La Fourberie de Clisthène

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La Fourberie de Clisthène est, dans l’œuvre d’Adrien Le Bihan, le pendant satirique de
De Gaulle écrivain.
Scrutant la biographie de Georges Mandel que Nicolas Sarkozy publia en 1994 et revendiqua pendant sa campagne présidentielle, Le Bihan y repère de stupéfiantes erreurs. Elles l’aident à mieux cerner affinités et lacunes d’un biographe qui écrit comme il parle. Confirmant que Sarkozy se flatte abusivement d’incarner le héros qu’il dépeint,
La Fourberie de Clisthène nous éclaire sur ses intentions en révélant comment il efface de la vie de Mandel, à partir de l’Occupation, les traces du général de Gaulle.


« Un livre implacable, drôle… » (Francis Marmande, Le Monde)


Publié le : lundi 21 janvier 2013
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EAN13 : 9782951964259
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Le 14 janvier 2007, au parc des expositions de la Porte de Versailles, Nicolas Sarkozy claironne à des militants de son parti : «J’ai changé!» Un frisson parcourt l’échine de ses fans, mais les voici perplexes quand soudain l’orateur explique : «J’ai changé quand j’ai rencontré Mandel, ce grand Français. J’avais voulu écrire sa vie pour réparer une injustice, pour changer le regard des autres sur cette destinée tragique. C’est mon regard sur la politique qui s’en est trouvé transformé.» Passé jusqu’alors inaperçu, le prodige du candidat métamorphosé par son ouvrage remontait à 1994. Il est peu commun qu’un président en puissance déclare sa mue lisible dans un texte littéraire consacré à un homme politique. Ceux qui accédèrent avant lui à l’échelon le plus élevé ducursus honorumne nous avaient pas invités à faire leur connaissance de la sorte. Il faut e même remonter, si je ne me trompe, à la III République pour repérer un futur président du Conseil, Paul Reynaud, biographe d’un prédécesseur récent : Waldeck-Rousseau. André Tardieu se distingua par une vie du Prince de Bülow, ancien chancelier allemand. Vers la quarantaine (l’âge approximatif de Nicolas Sarkozy lorsque parut sonGeorges Mandel. Le moine de la politiqueFrance publiait), Pierre Mendès Liberté, liberté chérieRésistance;de combat dans la , récit de captivité, d’évasion et
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Edgar Faure,La condition humaine sous la domination nazie;Guy Mol-let, professeur d’anglais, uncours pratique de grammaire raisonnéede cette langue; Georges Pompidou, agrégé de lettres, desPages choisies d’Hyppolite Taine, agrémentées de notices; François Mitterrand, ancien ministre de la France d’outre-mer,Présence française et abandon. La biographie que Sarkozy a signée ne manque donc pas d’originali-té. Pour la première fois dep uis Paul Deschanel, auteur d’unGambetta, le locataire de l’Élysée, est un biographe. SonMandel, que nous avions sans remords négligé, il faut nous résoudre, quatorze ans après sa sor-tie, à l’examiner.
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Sarkozy prétend réparer une injustice : on ne s’est pas assez intéres-sé à un homme (nous avertit l’introduction) qui n’eut pas (souligne l’épi-logue) la réussite qu’il méritait, à qui «la vie fit si peu de cadeaux». Ce vocabulaire trahit un subterfuge : traitant d’un personnage que les Allemands firent liquider par Vichy en 1944, c’est sa propre chanson-nette que Sarkozy va bravement pousser. Rappelez-vous. Se félicitant naguère, au pied du mont Rhodope, de la libération d’infirmières bul-gares que le tyran de Libye avait longtemps maintenues captives, il déclara : «Les Allemands avaient bien travaillé, les Italiens, tout le monde! Mais à un certain moment, il faut quelqu’un pour mouiller le cos-tume. Il faut jouer collectif, mais de temps en temps, il faut marquer un but. Mais les ballons dans la vie, il faut aller les chercher. Et moi, les bal-lons, on ne me les a jamais donnés, j’ai toujours été les chercher.» Est-ce pour n’avoir pas trouvé de héros à la mesure de sa plume sous e e les IV et V Républiques, qu’il dénicha plus loin dans le passé un per-e sonnage pour sa biographie? À l’étalage de la III , il nous confie avoir eu l’embarras du choix : «Thiers, Mac- Mahon, Jules Grévy, Gambetta, Briand, Caillaux, Poincaré, Clemenceau, Herriot, Paul Reynaud, Blum.» Sur Thiers, je ne crois pas qu’il eût surpassé Pierre Guiral. Mac-Mahon 8
surprend. Celui qui a entendu Sarkozy prêcher à Rome que «jamais l’ins-tituteur ne pourra remplacer le pa steur ou le curé», doute que Ferry fut écarté par crainte d’un excès de Jules. Pourquoi Mandel, dont les responsa bilités furent moindres? C’est que, se lamente Sarkozy, si l’on compte par centaines «les ouvrages, les essais, les biographies, les autob iographies qui furent consacrées aux e quatre-vingt-dix-huit gouvernements de la III République» (passons sur l’incongruité d’une autobiographie ayant un gouvernement pour sujet), aucun historien n’a jugé bon d’ «exhumer» sa vie «du grenier de notre histoire». Il va remédier à cette négligence. Entreprise risquée, admet-il, pour quelqu’un qui n’est pas un historien, mais puisque les historiens se sont désintéressés de cet homme, «il est juste que le citoyen n’hésite pas, à ses risques e t périls, à prendre leur place. C’est finalement ce goût du risque qui m’a permis de passer un moment de ma vie avec l’un de ces oubliés de l’Histoire…» Nous ne saurons pas comment le maire de Neuilly alimentait aupara-vant son goût du risque ni si quel qu’un, ou quelque lecture, l’aiguillè-rent vers Mandel. Plus prudents, ses émules Roger Karoutchi et Olivier Babeau, pour justifier leurJean Zayl’atténuant, que la première, ne reprendront, en moitié de la rodomontade : «En rédigeant sa biographie, nous souhai-tions réparer une injustice : celle de l’oubli relatif dans lequel il est tombé…» Le mot «citoyen» fait sursauter : Sarkozy, quand il se l’applique, est ministre du Budget, porte-parole du gouvernement Balladur. Il ne peut nier que ces fonctions, qui ne sont pas d’un citoyen ordinaire, d’un membre de la prétendue «société civile» (comme si les politiques for-maient une caste religieuse ou militaire), l’aidèrent à trouver un éditeur et même à ne pas le chercher très longtemps. Il ne se rend pas compte que le vrai risque qu’il prend, c’est de dis-créditer sans preuve les historiens. Palliant au pied levé leur carence, énumérant les auteurs qui, avant lui, traitèrent du moine de la politique, 9
il désigne d’abord, paradoxalement, «un historien de grand talent, hier ministre, Jean-Noël Jeanneney», dont l’essai, nous prévient-il en connaisseur, «fera date» :qu’on attendaitGeorges Mandel. L’homme . Ensuite, Sarkozy énumère «trois pro ches collaborateurs et […] amis fidèles, qui ont retracé avec précis ion et lucidité leurs vies auprès du grand homme, Georges Wormser, Paul Coblentz, Francisque Varenne» – ce qui est faux : leurs écrits sur Mandel laissent leurs propres vies, et la sienne, de côté. «Enfin, poursuit-il, on tr ouve la trace d’un chercheur américain dans les années 70 et un remarquable mémoire soutenu en 1968 à la faculté de Bordeaux par Bertrand Favreau et publié en 1969.» Sarkozy a signalé en premier le plus récent des cinq ouvrages, celui à la fois du spécialiste et du confrère. Ceux de Georges Wormser, ancien chef de cabinet de Mandel au ministère des PTT, du journaliste Paul Coblentz et de Francisque Varenne sont mentionnés dans le désordre, comme les chevaux du tiercé, puis qu’ils furent publiés respectivement en 1967, 1946 et 1947. «La trace d’un chercheur» suggère que Sarkozy ne s’est pas soucié de la thèse de John M. Sherwood pourtant aisément accessible, car soutenue à Stanford (non pas «dans les années 70», mais en 1970). Il ne signale pas qu’il en prit indirectement connaissance grâce au livre de Jeanneney, lequel s’y réfère à plusieurs reprises. Cer-tains avancent que par l’hommage appuyé àGeorges Mandel, un clé-menciste en Gironde, de Bertrand Favreau, Sarkozy se dédouanait par avance de l’accusation de plagiat. En 1994, occupé en Pologne à mon livre sur de Gaulle, pourquoi aurais-je prêté l’oreille à une querelle qui ne fit pas grand bruit? Dans Nicolas Sarkozy, le destin de Brutus(d’un quarteron de journalistes ras-semblés sous le pseudonyme de Victor Noir), j’ai récemment appris que le premier à dénoncer une contrefaçon fut Karl Laske, dans un article de L’Événement du jeudiau titre savoureux : «Nicolas Sarkozy, biographe ou moine copiste?» À partLibération, aucun autre organe de presse ne semble sur le moment s’être ému de l’affaire. Elle n’a timidement rebon-di, à ma connaissance, que pendant la campagne présidentielle dans 10
«Le vrai Sarkozy», supplément de l’hebdomadaireMarianne, dont les auteurs s’interrogeaient : «Publier un livre consacré à l’ancien ministre Georges Mandel qui se révèle, pour partie au moins, être un plagiat coupé-collé de la thèse universitair e de Bertrand Favreau, certaines erreurs comprises, est-ce la quintessence du moralisme intégral?» Le mot «livre» me paraît de trop dans cett e invective. Victor Noir, compa-rant les deux ouvrages, étaie son accusation d’une vingtaine d’exemples : «Il n’est pas un épisode de la vie de Georges Mandel qui échappe au singulier mimétisme de Sarkozy», s’amuse-t-il. Le bio-graphe se fait si aveuglément l’ombre de son pourvoyeur qu’il en repro-duit les bévues. «On peut lire sous la plume de Georges Pioch dansLes Hommes de bonne volonté…» devient chez lui : «On est consterné de lire sous la plume de Georges Pioch, dansLes Hommes de bonne volon-…». Or, le journal en question avait pour titreLes Hommes du jour. Fai-sons de Pioch un déverbal de «piocher», la déconfiture sera encore plus drôle. Je ne vais pas me fourrer dans ce guêpier. Bertrand Favreau s’abstint de porter plainte. Il préféra appr ofondir et corriger son travail pour publier, en 1996,Georges Mandel ou la passion de la République (1885-1944). Sans vouloir comparer le Sarkozy à un ouvrage auquel ce serait faire injure de les dresser sur le même piédestal, notons l’élégance de Favreau, avocat, ancien bâtonnier du barreau de Bordeaux, qui, dans son avant-propos, plutôt que de bâtonner l’importun, joue de l’allusion discrète («certain intérêt documentaire porté longtemps après leur parution à mes écrits, anciens et pourtant insuffisants») et enregistre comme une «revanche posthume» de Mandel que «récemment […] deux jeunes ministres, l’un de gauche, l’autre de droite, à l’orée du pouvoir, ont voulu méditer son action». Les emprunts de Sarkozy n’ont été inventoriés que jusqu’à sa page 142. Il serait fastidieux de contrôler plus avant. Ou d’attirer l’attention sur de troublantes ressemblances, e ntre, par exemple, «Le château de Chazeron est de construction composite. Le corps de logis est moyen-11
e âgeux. Deux ailes y ont été ajoutées, au XVII siècle…» (Paul Reynaud, ancien prisonnier de cette geôle) et «La bâtisse était de construction composite. Le corps de logis datait du Moyen Âge. Deux ailes avaient été rajoutées au fil des siècles…» (Nicolas Sarkozy, biographe). En art seu-lement l’examen du plagiat réjouit l’esprit. Sous la plume de Stendhal, frais émoulu d’un larcin identique, il est piquant de lire : «Sterne a sou-vent pillé des auteurs qu’il ne citait jamais; M. Xavier de Maistre imite sans cesse Sterne, et n’en parle jamais.» On peut naviguer loin sur ces eaux-là. Mais prendre la main dans le sac un cancre qui copie sur le voi-sin : à quoi ça nous avance? C’est bien après la page 142, en pleine débâcle, que, pire qu’un plagiat, se dessine la fourberie de Clisthène. On devine Georges Wormser enchanté d’écrire : «Mandel, si discuté (et même vilipendé) de son vivant, a rencontré plus d’équité dans le jugement de l’histoire.» Notre pionnier omet cette observation, plus vraie en 1994 qu’en 1967 et approuvée par Bertrand Favreau en ces termes : «Mandel n’a connu ni purgatoir e ni réel oubli.» Cinq ouvrages sur Mandel, lorsque Sarkozy fit paraître le sien, dont, selon Jeanneney, une «biographie à ambition exhaustiv e et scientifique» (le Sherwood), ce n’était pas si mal en effet. Paul Reynaud et Jean Moulin n’en avaient pas inspiré beaucoup plus. Il est surprenant que son éloge du livre de Jean-Noël Jeanneney amène Sarkozy à ne s’y référer explicitement qu’une fois, alors que souvent il cite Coblentz, Varenne et Wormser, car mieux que lui, Jeanneney explique son sous-titre,Le moine de la poli-tique: «Le grand air stimulait Clemenceau; il affligeait Mandel et parfois l’oppressait. Il parut toujours con sidérer l’effort physique, où Clemen-ceau se ressourçait joyeusement, comme une dispersion inutile de l’in-flux vital […], il n’aimait la nature que prisonnière des tableaux qui ornaient les murs des appartements officiels. […] Donc on l’appela “le moine de la politique”.» À Tardieu reviendrait la paternité de ce surnom. Mandel, en somme, eût mérité qu’on lui appliquât le mot de Plu-tarque sur Alexandre : «Il éprou vait une antipathie générale pour l’en-geance des athlètes.» 12
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