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Lislam devant la démocratie
PHILIPPE D IRIBARNE
Lislam devant la démocratie
Gallimard
© Éditions Gallimard, 2013.
Introduction
L’îslam înquîète. L’attaque du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center a pu être ue comme l’œure de quelques îllumînés, maîs, depuîs, îl n’est quasîment de jour où les médîas ne rapportent des éénements préoccupants surenus dans un pays où l’îslam préaut, ou concernant les musulmans des pays où îl est mînorîtaîre, entre mîses au pas îolentes d’întellectuels et d’artîstes, afrontements sans mercî entre sunnîtes et chîîtes, încendîes d’églîses et autres. De temps en temps, ces sombres îsîons sont balayées par des éénements heureu et renat le sentîment qu’îl n’y a là aucune atalîté. Cela a été le cas lors du « prîntemps arabe », quî a pu conduîre à dîre qu’« une grande lumîère 1 îent soudaîn d’Orîent » ou à dénoncer « les clîchés tenaces 2 que l’Occîdent accrochaît sur le Moyen-Orîent ». Maîs les doutes ont îte réapparu. On parle maîntenant d’hîer îslamîque. Et, de fil en aîguîlle, les enquêtes d’opînîon témoîgnent d’un rejet croîssant de l’îslam au seîn du monde occîdental. Aînsî, en France, dans des enquêtes réalîsées à l’occasîon de l’électîon présîdentîelle, le mot « îslam » a
er 1.Libérationérîer 2011., édîtorîal du 1 2. Olîîer Roy, « Réolutîons post-îslamîstes »,Le Monde, 13-14 érîer 2011.
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L’islam devant la démocratie
recueîllî 81 % d’éocatîons négatîes en 2012 contre 63 % en 2007, la réponse « très négatîe » passant pour sa part de 1 25 % à 45 % . L’opînîon est partîculîèrement sensîble à ce quî tourne autour de la démocratîe et des droîts de l’homme, dont la déclaratîon dîte unîerselle est massîement rejetée par 2 les États musulmans . Même la Turquîe, souent cîtée en eemple de la paraîte compatîbîlîté de l’îslam et de la démocratîe, ne parat pas au-dessus de tout soupçon. Aînsî, éoquant les démêlés d’une étudîante rançaîse, accusée d’appartenîr à une organîsatîon d’etrême gauche îllégale, aec la justîce turque, un quotîdîen peu suspect d’îslamophobîe commente : « Seîl Seîmlî n’aaît sans doute pas comprîs que “la démocratîe aancée turque” tant antée par le Premîer mînîstre Erdoğan n’étaît qu’un au-3 semblant . » Cette successîon d’enthousîasmes et de déceptîons aît écho à d’autres enthousîasmes et d’autres déceptîons. Souenons-nous : « La Lîbye duLivre verta aît îllusîon un temps. Et quelques obserateurs, îssus des mîlîeu occî-dentau de la recherche et de l’enseîgnement, sont allés apporter leur cautîon lors des grandes cérémonîes destî-nées à célébrer la oîe lîbyenne ers la démocratîe dîrecte. Des lîres ont anté les comîtés populaîres, l’égalîtarîsme en mouement, le pouoîr partagé, le leader charîsmatîque 4 non autorîtaîre … » Et puîs…
1. Jérôme Jafré, « Ce que sîgnîfie le ote du 6 maî »,Le Monde, 5 juîn 2012. 2. C. laDéclaration des droits de l’homme en islamadoptée au Caîre en 1990 par l’Organîsatîon de la conérence îslamîque. 3. Ragîp Duran, « Turquîe : une Françaîse arrêtée pour terrorîsme »,Libération, 8 juîn 2012. 4. Jean-Claude Vatîn, « Les partîs (prîs) démocratîques. Perceptîons occîden-o tales de la démocratîsatîon dans le monde arabe »,Égypte/Monde arabe4 1990,, n ersîon électronîque, p. 6.
Introduction
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Dans tout cela, l’îslam est-îl en cause ? Ne aut-îl pas plutôt înoquer des sîtuatîons hîstorîques, l’actîon de orces socîales, des enjeu de pouoîr, des rustratîons îdentîtaîres, l’hérîtage de la pérîode colonîale, la complî-cîté de l’Occîdent aec des régîmes répressîs et corrom-pus ? Certes, les grands ancêtres des scîences socîales, Montesquîeu, Tocqueîlle, Weber et autres, ont largement 1 éoqué les spécîficîtés de l’îslam . Maîs n’ont-îls pas été îctîmes de préjugés qu’îl est plus que temps de combattre — des « préjugés médîéau » quî « se sont însînués dans l’înconscîent collectî de l’Occîdent à un nîeau sî proond que l’on peut se demander, aec efroî, s’îls pourront jamaîs 2 en être etîrpés » ? Leurs analyses ne mérîtent-elles pas, de ce aît, d’être récusées en compagnîe de tout un « orîen-e talîsme », sî îace au xix sîècle et dont le legs, toujours présent, est marqué, nous dît-on, par « son jargon déplo-rable, son racîsme à peîne caché, son appareîl întellectuel 3 sans épaîsseur » ? Au cours des dernîères décennîes, ces préjugés n’ont-îls pas obéré les traau, soupçonnés d’aoîr partîe lîée à l’împérîalîsme amérîcaîn, quî ont cherché dans l’îslam une eplîcatîon de ce que îent les pays musul-4 mans ? Pour leur part, les recherches contemporaînes por-tant sur les dîIcultés que rencontre la démocratîsatîon des pays musulmans prêtent attentîon au jeu d’acteurs, au
1. Aînsî, Montesquîeu,De l’esprit des lois: « Que le gou-, lîre XXïV, chap. iii ernement modéré conîent mîeu à la relîgîon chrétîenne et le gouernement despotîque à la mahométane », înŒuvres complètesBîblîothèque de, Gallîmard, « la Pléîade », t. ïï, 1951, p. 716. 2. C. Hîchem Djat,L’Europe et l’Islam, Éd. du Seuîl, 1978, p. 21 ; c. égale-ment Edward W. Saîd,L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, trad. C. Mala-moud, Éd. du Seuîl, 1980. 3. E. W. Saîd,L’Orientalisme,op. cit., p. 347. 4. C. les analyses de H. A. R. Gîbb, Gustae on Grunebaum ou Bernard Lewîs.
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L’islam devant la démocratie
hîstoîres socîales et polîtîques, et rejettent massîement, s’agîssant en tout cas des recherches rançaîses, toute înter-1 prétatîon quî eraît appel à l’îslam . Les arguments en aeur de ce rejet, quî porte sur le prîncîpe même d’une attentîon à l’îslam et pas seulement sur telle ou telle approche par-tîculîère, sont multîples. La dîersîté des pays où l’îslam a préalu est consîdérable — l’ïndonésîe ou le Malî n’ont pas grand-chose à oîr aec l’Aghanîstan ou l’Arabîe saoudîte. Le monde musulman (en entendant par là, comme îl est d’usage, l’ensemble des pays où l’îslam est majorîtaîre dans la populatîon) a connu des ortunes très dîerses selon les époques — des pérîodes d’întense créatîîté întellectuelle ont coeîsté aec des pérîodes d’obscurantîsme. On peut se serîr du Coran pour justîfier des manîères d’être et d’agîr etrêmement contrastées. Sî les pays musulmans ont un certaîn retard par rapport à l’Occîdent dans leur sécularîsa-tîon, une hîstoîre contîngente peut être mîse en aant pour en rendre compte. Et aînsî de suîte. Face au traau quî dénîent aînsî tout efet structurel à l’îslam, des pamphlets quî ouent celuî-cî au gémonîes coeîstent aec une lîtté-rature hagîographîque quî célèbre son ecellence. Ceu quî tentent de comprendre aec sérîeu sa contrîbutîon à la constructîon de manîères de îre se sentent souent bîen 2 seuls .
1. C., pour des synthèses,Démocratie et démocratisation dans le monde arabe,o e Égypte/Monde arabe; Ghassan Salamétrîmestre 1990 4, 4 , n et al.,Démocraties sans démocrates. Politique d’ouverture dans le monde arabe et islamique, Fayard, 1994 ; Jean-Claude Vatîn, « Démocratîe sans démocrates ? Connatre le monde musul-o man : le parcours et les obstacles »,Revue Française de science politique2, 1996,, n o pp. 344-361 ;Islam et démocratie,Pouvoirs, n 104, janîer 2003 ; Semîh Vaner, Danîel Heradsteît et Alî Kazancîgîl (dîr.),Sécularisation et démocratisation dans les sociétés musulmanes, Bruelles, P.ï.E. Peter Lang, 2008. 2. Mohammed Arkoun,La Construction humaine de l’islam, entretîens aec Rachîd Benzîne et Jean-Louîs Schlegel, Albîn Mîchel, 2012.
Introduction
AL L E R, MAL GRÉ TOUT, DE L’ AVANT
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Pour ma part, les recherches que j’anîme depuîs quelques décennîes ne sont pas ocalîsées sur le monde musulman maîs concernent, sans lîmîtatîon géographîque, les racînes culturelles du îre-ensemble ; aînsî, elles ont donné une grande place à l’analyse des dîférences entre cultures polî-tîques au seîn des socîétés européennes — par eemple les dîférences de conceptîon de la lîberté dans les unîers anglo-saon, germanîque et rançaîs chez les phîlosophes des Lumîères et leur écho dans les ormes contemporaînes 1 de onctîonnement collectî . Elles ont montré à quel poînt, de manîère générale, les stratégîes des acteurs et les îns-tîtutîons qu’îls construîsent sont marquées, jusque dans les domaînes de l’eîstence réputés régîs par des manîères d’agîr unîerselles, par l’unîers mental sîngulîer au seîn duquel elles prennent sens. Elles ont conduît à rencontrer le monde musulman à de multîples reprîses, du Maroc à l’ïndonésîe, en passant notamment par la Jordanîe et l’ïran 2 — au total dans une dîzaîne de pays . Et cette rencontre m’a încîté à m’înterroger sur l’accueîl que les pays musul-mans réserent à la démocratîe. Des obseratîons portant sur la dîmensîon de la îe
1. C. Phîlîppe d’ïrîbarne,La Logique de l’honneur. Gestion des entreprises et traditions nationales»,, Éd. du Seuîl, 1989, et «Troîs figures de la lîberté Annales, 2003. 2. C., notamment, Phîlîppe d’ïrîbarne, Alaîn Henry, Jean-Pîerre Segal, Syl-îe Cherîer et Tatjana Globokar,Cultures et mondialisation, Éd. du Seuîl, 1998 ; Phîlîppe d’ïrîbarne,L’Épreuve des diférences. L’expérience d’une entreprise mondiale, Éd. du Seuîl, 2009.
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L’islam devant la démocratie
socîale sans doute la plus marquée par la modernîté — le onctîonnement des entreprîses — n’ont pas conduît à ren-contrer l’îslam comme doctrîne. ïl s’agîssaît de mondes très sécularîsés (et même plus laques à certaîns égards que leur équîalent en France — aînsî, au Maroc, une entreprîse a le droît d’înterdîre à son personnel le port d’une tenue îslamîque, oulard ou autre, et nombre d’entre elles ne s’en prîent pas). Pourtant, surtout dans les pays arabes tels le Maroc et la Jordanîe, l’îslam est apparu comme nourrîssant une îmage îdéale du îre-ensemble : une communauté étroîtement unîe, régîe par une loî commune et à quî le détenteur d’une autorîté juste et erme montre la oîe. 1 La craînte de la dîîsîon se manîestaît aec éclat . Or les analyses quî s’attachent au monde musulman consîdéré à l’échelle des socîétés globales mettent aussî en éîdence la 2 place qu’y tîent la craînte de la dîîsîon (lafitna) . Et on oît des penseurs musulmans contemporaîns questîonner l’îslam dans ce domaîne : « Au lîeu de dîstînguer le bon îslam du mauaîs, îl aut mîeu que l’îslam retroue le débat et la dîscussîon, qu’îl redécoure la pluralîté des opînîons, qu’îl aménage une place au désaccord et à la dîférence, qu’îl accepte que le oîsîn aît la lîberté de penser autrement ; que le débat întellectuel retroue ses droîts et qu’îl s’adapte au condîtîons qu’ofre la polyphonîe ; que les brèches se multî-plîent ; que l’unanîmîsme cesse ; que la substance stable de 3 l’Un s’éparpîlle en une gerbe d’însaîsîssables atomes . » « La lîberté d’une parole plurîelle, conflîctuelle, entre-4 tenant le désaccord dans la cîîlîté », est ue comme ne
1. Ce poînt sera déeloppé dans le chapître iv. 2. C. les analyses de Gîlles Kepel et Olîîer Roy. 3. Abdelwahab Meddeb,La Maladie de l’islam, Éd. du Seuîl, 2002, p. 13. 4.Ibid., p. 216.