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Portraits
LOUISBEUVE
OnvoyaitàSaint-Lôunhommemarchantàpetits pasparfoispressés,chapeaumelonenhiver,canotier etvestond'alpagaenété,soulierstoujoursbiencirés, sonœilapparaissaitvif,sonregardbrillant.L'homme saluaitaveccourtoisie.Onlerencontraitsouventaux abordsduCourrierdelaMancheinstallédansunevieille maisonflanquéed'unetourelle,àperrontrèsusé. LouisBeuve,rédacteurduCourrier, yrédigelesnou-vellesd'uneplumeconsciencieuse,avecparfoisune pointed'humourdécelableauxseulsinitiésdelaville oudescampagnesenvironnantes. Poète,ilécritenpatoisnormand;iln'ariend'unécri-vaindefolkloreetn'emploiepasletondelalittérature régionaliste;ilestpourtantleseulhommeàmaconnais-sancequiregretteouvertementlesstipulationsdutraité deBrétigny.Pourlui,laNormandieeûtfairepartie del'Angleterre,àlaquelleelles'apparenteauplusprès. AussibienlerôledeJeanned'Arcluiparaît-ilnéfaste. QuandunAnglaiss'aventuredansSaint-Lôoularégion, Beuvechercheàlerencontreretdevantluis'anime, exposevéhémentementsonpointdevue.DesAnglais, ilendécouvreàlafoiredeLessayquisetientsurcette grande landedécriteparBarbeyd'AurevillydansL'En-sorcelée,etobjetd'undesplusbeauxpoèmesdeBeuve;
LaNouvelleRevueFrançaise CertainsAnglaistraversentlamerpourvoircourirles chevauxquiysontprésentésauxclartésdel'aubeeten fairel'acquisition. Beuve,danssajeunesse,collaboreàunerevuenor-mande,LeBouaujean.CetermeBouaisJanouBonjan désignelegenêt.Acetteépoque,ilserendparfoisà Paris. FérudesVikings,Beuvedonneàsesneveuxetnièces, quandilestleurparrain,lesvieuxnomsdelaconquête. Illefaitavecunparfaitnaturel.Ilresteleseulàsavoir organiserdegrandsrepascomprenantdevraismets normands,metsmalheureusementintrouvablesdansla plupartdesauberges,telslasoupeàlagraisse,leplatde sang,lejambonfumébouillioulerôt. Saviedurant,ilcultivel'amitié,connaîtGeorges Laisney,professeuràSaint-LôpuisàRouen,poèteà sesheuresetdegenrebanvillesque;Leboulangerqui parcourutleCotentinenroulotte,hommefier,royaliste, devenuàPariscoltineurauxHallesàl'aubeetchanteur decabaretlesoir.Ilvintm'emprunterunepairedegants clairsàl'occasiondumariagedesafilleauquelilassista encompletjaquetteethaut-de-forme,unhaut-de-forme démodécommeenportentencoredevieuxlords.Beuve gardeaussiunvieilamidanslecurédelaparoisse Sainte-Croix.Ilserendchezluiaprès dîner.Lecuréle reçoitenpetitecalottenoiresursescheveuxblancsplutôt longscommeceuxduclergéd'autrefois.Ilssemettent aucoindufeu;là,Beuvesedéchausseavecprécaution, metseschaussonsdefeutrenoirapportésdansunvieux numéroduCourrierdelaManche.Cepeutêtreunnuméro sansnouvelles,uniquementréservéauxannoncesdes ventesmobilièresetimmobilières,commeilestd'usage àcetteépoque;plustard,ledirecteurenvintàajouterà cesnumérosconsacrésauxventesunsupplémentd'un tiersdepagedenouvelles. QuandunprésidentdelaRépubliquevientàSaint-Lô, onveutluiprésenterlepoèteLouisBeuve,celui-ci
Portraits
refusefranchementconsidérantquesesopinionssépara-tistesrendentcetteprésentationindécente.LouisBeuve segarded'unepropagandequi,enfait,luiparaîtinsou-tenable,aussibienn'a-t-ilpaspourl'occupantallemand lamoindrecomplaisance. LespoèmesdeBeuve,patoisantsounon,sontécrits d'unelanguepleinedeverdeuretd'âpreté.Lepoème intituléLaGrandeLandesoutientletondel'épopée, ilestécritennormand,FernandFleuretenafaitlatra-ductionfrançaiseetlepoèmerestebeausilenormand luiajoutedelasaveur,ilneconditionnepaslavaleurdu poème. Surleproblèmedelaliturgie,LouisBeuverestefidèle àlaprononciationdulatinenusetnonenous.Quand Beuvemeurt,lesvêpresdesmortssontchantéesdansla cathédraledeCoutances,unetrentainedechantrespay-sansyassistent,lesunsaulutrinetchapés,lesautresavec letraditionnelsurplissansmanches.Touschantentles psaumesenus.
FRANÇOIS-JOSEPH
François-Joseph,empereurd'Autriche,roiaposto-liquedeHongrie,estentrédanslalégende.AVienne,il estl'objetd'uncultesentimental,dontlesfidèlesse recrutentparmidesAutrichiensquipourautantn'as-pirentpasaurétablissementdesHabsbourg;latombede l'avant-dernierdesempereursd'Autrichedemeuretou-joursfleuriedequelquesbouquetsdeviolettes. J'étaisâgédedixansen1914,toujourspremieren HistoireetdéjàFrançois-Joseph,montésurletrôneen 1848etquinedevaitmourirqu'en1916,m'apparais-saitunpersonnageprestigieux;j'admettaisquelesgens demonbourgnatalfissentchorusaveclesjournaux d'alorspourridiculiserGuillaumeIIauxmoustaches
LaNouvelleRevueFrançaise effiléesetdressées,maisjenesouffraispasqu'onse moquâtduvieuxsouverainàfavorisenlesurnommant «Jojo»et,parfois,le«brillantsecond».Pourtant,je n'avaispasconsciencedecequ'ildétestâtsifortles Hohenzollernauxquelsilfutcontraintdeprêterle secoursdesesarmes. Ilexisteuntableaud'époquereprésentantleducde Reichstadtenuniformeblanc,tenantsursesgenouxun belenfanten1830;l'Aiglondevaitmouriren1832, l'enfantétaitFrançois-Joseph,futurempereurd'Au-triche.NeveudeFerdinandIer,iln'avaitquedix-huit ansquand,en1848,ilpriteffectivementlepouvoiralors quesurl'EuropelaRévolutionsévissait.Sonmariage avecÉlisabeth,surprenanted'intelligenceetdebeauté, extravaganteécuyère,poèteetamiedespoètes,futun mariaged'amour.Savieallaitsepoursuivreàtraversdes tribulationspolitiquesetfamilialesexécutiondeson frèrel'empereurduMexiqueMaximilien,dramede Mayerling,attentatdeSarajevoetcombiend'autres événementsfunèbresetscandaleux!Etl'Empereurde répéteraveclassitude«Quinousdélivreradelafolie desarchiducs?»Onnepeutdirequ'ilfuttrèsintelligent; ilcompritpourtantmieuxqu'onnelepenselesmalé-ficesdel'histoire.Certes,aprèsSadowa,l'Autriche-Hongrie,affaiblieparlaquestiondesnationalités,allait deplusenplusêtrevassaliséeparlaPrussequeFran-çois-Josephdétestait,ilsedéclaraitfièrementprince allemandetsesentaitlecontinuateurduSaintEmpire romaingermanique.Ilrestatoujourstraitécomme telàluiseul,lesmonarquesd'Europedonnaientle titredeMajestéetnonceluidefrèreoudecousin.Il futlemainteneurd'unprotocolequidevaitsombrer aprèslui. L'apparatquipeutencoresubsisterdansquelques coursd'Europeàcertainesoccasionsnepeutrendre comptedecequ'étaitleprotocolesévèreetquotidien deFrançois-Joseph.Ilrecevaitdèssixheuresdumatin
LaNouvelleRevueFrançaise
alarmerainsilapudeurintellectuelledesgenscultivés,etvolontiers jeparleraisdel'indécenteévidencedelamusiquedePierreHenry. Indécente,cettemusiquel'estd'abordparsoncôtéprimaire immédiatementsaisissable,volontiersillustrative,souventarticulée enmouvementsbiendistinctsquiexploitentchacun,enunecourbe francheetavecunimplacableespritdesuite,unemêmeproposition musicale,ellesembletoujoursselivrertoutde suiteettoutenue. LasecondeindécencedontserendcoupablePierreHenryest quecontrairementàbeaucoupdesesconfrèresquiaimentaccumu-lerlesobstacles,lesdétoursetlesambiguïtésentrelaconception deleuroeuvreetsaréalisation,celui-civiseetparvienttoujours, avecintransigeance,aumeilleurrendusonorepossibledeses intentionsmusicales.Etpourcelailnecomptequesurlui-même, consacrantplusieursjoursàdisposeretàréglersasonorisation danslessallesilfaitentendresesmusiques,commeilamisle plusgrandsointechniqueàlesconfectionner. Enfincettemusiquesiclaireetsibiensonnanteestsouvent(mais pastoujours)hédoniste,d'unhédonismequid'ailleurssetranscende lui-mêmeparsonpropreexcès,dansunefolledépensedeplaisir sonore. Seulementtoutsepasse,parrapportàlasensibilitédesamateurs demusiquecontemporaine,commesiceladevaitmeneràune miseàplatdelamusique,commesi,ens'accomplissantdansl'ins-tant,elles'yconsumaitdumêmecoup,nelaissantplusrienàdési-rer,doncplusrienàdire.Celaàl'opposédetantdemusiquesdela frustration,dontl'artconsisteàpromettrebeaucoupetàtromperle désir,enl'occupantparmilleagaceries,rupturesetmaniérismes quilaissentd'autantmieuxlemélomanerêveretlemusicologue spéculersurl'objetindéfinimentreculédecedésir. Postcoitumomneanimaltristepeut-êtreya-t-ilunpeu deceladanslasatiété,levaguedégoûtquisaisitparfoisl'auditeur àl'issued'unconcertdePierreHenry,traduisantuneespècede honteàs'êtredonnédelajouissance. D'ailleurslesmusiquesdePierreHenrysontsouventfaitesde momentsnoncoordonnés,développantchacununeidéemusicale conduiteencrescendoversunparoxysmeconstructiondontla monotonierépétitiveévoquelecinémaérotique. Puisquenous ensommesvenusàparlerdelaformeenmusique etdel'érotisme,soulignonsleurétroitecomplicitélaformen'est passeulementunproblèmed'information,deproportionset