La Nouvelle Revue Française N° 213

De
Louis Guilloux, Parlant à sa personne
Jean-Claude Schneider, Lieux communs
Carson McCullers, Hantise
Albert Fabre, Poèmes
Édith Thomas, Louise Michel en Nouvelle-Calédonie
Jean-Clarence Lambert, Introduction à la poésie suédoise
Carl Michael Bellman, À la mort de Mozart
August Strindberg, Chrysaetos
Chroniques :
Jean Blot, Julien Gracq et le maniérisme
Anne Fabre-Luce, Jacques Borel : Le retour comme vertige
Michel Gresset, Faulkneriana
Claude Michel Cluny, Viva Peckinpah!
Notes : la poésie :
Jean Grosjean, Poésies, d'Henri Thomas (Gallimard)
Notes : littérature et essais :
Alain Clerval, Le Triangle noir, par André Malraux (Gallimard)
Yvon Belaval, Portrait de l'artiste en saltimbanque, par Jean Starobinski (Albert Skira)
Jean-Claude Schneider, La genèse du romantisme allemand, par Roger Ayrault (Aubier)
Alain Clerval, Le lycée unidimensionnel, par Henri Gunsberg (Mercure de France)
Notes : romans français :
Guy Rohou, Un printemps d'Italie, par Emmanuel Roblès (Le Seuil)
Lionel Mirisch, Un cow-boy en exil, par Jean Yvane (Denoël)
Notes : romans étrangers :
Jean-Claude Schneider, Au nom des chapeaux, par Gunter Kunert (Gallimard)
Philippe Pons, Fiorella, par Carlo Cassola (Le Seuil)
Notes : les arts :
Guy Rohou, Les Clouet et la cour des rois de France (Bibliothèque nationale)
Renée Boullier, Maurice Denis (Orangerie des Tuileries)
Claude Esteban, Aquarelles et dessins de Bazaine (Galerie Adrien Maeght)
Renée Boullier, Vasarely (Galerie Denise René)
Notes : les spectacles :
Jean-Jacques Roubine, Danse américaine au Théâtre des Nations (Théâtre de France)
Claude Michel Cluny, Shanghaï Express, de Joseph von Sternberg
Revue des livres :
Jacques-Pierre Amette, Les armées de la nuit, par Norman Mailer (Grasset)
Willy de Spens, L'herbe et le vent, par Gabriel Delaunay (Albin Michel)
Édith Thomas, Marie, par Françoise Brusson-Videau (Gallimard) - Ce soir, Tania, par Arlette Grebel (Gallimard)
Jean-Claude Schneider, L'amphithéâtre, par Hermann Kant (Gallimard)
Nos correspondants :
Manuel de Diéguez, Lettre à la N.R.F.
Roger Judrin, Coups d'œil
Publié le : lundi 13 avril 2015
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EAN13 : 9782072387814
Nombre de pages : 128
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Parlant
à
sa
personne
Noussommesdéjàpresqueenautomne.Après-demain viendralaSaint-Michel,ilfaudrapayersonterme.C'està quoij'aitoutdesuitepenséaumomentdememettreà cespages. Ilnefaut diredumaldepersonne,c'estvrai,mais j'auraisbeaufairejenetrouveraispasgrandbienàdirede MmeVeuvePoret,néeClaireLechap,àquimonpère auraitpayersonterme,ilvayavoirdecelasoixante-sixans.Maisl'argentduterme,ilnel'avaitpas.Et MmeVeuvePoret,néeLechap,n'étaitpasdutoutcom-mode. Danslespapiers quemonpèrealaissésdanslepetit tiroirdesonveilloir,j'airetrouvéunelettreàluiadressée parMmeVeuvePoret «Monsieur,sicequej'apprendsvientdevousjevous préviensqueplutôtdeperdremonlocatairedupremier,je vousprieraidechercherunautrelocalcarjepréfèreperdre 180francsplutôtquedemanquerlalocationdemamaison. Jevousailaissémamaisonenbonétat,sivosenfants fontdesdégâtsceseraàvosfrais.Jepourraisbienaller voussurprendredansquelquesjoursetsiçanemarchepas tantpispourvous.Croyezàmesmeilleurssentiments. Cl.Lechap.» Cettelettren'estpasdatée.Ilenexistaituneautre,hélas perdue,parlaquelleMmeVeuveLechapenjoignaitàmon pèred'avoirà cesserdes'occuperdepolitique.Ilestvrai
LaNouvelleRevueFrançaise quedanssonéchoppedecordonniermonpèreavaitaffiché leportraitdeJaurès,celuidel'infâmepetitpèreCombes, etquel'échoppeelle-mêmeétaitdevenuecommeunesorte depetitclubseretrouvaientchaquejourbonnombre decamarades.MmeLechapn'étaitpasd'accordavec l'affreuxpetitpèreCombesresponsabledesInventaires. Bienquenondatée,lalettredeMmeVeuvePoretque je viensdeciterprécèdedepeuledocumentauqueljel'ai trouvéeépinglée «L'an1904le17novembreàlarequêtedeMmeClaire PoretveuvedeM.VictorLechap,propriétaire,demeurant àSaint-Brieuc,17,ruedeQuintin,élisantdomicileen monétudeetenvertudel'article.duCodedeprocé-durecivile.»C'estunlongdocumentsurunegrande feuillebleuedeuxfoistimbrée,lapremièreenhautetà gauchedanslamarge,d'untimbrerondPapierspécial pourleshuissiers,notificationsd'exploitsetsignifications depièces60centimes,laseconded'untimbreovaleversle milieudelamargeF.Lefeuvre,huissierdelaBanque deFrance. «Etparsuiteducommandementdepayer,signifiéà M.Guillouxci-aprèsnomméqualifiéetdomiciliépar exploitdemonministèreendatedui5novembreigo4 enregistréetrestéinfructueux.» Ainsicontinuecedocumenttrèsdétailléetunpeufroid. OnyapprendqueM.l'huissiers'estprésentéchezmon pèreaccompagnédedeuxaides. «Je,EmileLefeuvre,huissieraudiencierprèsletribunal civildepremièreinstanceséantàSaint-Brieuc,ydemeurant rueHouvenagle,assistédeMM.DutertreJean,praticien, etLePivert,retraité,demeurantl'unetl'autreséparément villedeSaint-Brieuc,témoinsparmoirequisexprèsemme-nésaussisoussignés. «Mesuistransporté12,rueduParc,audomicilede M.Louis-MarieGuilloux,cordonnier,étantensondomi-cileetparlantàsapersonne. «Etjeluiaifaititératifcommandementdeimmédia-
Parlantàsapersonne tementpayeràlarequérante,endeniersouquittances valablesentrelesmainsdemoihuissier,chargéderecevoir, auxoffresdeluiendonnerquittance,lasommede Soixantefrancs,montantdesloyerséchusle29sep-tembre1904dulogementqu'iloccupeetloueàladiterequé-rante,suivantbailsoussignaturesprivées,enregistréà Saint-Brieuc,le3ooctobre1902,5i,cote19par M.leReceveurquiaperçulesdroits60francs.Celle desixfrancssoixante-cinq,coûtducommandementpré-cité.Lecoûtdusuivantmarquéaupied.Sanspréju-diceetsousréservedetousautresdroitsetactionsnotam-mentdesloyersencoursetàéchoir. «Luidéclarantquefauteparluid'obtempérerauprésent commandementj'allaisimmédiatementprocéderàlasaisie gageriedetouslesmeublesetobjetsmobiliersgarnissant leslieuxloués. «Aquoiilm'aétéréponduparM.Guillouxqu'iln'était pasenmesuredepayerlasommeréclaméeetn'avaitaucun moyendes'opposeràlaprésentesaisie.» Monpèreétaitdanssatrente-septièmeannée,mamère danssatrente-sixième.Huitjoursplustôt,le6dumême moisdenovembre,étaitpasséleonzièmeanniversairede leurmariage.Ilsnel'avaientguèrecélébré.Mêmes'ils avaienteudequoisepayerunecoupedechampagne,ilsne l'eussentpasplusfaitcetteannée-làqu'ilsnel'avaientfait avantetquejenelesaivusfairedepuis.Lamisèren'arrange pastout.Ilss'étaientmariéssansseconnaître,parcequ'ils étaientdansl'âge,quemamèreétaitseuleaumonde,que monpère,aprèssestroisannéesdeserviceau4i°régiment d'infanterie,àRennes,étaitrevenutravaillerchezsonpère d'oùilavaitenviedes'échapper,et,surtout,parce que FrancisLeker,lemarideMarieBéquet,lacousinedema mère,quiallaitdevenirmamarraine,avaitdegrandes ambitions.FrancisLekerétaitunhommedetrèsbonne humeur.Ilaimaitlavieetlemonde,payaitlargement latournéeaucafé.Ilétaitunpeutroppromptàs'enflam-merpourdegrandsprojets,maisavectantdegaietéet
LaNouvelleRevueFrançaise d'entrainquepersonneneluienfaisaitreproche.Unpetit hommesolide,bongymnaste,moustachucommeungrena-dier,patriote,BretonenFranceetFrançaisenBretagne, filsdecommerçantplusqu'àl'aise.Autantqu'ilm'ensou-vienne,sesparentsétaientdanslestissus,propriétairesde nombreusesmaisonsenville,disait-on.MaisFrancisLeker, danslebeautempsdespremièresannéesdesonmariage, étaitbienrésoluàfairebeaucoupmieuxquesesparents, c'est-à-direàfairefortune.Commeonétaitàuneépoque labicyclettenefaisaitencorequed'apparaître,mais avectoutungrandavenirdevantelle,l'idéeluiétaitvenue decréerunvélodromeauxportesdelaville,l'onvien-draitenmasseassisterà descoursesquiseraientàlafois unesourcedejoieetdeprofitillimités.Seulement,pour garderlevélodrome,ilfallaitunconcierge.Onbâtiraitune maisonnetteexprèspourlui,onlaferaitassezgrandepour ylogerleconciergeetsafemme.Or,quoidemieuxpour cetemploiqu'unjeuneménage?Commeiln'avaitpasde jeuneménageenvuerestaitàenfabriquerun.Tiensldit-il àMarieBéquetsafemme,voilàl'idée!Ilconnaissaitun jeunehommepresqueaussibongymnastequelui.C'était unpetitcordonnierquirevenaitdurégimentets'ennuyait chezsonpère.«TacousinePhilomènes'ennuieelleaussi bienforttouteseuledanssapetiteboutiquedemodisteen hautdelarueduChapitre.Sionlesprésentaitl'unà l'autre?»Iln'enavaitpasfalludavantagepourque s'accomplissentlesdestins.Lemariagefutcélébréle6no-vembrei8g3enl'églisecathédrale.M.lecuréunit«en facedel'Eglise»Louis-MarieGuillouxàSaint-Michel etdomiciliéàSaint-Etienne,filsmajeurdeLouis-Marie GuillouxetdeMarie-MathurineSoupletetPhilomène-Jeanne-MarieMarmier,fillemajeuredefeuCharlesMar-mieretdeMarie-Françoise-PhilomèneLageat, néeàSaint-MicheletdomiciliéeàSaint-Etienneenprésencede PierreGueléotetJean-FrançoisLecoq.Lerepasdenoceeut lieudansuneaubergeàl'enseignedel'Espérance.La mariéen'yavaitpersonnedessiens,samèreétaitpartie
LaNouvelleRevueFrançaise
lateursdevestiges.Cetterivalitésenourrissaitdel'extrêmefierté deJungd'avoirmisaumonde,dansunétatdetranse,Antwort aufHiob,livremusical,torturé,extatique,fascinéparlegnosti-cisme,Manèsetl'alchimie.Jungétaitdemeuréunthéologien protestant,vouéàl'exaltationmoralisantedudevenirdelacons-cience,qu'ilappelait,bienavantleteilhardisme,le«processus d'individuation».Jemesuismoi-mêmelonguemententretenu d'EliadeavecJung,cefoudegénie,cenévroséguériparlui-même,cethommedesplusprofondesintuitionsetdesrationalisa-tionslesplusinconsciemmentabusives,cesavantvivant,protéi-forme,spéléologueetpremierarchéologuedel'«objectivité».Il s'étaitconquissurletragique,etilsavait,avantLacan,que l'hommeestlaproiedesesimages.Pourcelaseul,sonnom reviendra. Maisilestentouré,àZurich,depsychothérapeutesplanscomme lamer,etd'exténuantsgénéralisateurs.Jemedemandesila décadencedujungismenedonnepasàl'ethnologiereligieuseses vaguesréférencesàlasoi-disantpsychologiedesprofondeurs.Les petitsdisciplesdeJungsontbienplusdangereuxqueles«freu-diensconfitssurlefoetusmacérédeleursrésistances»,commedit Lacan.Lesgrandshommesontunstyle;toutestdansleurrespi-ration.Ilsmettentaumondedesdisciplesquirespirentàpeine, tantilsontlesoufflecourt. AZurich,lesdisciplesdeJungmettentsousvitrine,dansleur neutralitéaseptisée,forcearchétypes,mandalasetautresosse-mentsuniverselsd'unsyncrétismetrèspaisible.Cesgens-làont évacuéletragiqueàlamanièresuisse,parl'exilintérieur.Jeme demandesiEliade,àChicago,n'apasretrouvécetteatmosphère demonotonerecensement,l'ubiquitédel'erreurtientlieude vérité.Ah!ilnaîtrabienunjourunromancierdel'erranceetde l'exilpropresàl'ethnologiereligieuse,àlalinguistiqueetà quelquesautressciencesdites,pourmémoire,«humaines». MaisilfaudraitunBalzacpournousdonnerlapsychanalysede cescousinsPonsdescroyancesquesontlesethnologuescollec-tionneurs.Espéronsqu'unjourla«psychologiedesprofon-deurs»constitueraunlieuphilosophique,etquelaphilosophie redeviendraainsi,commechezlesGrecs,lapartlaplusprofonde delalittérature.Alors,observantnoséléphantsmentaux,qui planentau-dessusdenostêtes,etdontleplusgrosestleverbe «être»,noussauronsàquelleidolenosnomenclaturesadressent leurslouangesetleursprières.
R. B.
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