La Naissance du politique

De
Publié par

Comment et pourquoi les Grecs, qui en ignoraient tout, créèrent-ils la démocratie ?
L'école française, à cette question, répond par la seule explication du contexte : la crise sociale générale du monde grec au V<sup>e</sup> siècle obligea les aristocraties à laisser le pouvoir au peuple. Mais donner le pouvoir au peuple implique que l'on ait d'abord inventé la notion de citoyen.
C'est à cette lente genèse des nouveaux cadres de pensée qui, une fois la crise venue, permirent de jeter les bases de la démocratie, que ce livre s'attache, décrivant l'ample révolution culturelle que fut l'invention de la citoyenneté : la prééminence accordée à la communauté, l'importance prise par la participation politique dans la définition de l'identité de chacun, mais aussi, entres autres exemples, l'affirmation du libre-arbitre de l'homme dans la tragédie - Les Euménides d'Eschyle - ou la découverte, par Hérodote, que l'Histoire n'est pas un fil dévidé par les Dieux, mais un motif tissé par l'action des hommes.
Publié le : mercredi 1 octobre 2014
Lecture(s) : 2
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782072175503
Nombre de pages : 456
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
couverture
 

Christian Meier

 

 

La naissance

du politique

 

 

Traduit de l'allemand

avec le concours de

Inter Nationes, Bonn

 

 

Gallimard

 

Pour Dieter Sturm

INTRODUCTION

Le temps est proche où il faudra penser la politique autrement.

 

NIETZSCHE

L'intérêt de cet ouvrage tient, somme toute, aux deux seules questions qu'il entend traiter, à force de reprises, sous tous leurs angles ou presque – ce qui, je l'espère, n'en rendra pas la lecture monotone : pourquoi et comment la démocratie naquit-elle chez les Grecs et non pas dans toute autre civilisation qui leur fut antérieure ou comparable ? Qu'était le politique chez les Grecs ? En quoi était-il un élément vital et distinctif de la société ?

Comprendre comment un peuple créa des démocraties alors qu'il en ignorait jusqu'à la possibilité n'est pas chose aisée. Cela ne pouvait tout simplement aller de soi, car les Grecs n'auraient pas alors constitué une exception parmi les grandes civilisations. Quels que soient, en effet, les arguments que l'on avance en leur faveur, on ne peut supposer qu'ils aient été, dès l'origine, plus « doués » que tant d'autres peuples. Les particularités de leur civilisation ne sauraient, non plus, fournir quelque explication, tant elles sont, à l'évidence, elles aussi le fruit du processus même qui rendit possible la démocratie. Entre ce processus et la démocratie, le rapport n'est pas à sens unique : le premier a engendré les conditions requises pour qu'advienne la seconde, laquelle, à son tour, le conditionna.

Les premières démocraties n'ont pu voir le jour dans l'histoire du monde qu'à la condition que la communauté « politique » des citoyens, en tant justement que citoyens, devînt le centre de leur existence. Ce qui dépendait de préalables divers et eut des conséquences multiples. Il en résulta que les Grecs occupèrent une position particulière dans le monde : les citoyens exerçaient un contrôle sans précédent historique sur leurs conditions de vie. Cela impliquait un type particulier d'identité sociale, une modalité nouvelle de vivre le temps, un rapport spécifique entre la stabilité et le changement, mais également des formes inédites d'expérience, de perception et de conception des potentialités de l'homme, de l'histoire, de la société et de la transformation, et, ce ne fut pas le moindre, une manière unique de s'exposer au monde, des formes nouvelles de poésie, de questionnement théologique, philosophique et scientifique, sans oublier tout ce que nous savons, ou ne savons pas (encore), avoir été connexe. Même dans la plastique et l'architecture, la culture grecque reçut de la politique des impulsions pour le moins fortes. L'élément dans lequel les poleis, communautés grecques de citoyens, se sont constituées et firent sans doute aucun leurs expériences les plus importantes, voilà ce que nous essaierons ici de comprendre comme étant « le politique ». Ce concept a une extension beaucoup plus large que celui de démocratie, qui en représente la forme ultime et achevée.

 

En inventant le politique, les Grecs ouvrirent la porte étroite que l'histoire mondiale dut franchir afin de conduire à l'Europe moderne. Ce que furent les conditions de la socio-genèse des Grecs, la question de savoir, grosso modo, si l'histoire grecque constitue, dans le contexte de l'histoire universelle, une nécessité ou un hasard, tel est le problème préalable à toute compréhension historique approfondie de notre propre situation dans le monde actuel.

À ce stade, une réflexion spécifiquement historique sur des processus de longue durée doit donc affronter les théories évolutionnistes de l'histoire, dominantes ces derniers temps. En effet, le cas si exceptionnel de la culture grecque semble résister aux conceptions plutôt déterministes du développement social. En tout état de cause, l'émergence du politique ne se laisse pas expliquer d'une manière satisfaisante par l'incontestable capacité qu'ont les hommes à créer de hautes cultures. Elle doit être soigneusement distinguée de l'émergence de ce que l'on appelle, dans une acception galvaudée, les premiers « États ». C'est assez dire combien le programme de l'« histoire comme science sociale » est donc ici en jeu.

Bien évidemment, un tel jugement sur l'apport des Grecs à l'histoire présuppose que l'on reconnaisse l'importance du politique, en lui-même comme dans tous les contextes où il peut être impliqué. À cela s'oppose le mépris que le politique, conçu d'une manière purement fonctionnelle, n'a cessé, pour des raisons diverses, de susciter à l'époque moderne et contemporaine, en dépit de l'expérience accumulée. Paradoxalement mais tout aussi significativement (ou « cataparadoxalement1 »), les multiples politisations que l'Allemagne a connues au cours des années soixante-dix et quatre-vingt se sont accompagnées d'un étiolement croissant du sens du politique. C'est que les bouleversements à court terme de notre époque nourrissent notre sentiment de distance lassée et confèrent quelque actualité au mot de l'Ecclésiaste : « Rien de nouveau sous le soleil ! » Ainsi le politique peut aisément passer aujourd'hui pour une simple fonction de l'économie.

Dans une telle perspective, les Grecs apparaîtraient essentiellement comme l'une des « sociétés de classes antiques » qui se sont développées au cours du premier millénaire avant Jésus-Christ entre la Perse et l'Italie2. Comme si la capacité de penser un ordre dans sa totalité sans vouloir le dominer ou s'identifier à un souverain humain ou divin ; l'apparition de l'alternative : ou bien les seuls détenteurs du pouvoir ont pour obligation de prendre les décisions concernant la communauté, ou bien tous les membres de celle-ci doivent y avoir une part décisive ; et, dans cette mesure même, le libre ordonnancement de l'ordre, comme si tout cela n'avait donc rien représenté de fondamentalement nouveau dans l'histoire universelle !

Je présume, pour ma part, que la naissance du politique ne peut, dans l'ensemble, être expliquée qu'historiquement3, même si elle implique de nombreux développements particuliers, analysables en termes de processus autonomes. Il s'agit, en somme, d'un procès né de la rencontre fortuite de forces multiples, survenue dans des conditions très particulières. C'est du moins ce qui se laisse inférer de nos sources, ce que permettent d'établir nos connaissances – ou nos hypothèses à moitié corroborées – des rapports historiques. Car l'étonnante coexistence de grands « progrès » en des lieux différents au cours de la « période axiale4 » ne fait qu'ajouter au mystère, puisque, répétons-le, le politique n'est apparu que chez les Grecs.

 

Mais qu'est-ce le politique ? Qu'est-il en général et qu'est-il chez les Grecs ? Eu égard aux violentes et vastes controverses que cette question ne cesse de soulever, il est à tout le moins risqué de revendiquer ce concept pour les Grecs. L'adjectif politique, comme le substantif politique dérivé de sa forme grecque, proviennent assurément de leur langue. Mais les substantifs créés à partir des formes modernes, tel que le politique (das Politische, ou the political comme noms neutres), sont si modernes dans leur forme et leurs connotations qu'en l'état actuel des choses il peut être politiquement justifié, mais pas scientifiquement éclairant, d'introduire le concept grec de politique, sans justifier cette démarche.

Le sens qu'a pris le qualificatif politique dans le cours du temps n'est pas seulement multiple, il est partiellement contradictoire. Originellement, le terme se rapportait à la pólis, c'est-à-dire à la communauté des citoyens et à une constitution particulière ; puis il se rapporta à l'État représenté par le monarque. L'action politique avait, à l'origine, l'acception positive d'action pour l'intérêt général, elle s'opposait à l'action servant un intérêt égoïste. Puis elle prit un sens plutôt technique, voire négatif, d'astuce, de ruse, de dissimulation. Finalement le mot perd tout rapport à l'État. À l'époque récente, sous l'effet de la socialisation croissante de l'État, c'est-à-dire de la politisation de la société, il connaît une nouvelle carrière, désignant les aspirations et les unités les plus diverses d'un monde en voie de politisation rapide. Cette phase est illustrée par la tentative de Carl Schmitt visant à élaborer une nouvelle définition de la notion de politique5. Toutefois, si la discrimination de l'ami et de l'ennemi devient le critère spécifique du politique, ce dernier terme acquiert de nouveau un sens opposé à celui qu'il avait en grec et qui impliquait précisément le dépassement de ces oppositions et la préservation du pouvoir.

Dans la position intermédiaire que Carl Schmitt cherchait à théoriser, ce critère, véritable Janus bifrons, ne constitue d'ailleurs qu'une connaissance partielle du politique, qui demeure centrée sur l'État. Quoi que l'on puisse dire de la tentative de Schmitt, il importe plutôt de souligner qu'elle a donné l'impulsion à la redéfinition radicale, sinon la découverte, de ce que signifie aujourd'hui le politique. Quand on développe cette pensée, comme la situation actuelle exige de le faire, le politique se révèle un phénomène d'essence unitaire et universelle. Les significations plurielles et contradictoires de l'adjectif « politique » sont simples fonctions des diverses structures et lieux du politique dans le cours de l'histoire, elles dessinent les facettes d'un tout. C'est en cela que réside la valeur théorique et instrumentale du concept de politique. On y renonce à tort quand on confond plus ou moins dans l'usage le politique et la politique6.

Si l'on veut concevoir le politique comme un phénomène général, dans sa portée historique et contemporaine, il ne faut donc pas y voir la somme de toutes les significations de l'adjectif politique, ni leur commun dénominateur, encore moins en privilégier certaines. Le concept de politique offre, en effet, l'avantage, au diapason d'une tendance caractéristique de l'usage actuel de ce terme, de saisir une dimension qui diffère de l'ensemble des acceptions de l'adjectif « politique » et du substantif « la politique » : un certain degré d'intensité de l'association ou de la dissociation7. Ce degré, ou ce champ, est le lieu où est créé et pratiqué un ordre de vie en commun dans et entre des unités et des sous-unités politiques, où sont prises des décisions au sujet des questions qui intéressent la communauté, où s'affrontent des positions qui influent sur ces décisions.

Une théorie du politique doit permettre de saisir et de comparer toutes les formes particulières d'associations et de dissociations humaines, et doit les intégrer dans une théorie plus générale des structures sociales. À la participation de tous les citoyens aux affaires publiques dans les poleis grecques de caractère démocratique correspond une extension de l'espace de la décision politique jusqu'à y inclure le centre même du pouvoir, et une distinction particulière du dehors et du dedans. Cela signifie, dans les circonstances de l'époque, une « politisation » des citoyens. Par là même, le lieu du politique est déterminé et devient déterminant : la politique concerne presque exclusivement, du moins à l'époque classique, les rapports entre les citoyens en tant que citoyens et les rapports entre les poleis ; le processus de transformation, effectivement très profond, est perçu comme se confondant, pour ainsi dire, avec les mouvements politiques. L'action, à un degré unique, fut ainsi soustraite à « ce qui se déroule par soi-même », à l'automaton8, et placée au centre des rapports entre les citoyens et les poleis. À un degré tel qu'il pourrait servir à la contruction d'un type idéal du politique, les événements et les rapports politiques furent soumis à la volonté des acteurs et au hasard dont relevaient leurs affrontements : en réglant leurs rapports entre eux, les citoyens en sont devenus les maîtres. Aussi le politique ne représente-t-il pas seulement, pour la société grecque en général et pour la société athénienne en particulier, un domaine important, mais bien l'élément central de la vie.

Il est superflu d'insister sur les différences avec l'époque moderne qui vit la monopolisation du pouvoir et de la décision politique par le monarque, à laquelle correspond d'une part l'extension de l'espace politique à l'organisation étatique ainsi qu'aux domaines économiques, sociaux, voire – grâce au jus reformationis – confessionnels, et, d'autre part, le maintien de puissants contre-pouvoirs : les Églises d'abord, la société elle-même ensuite. Les limites de l'espace politique ont, elles aussi, évolué. La différenciation s'accompagne dans l'ensemble d'une évolution des processus. Parallèlement aux mouvements politiques apparaît une autre forme de devenir historique, dont l'importance s'accroît : les processus de transformation dans les sciences, la culture, la technique, la société et l'économie, avec toutes les conséquences qui en découlent. Même après que les citoyens eurent, à la fin du XVIIIe siècle, acquis – grâce au jus revolutionis – le droit d'intervenir dans la vie politique, la politique ne détermine qu'une partie des transformations, et son lieu demeure marginal. Les tentatives de politisation du monde social, dont témoigne, par exemple, à l'époque de la Révolution française, l'usage du qualificatif citoyen comme un appellatif (et plus tard la conception de l'unité politique comme un processus d'intégration), ont une importance moindre que la « temporalisation » de la société. À court terme, notre destin peut être déterminé par la politique – notre siècle en a suffisamment fait l'expérience ; à long terme, il l'est par des processus de changement résultant de l'accumulation infinie d'impulsions disparates. L'événement – extrêmement accéléré et souvent très meurtrier – et le changement sont désormais disjoints d'une manière qui n'a pas de précédent dans l'histoire.

Ce phénomène revêt aujourd'hui une dimension nouvelle. En effet, ce qui est devenu problématique, ce n'est pas seulement le changement intensifié et accéléré, mais également, de plus en plus, la structure transformée du politique : le nouveau lieu qu'occupe le politique dans le monde actuel et le rôle qui lui y revient. Au XIXe siècle et en partie au cours du XXe, on pouvait croire que, dans l'ensemble, les processus de changement seraient avantageux à la bourgeoisie et, plus tard, au prolétariat. Aujourd'hui on est de plus en plus persuadé que ces processus sont contradictoires, et que, dans l'ensemble, ils ne profitent à personne. Au progrès se substituent des tentatives de « compensation d'effets secondaires négatifs du progrès, en croissante progression9 ». Walter Benjamin se demande si les révolutions – plutôt que d'être « les locomotives de l'histoire du monde » – ne seraient pas « le frein d'urgence que tire l'humanité embarquée dans ce train10 ». L'état d'exception suscite un regain d'attention. Plutôt que de se fier à des processus en cours, on doit s'assurer que, dans le présent, une action pourra déterminer le cours ultérieur des événements11. Le politique est soumis à des exigences entièrement nouvelles : il doit affronter des « contraintes objectives », les processus de transformation, de petite mais aussi de grande ampleur, qui résultent, sous les constellations de notre époque, des effets secondaires et involontaires de notre action. Le politique tend ainsi à devenir total12. Au fond, tout est désormais soumis à la décision politique, y compris la décision de savoir ce qui en doit être exempt. Cette menace s'est étendue entre-temps à la nature de l'homme et à l'ensemble de son environnement, ne serait-ce que dans la forme moderne de la « décision préliminaire », où des décisions limitées affectent le tout13. En même temps, les formes d'association et de dissociation ont tendance à se métamorphoser de telle sorte que le pouvoir se disperse toujours davantage : à l'extension de l'espace politique et à l'élargissement de la participation à la décision politique correspond un affaiblissement de toutes les instances politiques, à tout le moins des procédures institutionnalisées. Les potestates indirectae sont devenues si puissantes, les assises du pouvoir si élargies, l'interdépendance si complexe, que la question est posée de savoir si, dans l'ensemble, le politique ne consiste pas en processus qui résultent d'effets secondaires et involontaires de l'action politique plutôt qu'en des décisions qui ont été prises14. Le moindre de ces processus n'est pas le cercle vicieux des attentes excessives à l'égard de la politique – que génèrent les postulats de l'âge moderne –, les déceptions qui s'ensuivent et les attentes accrues qu'elles suscitent en retour (dont le besoin correspondant de se protéger du politique).

Le politique chez les Grecs a soustrait de la sphère des processus autonomes de l'action le monde de la communauté des citoyens, pour le soumettre à l'action politique ; aujourd'hui, il semble être subordonné à des processus qui paraissent nous « motoriser », nous et notre identité.

La situation, les craintes et les attentes de notre époque ne sont pas le sujet qui nous occupe, quoiqu'elles puissent en faciliter la perception. Ce que signifient la constitution et le lieu du politique est, en effet, mieux perceptible à une époque où l'association et la dissociation politiques s'entrecroisent de manières si multiples que nombre d'individus s'en trouvent comme divisés en eux-mêmes ; où on ressent – au-delà d'un certain point – une impuissance face à l'histoire, du fait, en partie, du fossé qui sépare les grandes espérances concernant la politique de leurs réalisations effectives, ce qui implique que soient rajustées nos attentes ; où ce qui était la marque distinctive de l'époque moderne – le lien si fructueux entre la représentation des intérêts et la solution des problèmes structurels – ne semble plus assuré dans le cadre d'un seul et même système de partis ; où se pose tout simplement la question de savoir s'il nous est encore possible de donner à notre condition – pour autant que nous ayons des raisons d'en être insatisfaits – la forme de la confrontation politique. Il est à craindre, en tout cas, que le rapport entre le changement et la controverse ait passé un seuil critique, ou le passera bientôt : le débat moderne sur le caractère ingouvernable de notre société en est le meilleur symptôme.

Dans cette situation, il devient indispensable d'élaborer un nouveau concept du politique. Le politique chez les Grecs – appréhendé sous notre angle moderne – peut y aider substantiellement, dans les limites toutefois que lui impose sa nature, à nos yeux, de type idéal.

Quand le politique, en continuité et en rupture avec les traditions de la modernité, se sépare de l'État ; quand non seulement les décisions concernant notre condition, mais encore la possibilité même de telles décisions politiques deviennent essentiellement problématiques ; quand notre identité est en jeu15, s'ouvre alors une perspective nouvelle sur la spécificité des Grecs et de leurs acquis, sur le politique qui fut leur œuvre au sens le plus essentiel : la communauté de citoyens libres ; sur la culture politique, dont ils représentent le type dans l'histoire universelle ; et sur la position qu'ils occupent à l'intérieur de cette dernière.

Tels sont donc les problèmes que nous voulons aborder, sans prétention à l'exhaustivité et d'une manière assez fragmentaire. Cela implique une approche théorique et méthodologique qui, je le devine, n'est pas immédiatement compréhensible. Elle doit donc être brièvement précisée.

 

Au commencement, il y a la différence fondamentale qui existe entre le monde de la polis des Grecs, dans son ensemble, et le nôtre16 ; ce monde nous est étranger, il est déterminé, dans sa spécificité, par des relations particulières entre des facteurs extrêmement divers. Maintes choses dans ce monde des Grecs nous sont assurément familières, nombre d'entre elles ressemblent, voire sont semblables à d'autres de notre temps. S'il en était autrement, nulle compréhension ne nous en serait possible. Mais, dans l'ensemble, ce monde est différent17.

Les relations spécifiques entre les faits ne peuvent pas être directement établies par l'analyse des sources. Notre réflexion repose évidemment sur l'étude de ces dernières ; certains chapitres consistent exclusivement en cette étude même. Mais ce qui nous intéresse était, en grande partie, inconnu des Grecs eux-mêmes, et ne saurait donc être exprimé par des sources, qui, tout au plus, peuvent être considérées comme des symptômes. Mais si elles sont elles-mêmes symptômes et de quoi, voilà une question à laquelle elles ne répondent pas directement. La réponse ne peut donc être donnée par la tradition que d'une manière indirecte, pour autant qu'elle mette en rapport les diverses données (faits, institutions, modes de penser, conditions, etc.) qui peuvent, d'une façon ou d'une autre, être inférées des sources. Nombre de ces données ont déjà été mises en lumière par des recherches antérieures ; d'autres, en revanche, ont été établies dans le cours même de notre recherche.

Notre souci principal est de parvenir, pour chaque thème étudié, à une juste compréhension des rapports spécifiques. Ce qui nécessite l'élaboration de catégories qui nous permettent de repérer, de saisir et de corréler ces rapports. Or, compte tenu du fait que les rapports entre les divers facteurs et domaines sont toujours spécifiques d'une société à l'autre, nous n'avons ni pu ni voulu nous fonder sur une théorie moderne. Toutefois, si ce travail privilégie, au plan théorique, les éléments particuliers nécessaires à l'intelligence de l'ensemble, il tend également vers une théorie générale de cette époque, qui permettrait de lier tous ces éléments et de comparer l'âge grec à d'autres. Mais cela demeure, dans cet ouvrage, une intention.

L'histoire doit, à notre avis, s'exprimer dans la langue de tous les jours18, être la plus concrète, se rapprocher autant que faire se peut de ce qui est le fondement de toute histoire : l'action humaine et le contexte dans lequel elle advient à l'efficace. Cette langue de tous les jours, particulièrement dans l'étude des époques qui nous sont étrangères, a cependant besoin de certains repères conceptuels qui aiguisent l'attention, opèrent des distinctions et perçoivent les relations complexes que seule une immersion dans le sujet – longue, minutieuse et délicate – pourrait autrement révéler. En effet, si l'historien ne peut renoncer à se plonger dans les choses du passé, il doit aussi pouvoir en revenir, car sa tâche est d'être un médiateur entre son objet et le présent. Pour cela, il a besoin de certains concepts et de théories qui les fondent et, par leur coalescence, devraient adéquatement générer des systèmes conceptuels explicites et consistants. Ce n'est qu'une dimension du travail de l'historien, mais elle est essentielle.

Notre ouvrage traite de thèmes qui ont été jusqu'alors très peu pris en considération, et auxquels notre époque seule est devenue quelque peu attentive. Ainsi, outre la structure et le lieu du politique, le problème des contextes doit être, lui aussi, pris en compte, de même que celui du changement et du temps, de la présence politique des citoyens et des formes diverses d'appartenance et d'identité sociale. On doit distinguer diverses formes de changement historique, les rapports entre l'événement et le changement, entre la politique et les processus, entre le changement et la perception du changement ; les diverses formes, enfin, de conscience de la capacité de l'homme à améliorer profondément sa condition. Le problème que posent les univers conceptuels d'époques différentes est d'un intérêt aussi grand que particulier. Il a fallu, en étudiant la préhistoire de la démocratie, établir une « histoire sociale de la pensée politique », puis tenter de retracer l'expérience grecque de la « politisation » – on en comprendra l'objet respectivement dans les deuxième et troisième parties de cet ouvrage.

Il est inutile de préciser que le postulat selon lequel la relation entre les facteurs et les domaines étudiés est toujours spécifique a pour corollaire que, dans la dynamique des processus historiques, aucun domaine social ne peut revendiquer la priorité. Une étude sur « La démocratie, l'économie et les esclaves à Athènes à l'époque classique », qu'il eût été opportun d'inclure dans ce recueil si le temps ne nous avait pas été compté, aurait mis en évidence le plus opportunément la corrélation qu'il y a, précisément, entre la démocratie radicale, dans laquelle la politisation des très larges couches de population prit la forme, unique dans l'histoire du monde, d'une participation effective de l'homme ordinaire à la vie politique, et le recul considérable des mobiles économiques dans la pensée des pauvres. La satisfaction des besoins domestiques fut transférée, dans une large mesure, du domaine économique au domaine politique. La contradiction observée par Platon et Aristote entre l'activité politique et l'activité économique n'exprime, en dernière analyse, qu'une condition de la polis : le politique a dû s'affirmer contre les mobiles économiques au sens restreint.

Notre réflexion, quoi qu'il en soit, est relativement fragmentaire, et en un certain sens, elle doit l'être, car ce qu'une époque a de particulier dépasse toute théorie.


1 Cf. Ch. Meier, « Handeln und Aushalten », in Imago Linguae. Festschrift F. Paepcke, Munich, 1976, p. 359.

2 C'est le cas de H.G. Kippenberg (éd.), Seminar : Die Entstehung der antiken Klassengesellschaft, Francfort, 1977. Voir aussi Zeitschrift für Politik, 25, 1978, 5, n. 20 ; 13, n. 46, et R. Rilinger, in Historische Zeitschrift, 228, 1979, p. 387 sqq.

3 Voir H. Lübbe, Geschichtsbegriff und Geschichtsinteresse, Bâle et Stuttgart, 1977, p. 35 sqq.

4 K. Jaspers, Vom Ursprung und Ziel der Geschichte, Munich, 1949 ; trad. fr. Origine et sens de l'Histoire, Paris, Plon, 1954. Voir aussi B. Nelson, Der Ursprung der Moderne. Vergleichende Studien zum Zivilisationsprozess, Francfort, 1977, notamment p. x sqq.

5 Der Begriff des Politischen, in Heidelberger Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik, 1927, no 1, p. 1-33. Nouvelle édition de la version de 1932, Berlin, 1963 ; trad. fr. Marie-Louise Steinhauser, La notion de politique, Paris, Calmann-Lévy, 1972, rééd. Paris, Flammarion, 1992. Sur ce point, voir H. Meier, Carl Schmitt, Leo Strauss und « Der Begriff des Politischen ». Zu einem Dialog unter Abwesenden, Stuttgart, 1988.

6 Sur ce sujet, voir un ouvrage d'une importance particulière : D. Sternberger, Drei Wurzeln der Politik, Francfort, 1978.

7 Cette conception est adoptée par E.-W. Böckenförde dans un essai de 1969, repris dans Kirchlicher Auftrag und politische Entscheidung, Fribourg, 1973, p. 221, et citée avec approbation par Carl Schmitt, in Politische Theologie, t. II, Berlin, 1970, p. 25 sq. ; trad. fr. Jean-Louis Schlegel, Théologie politique, Paris, Gallimard, 1988, p. 96. Elle est récemment réaffirmée dans Böckenförde, Der Staat als sittlicher Staat, Berlin, 1978, p. 12 sq.

8 Cette idée est exprimée d'une manière particulièrement nette, à propos de la loi sur la stasis de Solon, dans l'Athenaion Politeia, la Constitution d'Athènes (8, 5), texte provenant du Lycée et habituellement attribué à Aristote. Cf. infra, chap. V, n. 170.

9 Lübbe, op. cit., p. 326.

10 Gesammelte Schriften, I, 3, Francfort, 1974, p. 1232. Il faut évoquer à ce propos le déchiffrage des Thèses sur le concept d'histoire par G. Kaiser (Benjamin. Adorno. Zwei Studien, Francfort, 1974, et Neue Antithesen eines Germanisten, 1974-1975, Kronberg, 1976, p. 99 sqq.). L'accent mis par Benjamin sur l'instant, le présent, l'action d'arrêter le jour ; l'interruption du continu ; l'action d'arracher les moments de liberté, de décision, de possibilité ; la métaphore « faire éclater la continuité historique pour en dégager une époque donnée », du « saut de tigre », effectué de pied ferme, de la « station immobile » du temps et du théoricien du matérialisme « assez viril pour faire sauter le continuum de l'histoire », tout cela ne rend que trop évident le fait que l'action, ce véritable « état d'exception », doit sauver – au sens de la « faible force messianique » qui nous est donnée – les vivants autant que les morts. Le progrès, en revanche, est conçu comme une « tempête » [Sturm], qui souffle du paradis et qui « emporte [l'Ange de l'Histoire] vers l'avenir auquel l'Ange ne cesse de tourner le dos, tandis que les décombres, en face de lui, montent au ciel ».

Manifestement, la « foi aveugle dans le progrès » et la « soumission servile à un appareil incontrôlable » (ainsi que la « confiance dans les masses comme base d'action politique ») ne sont que des aspects différents d'une même réalité. Elles « corrompent », parce qu'elles font retomber dans le processus, parce qu'elles dévirilisent. C'est pourquoi l'enfant politique du siècle est captif d'un mode de penser (et esclave d'un devenir) en termes de processus, qui le fait nécessairement manquer le présent. Les Thèses figurent, dans Gesammelte Schriften, au t. I, 2, p. 691 sqq. Voir aussi la thèse 17a : t. I, 3, p. 1231, d'une importance particulière pour notre propos (trad. fr. M. de Gandillac, in Walter Benjamin, Œuvres, t. 2, Poésie et Révolution, Paris, Denoël, 1971, p. 277-288 ; la version française, abrégée, établie par Benjamin lui-même sous le titre Sur le concept d'histoire, est reproduite dans Écrits français, éd. J.-M. Monnoyer, Paris, Gallimard, 1991, p. 339 sqq.).

11 Cf. infra, chap. IX, n. 71.

12 C. Schmitt, Politische Theologie (1922), Munich et Leipzig, 1934, passim, p. ex. p. 7 ; trad. fr., op. cit.

13 Pour un autre aspect de la « décision préliminaire », c'est-à-dire de l'action qui porte à l'« ébullition » des processus – ce qui souvent semble être la seule manière d'enclencher un processus au cours duquel des décisions se prendront – voir Ch. Meier, in K.-G. Faber et Ch. Meier, Historische Prozesse, Munich, 1978, p. 16 sq. Cf. H. Kissinger, in New York Times, 14 mars 1979 : « [...] the fact that we are in an endless process in which each solution of the foreign policy puzzle is an admission prize to another problem. »

14 Nous ne pensons pas ici aux réguliers « processus de prise de décision », qui tendent au moins vers une décision immédiate, mais au problème de l'impossibilité ou de la difficulté de la décision, dans le contexte de « la réduction des différences de pouvoir entre gouvernants et administrés et entre les différentes couches sociales », de « la transformation de l'ensemble des relations sociales dans le sens d'un renforcement des dépendances et des contrôles réciproques et multipolaires », selon les analyses de Norbert Elias, in Was ist Soziologie ?, Munich, 1970, p. 70 sqq., 100 sq. ; trad. fr. Yassmin Hoffmann, Qu'est-ce que la sociologie ?, Éditions de l'Aube, 1991, p. 78 sqq.

15 À ce propos, voir O. Marquard, K. Stierle (éd.), Identität, Munich, 1979.

16 Cf. D. Jähnig, Welt-Geschichte : Kunst-Geschichte. Zum Verhältnis von Vergangenheitserkenntnis und Veränderung, Cologne, 1975, p. 83 sqq., 87 sqq., 102 sq.

17 C'est principalement en cela que mon approche diffère de celle de S.C. Humphreys (Anthropology and the Greeks, Londres, 1978). Mme Humphreys a tout à fait raison de penser que l'interrogation anthropologique sur l'Antiquité doit être profondément renouvelée. Mais la nécessité de rompre l'isolement actuel des études sur l'Antiquité implique également que la particularité de cette époque soit établie dans les détails comme dans l'ensemble. Il s'agit en effet de l'inscrire d'une manière nouvelle dans le contexte de l'histoire universelle, et non pas de la « niveler » anthropologiquement, tendance dont le danger est présent, au moins d'une manière virtuelle, dans les développements – par ailleurs extrêmement intéressants – de Mme Humphreys.

18 Cf. K.-G. Faber, Theorie der Geschichtswissenschaft, Munich, 1971, p. 147 sqq.

PREMIÈRE PARTIE

 

Le concept du politique

Chapitre premier

 

DU POLITIKOS

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.