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La nourriture des hommes

De
86 pages

Voilà. Peut-être que l’amour n’existe qu’à cet instant. Peut-être aussi (pour le dépeindre moins noir) qu’il dure et persiste dans la mémoire. Pourtant ici-bas, dans le lit des hommes, dans la tête de ceux qui nourrissent ce désir d’être aimé, dans l’antichambre de leurs scrotums, l’amour semble furtif et inquiet...
Il semble avoir peur de durer vraiment et peur, en même temps, qu’on ne lui demande plus de durer. Il se réfugie sous l’instinct animal, derrière les velléités reproductrices qui assurent la pérennité des espèces. Il se déguise et, malgré tous les efforts déployés, devient simple éjaculation.
L’amour de ces hommes vit au rythme de la spermatogenèse ; il prend soin d’être éphémère pour que son règne ne cesse jamais.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

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Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-14083-6

 

© Edilivre, 2016

Citation

 

 

Je m’appelle Thibault. Voici une brève histoire.

Voici la nourriture des hommes.

 

Désir

J’étais au volant d’une voiture, sans savoir véritablement conduire et sans aimer ça. J’étais lancé sur une route abandonnée des autres hommes, cachée des regards et des cartes, pareille à un chemin qui se serait ouvert sous l’aurore des phares et refermé sous leur crépuscule de rouge et de vitesse. Je roulais depuis 16h, sans arrêt, sans prendre le temps de rien, d’un panneau à l’autre il fallait que tout s’épouse dans une suite qui mènerait à la fin d’un monde : mon monde, fragile, tout petit. Au moment de partir, A. s’était glissé à l’arrière de la voiture, je remarquais sur son visage un vague air effondré. Dans le rétroviseur, il fuyait vers l’horizon puis finit par s’allonger sur la banquette pour s’endormir. C’est à 23h que je suis arrivé sur le parvis d’un hôpital aux portes ouvertes sur l’air chaud d’une fin d’été. C’était un 24 août et tout semblait suspendu, comme à la fin de ce monde, comme un océan aurait pu l’être au rebord d’une Terre plate. Sur les lieux ne trainaient que de rares vieux emportés par la nuit, ainsi qu’une secrétaire somnolente mais occupée et un surfaceur polissant l’intérieur des murs. On me conduisait dans les couloirs déserts, les portes peintes aux couleurs des années 70 étaient toutes fermées sur leurs contenus de blouses, de sacs bariolés nourrissant un ballet de gens soucieux. On me faisait prendre un ascenseur pour le niveau -3, là où se trouvent la stérilisation, les frigos, les incinérateurs. J’avançais dans le couloir comme dans un temple en direction du sanctuaire, derrière les portes bleues de la dernière salle du bout du monde, derrière ce que les yeux ne veulent pas voir et que l’on cache au niveau -3. Toute une famille gisait, extrêmement pâle sous des draps remontant à hauteur d’épaules. Cinq corps dépouillés de toute expression, impassibles, alignés comme des instruments que l’on a décapés au mieux. Malgré les blessures infligées par l’accident et qui perturbent à certains endroits la lividité des corps, je reconnaissais de ces structures symétriques et osseuses les cinq tailles, les cinq corpulences, les visages et les chevelures. Ces cheveux étaient mouillés, tirés en arrière et tous les reflets roux, noirs, blancs, prenaient une intensité particulière révélée par les lampes froides. Cinq vies, une famille entière – presque entière – et pourtant aucun cris ni aucun mots ne semblaient pouvoir sortir de mes chairs, de ma gorge, rien pour décrire cette chose improbable, cet évanouissement dans la mort de parents, de frères et d’une sœur. Ceux qui à la fois m’ont engendré et fait naître, ceux qui m’ont maturé, disséqué de leurs yeux, enseigné, nourri et qui par ces connexions empiriques m’ont appris le métier d’homme, n’existeraient plus jamais. Il ne se perpétuera qu’un unique souvenir, qu’un génome résultat de deux cellules, qu’une interprétation de cette surprise que nous font tour à tour la vie et la mort. Il ne restera plus que moi, seul. Je n’aurai plus qu’à mendier aux autres ce qui me sera impossible de recevoir d’eux, ces regards dans lesquels j’ai existé et cette forme d’amour, intemporel, survivant aux chauds et aux froids et qui pourtant, à demi mort, ne suffirait plus. Le lendemain, A. vient me chercher à l’hôpital et nous quittons cette terrible ville de Bigorre. Les corps furent brûlés dans la nuit, après que j’ai pu confirmer l’identité de chacun. Ils n’auraient pas voulu se donner ainsi en spectacle plus longtemps, d’ailleurs, ils fermaient les yeux de honte d’être là, nus, simplement couverts d’un drap translucide par endroit. Ils avaient honte et froid, très froid. Ils auraient pu en mourir à nouveau. Ils n’encombraient pas vraiment la morgue, mais nous devions partir, eux d’un côté et nous de l’autre, sans attendre. Ils n’avaient nulle part où aller, aucune sépulture n’était prévue, aucun box ni carré n’avait été réservé, je n’attendais pas plus de prêtre, de rabbin ou de chaman pour un rite ou une cérémonie qui aurait pu tout changer et oindre leur passage du réel au rien. Le rien, découvert inédit, comme un bel inconnu.

Nous arrivâmes à Paris au début du soir en ayant vidé le réservoir de la voiture. Durant le trajet où je n’avais pas prononcé un mot, à ressasser ce rien qui entrait dans la vie, à revoir des cadavres qui ne sont que les miens, je tentais malgré tout de voir le beau autour de moi. Les yeux de A. ne quittaient pas la route, absorbé comme j’avais pu l’être à l’aller, peut-être tourmenté à son tour que le monde qu’il adore puisse disparaître un jour. Après un temps de silence, il avouait se demander ce qu’il allait bien pouvoir faire de moi, en me disant qu’il se voyait mal remplacer à lui seul les cinq piliers du ciel que la vitesse, le hasard ou la providence avaient précipités dans le feu. Je me souviens ne pas avoir répondu, je ne comprenais pas ses mots et j’imaginais qu’il voudrait finalement me soutenir avec toute la bienveillance dont il est capable. J’imaginais qu’il ferait tout pour que ma vie ne s’arrête pas là, dans une sorte d’inconfort et de mélancolie. Pour lui, j’entendais que c’était grave, qu’un danger de mort pesait sur ma tête plus que sur celle de n’importe quel autre animal qui souffre et qui vit malgré la peine. Sur la route, je ne croyais pas A. ni l’ambition folle de ce nouvel autodidacte prêt à materner l’œuf blessé. J’étais broyé, non fécondé et irrécupérable.

A. est un enfant du voisinage, nous avons le même âge et autant que je me souvienne, nous construisions à quatre mains des tours de bâtons sur le sol de l’école. Nous avions six ans. Au déjeuner, il sortait de son sac deux morceaux de baguette longs comme ses deux bras, chacun contenait de beaux morceaux de viande et de patates fumées. Le midi, je n’avais rien, mes parents m’astreignaient à une diète et à l’école on disait que nous étions pauvres au point d’avoir à sauter certains repas. Je sus plus tard que ce jeûne était imposé à dessein de me faire maigrir, pour un enfant de six ans j’avais sept kilos en trop, la nature m’avait fait faire des réserves tout seul, je trouvais et mangeais tout ce qui pendait du sol jusqu’à ma hauteur de bras, comme un cueilleur sauvage et pour mes parents soucieux plus que tout de la normalité, ces kilos prenaient des airs de trahison. A. consentit chaque midi, où nous nous mettions à l’écart des autres, à partager environ un tiers de pain au poulet ou au steak et je perdais malgré tout, entre février et juin, le poids de dix kilos. Dès lors, je conserverais ce déficit chronique. Toujours à la même époque, nous avions échangé une de nos chaussures avant de quitter l’école, ce qui lui avait valu de revenir le samedi soir à l’appartement pour procéder au même échange. Nos familles entraient en contact l’une avec l’autre, une défloration pacifique entre deux mères qui exprimaient alors le communautarisme de celles qui se sont reproduites et qui élèvent savamment ce qu’elles ont engendré, et pendant que nous avions retrouvé nos chaussures et discuté de cette colle en pot, délicieuse et dont il faudrait que nous en mangions plus, nos mères vivaient un moment intense en nous voyant si complices et fraternels. Elles avaient ces gestes féminins de jouer avec leurs bijoux, de replacer ces mèches rebelles avec leurs doigts fins, peints et taillés, animant une conversation entre autocongratulations et attendrissements. Cette rencontre n’a pas éveillé d’autres intérêts que ceux de nouvelles amies, les systèmes immunitaires demeuraient en veille et nous nous entendions très bien. Nous avons eu cette chance de survivre à l’adolescence, aux différents choix que nous faisions et aux différentes tentations auxquelles nous succombions. Je pénétrais sa vie et il pénétrait la mienne, tout en étant des purs produits de la pudeur. A. était là lorsque ma sœur L. est née, il était également présent au premier et au second mariage de mon frère le plus âgé J. Il participait aussi aux fêtes, aux weekends prolongés et prenait congé des siens en été. Petit à petit, là où une famille s’étendait comme une mer de sentiments, A. exhibait une autre humanité, une autre preuve de l’attachement.

Mon cher A., que m’est-il arrivé ? Dans quel abîme le sommeil m’a-t-il plongé ? J’ai ce matin devant moi un triste tableau, des pages noircies de leurs mots, de leur héritage. Ce matin j’hérite mais ne profite pas, je souffre mais ne cris pas. Que m’est-il arrivé pour qu’au moment où je pose mes clés l’appartement soit si vide ? Je tiens entre les mains le livret de famille, petite Bible d’une petite religion sans autre dimension que celle de l’amour. Un amour au jour le jour où chaque jour est un arbre qui tombe. Chaque jour est un homme qui tombe : les hommes sont morts et continueront de mourir. Tout est construit sur des sols jonchés de corps. Ils ont disparu, se sont fondus dans la matière et le temps. Ils ont fait la terre hostile, mortelle et pestilentielle. Puis ils ont fait la terre fertile, d’où sortaient des vers musclés, où l’homme prenait plaisir à creuser un sillon, à faire germer l’idée d’un grain de blé, d’une vie meilleure, d’une descendance qui à son tour se féconderait. Ces nouveaux corps qui se font l’amour, qui engendrent égoïstement l’autre, les autres, finissent eux aussi par s’abattre sur le sol, aux côtés de leurs semblables, blancs, humides, sans autre forme de procès. Le temps s’étire et est sans fin. Le temps voit les mondes naître puis se défaire. Il voit ce monde et les fins innombrables que les hommes subissent, les privations, les courses aléatoires, les travaux, les sacerdoces, les pertes d’un membre, de deux membres, ne laissant plus qu’à l’homme le tronc et le désarroi du règne de ce qui vit face au règne de ce qui dure. Le temps a vu la Bible des familles s’écrire, éclore d’une lignée à l’autre, puis s’épuiser inéluctablement, se vider de ses histoires et de ses personnages aussi sûrement que les générations s’étirent. Chaque jour est un être qui tombe dans un espace-temps où les hommes finissent, à force de persévérance, par durer physiquement. Je ne rêve que des autres, que de ces êtres tombés parce que l’histoire est un entonnoir, que des vies doivent s’éteindre et que certaines routes mouillées sont un moyen d’y parvenir. Je rêve des amours perdues, puis je les pleure, puis les rêve à nouveau. Quand je dis que j’en rêve, je les cauchemarde plutôt, puisque mon vrai rêve est peuplé d’êtres faits de veines et de glie et dont les corps sont musclés. Que m’est-il arrivé pour que si vite je ne songe plus ni aux os ni aux cendres mais à la chair chaude, à la folie qui en suinte ? Maintenant qu’il y a en moi les morts et les vivants, ces derniers prennent une forme nouvelle. Je n’aspire désormais qu’à me noyer dans leurs océans d’hormones, dans leurs villégiatures de poils et de cheveux, des océans que je désire plus que mon propre désir. Pour le compte du temps, j’écris seul une histoire du désir comme une suite à l’histoire d’amour que nous écrivions hier à six mains. Je consigne ce qui est mort en moi et la faim qui a émergé de cette absence, un désir violent pour le corps des hommes qui jonchent la terre, un désir féroce pour le tombeau de leurs âmes. Abandonné par une famille, les hommes devront prendre la relève et incarner de façon probante cette ultime chance pour moi d’être assez aimé. Ils devront me rassasier ou je mourrai d’avoir été privé, ou je m’éteindrai d’avoir vécu sans eux et la petite Bible de la famille, navrée qu’on ait pu me refuser l’abondance, s’éteindra avec moi sous le regard du temps. Chaque jour est un homme qui tombe, et je tombe tout comme lui.

L’appartement est donc vidé du plus gros de sa substance d’hier, tel un miel qui a coulé. Je suis allongé. C’est mon lit depuis que j’ai treize ans. Sous l’effet du soleil, cinq ombres s’étirent sur le sol. Là, devant la fenêtre, sont entreposés les pots remplis de cendres muettes, coagulées par la moiteur. Dans les lits des morts, la même moiteur entre les draps. Je suis allé me coucher dans le lit parental. J’y ai réparti mes jambes et mes bras aux quatre coins pour sonder la température, j’y ai découvert un froid saisissant quand l’atmosphère, elle, était si chaude, si lourde. J’y ai découvert un froid d’autant plus prégnant que ce lit hébergeait, il n’y a pas si longtemps, le nid, le cœur de la famille. Il en était la source de chaleur, l’endroit où cette mère avait accouché de ses quatre enfants, l’endroit aussi où chacun de ces quatre enfants avaient été conçus, solennellement. Par mes mouvements en étoile, j’ai mis au jour sous les oreillers quelques cheveux et un vieux bijou. Ils sont les vestiges de l’amour. Ailleurs dans l’appartement, les urnes funéraires me toisent. Elles pèsent des tonnes. Elles séduisent le regard et troublent l’esprit, parfois il semble s’en échapper un chant de sirènes, hypnotique et qui incite à la pulsion de mort. Je ne peux pas développer de fétichisme à leur égard, je n’y vois que cinq points de gravité, cinq champs magnétiques qui s’opposent à ce qui continue d’exister ici bas. Ces pots de cendres perturbent...