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La Nouvelle Revue Française N' 102 (Juin 1961)

De
204 pages
Roger Caillois, Pilate
Octavio Paz, Courant alternatif
Norge, Les Quatre Vérités
Jean Follain, Monsieur Heussebrot
Jean Dutourd, Du Journal en général et de H. B. en particulier
Marc Saporta, Un décor et trois personnages
Chroniques :
Maurice Blanchot, Ręver, écrire
André Dalmas, Journal de lecture
Claude Roy, Sur Tchékhov
Claude Ollier, Cinq films français
Notes :
Michel Deguy, Maurice Merleau-Ponty
Notes : les essais :
Roger Judrin, Correspondance, I, de Balzac (Garnier)
Robert André, Mensonge romantique et vérité romanesque, par René Girard (Grasset)
Willy de Spens, L'univers de Giraudoux, par Marie-Jeanne Durry (Mercure de France)
Notes : le roman :
André Miguel, L'École des Filles, par Marcel Jouhandeau (Gallimard)
Yves Berger, La marquise sortit ŕ cinq heures, par Claude Mauriac (Albin Michel)
Élisabeth Porquerol, Les petits enfants du sičcle, par Christiane Rochefort (Grasset)
Jean-Paul Weber, Les Personnages, par Françoise Mallet-Joris (Julliard)
Notes : lettres étrangčres :
Henry Amer, La tradition secrčte du nô, par Zeami (Gallimard)
Notes : les arts :
Jean Revol, Matisse (Musée des Arts décoratifs)
Les revues, les journaux :
Jean Guérin, René-Guy Cadou
Robert Le Bidois - Jean Guérin, Aventures du langage
Ernest Fraenkel, Curiosités
Anonymes, Divers
Le temps, comme il passe :
Georges Perros, Papiers collés
Robert Levesque, Ce que voyager veut dire
Henri Thomas, Le professeur américain
Le mois :
Roger Judrin, Métaphysique de la douleur
David, Le maître de mon maître
Jean Lebrau, Brindilles
René de Solier, Hamburg 61
Textes :
Anonymes, Počmes du Haut-Oubangui
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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
Mardouk
PILATE
Alatombéedelanuit,Pilatesefitporterenlitière àlavilladeMardouk.Lavilleétaittranquille.Le soleiletlachaleur,lafatigueetlafaimavaienteu raisondel'obstinationpopulaire.Maiscen'étaitque partieremiseleProcurateurnel'ignoraitpas.Pour l'heure,lasoiréeétaitfraîcheetpromessedefraîcheur. Lespremièresétoilesperçaientlebleusombredu firmament.Lesbelles-de-nuits'ouvraient,leshibiscus serefermaient.Cetordresimple,immuable,emplit lecœurdePilated'unsentimentdesérénité,qu'il goûtaitrarement.Ilavaitplaisiràimaginerlarelève desfleursets'efforçaitdelasurprendreenguettant lesodeursnouvelles. Ilétaitdéjàdanslejardinetlesparfumsneufs étaientsurtoutceuxdesfleursqu'ycultivaientles serviteursdeMardouk.Celui-ciattendaitPilatesous leportiquedelamaison.Labriseagitaitlespalmes desdattierscommedegrandesaraignéeslasses.Un paons'endormaitdansl'ombre.Surunetablebasse detrèsjeunesamandesqu'ilfallaitcroqueravec l'écorceduveteuseremplaçaientlesfruitsrouges à
LANOUVELLEREVUEFRANÇAISE
noyauqueLucullusnaguèreavaitimportésàRome etqueMardouk,enleursaison,seplaisaitàprodiguer àseshôtes. Aprèslessalutations,Mardoukfitunsigne.Un serviteurtiraunemassesombredelaciternevoisine J'aisuivileconseildupoète,ditleChaldéen L'outreen-peaudeboucmaintientfraislevinblanc. Ilcontinua,parjeu Lescitronscouleurd'huileetàsaveurd'eaufroide Pendaientparmilesfleursdescitronnierstordus. Ilmontralesarbresàl'appuidelacitationetcom-mandad'emplirlescoupes.Unelucioletraversales ténèbresnaissantes. Pilateracontal'arrestationduProphète,l'entrevue avecAnneetCaïphe,qu'ilaccusa,sansdétour,de perfidie,certainqu'ilparlaitàunconvaincu.Ilrap-portalesconseilsdeMénénius,l'interrbgatoiredupri-sonnieretcequis'enétaitsuivi,puis,enmanière d'intermède,lesongedeProculaetenfin,aussicomplè-tementquesamémoireleluipermit,l'étrangediscours del'énergumènevenul'adjurerdes'associeràlui pourassurerl'accomplissementdesÉcrituresenfai-santcrucifierleRédempteur. Dequelrachats'agissait-il?Mardoukavait-ilentendu parlerdecesétrangesconceptions?Étaient-ellesrépan-dues?Existait-ilvraimentdessectesquiprofessaient qu'unRoidesJuifs,àlafoisFilsdeDieu,dûtmourir surlacroix?Mardoukconnaissaitassezlaloyautédu Procurateurpour êtresûrquecelui-cineferaitpasun usagepolitique(etencoremoinspolicier)desinfor-mationsqu'ilrecevraitdelui. Mardouklerassura.IlestimaitfortPilateetle savaitencesmatièresd'unedélicatessedesplusincom-patiblesavecsesfonctions.IlpensaitmêmequeRome devaitfaireassezpeudecasdelaJudéepouryenvoyer desgouverneursdanslaviedesquelslacuriositédésin-
PILATE
téresséetenaittantdeplace.Pourl'essentiel,larela-tionduRomain,pourtantassezinfidèle,nel'étonna pasoutremesure. Votreprophètedoitêtreun Essénien,dit-il. Savez-vousquisontlesEsséniens? PilateignoraitlesEsséniens,lesSabéens,lesSaddu-céeris,etnesedoutaitpasdavantagequelepaon, maintenantendormidansuncoindelaterrasse,était vénérécommel'EspritduMaletcommelePrincede ceMondepardescommunautéspaisiblesdesbords del'EuphrateetduTigre.Sesprécepteursavaient surtoutprissoinqu'illûtPlatonetHomère. MardoukexpliquaquiétaientlesEsséniens.Ils espéraientl'avènementd'unMaîtredeJusticedont lerègneentraîneraituneprofondeetdécisiveméta-morphoseducœurdeshommes.Ilscondamnaient l'usagedelaviolenceetenseignaientlafraternité universelle.«Sil'ontefrappesurlajouedroite,disaient-ils,tendslajouegauche.»Ilscroyaientàl'immortalité del'âmeetallaientrépétantquelapremièreloiest d'aimersonprochaincommesoi-mêmepourl'amour deDieu. Lanuitétaittombée.Lesluciolesmaintenantnom-breuses,parplongéesetremontéessoudaines,inaugu-raientleurdansedephosphore.Desserviteursavaient apportédestorchesderésineàl'odeurvanillée.Ils remplissaientlescoupeschaquefoisqu'ellesétaient vides. Iln'yauraplusdemaîtresnid'esclaves,continua Mardouk.Voilàcequ'ilsannoncent.Sileursprédic-tions,quinesontqueleursespoirs,seréalisent,les relationsentreleshommesseronttransforméesà jamais.Commevouslesavez,jepassemontempsà étudierlesreligions.Jevousledissérieusementle meilleurdel'hommeestdanscelle-ci,et,sijenecroyais pasàtoutes,jedemanderailebaptême,quiestlerite
LANOUVELLEREVUEFRANÇAISE quiintroduitdansleurcommunauté.Jevouslejure, Procurateur,sicettereligiontriomphe,onnecomptera pluslesannéesàpartirdelafondationdeRome,mais àpartirdelanaissanceduMaîtredeJustice.Avec raison,selonmoi,carcettedateauraétémarquée effectivementparunévénementdeplusdeconséquences quelafondationd'unecapitale. Pilateentenditl'insolencesansciller.Levinle portaitàl'indifférence.Puis,danscejardin,iltenait àhonneurd'oublieretdefaireoublieràsonhôtequ'il représentaitlapuissanceromaine.D'autrepart,il s'étaitpassionné,plus jeune,pourlesspéculations étrusquesquiassignaientunefinauxcitésetaux empirescommeauxindividusetquipronostiquaient ladateexactedela chutedeRome.Enfin,ilsuivait desyeuxleballetvertdeslucioles. Mardoukétaitlui-mêmelégèrementgrisé,àlafois parlevin,parletourprisparlaconversationetpar l'étrangeétatderéceptivitéildevinaitsoninterlo-cuteur.Ilsemitàdévelopperleséventuellesconsé-quencesd'unevictoiredeladoctrinenouvelle,sadif-fusionchezleshumbles,l'inquiétudedespouvoirs publics,lespersécutionsinévitables,lecouragedes martyrs,lespatriciensetlesconsulairesatteintsàleur tourcommeparuneirrésistibleépidémie,enfinla conversiondel'Empereur,puislesursautdesanciennes confessions,leurobstinationinutile,leurlentedispa-rition.Pourrendresonrécitvivantetpourpersuader davantage,ilsepritàdécrirelescatacombes.Soudain, ilputexpliquerlerêvedeProcula.Ilévoqualaviedes fidèlestraquésetprononçalenomgrecdupoissonqui réunitdansl'ordrelesinitialesdesmotssignifiantdans lamêmelangue«Jésus-Christ,FilsdeDieu,Sauveur». Commeparcontraste,ilracontaensuitelesBlem-myesqui,auSuddel'Egypte,menaientuneviefarouche etquiauraientobtenu,sousMarcien,untraitéquileur
PILATE
permettaitd'emmenerchaqueannéedansleursrochers inaccessibles,lastatued'Isisrévéréedansl'ilede Philae.Aprèsplusieursmois,ilslaramenaienten grandepompeausanctuaire.I<etriomphedelareli-gionnouvellependantlongtempsn'avaitpasmodifié lacoutume,expliquaMardouk,etlesderniersprêtres païens,commeonlesappelleraitalors,grâceàla terreurinspiréeparunetribusauvage,prolongeraient, parmiracle,uneliturgieinterdite.Alafin,l'évêquede Smyrne,aprèslemassacredesBlemmyesparles Nubiens,prendraitpossessiondel'îlot,procéderaitàla substitutiondescultes,disperseraitauloinlesprêtres qui,àl'abridesmursdutemple,menacéstouslesjours parlejeunefanatisme,n'auraienteupourjoie,deux foisparan,quel'arrivéeetledépartdeleursprotec-teurshirsutes,ledébarquementdesoffrandessolen-nellesetlaprécieusepiétédeguerrigrimaçants,à lafacepeinteetauxdentssciées. Mardoukavaitl'impressiondeconjecturer,d'inventer deshypothèsesplausibles.Maissonespritétaitmoins actifqu'ilnelecroyait.C'étaitpourluil'inversedece quisepasseenrêve,lorsqueledormeurcroitliredans unlivreinexistantuntextequ'ilcréeaufuretàmesure. Lerêveurestalorspersuadéqueletexteluiestprocuré etqu'ilnefaitqu'enprendreconnaissance,glissant d'uneligneàl'autreettournantlespagesduvolume qu'iltiententrelesmains.PourMardouk,c'étaitle contraire.Ilétaitconvaincuqu'ilimaginaittout, mettantàcontributionàlafoissonsavoiretson intelligence.Mais,enréalité,toutétaitpourluiirrésis-tibleetseprésentaitdesoi-mêmeàsonespritsansqu'il yfûtpourrien.Ilnedéduisait,nineprésumait,ni n'induisait.Ilnefaisaitquepercevoirunimmense spectacleinvisible,s'offrantàluisansqu'ileneût conscience. Touslesévénementsfuturs, l'histoirepossible,
LANOUVELLEREVUEFRANÇAISE
luiétaientproposéssimultanément,aussifugaces, aussiténusqueleslueursfurtivesdeslucioles,s'allu-mant,s'éteignantcommeunerapideécritureaussitôt effacée,faisantdouterqu'elleaitétéjamaistracée etencoremoinsqu'elleaitpucorrespondreàonnesait quelinimaginablealphabetouàquelqueensemble cohérentdesymbolessignifiants.AinsiMardouklisait l'évasive,l'évanescentehistoiredumonde,dumoins unedesinfiniesvirtualitésdecettehistoire. MardoukditHérodeetHérodiade,déposésetexilés danslesfroidesPyrénées,àl'autreextrémitédumonde, verslesColonnesd'Hercule,àLugdunumConvenarum quis'appelleraitbientôtSaint-BertranddeComminges, caronnommeraitvolontierslesvillesetlesbourgs dunomdeceuxquiétaientmortspourletriomphede lafoinouvelleoudunomdesévêquesréputéspour leurpiété.Pardélicatesse,iltutPilate,luiaussidestitué parVitellius,rappeléàRome,puisexiléetsesuicidant dedésespoiràViennedesGaules,aprèslamortde Tibère.IltutégalementPilatecanonisé,honorépar l'Égliseéthiopiennele25dumoisdeSané,soitle 19juin,PilateleConfesseurfigurantsurlecalendrieretle synaxaireavecsafemmeProcula,Abroqladansleur languerauque,ellepoursonrêve,luipoursesvains scrupules,poursesinutileseffortsetpouravoirattesté l'innocenceduRédempteur.Beaucoupplustard,un austèreecclésiastiquegalloisoucalédonienestimerait monstrueusepareillepromotion. Mardoukpréféraexpliquerlesproblèmesquiallaient accablerlesnouveauxpasteurs;ilénuméraleshérésies, lesconciles,lesschismes;ilnarralaconcurrencedu pouvoirtemporel,laluttedespapesetdesmonarques, quiporteraientderechefletitred'empereur.Ildécrivit lanaissanceetl'élanconquérantd'autresreligions, labatailledePoitiers,labatailledeI^épante,lesrapides chevauxmongolsdevantKiev,devantCracovieet
PILATE
devantVienneduDanube.Ilimaginaitaveccomplai-sanceetfacilitécetaveniraléatoire,avançantleplus denomsproprespossibles,parcequ'ilavaitremarqué quelesélucubrationslesplusinvraisemblablessont cruesaisément,sitôtqu'onlesgarantitpardespatro-nymes,desdates,deslocalisationsprécises,deschiffres, desréférencesdecadastresetd'éphémérides.Mardouk parlaitassezdelanguesetsoupçonnaitassezdelois phonétiquesouphilologiquespourquelesnomsqu'il forgeaitparussentplausibles,malgréleursconson-nancesdéroutantes.Ilfeignaitd'articuleravecpeineles syllabesdelangagesencoreànaîtreets'étonnait cependantunpeudelesdécouvrirchaquefoiscomme forméesd'avanceetmisespourainsidireàsadispo-sition. Lesintermittentesétincellesd'émeraudecontinuaient leursvirevoltesetMardoukdécrivaitmaintenantles chefs-d'œuvredel'artqu'uneinspirationinéditeallait susciterlesporchesdeReimsetdeChartres,les enluminuresd'Irlandeetlesbroderiescoptes,lespein-turesdeslupanarsd'Éthiopieévoquantlarencontre deSalomonetdelareinedeSaba,tantdemerveilles siadmirablesqu'ilrenonçaità lesdénombreretàles dépeindre.Ilimagina(oucrutimaginer)ladécouverte d'unNouveauMondeetlespéripétiesdesaconquête, lesvaisseauxdélibérémentincendiés,l'arbredela NuitTriste,l'amourdeMalintzietletriomphede Cortez.Sondésirdepuiserlepluspossibledansl'opu-lence offerteluifaisaitmêlersansordrelesiéussitesdes arts etlesvicissitudesdel'histoire.Laconfusion venaitaussidecequ'ilvoyaittoutàlafoisetqu'il s'apercevaitbrusquementqu'ilavaitoubliédemen-tionnerunfaitcapitalouunépisodeessentiel.En outre,sonpremiermouvementleportaitàdonnerla préférenceàl'étrangeouaudéconcertant. IlanticipaitledestindeByzanceetracontaitles
I,ANOUVELLEREVUEFRANÇAISE marbresdeSainte-Sophiedontlesveinessymétriques figureraientdeschameauxetdesdémons.Ilévoquait laprisedeConstantinopleparlesTurcs(Byzancedevait changerdenom),puisl'entréedesCroisésàConstanti-nople,puis,revenantauxBeaux-Artsetsautantplu-sieurssiècles,letableaudupeintreDelacroixrepré-sentantlesCroisésentrantàConstantinople,puisles pagesdupoète Baudelairelouantletableau,puisles articlesdescritiqueslouantlespagesdeBaudelaire. Ilsuivaittelleoutellesériedansl'épaisseurtranspa-rentedutemps.C'étaitpourluicommeuneébriété. Mardoukvoulaitmontrercommetouts'enchainait jusqu'auplusinfimedétailetcommelamultitude infiniedesévénementspouvaitsetrouverimplicite-mentcontenuedansunesemenceimperceptiblele choixduchemins'engagerlorsd'uncarrefour décisif.Maisquipouvaitsavoird'avancequellebifur-cationétaitdécisive?QuePilateprîtgarde1Peut-être était-celuiquiallaitsetrouveràl'undecescarrefours secretsunacteuraveugle,négligentoudistrait, orientaitpourlongtempsledestindel'humanité entière.Commesurcroîtdepreuve,Mardoukinventa (oucrutinventer)lesnomsdesthéologiensdel'avenir quiconsacreraientdesdissertationssavantesaurêve deProcula,ilprécisaletitremonotonedecesmémoires, ladateetlavilledeleurpublication,celuideGotter éditéàIénaen1704,celuideJohanDanielKlugeà Halleen1720,celuideHerbartàOldenburgen1735, toutesdatesdel'èrefuture.Iltrouvamêmeunnom vraisemblablepourl'écrivainqui,unpeumoinsde deuxmilleansplustard,reconstitueraitetpublierait danslaNouvelleRevueFrançaisecetteconversation,se flattantsansdoutedel'avoirimaginée. Pilate,buvantetsuivantlevoldesespiègleslueurs commepourendéchiffrerlessignauxinsaisissables, écoutaitMardouk.Ilétaitamuséetreconnaissant.Il