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L'oeil du cyclone

De
119 pages
Le métier de travailleur social, comme tant d'autres, n'est pas sans risque, mais la difficulté surgit souvent là où on ne l'attend pas... A travers le récit d'une expérience professionnelle - la prise de fonction d'un poste à responsabilité -, cet essai décrit une rencontre, celle de l'altérité, et ce, à travers le regard d'enfants lourdement handicapés , il retrace une lutte, inégale, et pose au fond une question assez simple qui concerne bon nombre de salariés : jusqu'où faut-il donc aller pour garder le travail pour lequel nous avons été formés, lorsque celui-ci porte atteinte à notre intégrité ?
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L'Oeil du cyclone
Martine Pellegrina
L'Oeil du cyclone





ECRITS INTIMES











Le Manuscrit
www.manuscrit.com












Éditions Le Manuscrit
20, rue des Petits Champs
75002 Paris
Téléphone : 01 48 07 50 00
Télécopie : 01 48 07 50 10
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contact@manuscrit.com
© Éditions Le Manuscrit, 2005
ISBN : 2-7481-4889-4 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-4888-6 (livre imprimé)
MARTINE PELLEGRINA







À mes fils,







5 L'OEIL DU CYCLONE
6 MARTINE PELLEGRINA

PRISE DE CONTACT


Lorsque je franchis pour la première fois le seuil
du pavillon, le choc fut saisissant ! Ma foi, je crois que
de toute ma vie, jamais je n’oublierai la confrontation à
une telle réalité !
La violence de mes émotions d'un coup
m'envahit, m'étourdit. Complètement chavirée, il faut
que je parvienne à me reprendre et sauver la face. Je me
réorganise, sûrement, ça va passer, ça doit passer ! Pour
ce faire, il suffit de ne se s'attarder sur aucun des visages
de ces êtres si différents, si abîmés, mais simplement
effleurer furtivement des yeux le groupe dans son
ensemble, pour tenter d'apprivoiser l'intolérable.
L'expérience acquise au cours de toutes ces
années passées auprès d'enfants en difficultés n'y fait
rien, je suis démunie, complètement désarmée, comme
au premier jour de ma vie professionnelle : A la fois
gauche, craintive et inquiète face à l'altérité.
Tant de souffrance concentrée en un même lieu,
comment ne pas être submergée ? Mais il faut réussir à
paraître suffisamment détachée, déjà professionnelle,
donner le change… faire en sorte que ma candidature
au poste de chef de service soit considérée comme étant
crédible. Ce poste, il me le faut, les états d’âme, il sera
toujours temps de leur donner libre cours
ultérieurement. Pour l’heure, c’est un luxe superflu.
Soyons forte, posons les questions pertinentes en
ajustant la voix afin qu'elle ne me trahisse pas. Alors,
comme distanciée de la réalité, je glisse sur l'indicible, je
surfe sur l’insupportable, avec juste la touche
d’humanité convenable, compte tenu de la circonstance
7 L'OEIL DU CYCLONE
dans laquelle je suis plongée.
Tout l'art consiste à être, mais plus exactement,
paraître… détachée, et prendre de la hauteur, se
débarrasser de la charge émotionnelle encombrante,
pour appréhender la situation d'une manière
convenable.
Il faudra impérativement que je consulte de la
documentation ce soir, mes connaissances en matière de
"polyhandicap" sont très succinctes ! Il est rassurant
d'introduire un minimum de rationalité sur ces visages
d’adultes tellement stigmatisés, autour de ces corps
disloqués, placés dans un carcan. Je me sens attirée
malgré moi par tous ces regards intensément profonds
qui me bouleversent et me dérangent à la fois. Mais,
trop vulnérable, je suis dans l'incapacité de les accrocher
: mon effroi étant tel qu’il fait barrage au moindre
espace de communication.
Peu importe, pour l’heure, il faut balayer ce trop plein
d'émotions, lutter, lutter pour reprendre possession de
ce cœur qui s’emballe au risque de me trahir !
J'agrippe mon mouchoir, en le serrant jusqu'à ce
que le bras me fasse mal, j'essaie de me concentrer
autour de la douleur ainsi provoquée pour tenter
d'opérer une fonction de recentrage, comme un rappel à
la réalité de ma propre existence et de mes capacités
potentielles à contrôler une situation à laquelle je ne me
suis pas préparée. Alors, s’il te plaît, ma douleur, viens à
mon secours, rattrape mon esprit en déroute, rappelle-le
à la raison ; le pire serait de ne pas être à la hauteur, ce
travail, je dois impérativement le décrocher !
Comme dans un mauvais rêve, un cauchemar
récurrent qui me taraudera si souvent dans les années à
venir, et avec lequel je serais sournoisement familiarisée,
8 MARTINE PELLEGRINA

je m'applique à donner le change. Un sentiment de
solitude m’envahit, la solitude la plus déstabilisante qui
soit, résiduelle d’un processus de socialisation
longuement inculqué, forgé par un sérieux apprentissage
qui consiste dans l’art de banaliser l'intolérable, de jeter
alentour un regard vague, conditions requises pour
s'inscrire durablement à la dynamique d'un groupe
constitué. Alchimie subtile produisant des merveilles
lorsque l’effort fourni ne transpire guère.
Les jeunes adultes polyhandicapés sont réunis à
l’extérieur, ils se tiennent derrière le pavillon. Ce jour-là,
le soleil est généreux, c'est une belle, une radieuse
journée d’été ; le directeur louvoie parmi eux avec une
adresse remarquable, parfaitement adaptée. Quelques
saluts sont adressés aux jeunes et les présentations faites
avec la pointe de légèreté qui convient : ni trop, ni trop
peu ! Surgit alors de ma mémoire un conte pour enfants
qui berce ce refrain : " Boucle d’Or : Belle leçon, il
faudra à l'occasion que je m'en souvienne !
Toujours aussi allègrement, il met un terme à la
confrontation. Nous retraversons le pavillon, et après la
vive clarté du dehors, le malaise résiduel, accentué par la
tristesse des locaux, devient accablant.
Alors que nous sommes sur le point de ressortir,
nous sommes attirés par une voix un peu aiguë, mais
néanmoins fort agréable. Satisfaisant notre curiosité,
nous surprenons une éducatrice en "activité esthétique",
nous précisera-t-elle volontiers, installée face à un grand
miroir disloqué (une glace constituée de plusieurs
facettes juxtaposées), qui procède au maquillage d’une
jeune fille installée en fauteuil, dans une coquille
moulée.
C'est une vision inoubliable, terrible et fascinante
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