La Nouvelle Revue Française N° 230

De
Pierre Gascar, Les fils du ciel
Heather Ross Miller, Tante Zina
Henri Meschonnic, Dédicaces proverbes
Manuel de Diéguez, Henry Corbin et Heidegger
Alain Bosquet, Notes pour un amour
Pierre Oster, Requêtes 1
Christian Liger, Suarès ou La clarté ambiguë
André Suarès, Carnets (Extraits)
Critique : poésie :
Alain Bosquet, Un mois de poèmes : Le mot fidèle (Louise Herlin, Robert Mallet, Guillevic, Jean Tortel, Richard Rognet, Jean-Jacques Morvan)
Critique : littérature :
Jacques-Pierre Amette, Philippe Jaccottet ou La poésie prospective
Critique : connaissance :
Jacques Ménard, Qu'est-ce qu'une chose?, par Martin Heidegger (Gallimard)
Anne Fabre-Luce, L'enfant imaginaire, par Conrad Stein (Denoël) - La construction de l'espace analytique, par Serge Viderman (Denoël)
Jacques-Pierre Amette, Sade, Fourier, Loyola, par Roland Barthes (Éditions du Seuil)
Critique : romans :
Jean Blot, Le meilleur témoignage (Jean Guéhenno, Gabriel Marcel, Marcel Raymond, Pierre-Henri Simon)
Alain Bosquet, Henri Matisse, roman, par Aragon (Gallimard)
Critique : les spectacles : théâtre :
Gilbert Chateau, Isabelle, trois caravelles et un charlatan, de Dario Fo (Théâtre de la Ville) - Le Septième Commandement, de Dario Fo (Théâtre de l'Odéon) - Pollufission 2 000, d'Éric Westphal (Petit Odéon) - Deux femmes pour un fantôme – La baby-sitter, de René de Obaldia (Théâtre de l'Œuvre) - Le Malade imaginaire – Les Femmes savantes – Les Précieuses ridicules, de Molière (Comédie-Française)
Critique : les spectacles : cinéma :
Michel Mohrt, Le temps comme il passe
Critique : les arts :
Renée Boullier, Dessins de Balthus (Galerie Claude Bernard)
Jean Guichard-Meili, Dernières œuvres, de Joseph Sima (Galerie Le Point cardinal)
Jean-Jacques Lévêque, Pierre Bettencourt (Galerie Arditti) - Robert et Sonia Delaunay (Galerie de Varenne et Galerie-libraire La Hune) - Gabo (Musée d'Art moderne) - Ghislain Urhy (Galerie Claude Aubry)
Critique : musique :
François-Bernard Mâche, Nouvelles musicales
Critique :
Anonymes, Revues
Regards :
Georges Perros, Jean Vilar
Roger Judrin, Vénus
Publié le : lundi 13 avril 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782072383892
Nombre de pages : 128
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Les
fils
du
ciel
EnTransbaïkalie,l'ancienterritoiredesHuns,avantles montsKhingan,àl'endroitlaSibérie,laMandchourie etlaMongoliesetouchent,prèsdel'Argoun,unaffluent del'Amour,aunord-estdudésertdeGobi,danslarégion l'onatrouvédescouteauxdebronzequiservaientde monnaie,troiscentsansavantnotreère,àl'époquedes Etatscombattants,àpeudedistancedeTchita,àquatre millecinqcentskilomètresdeMoscou,àquelquequinze centsdePékinetdeVladivostock,unenfantrussetenaitun cerf-volant. J'accumulecesénormesdonnéesdetempsetd'espace pourmontreràquoisaprésenceseréduisait.L'enfantau cerf-volantétaitseulaumilieudetoutuncontinent;seul aumilieudesépoques,dessiècles.Lasteppelerapetissait; lesouvenirdesHunsaussi.Aspirationducielau-dessus desespacesnusouventdel'Histoire(carn'est-cepasd'ici qu'ilsouffledenouveau?),lecerf-volantavaitatteintune trèsgrandehauteur. Lecerf-volantfaitpartiedesjeuxbaséssurdesloisde laphysiquedontnousnetrouvonspasladémonstration danslanature,ellesdémentiraientcellesque nousy vérifionscommunément.Aussileplaisirvient-ilicidela gageure,decequelaprouessead'insolent.Cetenfantde Transbaïkalieperduaumilieudelasteppetenaittoutle cielenlaisse,avecsoncerf-volant. Maiscesjeuxtournentcourtdèsqu'ilsontrévéléleprin-
LaNouvelleRevueFrançaise cipecaché,icilaforceascensionnelledesvents,dontils sontdestinésàmontrerl'évidence.Lacordeducerf-volant dérouléejusqu'aubout,l'enfantrestaitimmobile.Ilsem-blaitattendreuneréponseàsonsignal.Unsignalde détresse,sansdoute.Lepaysagen'étaitpastellementhos-tile,malgrésanudité,maislatristessedecescontréesvient justementdecequeriennenousydépayse.Nousytrou-vons,laplupartdutemps,unéclairagefamilieretdes teintes,danslagammedesnoirs,desblancs,desgris,des bruns,quisontcellesdenoshivers,enEurope.Une saisonquiseraitdevenuemorale,àdurerpresquetoute l'année.DucôtédelaMongolie,saufhuitsemainespar anlethermomètresemblen'avoirplusdemercure,la steppenefaitjamaispenserqu'àunlégerassombrisse-mentdenotredestin,undépouillementdeshorizonsde notreviehabituelle.L'Histoireuniverselleyreprendplace, etl'érosion.Ellesformentuncourantinlassable,invisible, dontonpeuttireruncertainpartiavecuncerf-volant. Maisilestd'autressignauxqued'appel:depuresmani-festationsd'existence,telsparfoislesfeuxdebergers,sur lescollines,lesoir.Unefaçondejalonnerlemonde,d'y placerlesrepèresdel'humain.Lecerf-volantdupetit Transbaïkalien,onauraitpulevoirdeMoscou,aumoins del'Oural,n'eussentétélarotonditédelaterreet lacou-leurgrisedelatoiledontilétaitfait(afinqu'onnes'y trompepas,lesjeuxéducatifs,enUnionsoviétique,portent lamarqued'unecertaineaustérité).Ainsi,ilseconfon-daitpresqueaveclecieldenovembre.Apeinedistin-guait-on,là-haut,cepointd'ancrage.Carils'agissaitbien decela.Auloin,l'horizonfuyant;partout,autourdesoi, cetteterresansvégétation,vaguementbossuéeetcomme damée,depuistroismilleans,parlepasdeshordes.La Transbaïkalieestunpaysl'onpeutéprouverlebesoin des'accrocherauciel. Unpeuplusloin,ausud,lesenfantschinoisyhis-saientsymbolesetdevises.Leurscerfs-volantsreprésen-taientdesanimauxfabuleux,dragons,tortuesoutigres,
Lesfilsduciel surlesquelsdescaractèresétaientpeints.Chaquecerf-volantconstituaitunmessage,lisiblejusqu'àuneassez grandehauteur.Moded'expressiond'unpeuplevolontiers silencieux,lescerfs-volantsportaientdanslecieldespro-clamationssemblables,parleuresprit,àcellesqueles «tatse-pao»,lesaffichesmanuscrites, répétaientsurles mursdesvilles.Mais,promisàl'envol,lemessage,sur lescerfs-volants,sedevaitd'êtreplussimpleetaussiplus poétique,plusaccordéàlavieilledialectiqueanimisteque rappelaientlesformesdonnéesàcesobjets. L'oiseaurouge,symboledusud,del'étéetdufeu,pla-naitdanslecielaveclestortuesnoires,quireprésentent lenord,aveclesdragons,auxsignificationssansnombre, aveclestigresblancsetmêmeavecdegrospoissons, répliquesdesmonstresenrubannésdesviviersimpériaux, seulementdotésici,commetouslescerfs-volantsdumonde, d'unequeuedepapillotes.Nuldoutequelesmotsd'ordre, surcesfiguresaériennes,nefussentconçusdefaçonàse compléter,lesunsprônantl'action,lavigilance,lesautres lasagesse, laréflexion,etàtrouver uneillustrationdans touscessymbolesdel'antiquefablechinoisebalancéspar levent. Onauraitpupenserquecettetranscriptiondespensées deMaosurdesobjetsenformed'animauxempruntésà lalégendeetdestinésàmonterdansleciels'assimilaità laprière.Onseseraittrompélepeuplechinoisvitdans unetropgrandefamiliaritéavecle cielpourquecemot, quisous-entendlaprosternationdevantunepuissance suprême,soiticiàsaplace.Danslamythologie,l'histoire etlaviequotidiennedelaChine,lecieloccupeautant d'espacequedanscestableauxoù,selonlavieillerègle d'artchinoise,«uncoinseulementsurquatreestpeint». Cepeuple,depuistoujourslemoinsreligieuxdelaterre, amisducielpartout.Maislecielnereprésentepasiciun empyréeilestunélément.LesChinoisluiprêtaient naguèreunematérialité,etilenestrestéquelquechose. Unechansonpopulairedit,aujourd'huiencore
LaNouvelleRevueFrançaise Onestàtroispiedstroispoucesduciel Pourpasser,ilfautbaisserla tête Sauteràterre,sionestàcheval
etMaoécrit,dansunpoème
Desmontagnesl Ellespercentle Lecielpenche;
cielsansémousserleurscimes. ellessontsescharpentes.
LaprincipaleactiondeNiu-Koua,unedesraresdivinités quesesoitinventéeslaChine,ausortirdelapréhistoire, consistedanslarestaurationdelavoûtecélestequivientde sefissurer,parsuitedel'effondrementdumontFendu,un desespiliers.Niu-Kouautilise,pourcela,despierres bleues,dulapis-lazuli,sansdoute,dont,plustard,sous lesT'ang,lescéramistesseservirontpourcolorerle kaolin. L'artdelaporcelainenaîtdudésirderecréerlamatière dontlecielestfait;ilviseàenfermersousl'émailunpeu duvidelactescentquis'ouvreau-dessusdenos têtes.Mais c'estnousquiparlonsdevide.Lesvieuxmytheschinois exorcisentl'infini.Ici,lecielestsûr;iln'apaslesdimen-sionsfuyantesqu'onluiprêteailleurs;onn'yentretient pas,enChine,l'imageriedanslaquellelesreligionsse complaisent,engénéral.Iln'est,pourlesvivants,qu'un lieuderéférence.Seigneurduciel(Yao,lepremierdes TroisSeigneursapparusaulendemindelaCréation),fils duciel(lesempereurssuivants),templeduciel(ilmarque, àPékin,lecentredumonde)aucoursdesixousept millénaires,secréeetsedéveloppeuneterminologietrans-cendanteilseraitvaincependantdechercherlamoin-drespiritualité. PeuaprèslaRévolution,afindepréserverlescultures, onatuétouslesoiseaux,enChine,mêmelesinsectivores (allezlesdistinguer!).Seuls,ontsubsistéleséchassiers, cigognesougrues,mangeursdegrenouilles,et,dansle
LaNouvelleRevueFrançaise Peut-êtrequ'endépitdesapparenceslesartistessontde médiocresgalants.Lesbluettesdudésiretlessecousses delavoluptésontplus utilesàleursouvragesqu'àleurs donzelles.Loind'abuserdesfemmes,ilslesemploient volontiersàréveillerl'invention.Onnommeboute-en-train,danslesharas,l'étalondontl'odeurenflammeles juments.Lesmignonnessont,pourlespeintresoupour lesécrivains,desespècesdecavalesrouleuses.C'estce libertinagedetêtequiinondelestableauxetleslivres.Il déconcerteaussilesPlutarques.Ilss'attendaientàune moissondefessesetdetétons.Iln'ya,leplussouvent, nipainnipâtedanslaboutiqueduCasanova. Resteleprécieuxlevainquelavie aemporté,etquela Museagardé.IlsuffitàBaudelairedegoûterdesyeux,un moment,danslachaleurd'unerue,ledandinement d'unerobesurlalangueurd'unecroupe,pourqued'une bougierejaillisseundiamant.Ainsilesoccasionsdu talentsontfragiles,etellesnelaissentaucunetracedans lesarchives.Maisquelmoyendenieruneforcedont l'aiguilleéchappeàl'historien,quandlasplendeurenest gravéedansunsonnet? Lespoètessontrarementgrandsabatteursdebois,et pourtantilsfigurentpournouslesemportementsdela chair. Ont-ilschargélacouleurOnt-ilsàplaisirgrossile trait?Pourmapart,jenelescroispasexagérateurs.Le génieattrapedansunecaressedel'œilcequ'unpeuple delampesaperçoitpardesfentes.Quedemeurerait-ilde BéatriceetdeLauredanslecreusetvulgairedelaréalité?a LesérieuxdesobservateursneprendpasPétrarqueau sérieux.IlsneretrouventdanslafontainedeVaucluse quelesjeuxtransparentsdePlaton.Quandonnesepaye pasdechansons,ondoutesiMmedeMortsaufestmorte debaisésrentrés. Gardons-noustoutefoisd'enchérir.L'artnedoitpas sapuissanceauxchatouillementsdeseunuques.Bornons-nousàdirequePascalsedistinguaitpeudanssesmœurs d'aveclesmessieursdePort-Royal.LaconduitedeDes-cartesfutdigneduTraitédespassions.Iln'étaitpoint nécessairequeBossuetfûtunsaintpourêtreunorateur sublime.JeprésumequeBoileauetLamartineaussi appartinrentàlamuetteconfrériedesfroides-queues. MmedeSévignéjouetantaveclefeuque je lasoupçonne d'êtreunglaçon;ellefutparunmarivolageintimement
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