La Nouvelle Revue Française n° 198 (Juin 1969)

De
J. M. G. Le Clézio, La Guerre de dix mille ans
Jean Pérol, Ruptures
Françoise de Gruson, La Parenthèse
Roger Grenier, Le combat contre le paravent (Fin)
Yassu Gauclère, Après L'orange bleue
Chroniques :
Jean Blot, Le roman et son langage
Jacques-Pierre Amette, Alexandre Soljenitsyne
Claude Michel Cluny, Les grands tombeaux des illusions
Robert Abirached, À la recherche du théâtre
Notes :
Jean Follain, André Salmon
Notes : la poésie :
Sylvie Técoutoff, Poèmes, de Marina Tsvétaeva (Gallimard)
Notes : littérature générale et essais :
Brice Parain, Héraclite ou L'Homme entre les choses et les mots, par Clémence Ramnoux (Les Belles Lettres)
Claude Michel Cluny, L'attentat d'Anagni, par le duc de Lévis Mirepoix (Gallimard)
Jean Follain, Clemenceau, par Philippe Erlanger (Grasset)
Notes : romans français :
Anne Fabre-Luce, Détruire, dit-elle, par Marguerite Duras (Éditions de Minuit)
Jean Blot, Des jardins en Espagne, par José Cabanis (Gallimard)
Alain Clerval, Les lieux-dits, par Jean Ricardou (Gallimard)
Notes : romans étrangers :
Jacques-Pierre Amette, Ethan Frome, par Edith Wharton (Mercure de France) - Le Guetteur, par Vladimir Nabokov (Gallimard)
Notes : les arts :
François Imhoff - Renée Boullier, Le 'Bauhaus' (1919-1969) (Musée national d'Art moderne ; Musée d'Art moderne de la ville de Paris)
François Imhoff - Renée Boullier, Oskar Schlemmer (Goethe Institut)
Lectures :
Claude Michel Cluny, L'application des lectrices aux champs, par Claude Minière (Le Seuil)
Guy Rohou, Finie la comédie, par Bertrand Poirot-Delpech (Gallimard)
Jacques-Pierre Amette, La vie à l'endroit, par Annie Saumont (Mercure de France)
Jean Blot, Les années profondes, par Michel Dard (Le Seuil)
Jean-Claude Schneider, L'oiseau toc, par Wolfgang Hildesheimer (Gallimard)
Anonymes, Mémento
Publié le : mardi 31 mars 2015
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EAN13 : 9782072385612
Nombre de pages : 160
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LANOUVELLE REVUEFRA,N~'AISE
LAGUERREDE
DIXMILLEANS
Laguerreacommencé.Personnenesaitplusoù,ni comment,maisc'estainsi.Elleestderrièrelatête,aujour-d'hui,elleaouvertsabouchederrièrelatêteetellesouffle. Laguerredescrimesetdesinsultes,lafuriedesregards, l'explosiondescerveaux.Elleestlà,ouvertesurlemonde, ellelecouvredesonréseaudefilsélectriques.Chaque seconde,elleprogresse,ellearrachequelquechoseetle réduitencendres.Toutluiestbonpourfrapper.Ellea desquantitésdecrocs,d'onglesetdebecs.Personnene resteradeboutjusqu'àlafin.Personneneseraépargné. C'estcela,c'estl'oeildelavérité. Quandc'estlejour,ellefrappeaveclalumière.Et quandc'estlanuit,ellesesertdelamaréedesonombre, desonfroid,desonsilence. Laguerreestenroutepourdurerdixmilleans,pour durerpluslongtempsquel'histoiredeshommes.Iln'ya pasdefuitepossible,pasdedésaveu.Noussommesle frontbaissédevantlaguerre,noscorpsvontservirde cibleauxballes.Lesabreaigucherchelesgorgesetles cœurs,quelquefoislesventres,pourfouiller.Lesablea soifdesang.Les duresmontagnesontdésirdecreuser leursgouffressouslespiedsdesmarcheurs.Lesroutes veulentqu'ons'écrase,qu'ons'écrabouillesansarrêt.La merabesoindedéfoncerlestrachées.Etdansl'espace,il yalavolontéterriblederefermerl'étauduvidesurles étoiles,etd'étoufferlesclignotementsdelamatière.
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Laguerrealevésonventquivatoutdétruire.Legaz brûlantsortdespotsd'échappement,legazinsipidese répanddanslespoumonsetdanslesartères.Lesbouches s'ouvrentenrondetlâchentlesrondellesdefuméebleu-grisquimontentendansantjusqu'auplafond.Leslèvres s'écartentetlaissentfilerlessuitesdemotsmortels,de motsquidonnentlapeur.C'estcela.C'estleventdela guerre. Ildit,parexemple 22h15 Unjerk. Ildanseenmeregardantdanslesyeux. J'aime. Mescheveuxsupportentcejerk. Normal. 23heuresenfinunslow. Ildanseassezprèsdemoi. Etpourlapremièrefois. Jelelaissecaressermescheveux. Ilssontsouplesetsoyeuxsoussesdoigts. Ilaime. J'aime. Septjourssursept. SetdePantène.
Leséclairsdunéonéclatentautourduvisagedelajeune fille;ilsvonttrouersapeau,ilsvontbrûlersafaceaux douxtraits,ilsvontcrêperseslongscheveuxanimaux. Lesdursrayonsdelumièrejaillissentsanscessede l'ampouleélectrique.Danslabulledeverrebrillelefila-mentincandescent.Ça,c'estleregarddelaguerre,l'œil impitoyablequiéblouitlessurfacesdelachambre,etfixe l'imagesurlapelliculeopaque. Pareilàlaflammecourtequisorttrèsviteducanon durevolver,pareilàl'explosiondelabombe,pareilàla couléedenapalmquiroulelelongdesruesdelaville.
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Immeublesblancs,églises,tours,écroulez-vousVousn'avez plusdroitàêtredebout.Femmeenmasqueconnu,tombe, tombe!Tun'asplusdroitàfairefaceàl'inconnu.La guerreveutqu'oncourbelatête,qu'onrampesurlesol pleindeboueetdefilsdefer.Femme,toncorpsnun'est pluspouraucune exultation.Ilestpourlescoups,pourles regardshumiliants,pourlesblessuresquidévoilentles replisdelavie. Pareilleàlaflammevenuedel'étoilequibrilledansla nuitpourdireseulementlesmilliardsdekilomètres qu'on nefranchirapas,c'estl'étincelleduregardentrelesdeux paupières.Pareilleàlagoutted'eau,àlagouttedesang, c'estlaconsciencedecettejeunefilledontlenomne signifierien,necomprendrien.Iln'yaplusdesolitude.Il n'yaplusderefusorgueilleux.Laguerrevivantelesa anéantis,facilement,d'uncoupdesalumière.Comment pourrait-onêtreseul,aumilieududéchaînement?Com-mentpourrait-ondirenon,mêmel'écrireainsi
NON
Celasepassaitdoncenretrait,àlatroisième personne.Il n'yavaitplusdeplacepourleje.Lestémoinsavaientété chassés,ilnerestaitquelesacteurs,lesseulsacteurs.Les yeuxavaientcesséd'allerpardeux,etlesjambes,etles mamelons.Danslesboîtesdescrânes,plusd'imagesdouces, plusderécits,plusd'analysesintelligibles.Leschiffres,les quantitésdechiffrescouvraientl'air,pleuvaient,heurtaient le sol.Lesmotsnevoulaientplusdiredeuxfoislamême chose.Ilsnesesouvenaientplus.Peut-êtrequ'oncontinuait àécrireleslettres,peut-être.Penchéssurleursfeuilles depapierblanc,lespoèteslaissaientallerleurspetitesaven-turessimples.Peut-être.Dansl'airserrédescafés, vibraientencorequelqueschansons,delaguitareetune voixdefemmeénumérantdesmotsamoureux.Oui,oui, peut-être.Peut-être.Maiscen'étaitpasimportant.Çane
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voulaitriendire.C'étaientdesbruits,parmitantd'autres, desbruitsdelagrandemachineàvibrer.Non,cequ'il fallaitdire,cejour-là,c'étaitlavéritédelamultitude.Il n'yavaitplusd'âme,plusdesentimentenformed'île.Il n'yavaitpluslapensées'appliquantàsonminusculedessin linéaire.Iln'yavaitplusuneseulechose. Toutarrivedoncensemble.Toutavancecommeune arméederats,avecunseulfront,etdéfoncelerempart.Le flotdelamer,dirait-on,auxmillionsdepointsd'appui, quimonte,roule,écrase.Touslesnoms.Touslesmuscles. Touslesdoigtsdeviequipressent,quitâtent,quicréent leurchemin.Quivaparlerdelafoule?Quiest-il,celuiqui vacomprendreenfinlaroutedelamultitude?Ilestle chemin. Pluspersonnenediranon,jamais.Leshordesdebouches sontlà,entraindedire«Jeveux» C'estainsiquelaguerreacommencé,sansdoute,mais c'esttroptardpoursavoirexactement. Surlaplainegriseelles'étale.Elleemplitl'espace.Mala-diequibriselescloisons.Etfaitcoulerlalymphe.Ellea choisilecorpsd'unejeunefille,parmidesmillionsde jeunesfilles.Ellearompulesdigues.Elleaposésoncône dedouleursurlaterre,unnerfparmilesmillionsdenerfs. Maisc'estbienévidentqu'elleatoujoursétélà,laguerre, qu'elleexisteendehorsdelapensée.Elleestpartout.Dans lerêvedenuit,danslamarcheendessousdusoleil,dans l'amour,lahaine,lavengeance.Elleestlafindetout,et ellenefaitjamaisquecommencer. Ellen'estpasunaccident.Ellen'estpasunévénement. Elleestlaguerre. Elleestécritesurlepapierdesmurs,danslesfleurs etlesrosaces.Elleestgravéesurleverre,surlasurface del'eau,danslaflammedel'allumette,surchaquegrain desable. Guerrequineveutpasgagner,quin'apasbesoinde gagner.Cenesontpluslesaltercationsdeshommes.les
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courses,lescorridorsdeDantzigoules17"parallèles.Ces choses-làsepassaienttrèsvite,etceuxquimouraientne mouraientpasencombattant,maisparhasard,parcequ'une balleavaittracéunetrajectoirequitraversaitleurgorge, leurboîtecrânienne,ouleurdos.Entrel'œilquiavait conçulamort,etleboutdeferquil'avaitcreusée,ilne sepassaitrien,iln'yavaitrieneu. Maislaguerredontjevousparle,elle,n'ignorepas. Elleestmortd'unboutàl'autre. Lamitrailleuselourde,lemauser,l'arbalète,lasarba-caneetlahacheétaienttendresdanslefond,parcequ'ils étaientaveugles.Cen'étaientquedesarmes.Maisla destructiondontjevousparle,elle,adesyeux.Sonarme esttotale.Soncrimeestcontinuel. Guerrequisaitêtrebelle.Auxcouleursd'incendiesetde couchersdesoleilsurlamer.Auxmouvementsfélins.Aux cheveuxd'algues.Guerrequiestvivante,vérité,avenir! Pourquoia-t-ilfalluunjourquelemonderévèleses secrets? Cen'estpasdansl'âmed'unejeunefille.Sic'étaitdans l'âmed'unejeunefille,toutseraitbienfacile.Onluiextir-peraitl'âme,onlaluiarracheraitcommeunedentmalade, ettoutredeviendraitnormal.Sicelasepassaitdanslesyeux d'unejeunefille,onsaitbiencequ'onferaitonluienlève-raitsesyeuxetonlesremplaceraitpardeuxgrainsde raisin.Non,cenesontlesyeuxdepersonne.C'estendehors desyeux,endehorsdel'âme.Cen'estpasunnerfqui souffre.C'estau-delàdesnerfs.Soyezcequevousvoulez, ditescequevousvoulezmaisnecroyezpasquequelque choseserachangé.Fermezlesyeux,écrivezdespoèmesà petitsmots,faitesdesphotographiesdeseinsdefemme, caressezdeslèvresentraindesourire.Maisn'allezpas croirequequelquechoseseraenpaix. Commentdirecela?Pourledireabsolument,ilfaudrait desexplosionsetdesdéchirures,ilfaudraitdesmotsvenus dufonddel'espaceàlavitessedelalumière,desmots
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quiécraseraienttoutsurleurpassage,desmotspareilsàdes couléesdelave,desmotsquisiffleraientdansl'airetcreuse-raientdegrandscratèresbouillonnantssurlasurfacede laterre. Ilfautsortirdesoi,illefaut.Ilfautallersiloinaufond desoiqu'onnereconnaisseplusrien,quetoutsoitànou-veauinventé. C'estvenulentement,ainsi,etcelas'estposésurlemonde. Unvoldecercles,parexemple,etlesanneauxsontretom-béslesunsaprèslesautressurlaterre. Ilyaquelquepart dansl'espaceungrandserpentquis'enrouleautourdesa proie,etsoncorpssilencieuxn'arrêtepasdejeterdesbou-cles.Chaquefoisqu'apparaîtunmorceaudechairlibre,le grandserpentfaitunnœudautouretserre. Non,non,cen'estpascela.Unserpentn'apastantde force.Lesbataillesquisefontpourlaviesontbiensimples. C'estpluscachéquecela,iln'yapasdevisagenidecorps. C'estàl'intérieurdeschosesquenaissentlescercles.Tout estgénérateurdecercles.Ilsnagentautourdespointsde poussière,ilss'écartent,ilsfonttremblerlasubstance.Agi-tationpermanentequidétruittoutcequ'ilyadefixe, d'extatiquementimmobile.Lavolontén'estpasextérieure. Ledangern'estpasétranger.C'estlapeurquifaitvibrer lemonde,quitroublelesimages.Plusrienn'estensécurité ici.Accumulezlesblocs depierre,dressezvosmonuments degranit,vite,vite.Ouilvaêtretroptard.Lapeura besoinderochersetdemontagnes.C'estpourcelaqueles hommesontfaittantdepyramidesetdecathédrales.Pen-dantdessiècles,ilsontcombattulaliquéfactiondel'uni-vers. Mourirn'estrien.Maisdevenireau.Puis,l'eausesépa-rant,écartantsesmembranes,devenirgaz.Voilàlaraison delapeur.Lesdésertsdesableetdebitumesontlesder-nierslieuxdelaconscience,quandilyatantdefleuves. Au-dessusdelaville,lesnuagessontprêtsàcrever.Per-sonneneveutdisparaître.Quandonestné,unjour,etqu'on
LANOUVELLEREVUEFRANÇAISE GAËTANPICON D'unedoubleEntreprise(JeanPaulhan).903CXCVII ANDRÉPIEYREDEMANDIAGUES Paulhan). Partiegagnée(Jean649CXCVII GEORGESPIROUÉ romancier. Pasolini553CXCVI PHILIPPEPONS F.Leonetti.CX L'Incomplet,de303CIV LaDeécrDeilteil.CXCIII ÉLISABETHPORQUEROL Cequiest106CXCIII ltheillerie,deJ.133 Apruz LaBaleine,deD.319CXCIV Rezva i.CXCIV Les~MM~ML<Ja,de320 LeNîmoisoul'attractiondel'Ennemi (HommageàJeanPaulhan).CXCVII 709 ROLANDPURNAL Proseenl'HonneurdeJeanPaulhan.677CXCVII RAYMONDQUENEAU Errata627CXCVI FRANCISCODEQUEVEDO Sonnets. Dix256CXCIV JACQUESRÉDA r/o~C'M/<M~,deP.TH!ich.138CXCIII légers. CTehlléeoqluiogviendteàlpaaCsTillich.170CXCIV ulture,deP.38 YVESRÉGNIER Paulhan). LesYeuxdeJean(Jean696CXCVII GUYROHOU Journald'uneEpoque,deDenisde Rougemont136CXCIII LaLibrairieCharlesVàlaBibliothèque Nationale. 153CXCIII
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