La dernière catastrophe. l'histoire, le présent, le contemporain

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Naguère suspecte, voire rejetée, l'histoire du temps présent a pris aujourd'hui une place sans commune mesure dans l'espace public comme à l'Université – avec l'explosion du nombre d'étudiants en cette matière. À cela, plusieurs raisons : la mémoire et le patrimoine ont envahi l'espace public et scientifique ; le témoignage a pris l'allure d'un impératif social et moral ; la justice temporelle s'est muée en tribunal de l'histoire pour juger de crimes politiques vieux de plusieurs décennies mais dont l'après-coup continue de cheminer dans notre présent.
Une évidence, dira-t-on. Mais mesure-t-on pour autant le revirement qui se joue ici? Car le passé n'est plus cet ensemble de traditions à respecter, d'héritages à transmettre, de connaissances à élaborer ni de morts à commémorer ; c'est un constant 'travail' de deuil ou de mémoire à entreprendre, tant s'est enracinée l'idée que si le passé doit être arraché des limbes de l'oubli, seuls des dispositifs publics ou privés peuvent l'en exhumer, avec ou sans l'aide de l'historien.
Tel est le 'présentisme' : devenu un problème à résoudre, et désormais un champ de l'action publique, le passé – et singulièrement le passé proche, celui des dernières catastrophes en date – n'est pas oublié, il est constamment mobilisé et reformulé selon les urgences du jour. L'exigence de vérité propre à la démarche historique s'est muée en exigence sociale de reconnaissance, en politiques de réparation, en discours d'excuses à l'égard des victimes.
La question de la contemporanéité n'est pas nouvelle : elle s'est posée à travers les âges, mais Henry Rousso prend la mesure de sa profonde transformation au cours des deux grands après-guerres du XXe siècle et définit ses enjeux fondamentaux : comment écrire une histoire en train de se faire? Comment mettre à distance la proximité apparente? Comment se battre sur deux fronts à la fois – celui de l'histoire et celui de la mémoire, celui d'un présent que l'on ne veut pas voir passer et celui d'un passé qui revient hanter le présent? La nouvelle histoire du contemporain, toute entière inscrite dans cette tension, est plus que jamais marquée par l'incertitude, l'instabilité et l'inachèvement.
Publié le : mardi 29 janvier 2013
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EAN13 : 9782072266126
Nombre de pages : 345
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D U M Ê M E A U T E U R
UN CHÂTEAU EN ALLEMAGNE. La France de Pétain en exil, Sigmaringen 19441945, Ramsay, 1980 ; Éditions Complexe, 1984 [sous le titre : PÉTAIN ET LA FIN DE LA COLLABORATION. Sigmaringen, 19441945] ; Hachette, 2012. DE MONNET À MASSÉ. Enjeux politiques et objectifs économiques dans le cadre des quatre premiers plans, 19461965 (dir.), Éditions du Centre national de la recherche scientifique, 1986. LA PLANIFI CATION EN CRI SES. 19651985 (dir.), Éditions du Centre natio nal de la recherche scientifique, 1987. LA COLLABORATION. Les noms, les thèmes, les lieux, Éd itions MA, 1987. LE SYNDROME DE VICHY. De 1944 à nos jours, Éditions du Seuil, 1987 ; nouv. éd. 1990. LES ANNÉES NOIRES. Vivre sous l’Occupation, Gallimard, 1992, nouv. éd. 2009. HISTOIRE POLITIQUE ET SCIENCES SOCIALES (dir. avec Denis Pes chanski et Michael Pollak), Éditions Complexe/IHTP, 1991. LE RÉGIME DE VICHY ET LES FRANÇAIS (dir. avec JeanPierre Azéma, François Bédarida et Denis Peschanski), Fayard/IHTP, 1992. LA VIE DES ENTREPRISES SOUS L’OCCUPATION. Une enquête à l’échelle locale (dir. avec Alain Beltran et Robert Frank), Belin, 1994. VI CHY, UN PASSÉ QUI NE PASSE PAS (avec Éric Conan), Fayard, 1994 ; nouv. éd. Gallimard, 1996. LA HANTI SE DU PASSÉ. Entretien avec Philippe Petit, Textuel, 1997. STALINISME ET NAZISME. Histoire et mémoire comparées (dir.), Éditions Complexe/IHTP, 1999. VICHY, L’ÉVÉNEMENT, LA MÉMOIRE, L’HISTOIRE, Gallimard, 2001. LA VIOLENCE DE GUERRE 19141945. Approches comparées des deux conflits mondiaux (dir. avec Stéphane AudoinRouzeau, Annette Becker, Christian Ingrao), Éditions Complexe/IHTP, 2002. LE REGARD DE L’HISTOIRE. L’émergence et l’évolu tion de la notion de patri e moine au cours duXXsiècle en France (dir.), Fayard/Monum Éditions du Patri moine, 2003. LE DOSSI ER LYON I II . Le rapport sur le racisme et le négationnisme à l’univer sité JeanMoulin, Fayard, 2004. LE RÉGIME DE VICHY, Presses universitaires de France, 2007 ; nouv. éd. 2012. LA FABRIQUE INTERDISCIPLINAIRE. Histoire et science politique (dir. avec Michel Offerlé), Presses universitaires de Rennes, 2008. JUGER EICHMANN. Jérusalem, 1961 (dir.), Mémorial de la Shoah, 2011.
Henry Rousso
La dernière catastrophe
L’histoire, le présent, le contemporain
Gallimard
Rousso, Henry (1954) Histoire Philosophie et théorie de l’histoire Étude et enseignement de l’histoire, recherche Historiens — déontologie Guerre mondiale (19141918) Guerre mondiale (19391945) Allemagne 19181933 19331945 19451990 19901999 ÉtatsUnis 19011953 19532001 France 1789 19141918 19391945 19451999 RoyaumeUni 19101936 19361945 19451999
© Éditions Gallimard, 2012.
Introduction
« vous n y éti ez pas ! »
La scène se passe en 1989 à l’Institut d’histoire du temps présent, une équipe du CNRS. Ce jourlà, François Bédarida, le directeur, préside une réunion consacrée à la préparation d’un colloque international sur « le régime de Vichy et les Français » prévu pour l’année suivante. Un désaccord sur le contenu survient entre lui et deux jeunes chercheurs, Denis Peschanski et moimême. Historien de renom, âgé de 63 ans, le premier a vécu l’Occupation comme étudiant et comme résistant, dans la mouvance deTémoignage chrétien. Les seconds ont tous les deux 35 ans et se sont investis dans l’aventure d’une institution créée une dizaine d’années plus tôt pour structurer et développer une historiographie du contempo rain. La discussion s’anime, la tension monte. Soudain, François Bédarida s’exclame avec autorité, et un brin d’agacement : « Vous n’avez pas vécu cette période, vous ne pouvez pas comprendre ! ». Le silence se fait brusquement, les partici pants hésitant entre rire et stupeur. Le propos n’a pourtant rien d’exceptionnel dans un labo ratoire où se côtoient des générations différentes. Les cher cheurs ayant traversé à l’adolescence ou à l’âge adulte le nazisme, la Seconde Guerre mondiale, la décolonisation, le stalinisme ou même les barricades du printemps 1968 — autant d’épisodes, parmi d’autres, faisant alors l’objet des recherches de cet organisme — se heurtent parfois aux plus jeunes dont la vision coïncide rarement avec leur propre expérience, même relue au prisme de leur travail d’historien.
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Pourtant, ce jourlà, la réaction de François Bédarida me heurte de plein fouet. Spontanément, je la trouve incongrue, presque absurde puisque « ne pas en avoir été » est, en prin cipe, le propre de l’historien. Mais la remarque paraît d’autant plus étrange qu’elle résonne dans un lieu qui s’est donné pour tâche de travailler sur le temps proche, en défen dant l’idée que c’était non seulement possible mais nécessaire sur un plan scientifique, politique, éthique. Or la caractéris tique première du temps proche, c’est précisément la pré sence d’acteurs ayant vécu les événements étudiés par l’historien et capables éventuellement d’en témoigner, d’enga ger un dialogue avec les plus jeunes lorsqu’il s’agit d’épiso des déjà relativement anciens. L’historien du temps présent, s’il n’a pas vécu directement tout ce qui entre dans son champ d’observation, peut du moins parler avec ceux pour qui c’est le cas. Il est un témoin du témoin, parfois même le premier si c’est lui qui a pris l’initiative d’interroger celuici. Il peut aussi être le dernier à avoir pu lui parler de son vivant. Dès lors, la réaction de François Bédarida prend tout son sens : parmi les historiens présents, il est le seul à avoir effectivement vécu les événements qui font l’objet de la discussion, il a donc indubitablement un avantage apparent sur les autres, qu’il assume et entend faire savoir. Faire face à cette exclamation « de ne pas en avoir été » signifie pour un historien faire l’apprentissage de deux pré jugés antinomiques bien que toujours enracinés dans le sens commun. Le premier affirme qu’aucune bonne histoire n’est possible sans recul, voire que l’historien ne peut entrer en scène que lorsque les acteurs qu’il étudie en sont tous sortis. Dans cette conception du métier, l’historien observe un passé révolu, une histoire achevée, il n’agit que dans le temps des morts, même si c’est pour les ressusciter sur le papier. Il pos sède sur ceux qui l’ont précédé cet avantage absolu de préten dre au dernier mot grâce à une lecture qui se voudra objective, distante, froide, de faits devenus « historiques » parce que leurs effets auraient cessé d’agir sur le présent. Ce préjugé possé dait encore une part de validité à la fin des années 1970, notamment dans l’enseignement supérieur où choisir la voie de l’histoire contemporaine, c’était prendre le risque de pas
Introduction
ser à côté d’une carrière prestigieuse, l’historien s’incarnant surtout dans la figure du médiéviste ou du moderniste. Le développement ou la création à ce momentlà, partout en Europe, d’institutions chargées de travailler sur le passé pro che a montré l’évolution des esprits en ce domaine. Le second préjugé croit, dans un mouvement presque contraire, que l’expérience prévaut sur la connaissance, que la narration his torique ne pourra jamais vraiment remplacer le témoignage, que la prétention à la vérité des professionnels du passé relève d’une illusion scientiste. Seul celui qui en fut peut contribuer, le premier, à tenir de vive voix un discours authen tique sur le passé proche avant de laisser la place à ceux qui n’en auront plus que les traces et, précisément, les témoigna ges. François Bédarida sait mieux que quiconque l’impact de cette croyance car il baigne dans un univers dans lequel le témoin ancien combattant, ancien résistant, ancien déporté occupe une place grandissante dans les débats et les contro verses sur le passé récent. Plus exactement, c’est l’époque où les historiens commencent à prendre la mesure de la présence et de l’intervention de ces témoins dans l’espace public, figu res morales et acteurs sociaux dont l’apparition remonte aux lendemains de la Première Guerre mondiale. Cela a engen dré parfois des frictions avec les historiens qui leur sont pourtant proches, et des controverses chez les historiens eux mêmes entre ceux qui récusenta prioritoute valeur probante au témoignage oral et ceux, au contraire, qui éprouvent pour le témoin, surtout si c’est une victime, une fascination pres que christique, pour prendre les deux positions extrêmes. François Bédarida est donc aux premières loges pour mesu rer la difficulté de cette confrontation entre connaissance éla borée et souvenirs reconstitués alors qu’il est luimême, de par son parcours et son âge, clivé entre ces deux pôles majeurs de la représentation du passé. En ce jour de 1989, l’espace d’un instant, il a oublié son habitus professionnel pour lais ser libre cours à la manifestation de sa subjectivité sans pour autant cesser d’être un historien du temps présent. Mieux, si l’on peut dire, il semble dire implicitement que le seul histo rien véritable, c’est celui qui a été luimême témoin des faits étudiés, reprenant la posture de Thucydide, avec cette diffé
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rence ici que durant les événements — la période de l’Occu pation — le jeune François Bédarida ne pouvait savoir qu’il se ferait un jour l’historien de cette période. Or il y a loin de l’expérience directe et ingénue d’un moment historique, même exceptionnel, à la production d’un récit informé sur l’événement. C’est une chose que d’observer consciemment son temps en se donnant pour but d’en faire une narration, comme l’historien grec, c’en est une autre que de mobiliser longtemps après ses souvenirs de jeunesse comme éléments d’un récit historique crédible. Avec cet épisode, l’historien encore un peu immature que j’étais a commencé à comprendre que l’histoire du temps pré sent que nous prétendions fonder relevait d’une démarche tout entière marquée par la tension, parfois l’opposition entre l’histoire et la mémoire, entre la connaissance et l’expérience, entre la distance et la proximité, entre l’objectivité et la sub jectivité, entre le chercheur et le témoin, autant de clivages qui peuvent se manifester au sein d’une même personne. Comme d’autres manières de faire de l’histoire, cette partie de la discipline doit prendre en compte des temporalités dif férenciées et une dialectique particulière entre le passé et le présent. Ce temps sur lequel elle se penche appartient sur tout au domaine de l’imaginaire. Dans le réel, se côtoient des générations dissemblables, des perceptions différentes du lointain et du proche, des approches diverses du vécu et du transmis. En ce sens, le temps présent relève d’une fiction scientifique au même titre qu’il existe des fictions littéraires ou juridiques. L’amnistie, par exemple, efface une peine déli vrée par une décision formelle qui fait « comme si » la condam nation n’avait pas eu lieu, sans pour autant chercher à effacer le souvenir du crime luimême, encore moins à obliger la vic time à oublier. La fiction permet ici d’agir dans le présent — pardonner ou vider les prisons — sans être entièrement dépendant du poids d’un passé qui, de toute manière, conti nuera de faire effet. L’historien du temps présent, lui, fait « comme si » il pouvait saisir en marche le temps qui passe, faire un arrêt sur image pour observer le passage entre pré sent et passé, ralentir l’éloignement et l’oubli qui guettent toute expérience humaine. La fiction consiste alors à ne pas
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