La justice transitionnelle

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Justice transitionnelle? Connais pas.
Pourtant c'est désormais, dans les relations internationales, une 'recette' devenue comme une norme qui s'appliquerait à tout pays sortant d'une dictature ou d'une guerre et aspirant à une vie politique et civique pacifiée. Les pays concernés sont aujourd'hui légion : Afrique du Sud, Rwanda, Sri Lanka, Ouganda, Libye, Côte d'Ivoire, Égypte, Tunisie, Guinée, Maroc, sans oublier nombre de pays latino-américains et européens – ceux autrefois dominés à l'Est par les régimes communistes, ou l'Espagne hantée par les fosses communes du régime franquiste.
Dans tous les cas, il a été question de 'commissions Vérité et Réconciliation', de guérison des atrocités du passé par l'expression publique des victimes et d'éventuelles réparations financières ou symboliques, voire de la 'fonction sociale' des procès de dictateurs et de tortionnaires.
Or la culture démocratique ne se forge pas d'emblée dans ces normes cathartiques et la démocratie politique ne peut surgir de situations d'inégalités sociales et économiques iniques (l'Afrique du Sud et le Maroc le prouvent à l'envi). La justice transitionnelle n'a de chance de devenir réalité que si, au-delà de l'expression publique, trop souvent contrôlée, des victimes, celles-ci se transforment en authentiques acteurs de la démocratie grâce à la satisfaction de normes et d'attentes que sont la reconnaissance, la dignité, la tolérance, la confiance et l'autonomie.
Voici la philosophie politique mise au défi de la réalité la plus crue, partout, maintenant.
Publié le : mardi 29 janvier 2013
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EAN13 : 9782072471957
Nombre de pages : 669
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C O L L E C T I O N F O L I O E S S A I S
Kora Andrieu
La justice transitionnelle De l’Afrique du Sud au Rwanda
Gallimard
© Éditions Gallimard, 2012.
Kora Andrieu, philosophe, chargée de conférences à l’Institut d’études politiques de Paris, est experte asso-ciée en droits de l’homme près le Bureau du Haut Com-missariat des Nations unies aux Droits de l’Homme en Tunisie.
La paix est la tranquillité de l’ordre. S A I NT A UGUS T I N
Introduction:
T R A N S I T I O N , D É M O C R A T I S A T I O N : Q U E L L E P L A C E P O U R U N E P H I L O S O P H I E P O L I T I Q U E A P P L I Q U É E ?
Longtemps considéré comme le pré carré des despotes autoritaires, des leaders islamistes et des monarques absolutistes, le monde arabe semble avoir récemment entamé une transformation radicale. Après des années de règne sans partage, les présidents tunisien et égyptien ont, à quelques semaines d’écart, quitté le pouvoir sous la pres-sion de la rue. Avec leur chute est venue la pro-messe d’élections libres et transparentes, de la prise en compte de la règle du droit, du respect des libertés individuelles — bref, d’un ralliement à l’idéal des Temps modernes: la démocratie. Comme si la fin de l’autoritarismedevaitsignifier l’émergence d’un régime démocratique tolérant, pluraliste et respectant la diversité des confes-sions: en un mot, d’un régime de type politique-ment libéral. Que ces deux pays parviennent à atteindre ces idéaux est cependant loin d’être garanti, et des signes avant-coureurs d’une cer-taine «gueule de bois» post-révolutionnaire sont déjà présents, qui soulignent toute la complexité des processus de démocratisation. Ce qui ressort,
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en revanche, de ces deux exemples est la prédomi-nance d’un modèle de la «transition» qui semble être devenu le prisme conceptuel unique pour analyser le changement politique aujourd’hui. Un pays doit «transiter» de la dictature vers la démo-cratie(Égypte, Tunisie, Guinée); de la guerre vers la paix(Sri Lanka, République démocratique du Congo, Libye); voire des deux à la fois, comme en Côte d’Ivoire. De ce point de vue, l’histoire est remplie d’exemples de transitions «ratées» ou extrêmement longues et pénibles, comme dans le cas de la Russie post-soviétique, de l’Inde post-impériale, de l’Irak post-Saddam ou même de la France post-révolutionnaire. À mesure que le para-digme transitionnel s’est installé, il est en même tempsdevenu de plus en plus clair que la démo-cratie ne s’établissait pas par magie: comme un enfant en pleine croissance, elle demande patience, encouragement, soin et conseils avisés. Si la démo-cratie est bien, selon l’argument wilsonien, ce qui mène à la paix, la démocratisation, elle, est en revanchel’instant de tous les dangers. Face à ces cas extrêmes et particulièrement fragiles, nos prin-cipes démocratiques devraient-ils donc s’adapter, s’assouplir? Afin de favoriser un passage «en dou-ceur»,ilestainsigénéralementconsidéréquel’établissement d’institutions démocratiques ne suffit pas: il faut promouvoir aussi une certaine «culture» de la démocratie, un ensemble d’at-tentes, de normes et d’intuitions fondamentales (confiance, respect, dignité, tolérance, autonomie) qui renforcent les aspects plus formels de la démo-cratie. C’est cette transformation intérieure qui
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