La Nouvelle Revue Française N° 211

De
Henri Thomas, Flaubert et les Démons puniques
Jude Stéfan, Alme Diane
Robert André, Le Ventoux
Lorand Gaspar, La Mer Morte
Paul Léautaud, De passé indéfini (Fragments)
Henri Matisse :
Dora Vallier, Matisse revu, Matisse à revoir
Jean Clair, La tentation de l'Orient
Claude Esteban, Une limpidité nécessaire
Antoine Terrasse, La force de l'instant
Henri Matisse - Pierre Bonnard, Correspondance (1925-1946)
Chroniques :
Jacques Borel, Jude Stéfan
Guy Rohou, Roger Caillois
Robert Abirached, De Rome à Prague, le théâtre
François-Bernard Mâche, Musique en action à Royan
Claude Michel Cluny, Luis Buñuel - John Boorman
Notes :
Philippe Jaccottet, Giuseppe Ungaretti (1888-1970)
Hubert Juin, Elsa Triolet (1896-1970)
Marcel Arland, Georges Limbour (1900-1970)
P. Aubenque, Paul Celan (1920-1970)
Notes : littérature et essais :
André Marissel, L'Errant chérubinique, par Angelus Silesius (Planète)
Alain Clerval, Le treizième César, par Henry de Montherlant (Gallimard)
Jean Blot, La vieillesse, par Simone de Beauvoir (Gallimard)
Georges Auclair, Spectacle et société, par Jean Duvignaud (Médiations)
Alain Clerval, Personne et personnage, par Michel Zeraffa (Éditions Klincksieck)
Guy Rohou, La Lettre et l'Image, par Massin (Gallimard)
Notes : romans français :
Guy Rohou, L'Iris de Suse, par Jean Giono (Gallimard)
Anne Fabre-Luce, Le Carnaval, par Jean-Claude Montel (Le Seuil)
Notes : romans étrangers :
Jean-Claude Schneider, Les Saisons, par Peter Bichsel (Gallimard) - Le terrible festin, par Ror Wolf (Gallimard)
Notes : les arts :
François Imhoff, Fernand Dubuis (Galerie Jacques Massol)
Claude Esteban, Aguayo (Galerie Jeanne Bucher)
Notes : les spectacles :
Jean-Jacques Roubine, Slave Ship, de LeRoi Jones (Théâtre de la Cité universitaire) - Don Juan revient de guerre, d'Odon von Horvath (Théâtre de la Cité universitaire) - Amédée ou Comment s'en débarrasser, d'Eugène Ionesco (Poche-Montparnasse)
Jacques-Pierre Amette, Tatouage, de Johannes Schaaf - Medium Cool, de Haskell Wexler
Revue des livres :
Lionel Mirisch, Histoire en morceaux, par Élisabeth Hagbarth (Dominique Halévy)
Marc Petit, L'Allemagne, l'Allemagne entre autres, par H. M. Enzensberger (Christian Bourgois)
Jacques-Pierre Amette, La Nature dé-naturée, par Jean Dorst (Le Seuil)
Ludovic Kadar, Plog, par François Lejeune (Mercure de France)
Jacques-Pierre Amette, Graffites, par Jean-Pierre Gaxie (Le Seuil) - Horror vacui, par Jacques Hamelink (Albin Michel)
Guy Rohou, Encore un verre avant de partir, par Brendan Behan (Gallimard)
Jean Grosjean - Jean-Claude Schneider, Mémento
Publié le : lundi 13 avril 2015
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EAN13 : 9782072381973
Nombre de pages : 160
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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
FLAUBERTET
LES
DEMONSPUNIQUES
Auxyeuxdecertainslecteursmoinsnombreux aujourd'huiqu'hierSalammbôconstituelagrandeerreur deFlaubert,alorsqued'autres,hostilesàsonœuvreen général,fontexceptionpourceromanparcequec'est, disent-ils,unlivreunpeufou.Cesdeuxappréciationsoppo-séesjouent,ensensinverse,surlemêmeargument.L'em-bardéedansl'imaginairespontanéouartificiel,c'estune autrequestionplaîtauxunsdanslamesurel'appli-cationauréeld'oùrésultentMadameBovary,L'Education sentimentaleleursembleunappauvrissement(pousséà l'extrêmedansBouvardetPécuchet),tandisquepourles autres,l'excèsdesplendeuretdevacarmedeSalammbô accusel'épuisementdesonauteur,etleressentimentenvers uneréalitéquiéchappeàsaprise.Ilestremarquable,d'au-trepart,quedesespritsenclinsàlamoraleconsidèrent Salammbôcommel'œuvrelaplusinnocentedeFlaubert. Ailleurs,seloneux,iltirelavie,cruelle,insignifiante,vers lenéant.Salammbôl'exalteaucontraire,laveutmagnifique, grotesque,atroce,par-delàtoutejustification.Même,n'est-onpasendroitd'ysoupçonnerquelquechosed'uneénorme farceterrifiante,résurgenceetmétamorphosedugarçonde Rouen?Pourd'autresencore,cettefaçondepoèmeérotico-épiqueesthorriblementsérieux,obsédédecorpssuppliciés, àdéchiffrercommeuneinconscienteconfessiondumalade quefutFlaubert.Cesjugements,etleursnombreuses variantes,ontcecidecommunqu'ilss'arrêtent,dans Salammbô,àcequisemblerépondreau restedel'œuvre, arcs-boutants,motifscomplémentaires,pierresd'attenteen suspens,refletd'unensemblesupposéconnu.Maisl'œuvre
LANOUVELLEREVUEFRANÇAISE
resteferméesursapropreétrangeté,etpeut-êtreconvient-il, pourendevinerlecœur,dechercherd'autresrapports. C'estlaseuleœuvredeFlaubertquisoitsituéedansun mondenonseulementantérieur,maistoutétrangerauchris-tianisme,etreflétantàpeinelacivilisationhelléniquequi luiestcontemporaine(semblableencela,mais encelaseu-lement,àTêted'Ordansl'oeuvredeClaudel).Cetteexcen-tricitédansletempsetl'espaceaété comprisedefaçons trèsdifférenteselleaussicommeunefaiblesse,ou commeuneforce.FaiblesseauxyeuxducherSainte-Beuve,oudumoinsbizarrerie,curieusedéviationdel'inté-rêt,quecettetentativederésurrectionesthétiqued'un mondeaussitotalementdisparusanshéritagespirituel queceluideCarthageavantHannibal.Ilyalà,pour Sainte-Beuve,quelquechosequirappellece«Kamtchatka littéraire»où,dansunarticleécritquelquesannéesplus tôt,ilsituaitla«Folie-Baudelaire».Encorelapoésiede Baudelaireest-elleramification,affinement,ex-ténuation d'uneinspirationissuedufortcourantromantiqueauquel Sainte-BeuvemêmeserattacheparLesRayonsjaunes. C'estl'hommeduVieuxMondeencore,danssonultime confusion,sonbesoindehauteetnoiresolitude.Sainte-Beuveadmetcertesqu'unauteurpuissetrouver,auhasard d'uncheminabsolumentpersonnel,deshérossanscom-munemesure,apparemment,aveclebourgeoisduSecond Empire.Maiscethommeestencoreunefigureabâtardie del'êtreprofond,complexejusqu'àlafoliequefurentpar exemplelesMessieursdePort-Royal,ouqu'incarnesi bien,aumilieuduxixesiècle,lesénateurSainte-Beuve. Maisn'est-cepasaberration,depousserlarecherched'une varianteàcerichemodèlejusqu'àneplusriengarderde sestraitsconstitutifs,etpasseroutreàl'humain,abordant undomainelaparolelecèdeaucriouausilencebrut, telceluidesesclavesàlameule«Leursyeuxétaient rouges,lesfersdeleurspiedssonnaient,toutesleurspoi-trineshaletaientd'accord.Ilsavaientsurlabouche,fixée
FLAUBERTETLESDÉMONSPUNIQUES
pardeuxchaînettesdebronze,unemuselière,pourqu'il leurfûtimpossibledemangerlafarine,etdesgantelets sansdoigtsenfermaientleursmainspourlesempêcher d'enprendre.»OuleshurlementsautourdeMoloch «Lesbuveursdejusquiame,marchantàquatrepattes, tournaientautourducolosseetrugissaientcommedes tigres,lesYidonimvaticinaient,lesDévouéschantaient A avecleurslèvresfendues.rapprochercesévocations detellesimagesdumêmeordrequel'ontrouvedansLa TentationdesaintAntoine,onvoitplusnettementencore àquelpointSalammbôs'éloignedenotremonde.Les déliresdesaintAntoinesontceuxdenotreconscience, nourriederêvesmillénaires;pasunmonstrequinenous soitenfindecompteanalogue,intérieur, étantissudenotre sommeil;noussavonstoujoursnoussommes;lenéant annoncéestencorelenôtreincroyablement,ilpéritavec nous.Avecles«personnages»lesplusintelligibles,les plusfortementcaractérisésdeSalammbô,laquestiontou-jourssepose,ouplutôtflottecommeunemenaceindéfi-nissableotisommes-nous?Enquelrègnedelavie, grouillantd'êtresàformehumaine,maisantérieursàl'âme quiestnôtre,antérieursàl'amourcemaldel'Occident maisnonàunedévorationauprèsdelaquellelesprurits del'érosbovaryquesontdeschaleursangéliques.Seul IsidoreDucasse,quelquesannéesplustard,iraseperdre surlesconfinsdesurnatureetdesous-humanitéla viergedeTanitépouselepythonsacré«Luiposantsur lanuquelemilieudesoncorps,illaissaitpendresatête etsaqueue,commeuncollierrompudontlesdeuxbouts traînentjusqu'àterre.Salammbôl'enroulaautourdeses flancs,soussesbras,entresesgenoux;puis,leprenant àlamâchoire,elleapprochacettepetitegueuletriangu-lairejusqu'auborddesesdents,et,fermantàdemiles yeux,elleserenversaitsouslesrayonsdelalune.Puis ilestd'autrespassagesFlaubertabordeenpionnier trébuchantàquelquechosedeplusinsoliteencore,et
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queSainte-Beuvevraimentréprouve,lebon-papacritique. Laformehumaine,cetempleducoeur,del'esprit,dela grâcevivante,estalorsoffensée,déchirée,affreusement livréeàBaal-Moloch.Schahabarimoffreausoleil«surla le cuiller»cœurencorepalpitantarrachédelapoitrine deMâtho.Flaubertécritalorsceslignesdontonpeutêtre sûrqueRimbaud,quelquesannéesplustard,s'est enchanté«L'astres'enfonçaitdanslameràmesureque lesbattementsdiminuaient;àladernièrepalpitation,il disparut.Carthageétaitcommeconvulséedanslespasme d'unejoietitaniqueetd'unespoirsansbornes». C'estl'instantmeurtSalammbô«pouravoirtouché aumanteaudeTanit»,disentlesdernièreslignesdu livre,etellessonttrompeusesSalammbômeurtparce qu'elleestlaproie,l'instrumentoulejouetdesforces «titaniques»quiéclatentnon seulementdanslajoiesan-glantedeCarthagesauvéedesmercenaires,maisdans soncorpsàelle,exténué,réduitàl'animalitévisionnaire. Ellenefutjamaisunepersonne;pétrie,imprégnéedès l'enfanceparlesrites,elleretourneaugouffredontils émanentcommelesenfantsdel'holocausteauventre-four-naisedeMoloch.Quecettechuteàl'abîmesolairesoitle mouvementmêmedulivre,onlevoitàceslignesdela lettreàSainte-Beuve«Notezd'ailleursquel'âmedecette histoireestMoloch,leFeu,laFoudre.Ledieului-même, sousl'unedesesformes,agit;ildompteSalammbô». Amourethaine,possessionetdestructionsontuneseule etmêmeardeur,etSainte-Beuvepeutbiensignaler, pate-hez linement,«unepointed'imaginationsadiquecson cherFlaubert.Contrequoicelui-ciprotestedecurieuse manière;ilnesedéfendpas;iltrouveseulementquece futbienassezdepasserunefoisencorrectionnelle(pour MadameBovary)etqu'illuiseraitfortdésagréabledelire dans«quelquepetitjournaldiffamateurM.G.Flau-bertestundiscipledeSade.Sonami,sonparrain,unmaître enfaitdecritique,l'aditlui-mêmeassezclairementetc».
FLAUBERTETLESDÉMONSPUNIQUES
Envérité,onal'impressionqueFlaubert,danslalongue réponse àSainte-Beuve,sedéfendassezmollement,ame-nant,pêle-mêle,desargumentsdifficilementconciliables. LesjugementscontrairessurSalammbôtrouveraient presquetousdesamorcesdansunpassagecommecelui-ci, ilveutmarquercequileséparedu«systèmedeCha-teaubriand(dansLesMartyrs),«diamétralementopposé ausien»[Chateaubriand]partaitd'unpointdevuetout idéal,ilrêvaitdesmartyrstypiques.Moi,j'aivoulufixer zenmirageenappliquantàl'Antiquitélesprocédésduroman moderne,etj'aitâchéd'êtresimple.Rieztantqu'ilvous plaira!Oui,jedissimpleetnonpassobre». Onperçoitetenmaintautrepassagel'aga-cementàdevoirsedéfendre,unecertainelassitude,qui deviendrontexaspérationlorsqu'illuifaudrarépondre àunpseudo-orientalistedoubléd'unimbécileNon, M.Froehnern'estpasléger,ilesttoutlecontraire»).L'im-patienceluifaitécrire«Jememoquedel'archéologie Silacouleurn'estpasune,silesdétailsdétonnent,siles mœursnedériventpasdelareligionetlesfaitsdespas-sions.s'iln'yapas,enunmot,harmonie,jesuisdansle faux.Sinon,non.»Ilcessed'argumenterpouraffirmer uneesthétiqueuniversellementvalable.Sansdouten'est-il pasdemeilleuredéfensedansl'absolu.Valablepour touteœuvre,elleneconvientàaucuneenparticulier;de celaFlaubertestparfaitementconscient;lepeudeplace quetiennentceslignesdanslalettreàSainte-Beuvele montre. ResteSalammbô,ensasingularité,sonpoidsd'horreurs, samonstruosité;c'estletermedontuseFlaubert,danscette interrogationquibriseleproblèmeesthétiqueetouvrela littératureauxdémonsdontnulnesaitencores'ilssont venuslasauveroulaperdre«Pourquoinevoulez-vous pasquedeuxvraisexistent,deuxexcèscontraires,deux monstruositésdi~'érentesp» HENRITHOMAS
ALMEDIANE
Belleseraitl'heuredernièreavant trépassiconversantavecjeunes amisletaciturneetlarêveuse aucieldéjàanaloguesnousallions cheminantauxjetsd'eauarrêtant nospasonsurlesbancsreposant sousfeuillée(ettoilaMuseéclairant ceprivilègedenotretrinité)d'où contemplerl'abîmesansoiseaux désormaismaisd'amitiépurifiés avantl'adieusansgestes.Orpeut-être nosombresunjourparmifleursetruis-seauxdelà-basraviesàjamaisse reconnaîtraientauhasarddesâmes?
(Bienheureux)
LANOUVELLEREVUEFRANÇAISE
enlestransposant,idiotismes,tournurespatoisantesetcalem-boursd'unDublinois. Telquel,lelivreestd'unesavoureuse diversité.Onyparle depolitique,defolklore,devoyagesenFrance.C'estleverre enmainque lechroniqueur,aussifamilierqu'HenriCaletà ParisetàpeinemoinséruditqueCharles-AlbertCingriaà Lausanne,contesaparesse,sonamourdelabièreetdu whiskyetsonamitiépourlespersonnagesmarginauxqui composentlepetitcercledesesrelations.Onapprendche-minfaisantcertainsdétailsconcernantl'histoiredel'Irlande àtraverssesballadeset lamanièrededifférerlarédaction d'unarticle.On découvresurtoutl'inimitablehumourinsu-lairepropreàfairecreverdejalousielesécrivainslatins, humourgouailleurquitoucheautravailetauxflics,humour férocequis'adresseauxAnglais,humourattendriquiregarde lesautres,clochards,paresseux,raconteursd'histoiresnous tousenfin.
GUYROHOU
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