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La Nouvelle Revue Française N° 284

De
128 pages
Carson McCullers, Le cœur hypothéqué
Robert Mallet, Poèmes
Willy de Spens, Un baptême du feu
Lorand Gaspar, Corps corrosifs
R. Bazin, Histoires du pays gallo
Critique : connaissance :
François Vezin, Heidegger parle en France
Sylvie Técoutoff, Souvenirs, de Pauline Annenkova (Éditeurs Français Réunis)
Pierre-François Moreau, La maison d'Adam au Paradis, par Joseph Rykwert (Le Seuil)
Bernard Sesé, La décade péroniste, par Georges Béarn (Gallimard-Julliard)
Alain Clerval, Le Ça perché, par Jean Duvignaud (Stock)
Critique : littérature :
Roger Judrin, La Fontaine, par Jean Orieux (Flammarion)
Hervé Cronel, Lectures du XIX<sup>e</sup> siècle, par Hubert Juin (Éditions 10/18)
Gilles Pudlowski, Les temps sauvages, par Joseph Kessel (Gallimard)
Christiane Baroche, La cloche de verre – La maison de l'inceste, par Anaïs Nin (Éditions des Femmes)
Critique : romans :
Alain Clerval, Les cercles de l'orage, par Frédéric Vitoux (Grasset) - Ce qui n'a pas de visage, par Jean Frémon (Flammarion)
Boris Schreiber, Salido, par Louis Guilloux (Gallimard)
Christiane Baroche, Comme par magie, par Angus Wilson (Stock) - Le Jardin des délices, par Joyce Carol Oates (Stock)
Critique : théâtre :
Gilbert Chateau, Bienfaits et nuisances des metteurs en scène
Critique : lecture :
Bertil Sundborg, Une dédicace de Baudelaire à Hugo
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Lecœurhypothéqué
UN SOUFFLEQUIVIENTDUCIEL
Ellelevasonpetitvisagepointu,fixad'unœil mécontentlebleuduciel,unpeupluspâleaubordde l'horizon,puis,avecunlégertremblementdesabouche entrouverte,reposala têtesurl'oreillerdelachaise longueàrayures,secouvritlesyeuxavecsonpanamaet repritsonimmobilité.Undamierd'ombresdansaitsur lacouverturequicouvraitsoncorpsamaigri.Dumassif despiréestoutproche,auxfleursblanches épanouies, s'élevaitunbourdonnementd'abeilles. Constancesomnolaunmoment.Unesuffocanteodeur d'établechaudelaréveillaetlavoixdeMissWhelan. «Allons!C'estvotrelait.» Unequestiontraversalesbrumesdesonsommeil une questionqu'ellen'avaitpasl'intentiondeposer, qu'elleformuladefaçontoutàfaitinconsciente «estmaman?» LabouteillebrillaitentrelesmainsépaissesdeMiss Whelan.Quandelleversalelait,l'écumeblanchemoussa danslesoleiletcouronnadegivrelebordduverre. «Où?répétaConstance,etlemotseperditdansson soufflefragile. Elleestsortieaveclesautresenfants.Mickafait unescène,cematin,àproposdemaillotsdebain.Je pensequ'ilssontenville,pourenacheter.»
LaNouvelleRevueFrançaise
Quellevoixpuissante!Assezpuissantepourbriserles tigesdélicatesdesspirées,etlesmilliersdepetitesfleurs s'éparpilleront,tomberont,tomberont,commeun kaléidoscopeenchantédeblancheur.Silencieuseblan-cheur.Seulesresterontvisibleslesbranchesduresaux épinesdressées. «Quandvotremèresauravousavezpassélamati-née,elleserasûrementétonnée. Non,murmuraConstance,sanssavoirpourquoielle répondaitnon. Moi,jepariequesi.Votrepremièresortie.Jenepen-saispasqueledocteurvousdonneraitlapermission. Surtoutaprèscequis'estpassélanuitdernière.» Elleregardalevisagedel'infirmière,puissoncorps énormesouslablouseblanche,sesmainsplacidement croiséessursonventredenouveaulevisage,sirose, sigras,etcomment.oui,commentpeut-ellesuppor-terceténormepoids,ceteintécarlate?Pourquoila fatigueneluifait-ellejamaistomberlevisageversla poitrine? Lahainefittremblerseslèvres.Sonsouffledevintplus rapide,plusfaible. Auboutd'unmoment,elledit «Sijepouvaisfairetroiscentsmiles,lasemainepro-chainetoutelaroutejusqu'àMountainHeights jesuissûrequeçameferaitdubiend'êtreassisedans monjardinpendantquelquetemps.» MissWhelanavançaunemainboudinée,écartales mèchesdufrontdel'enfant. «Allons, allons,dit-elled'unevoixtranquille.L'air deshauteursachèveradevousguérir.Pasd'impatience. Aprèsunepleurésie,ilfautrestercalmeetfaireatten-tion.C'esttout.» Constanceserralesmâchoiresavecforce«Quejene pleurepas,pensa-t-elle.Jevousensupplie,faitesqu'elle nemevoiepaspleurer,qu'ellenemetoucheplus,qu'elle nemeregardeplus,jevousensupplie,plusjamais.»
Lecœurhypothéqué Quandl'infirmièreeutregagnélamaison,entraver-santpesammentlapelouse,Constancenepensaplusà pleurer.Elleregardalesfeuillesdechêne,quelevent agitaitdel'autrecôtédelaroute,etquibrillaientdansle soleilcommedel'argent.Elleposaleverredelaitsursa poitrine.Detemps en tempselleinclinaitlatêtepouren aspirerunegorgée. Enfindehors.Souslecielbleu.Aprèstantdesemaines àrespireruneodeurmoitederenferméentrelesmurs jaunesdesachambre.Aregarderleboisdesonlit,avec l'impressionqu'ilallaitluibroyerlapoitrine.Cielbleu. Fraîcheurbleutée,qu'elleavaitenviedesucerjusqu'à devenirbleueelle-même.Ellefixalecielavecdesyeux écarquillés,selaissaenvahirparlachaleurdeslarmes. Elleentenditarriverunevoiture,reconnutaussitôt lebruitdumoteur,tournalatêteverslapetiteportion deroutequ'ellepouvaitapercevoirdel'endroitelle étaitcouchée.Lavoiturepenchadangereusementen tournantdansl'allée,hoquetabruyammentets'arrêta. L'unedesvitresarrière,fendue,avaitétéréparéeavec dupapiercollanttrèssale.Atraverslafente,onaperce-vaitlatêted'unchienpolicier,languepalpitante. Mickdescenditlapremièreaveclechien. «Maman!Regarde!cria-t-elle,etsavoixd'enfantse transformaenuncristrident.Elleestdehors!» MrsLanetraversalapelouseetdévisageasafilled'un airlasetlointain.Elletenaitunecigaretteentre sesdoigtsnerveux.Elleentirauneboufféequidéroula danslesoleildelongsrubansdefuméegrise. Ehoui.ditConstance,d'unevoixhésitante. « Bonjour,belleinconnue,ditMrsLaneavecunegaieté unpeuforcée.Quit'apermisdesortir?» Mickretenaitlechienquitiraitsursalaisse. «Maman!Regarde!Kingveuts'approcherde Constance.Ilnel'apasoubliée.Regarde!Illaconnaît aussibienquen'importequi.N'est-cepas,mon chienchien?.
LaNouvelleRevue Française
Mick,necriepassifortetvaenfermercechiendans legarage.» HowardtraînassaitderrièreMicketsamèrevisage boutonneuxdegarçondequatorzeans,regardtimide. «Bonjour,murmura-t-ilaprèsunsilence.Tutesens comment?» Enlesregardanttouslestroisàl'ombredeschênes, ellesesentitbeaucoupplusfatiguéequ'aumomentelleétaitsortiedelamaison.Micksurtoutarc-boutée sursespetitesjambesnerveusespourempêcherKingde luisauterdessus. «Maman! Regarde!King.» MrsLanehaussanerveusementuneépaule. «Mick,Howard,emmenezimmédiatementcetanimal. Compris?Allezl'enfermervousvoudrez.» Seslonguesmainss'agitaientsansraison. «J'aidit» immédiatement! LesenfantsjetèrentunregardobliqueàConstance, ettraversèrentlapelouseendirectionduperron. «Parfait!soupiraMrsLanequandilseurentdisparu. Alors,commeça,tudécidesdeteleveretdesortir? C'estledocteurquim'apermis.Enfin!ilestallé chercherlavieillechaiseroulantedanslacave,avecMiss Whelanet.ilsm'ontaidée. » Tantdemotsàlasuitel'épuisaient.Ellepritune longueinspirationetsemitàtousser.Penchéesurle côté,unkleenexàlamain,elletoussajusqu'àceque lepetitbrind'herbesurlequelsonregardétaitfixése graveàjamaisdanssamémoire,commelesrainuresdu plancherlorsqu'elleétaitdanssonlit.Satouxcalmée, ellejetalekleenexdansuneboîteencartonposéecontre sachaiselongueetregardasamère.MrsLanes'était détournée.D'unairabsent,elles'amusaitàbrûlerles fleurs despiréesavecleboutdesacigarette. LeregarddeConstancesedétachadesamèreetmonta verslebleuduciel.Ellesentitqu'ilfallaitdirequelque chose.
LaNouvelleRevueFrançaise
mieuxencore,sapropreconceptiondecequedevaitêtreunpoème. Untelraisonnementsembletrouver uneconfirmationdansce queBaudelaireaditdesesméthodesdetravailetdanslesprin-cipesqu'ilaénoncésen cettematière. Ilneresterien,semble-t-il,despremièresébauchesdespoèmes deBaudelaireetcen'estqueparlescorrectionsqu'ilapportaaux épreuvesdesFleursdumalqu'onpeutsefaireuneidéedesafaçon detravailler.Maiscescorrectionsneconcernentquequelques détails,mêmesileureffetestsouventimportant.Danslestrois versionsquinousrestentdelapréfacequ'ilavaitpréparéepourla deuxièmeéditiondesFleursdumal,ilrefuseégalementdesepro-noncersursesméthodesdetravail.C'estainsiqu'onpeutliredans ladeuxièmeversion
«Monéditeurprétendqu'ilyauraitquelqueutilitépourmoi, commepourlui,àexpliquerpourquoietcommentj'aifaitcelivre, quelsontétémesbutsetmesmoyens,mondesseinetmaméthode. Unteltravailcritiqueauraitsansdoutequelqueschancesd'amu-serlesespritsamoureuxderhétoriqueprofonde.Pourceux-là peut-être,l'écrirai-jeplustardetleferai-jetireràunedizaine d'exemplaires.Mais,àunmeilleurexamen,neparaît-ilpasévi-dentqueceseraitunebesognetoutàfaitsuperflue,pourles unscommepourlesautres,puisquelesunssaventoudevinent, etquelesautresnecomprendrontjamais?»
Malgrécettedéclaration,cesébauchesdepréfaceainsiqueles notesquiaccompagnentleprojet2contiennentplusieursallu-sionsàsesméthodesdetravailainsiquedesaffirmationsrépétées qu'ilenpossédaitune.Saconfiancedanssaméthodepeutse compareràcellequ'avaitDescartesenlasienne;ilécrit
«Comment,appuyésurmesprincipesetdisposantdelascience quejemechargedeluienseignerenvingtleçons,touthomme devientcapabledecomposerunetragédiequineserapasplus sifHéequ'uneautre,oud'alignerunpoèmedelalongueurnécessaire pourêtreaussiennuyeuxquetoutpoème épiqueconnu»(Notes).
Encequiconcernelaméthodeonapprendentoutcas«com-ment,paruneséried'effortsdéterminés,l'artistepeuts'éleverà uneoriginalitéproportionnelle»;ilsouligned'unefaçongénérale fortementlecôtéartisanaldelapoésieetassureenparticulier
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