord et à la dîférence, qu’îl accepte que le oîsîn aît la lîberté de penser autrement ; que le débat întellectuel retroue ses droîts et qu’îl s’adapte au condîtîons qu’ofre la polyphonîe ; que les brèches se multî-plîent ; que l’unanîmîsme cesse ; que la substance stable de 3 l’Un s’éparpîlle en une gerbe d’însaîsîssables atomes . » « La lîberté d’une parole plurîelle, conflîctuelle, entre-4 tenant le désaccord dans la cîîlîté », est ue comme ne
1. Ce poînt sera déeloppé dans le chapître iv. 2. C. les analyses de Gîlles Kepel et Olîîer Roy. 3. Abdelwahab Meddeb,La Maladie de l’islam, Éd. du Seuîl, 2002, p. 13. 4.Ibid., p. 216.
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