La main de l'auteur et l'esprit de l'imprimeur. XVIe-XVIIIe siècle

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Tout comme l'histoire, la littérature est attachée à la résurrection des morts. Souffle inspiré de l'épopée, minutie narrative et descriptive du roman historique, ou bien réincarnation des acteurs de l'histoire sur la scène du théâtre – certaines œuvres de fiction donnent au passé une présence souvent plus forte que celle proposée par les livres des historiens.
Mais Roger Chartier nous met en garde : lorsqu'il les lit, l'historien ne doit jamais oublier l'historicité de ces œuvres et leur mode de circulation. Si le XVIIIe siècle fonde la littérature sur l'individualisation de l'écriture, l'originalité des œuvres et le sacre de l'écrivain, il n'en allait pas du tout de même auparavant : fréquence de l'écriture en collaboration, réemploi d'histoires déjà racontées, lieux communs partagés, formules répétées, ou encore, continuelles révisions et continuations de textes jamais clos.
C'est dans ce paradigme de l'écriture de fiction que Shakespeare a composé ses pièces et que Cervantès a écrit Don Quichotte, à une époque de faible reconnaissance de l'écrivain comme tel : ses manuscrits ne méritaient pas conservation, ses œuvres n'étaient pas sa propriété et ses livres, dans leur matérialité (ponctuation, divisions
internes, paragraphes, etc. qui en fixaient le sens), étaient d'abord l'œuvre des correcteurs, des typographes et de l'imprimeur. Lecteur des textes littéraires, l'historien se doit plus que jamais de savoir faire la part entre la main de l'auteur et l'esprit de l'imprimeur.
Publié le : jeudi 26 février 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782072577758
Nombre de pages : 416
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C O L L E C T I O NF O L I OH I S T O I R E
ROger CharTier
La maiN de l’auTeur eT l’espriT de l’imprimeur
e e XVI-XVIIIsiècle
Gallimard
Premières versions des chapitres qui composent ce volume
CHAPITRE I. Pouvoirs de l’imprimé e e « L’imprimé et ses pouvoirs (XV-XVIIIsiècles) », inL’imprimé et ses pouvoirs dans les langues romanes, sous la direction de Ricardo Saez, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2009, p. 21-37. CHAPITRE II. La main de l’auteur « A mão do autor : arquivos literários, crítica e edição »,Escritos três. Revista do Centro de Pesquisa da Casa Rui Barbosa, Ano 3, n. 3, 2009, p. 7-22, et « Die Hand des Autors. Literaturarchive, Kritik und Edition »,Jahrbuch der deutschen Schillergesellschaft, LIV, 2010, p. 496-511. CHAPITRE III. Traduire « La Europa castellana durante el tiempo delQuijote», inEspaña en tiem-pos del Quijote, bajo la dirección de Antonio Feros y Juan Gelabert, Madrid, Taurus Historia, 2004, p. 129-158. CHAPITRE IV. Textes sans frontières Étude inédite
CHAPITRE V. Préliminaires « Paratesto e preliminari. Cervantes e Avellaneda », inI Dintorni del testo, a cura di Marco Santoro e Maria Gioia Tavoni, Roma, Edizioni dell’ Ateneo, 2005, p. 137-148.
CHAPITRE VI. Du livre à la scène « LeDon Quichotted’Antônio José da Silva, les marionnettes du Bairo Alto et les prisons de l’Inquisition », inJewish Culture in Early Modern Europe. Essays in Honor of David B. Ruderman, edited by Richard I. Cohen, Natalie B. Dohrmann, Adam Shear and Elchanan Reiner, Pittsburgh, University of Pittsburgh Press, and Cincinnati, Hebrew Union College Press, 2014, p. 216-225 (version abrégée).
CHAPITRE VII. Les temps des œuvres « Hamlet 1676. Les temps de l’œuvre », inLe Temps des œuvres. Mémoire et préfiguration, sous la direction de Jacques Neefs, Vincennes, Presses Univer-sitaires de Vincennes, 2001, p. 143-1’54.
CHAPITRE VIII. Ponctuations « Capter la parole vive », inParole et musique. Aux origines du dialogue humain,Colloque annuel 2008 du Collège de France, sous la direction de Stanislas Dehaene et Christine Petit, Paris, Odile Jacob, 2009, p. 169-182.
CHAPITRE IX. De la scène au livre « Éditer Shakespeare (1623-2004) »,Ecdotica, 1, 2004, p. 7-23.
CHAPITRE X. Écrit et mémoire « Mémoire et oubli. Lire avec Ricœur »,Paul Ricœur et les sciences humaines, sous la direction de Christian Delacroix, François Dosse et Patrick Garcia, Paris, La Découverte, 2007, p. 231-248.
© Éditions Gallimard, 2015. Lart d écrire (détail). Gr a vu r etir ée d eLEncyclopédiede Diderot et D’Alembert. Ph oto©Ja cqu es Boyer / Roger -Viollet.
ROger CharTier esT PrOfesseur au COllège de FraNce, DirecTeurdéTudesàlÉcOledeshauTeséTudeseNscieNcessOciales eT PrOfesseur iNViTé à l’UNiVersiTé de PeNNsylVaNie. Ses recherches pOrTeNT sur l’hisTOire des TexTes, des liVres eT des lecTures daNs l’EurOpe de la première mOderNiTé, eNTre e e XVIeTXVIIIsiècles. EN ces derNières aNNées, ses éTudes ONT priVilégié les migraTiONs de cerTaiNes œuVres eNTre laNgues, geNres eT publics.
A v A n t - P R o P o S
« EscuchO a lOs muerTOs cON lOs OjOs ». ÉcOuTer les mOrTs aVec les yeux. Ce Vers de QueVedO paraîT désigNer aVec acuiTé, NON seulemeNT le respecT du pOèTe pOur les aNcieNs maîTres, mais aussi la relaTiON qu’eNTreTieNNeNT les hisTOrieNs aVec les hOmmes eT les femmes du passé dONT ils VeuleNT cOmpreNdre — eT faire cOmpreNdre — les sOuf-fraNces eT les espéraNces, les raisONs eT les dérai-sONs, les décisiONs eT les frusTraTiONs. Seuls les hisTOrieNs des Temps Très cONTempOraiNs, grâce aux TechNiques de l’eNquêTe Orale, peuVeNT dONNer uNe écOuTe liTTérale aux mOTs mêmes de ceux eT celles dONT ils écriVeNT l’hisTOire. Les auTres, TOus les auTres, dOiVeNT écOuTer les mOrTs seulemeNT aVec leurs yeux eT reTrOuVer les parOles aNcieNNes daNs les écriTs qui eN ONT cONserVé la Trace. POur le désespOir des hisTOrieNs, ces Traces, lais-sées sur le papyrus Ou la pierre, le parchemiN Ou le papier, N’eNregisTreNT le plus sOuVeNT, eT pOur le plus graNd NOmbre, que des sileNces — les sileNces de ceux qui N’ONT jamais écriT, les sileNces de ceux dONT les parOles, les peNsées Ou les acTes éTaieNT
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La main de l’auteur et l’esprit de l’imprimeur
saNs impOrTaNce pOur les maîTres de l’écriTure. Rares, eN effeT, sONT les dOcumeNTs Où, eN dépiT des TrahisONs impOsées par les TraNscripTiONs des scribes, des juges Ou des leTTrés, les hisTOrieNs peuVeNT eNTeNdre les mOTs des mOrTs, Obligés à dire leurs crOyaNces eT leurs gesTes, à rappeler leurs acTiONs, à racONTer leur Vie. EN leur abseNce, les hisTOrieNs Ne peuVeNT que s’affrONTer à uN défi paradOxal eT redOuTable : écOuTer des VOix mueTTes. Mais la relaTiON aux mOrTs qui habiTeNT le passé peuT-elle se réduire à la lecTure des écriTs qu’ils ONT cOmpOsés Ou qui parleNT d’eux même saNs le VOulOir ? ÉVidemmeNT pas. D’abOrd, parce que TraVail de l’hisTOrieN dOiT aussi recONsTruire ce que les iNdiVidus Ou les sOciéTés igNOreNT d’elles-mêmes. EN ce seNs, l’aTTeNTiON pOrTée aux Traces des VOulOirs eT des seNTimeNTs Ne peuT êTre séparée de l’aNalyse des cONTraiNTes NON sues, des déTer-miNaTiONs NON perçues qu’impOseNT, eN chaque mOmeNT hisTOrique, l’Ordre des chOses eT celui des mOTs. ENsuiTe, parce qu’eN ces derNières aNNées, les hisTOrieNs ONT pris cONscieNce qu’ils N’aVaieNT pas le mONOpOle de la représeNTaTiON du passé eT que sa préseNce pOuVaiT êTre pOrTée par des rela-TiONs à l’hisTOire iNfiNimeNT plus puissaNTes que leurs prOpres écriTs. Les mOrTs haNTeNT la mémOire — Ou les mémOires. POur celles-ci, aller à leur reN-cONTre N’esT pas les écOuTer aVec les yeux, mais les reTrOuVer, saNs la médiaTiON de l’écriT, daNs l’im-médiaTeTé du sOuVeNir, la quêTe de l’aNamNèse Ou les cONsTrucTiONs des mémOires cOllecTiVes. Les hisTOrieNs dOiVeNT aussi admeTTre, de bON Ou mauVais gré, que la fOrce eT l’éNergie des fables
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