La Nouvelle Revue Française N° 277

De
Henri Thomas, La porte
Yves Hérody, La fenêtre et l'homme
André Miguel, Liberté de figures
Jean Blot, Ivresse du Sinaï
Yves Régnier, Monts et merveilles
André Dhôtel, Linguistique et mycologie
Michel Léturmy, Péguy revient
Guy Rohou, Cheval de feu
Roger Judrin, Décadence
Critique : poésie :
Jean-Charles Gateau, Œuvres complètes, I, de Tristan Tzara (Flammarion)
Marcel Arland, Les poèmes de Chagall
Jacques Chessex, La nuit en miettes, par Alexandre Voisard (Bertil Galland)
Critique : littérature :
Jean-Michel Maulpoix, André Malraux et les hôtes de la métamorphose
Georges-Arthur Goldschmidt, Thomas Mann ou La lucidité visionnaire
Diane de Margerie, Olalla des montagnes et autres contes noirs, de R. L. Stevenson (Mercure de France)
Willy de Spens, Les militants, par Raymond Abellio (Gallimard)
Critique : connaissance :
Pierre-François Moreau, Théorie et pratique, par J. Habermas (Payot)
Critique : histoire :
Bernard Sesé, L'affaire Galilée (Gallimard-Julliard) - Le 6 février 1934 (Gallimard-Julliard)
Critique : romans :
Alain Clerval, Romans d'éducation (Alain Bosquet, Pierre-Jean Remy, Jean-Paul Dollé)
Christiane Baroche, L'enfant de la fièvre, par Shelby Foote (Gallimard)
Alain Bosquet, Le Maître d'heure, par Claude Faraggi (Mercure de France)
Christiane Baroche, La vie devant soi, par Émile Ajar (Mercure de France)
Alain Bosquet, 72 soleils, par Pierre Gamarra (Éditeurs Français Réunis) - La rue des Trois-Soleils, par André Remacle (Éditeurs Français Réunis)
Dominique Aury, La rage aux tripes, par Mustapha Tlili (Gallimard)
Critique : théâtre :
Gilbert Chateau, Obaldia, Sylvestre, Hugo et Monfort, Arrabal, Cami, les Frères Jacques, Corneille et quelques autres de moindre importance
Critique : cinéma :
Jean-Claude Guiguet, Miklôs Jancsô ou La nécessité du mouvement
Michel Grisolia, Le Jardin des délices, de Carlos Saura
Critique : les arts :
Renée Boullier, Jean-François Millet (Grand Palais)
Georges Auclair, Hélion ou Les vicissitudes de l'espoir en peinture
Claude Esteban, Aquarelles, peintures de Jean-Marie Queneau (Galerie Anne Colin)
Anonymes, Les revues, les journaux
Publié le : lundi 13 avril 2015
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EAN13 : 9782072382673
Nombre de pages : 128
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Laporte
Ilseréveillaitdanslanuit,versdeuxheures.Lesilence étaitprofond,maisiltendaitl'oreille,ilguettait.Un bruitavaitleréveiller,peut-êtreallait-ilrecommen-cer,ilvoulaitl'entendre.Riennebougeaitautourde lamaison,iln'yavaitpasdevent;labrumequiétait venuedanslasoiréeremplissaitlanuit,immobile.Inu-tilederegarderparlesvolets,toutlemondedormait danslevillage.Ilrestait longtempsattentif.Lesanglui bruissaitunpeudanslatête,c'étaittout.Ilserendor-mait,peudetemps,etdenouveauseréveillait.Cette fois,ilétaitàpeuprèscertaind'avoirperçuquelque chose.Lentement,posément,ilretournaitunpeuen arrière,presquejusquedanslesommeil.S'iln'avait pasvraimententendulebruitmême,ilenavaitsaisi unécho,etdecelaildisposait,ilpouvaitl'éloignerou lerapprocheràvolonté.C'étaitleclaquementd'une portequiseferme,nonpasquequelqu'unferme,mais quitourned'elle-mêmesursesgonds,quis'enclenche fortementetdoucementàlafois.Ilrépétaitaisément lebruit,maiscelanevoulaitpasdirequelaportese rouvraitetserefermait,là-bas,commeuneporteima-ginairequiauraitobéiàsacuriosité.Laportes'était ferméeetnepourraitjamaisêtrerouverte.L'échodesa fermetureallaitetvenaitentreelleetlui,dansl'espace delanuit,unpeucommeunoiseauégaréquinesait plusseposer,unechauve-sourisquinesecogneàrien,
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maiszigzaguedansl'espaceelleestprisonnière. Lapremièrefois,celaluifitcommeunecompagnie,une sortedespectacleinvisibledansledemi-sommeil,et celadisparutvite.Ilyeutplustardd'autresbruits;un oiseau,lepointdujourd'étén'étaitpasloin,etceux-là n'avaientriend'étrange,ilsnel'éveillaientpas.La portes'étaitferméeau-delàde touslesbruitshabituels. Elleétaitinfinimentéloignée,elleétaitréellementau fonddumonde,puisquetoutcequiétaitdanslemonde restaitperceptibleetvisible.Ensomme,presquerien n'étaitchangé,dufaitde cetteportefermée.Ilpouvait selever,prendresoncafé,travailler,alleretvenirdans lacampagneetlelongdelamer.Riendechangé,vrai-ment.Seulementilpensaitdetempsàautreàlaporte, etchaquefoisilluisemblaitmieuxvérifier,enlesana-lysant,lesdétailsquis'étaienttrouvésconfondusdans lechocduréveil.Laporteétaitmassive,trèslourde, maissiparfaitementajustée,laserrure(lesserrures?) sidocileetbienhuilée,lemétalsifinementpoli,que sonbruitétaittrèsdoux,commeceluidelaneige glissantdutoit,danslesVosges,durantlesnuitsd'en-fance.Unclaquement,toutdemême,infime,péremp-toire,unblocageimmédiatdetoutlesystème,ladis-paritiondéfinitivedetoutcequisetrouvait derrière cetteporte.Avraidire,iln'imaginaitpascetau-delà, iln'enavaitjamaisriensudirectement,etl'impossi-bilitéd'enavoir connaissancedésormaisneluicausait, s'ilypensait,qu'unmincemalaise,rienquipûtl'empê-cherdedormir. Quelquesnuitsplustard,versl'aube,ilfutde nouveauréveillé.Cettefois,cenefutpasseulement l'échoqu'ilretint,maisréellementpresquelebruit lui-même.Ilavaitêtreunpeuplusfortetplus rapproché.Uneporteencore,maiscen'étaitpasla mêmequiseseraitrouverteentre-temps.Celle-là étaitdéfinitivementclose,ellenecomptaitplus,elle faisaitpartiedumur(quelmur?Ilavaitsurgienmême
Laporte tempsquelaporte).Cellequ'ilvenaitd'entendreres-semblaitcependantàlapremièreleclaquementdoux, irrésistible,annonçaitlamêmematière,etlamême perfectiondutravail.Seulementelleétaitprochede lui.Enmêmetempsqu'elles'étaitclose,toutun arrière-fonddebruitslégersavaitdisparu,l'arrière-plandelanuitetdel'aube,lebruissementd'uneplage éloignéederrièrelescollinesquis'élevaientàl'ouest duvillage,lechantd'uncoq,del'autrecôté.Mais quoi?Qu'est-cequ'ilallaitrêver?Iln'yavaitpasde porte!C'étaitlaconfusionduréveiloncroitune secondeàcequel'onsaitquinepeutpasexister.Iln'y aquel'espace,toutl'espacesansaucunmurd'enceinte, àplusforteraisonsansplusieursenceintesdonton seraitlecentre.Lebruitavaitseproduiredansson oreille,illuiétaitarrivédéjàdedevenirunpeusourd pendantquelquesheures,mêmeunjourl'oreilleest obstruéeparducérumen,çasedéboucheaisément. Maisnon,unefoislevé,iln'éprouvapasuninstantla gênedelasurditéqu'ilavaitquelquefoisconnue.Toutes lesvoixalentourluiparvenaientnettement;ilétaitmême surprisdepercevoirdesbruitstrèsfins,lefroissement del'herbeauventdevantsafenêtre,unautrebruit surtout,qu'il auraitsouffertdenepaspercevoir,le frôlementduslipdeNicolequ'ellefaisaitglisserdevant luienleregardant.Ilfut«heureux»cejour-là,dans lepérimètrehabituel;iléprouvacommed'ordinaire unevagueangoisseensedemandantsicen'étaitpas pourladernièrefois.Toutcelaétaitdansl'ordreil admettaitquelaviereculâtimperceptiblementenlui chaquejour,ilétaitàl'âgel'onnepeutpasespérer lemouvementinverse.Ensommeils'étaithabituéau sentimentdureflux,ilprenaitceladistraitement. Maisdécidément,cequiluiarrivaitlanuit,vers l'aube,àplusoumoinslongintervalle(cinqousix nuitspouvaientpassersansaucuneinsomnie),pasques-tiondes'yhabituer,carsic'étaitchaquefoislamême
LaNouvelleRevueFrançaise chose,ilyavaitaussichaquefoisunedifférencequi comptaitplusquelachoseelle-même.Laporteétaitde plusenplusproche.Aucundoutelà-dessuslebruit s'augmentaitàprésentd'unecertainevibrationsourde quivenaitpeut-êtredumurlui-même.Unenuit,deux moisaprèslapremière porte,ilserappelalescoffres ausous-soldelabanqueilavaittravailléuncertain temps.Quelquechosevibraitcommecela,àlafer-meturedesgrandscoffresd'acier.Acetteépoque,il détenaitunrevolver,propriétédelabanque,qui nele quittaitpasaucoursdesopérationsdanslesous-sol blindé.Ilavaitoubliébeaucoupdechosesdecesannées éloignées;maintenantlesdétailsrevenaient,malgrélui; ilsledistrayaientd'autreschosesdontilauraitbien s'occuper,desesoreilles,d'abord,carilpensait encorequecettehistoiredeportevenaitdelà.Ilavait retrouvél'adressed'unoto-rhinoquil'avaitsoigné autrefois(avantlabanque).Bon,illuitéléphonerait, maisaujourd'huiçanepressaitpas.Ilneperdaitpas unmotdesconversationsautourdelui,mêmedans lebruitd'uncafé.Iln'avaitpasbesoind'êtreparti-culièrementattentifàdistanceraisonnableauxenvi-rons,toutétaitnet,pourl'ouïecommepourlavue (excellente,celle-ci).Ilremarquaitmême,nonsansune petiteinquiétude,qu'ilpercevaitmieuxquejamaisles sous-entendusdesconversations,lesnuancesdesappa-rences,cequilerendaitunpeuméfiantetmoins loquace.Illuisemblaitqu'ilétaitplusprésentqu'autre-foisàtoutcequisepassaitautourdelui;cen'étaitpas volontaire;unevigilanceexcessiveluivenaitparsur-sauts,commeunepousséedefièvre.Ilauraitpréféré queleschoseshabituellesrentrentunpeudanslevague elless'étaienttenuessilongtemps,maisrienàfaire; l'impatience,aulieudel'éloignerdecequilegênait, luidonnaitlasensationd'êtreserrédeprès,d'étouf-ferunpeu.Peut-onserésigneràl'intolérable?Ily auraitunecontradiction.intolérable.Pourla
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Maiscelui-ci?
L'a-t-onconnu,leconnaît-onencoreunpeu,cetAndréFontanel, àquilesCAHIERSHAUTS-MARNAISrendenthommage(n°122)?S'ils lefont,c'estqu'ilavécuprèsdetrenteansàBourbonne-les-Bains, avantdemouriràParisenfévrier1975.HenryetSimoneRonot retracentsafigure;quantàsonoeuvre,RogerClericienexpose fidèlementlecoursetlescaractères. L'hommeétaitcourtois,souriantetmesuré,commeilconvient quandonexerceàBourbonnelachirurgiedentaire.Maisla revanche,c'estlepoètequilaprend;ilpousselalibertéjusqu'au défi;plusdemesure,quecesoitdanssesthèmesoudanssaforme, danssesaudacesousesambiguïtés,danssonaccent,quivadu lyrismeàl'humour,delagrâceauricanementbaroqueoudoulou-reux(etilarrivequel'onsongeàTristanCorbière). Audemeurant,cefutunpoètequisetintàl'écart,loindessalons etdesécoles,etquiseplutmêmeàdérouter,àchangerdenom (ÉricSarn,KeesMervial,Éric-BrunoDepercenaire.),commes'il avaitpeurd'unsuccèsquieûtaltérésonintime figureettravesti sondestin. LaN.R.F.d'août1968apubliél'undesespoèmes,Dansles limbesdontnousrappelonslecurieuxdébut
Leprintempss'abattitenrafalesd'oiseaux Surl'hommedensequej'aimais.
Etmoi,Juivenuequ'onpendait, Jemesentisbénied'unnoiretlourdciseau.
Ilspouvaientbien,lesgarsd'enhaut, Passerlacorderauqueàmoncouderosée,
Jenesavaisqueluiqui,latailleaiguisée, M'éclaboussaitdéjàd'unsainbaiser dechaux.
Quandserompirentmesvertèbres, «Lagarce!»murmuramonfauvebien-aimé,
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