La Bible face au Coran

De
Publié par

Auteur de Dieu des chrétiens, Dieu des musulmans aux Editions de l'Oeuvre, François Jourdan est docteur en théologie, en histoire des religions et en anthropologie religieuse. Prêtre eudiste, il a longtemps été délégué du diocèse de Paris pour les relations avec l'islam. Professeur des universités, il a enseigné à l'Institut pontifical d'études arabes et islamiques (Rome), ainsi qu'à l'Institut catholique et à l'Ecole cathédrale de Paris. François Jourdan vit actuellement aux Philippines
Publié le : lundi 16 mars 2015
Lecture(s) : 16
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782810006632
Nombre de pages : 144
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
e9782810006632_cover.jpg
e9782810006632_i0001.jpg

Du même auteur

La Tradition des Sept Dormants, Maisonneuve et Larose, Paris, 1983 [2001].

Le Corps, (ouvrage collectif) sous la dir. de Geneviève Comeau, Éditions de l’Atelier, Paris, 2001.

Dieu des chrétiens, Dieu des musulmans, Éditions de l’Œuvre, Paris, 2008.

Le Messie en croix selon les premières églises face à l’islam, Éditions de Paris, coll. «  Studia arabica » n° XIII, Versailles, 2009.

La photographie de couverture représente les trois premiers
versets de la sourate 92 dite de «  la nuit » :

 

Au nom de Dieu, le Bienfaisant, le Bienfaiteur.
1. Par la nuit quand elle enveloppe tout !
2. Par le jour quand il éclaire !
3. Et par ce qu’Il a créé, mâle et femelle !

eISBN 978-2-8100-0663-2

Éditions de l’Œuvre
33 rue Linné
75005 Paris
Site internet : www.oeuvre-editions.fr
Dépôt légal : décembre 2011
Seconde édition

INTRODUCTION

C’est définitif : nous sommes désormais entrés dans l’ère interreligieuse. Entraînés par la technologie (électronique, voyages, migrations), les communications nous poussent aux relations interreligieuses comme jamais auparavant. La technologie nous donne aussi d’être informés et formés sur ce point si nous le voulons, beaucoup plus que par le passé. Mais ce n’est pas automatique, et le conformisme peut aussi être renforcé par des médias manipulés. De plus, aujourd’hui, l’islam est à la une des bulletins d’informations quotidiennement, et sans doute pour longtemps. Or le Coran, qui est la base de l’islam, est d’un accès difficile. En traduction française, et même en arabe pour les arabophones, il reste énigmatique et opaque1. Les musulmans nous disent ce qu’ils pensent devoir nous dire sur le moment. Et, plus spécialement en France, une certaine laïcité intolérante et sectaire a orienté la culture française dans un certain obscurantisme à l’égard du fait religieux, suspect et donc délaissé, au profit d’une ignorance qui empêche maintenant de le comprendre. Émile Poulat n’hésite pas : «  L’inculture religieuse en France n’a d’égale que l’inculture laïque2. » On a fini, tardivement, par en prendre conscience, même à l’Éducation nationale, et impulser progressivement une formation sur le fait religieux à l’école publique3. Tous ces phénomènes contribuent à la méconnaissance et à l’incompréhension de ce qu’est l’islam et de sa place dans le concert des religions. Par exemple, beaucoup d’expressions courantes et médiatiques sont maladroites ou carrément fausses sans que l’on s’en aperçoive : les «  religions du Livre », les monothéismes ont «  tous le même message », un «  seul » Dieu et forcément la «  même » vision de Dieu, les monothéistes sont «  tous fils d’Abraham », l’homme créé «  à l’image de Dieu »4… Les phénomènes sociaux actuels comme le voile islamique, l’islamophobie, la laïcité, l’islamisation, travaillent les sociétés occidentales.

Attention aux impasses

À la lumière de l’interreligieux, comment parvenir à nous comprendre vraiment et à vivre ensemble en confiance et donc en paix ? D’un côté, «  tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » n’est évidemment pas sérieux. L’affectif et l’émotionnel doivent nous pousser à plus de circonspection. C’est facile d’être gentil à bon compte sans comprendre, ou en croyant comprendre sans réelle formation sérieuse sur un domaine particulièrement confus mais que l’on n’a pas mesuré. Les mêmes mots n’ont jamais le même sens, mais on n’ose pas y croire ou faire l’effort. De l’autre côté, être antimusulman par principe et contre les personnes n’est pas non plus une solution, provoquant des affrontements qui durcissent les positions au lieu de résoudre nos problèmes. Plus profondément, il nous faut éviter la tentation, très forte aujourd’hui, de l’illusoire rêve de l’unité des religions. Car elle fait l’impasse sur la réalité de ce que sont les religions : fortement attestées par l’histoire de leur propre expérience sur la recherche du divin qui constitue leur identité à respecter. Rêve illusoire, soit par le plus petit dénominateur commun : le plan de la «  simple » raison (dite «  des Lumières » du XVIIIe siècle), soit par une supposée religion primordiale (très flou petit dénominateur «  commun »). Le fait d’être une religion à part entière ne veut pas dire pour autant que toutes les religions sont les mêmes ! Le plan religieux et l’analyse que l’on fait du divin sont complètement distincts : les confondre en les mettant sur un seul plan est un simplisme que l’on retrouve chez Edouard Schuré5 qui met dans le même sac les «  Grands initiés » comme une même famille : Hermès, Orphée, Pythagore, Platon, Rama, Krishna, Moïse, Jésus (mais lequel ?) ; et également chez René Guénon (mort en 1953) pour qui il existe «  la tradition primordiale » supposée sous-jacente à toute religion. Il rejoint ici la thèse du hanifisme comme islam premier supposé à l’origine de l’histoire, laquelle, pourtant, n’en témoigne pas6.

Il nous faut accepter l’héritage historique de la recherche religieuse de l’humanité, tâtonnante et multiple, donc accepter les différences qui sont liées à l’identité de chacune à respecter (même si on n’est pas d’accord avec cette idée). Les bases sont souvent inconciliables. Par exemple, le bouddhisme est né de l’hindouisme, malgré la croyance commune en la réincarnation, à cause d’autres divergences de fond. Le véritable dialogue interreligieux est à ce prix. Et la paix aussi, car il n’y aura «  pas de paix sans paix des religions », comme le dit Hans Küng. Ce qui est en jeu, c’est une vision de Dieu. Les différences de religions ne sont pas innocentes : ce sont à la fois des chemins différents et des relations différentes avec le divin qui découlent d’une cohérence profonde d’une vision propre du divin. Nous sommes invités au courage de la vérité et de la réalité à accepter.

Dans ce chemin de courage, il nous faut reprendre à nouveaux frais la question du prétendu «  tronc commun » des religions dites «  bibliques » ou «  abrahamiques ». C’est une réalité essentielle dans la compréhension nécessaire à un vrai dialogue. On ne peut pas continuer à se laisser abuser en profondeur sous prétexte de vouloir être gentil, comme si entretenir l’erreur ou le mensonge pouvait être une gentillesse ! Ce n’est pas à l’honneur du dialogue et de ses participants de s’installer ainsi dans le faux. Nous sommes à cet égard en retard d’analyse doctrinale, sur ce point comme sur bien d’autres, et l’on fait souvent feu de tout bois pour se congratuler que l’on fait du dialogue. On se réfugie dans la position défendant que, de toute façon, il ne faut pas aborder les questions religieuses et doctrinales parce qu’elles empêcheraient le dialogue. Moyennant quoi, les musulmans, immédiatement et avec plaisir, abordent les questions doctrinales du genre : «  Mais nous reconnaissons Jésus ! », et personne n’ose faire remarquer que ce n’est pas si simple. On baisse les bras, et on se contente de faire bonne figure.

Le dialogue suppose sympathie et courtoisie, mais aussi le courage d’ouvrir les yeux sur ce que nous sommes réellement, et non de s’en tenir à un écran de fumée. Nous devons réagir à l’enfermement de nos différences dans la peur, masquées par des discours qui prétendent faussement les reconnaître. C’est honorer l’autre et aimer son prochain que de le reconnaître dans son identité vraie, dans son altérité. On ne peut pas dialoguer sans nos identités et donc sans nos différences. Nos différences sont donc essentielles au dialogue. Cela demande un effort et un travail pour se connaître vraiment, alors que c’est très confus. La Bible unit juifs et chrétiens tandis que l’islam la refuse. Alors sommes-nous vraiment sur un tronc commun ? L’Abraham biblique est-il bien l’Ibrâhîm coranique ? L’islam est-il une religion biblique, comme l’affirme le résumé éditorial du livre du philosophe et historien juif Gérard Israël : «  Comment situer Jérusalem dans la pensée théologique des grandes religions bibliques ? Pour quelle raison cette ville est-elle considérée comme sainte par l’islam, le christianisme et le judaïsme7 ? » ? Le terme de «  religion biblique » suppose la reconnaissance de la Révélation divine. Si l’on ne peut pas poser ces questions simples, légitimes et fondamentales dans le dialogue, on se paie de mots. Sommes-nous prêts ?

1. Abdelwahab Meddeb parle de «  retrait du sens », «  sens couvert », «  équivoque et indécision du sens » dans son livre Pari de civilisation, Seuil, Paris, 2009, p. 17, 18 et 24.

2. Dans sa préface au livre d’Olivier Bobineau, chargé de la formation laïque des imams à l’Institut catholique de Paris, Former des imams pour la République, l’exemple français, CNRS, Paris, 2010, p. 10.

3. Rapport de Régis Debray (déc. 2001) à la demande du ministre de l’Éducation nationale, Jack Lang, publié sous le titre L’enseignement du fait religieux dans l’école laïque, Odile Jacob, Paris, 2002. À sa suite fut créé l’Institut européen en sciences des religions (IESR), le 26 juin 2002, pour contribuer à sa mise en œuvre.

4. Larbi Kéchat, recteur de la mosquée Al-Da‘wa dans le 19e arrondissement de Paris, dans sa causerie de juin 2009 lors de la journée de la Conférence mondiale des religions pour la paix. Voir aussi Abdelwahab Meddeb, Pari de civilisation, op. cit., p. 154. Tous deux sont pourtant de tendances bien différentes. Cf. aussi note 2 p. 33 du présent livre..

5. Edouard Schuré, Les Grands initiés, Perrin, Paris, 1918.

6. A. Meddeb (Pari de civilisation, op. cit.) y fait plusieurs fois allusion, p. 56, 164, 167, 169, 173, 175, 199, 209. L’auteur paraît suivre Ibn ‘Arabî sur ce point. René Guénon semble s’être converti à l’islam pour être plus à l’aise dans l’ésotérisme.

7. Gérard Israël, Jéruslem la sainte, Odile Jacob, Paris, 2001.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.