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La Nouvelle Revue Française N° 287

De
128 pages
Eugène Ionesco, Pourquoi est-ce que j'écris?
Pierre Oster, Rochers
Nelly Stéphane, Mon frère
Doris Ezalies, Cantilène de l'absence
Adolf Rudnicki, 150
Willy de Spens, Paul Morand
Témoignage :
Claudine Dericke, Lettre d'une fille à son père
Critique : littérature :
Georges-Arthur Goldschmidt, Le style de Nietzsche
Jean Blot, Promenades avec Pouchkine, par Abram Tertz (Le Seuil)
Anne Lagardère, Le Lecteur, par Pascal Quignard (Gallimard)
Alain Bosquet, Tirelire, par Daniel Boulanger (Gallimard)
Critique : poésie :
Norge, Sainte Lumière, par Jean Mambrino (Desclée de Brouwer)
Alain Bosquet, À la rencontre de l'océan, par Jacques Gaucheron (Blanchard)
Georges Auclair, Le Livre des ressemblances, par Edmond Jabès (Gallimard)
Crittique : connaissance :
Michel Léturmy, Sans feu ni lieu, par Jacques Ellul (Gallimard)
Diane de Margerie, Todo modo, par Leonardo Sciascia (Denoël)
Critique : romans :
Diane de Margerie, La Disparition de Majorana, par Leonardo Sciascia (La Quinzaine littéraire)
Alain Bosquet, La halte dans l'été, par Georges-Emmanuel Clancier (Robert Laffont)
Guy Rohou, La figure dans la pierre, par Pierre-Jean Remy (Gallimard)
Sylvie Sesé-Léger, Écrits de femmes (Heremakhonon par Maryse Condé, La dérobade par Jeanne Cordelier, Tamara par Eeva Kilpi)
Alain Bosquet, La Femmille, par Michèle Truchan (Calmann-Lévy) - La balle dum-dum, par Clarisse Nicoïdski (La Table Ronde)
Monique Flepp, Histoire du gouffre et de la lunette, par Pierrette Fleutiaux (Julliard)
Anne Lagardère, Le long voyage du prisonnier, par Sorin Titel (Denoël)
Critique : cinéma :
Jean-Claude Guiguet, Salo ou Les cent vingt journées de Sodome
Critique : la musique :
René Kœring, La Revue musicale : 'Le siècle de Bruckner' de Paul-Gilbert Langevin
Critique : les arts :
Renée Boullier, Le symbolisme en Europe (Grand Palais) - Robert Delaunay (Musée de l'Orangerie)
Jérôme Prieur, Van Gogh, le suicidé de la société, par Antonin Artaud (Gallimard)
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Pourquoiest-cequej'écris?
Jesuisencoreàmeledemander.J'écrisdepuistrès longtemps.Atreizeansj'écrivaisunepiècedethéâtre,à onze-douzeansdespoèmes,àonze ansencorej'aivoulu écriremesMémoiresdeuxpagesdecahierd'écolier. Pourtant,ilyenauraiteudeschosesàdire.Jesaisque jegardaisàl'époquedessouvenirsdematoutepremière enfance,quandj'avaisdeuxoutroisans,dontjen'ai plusquelesouvenirdusouvenird'unsouvenir.Ily avaitdéjàeul'éveildel'amourverssept,huitansquand j'étaistellementattiréparunepetitefilledemonâge. Puis,àneufans,paruneautre,Agnès.Ellehabitaità de huitkilomètresdu«MoulinLaChapelle-Anthenaise j'aipassémonenfance,unefermeàSaint-Jean-sur-Mayenne.Jefaisaistoutessortesdegrimacespourla fairerire,elleriaiteneffet,enfermantlesyeux,elle avaitdesfossettesquandelleriait,elleavaitlescheveux blonds.Qu'est-elledevenue?Siellevitencore,c'est unegrossefermière,peut-êtregrand-mère.Ilyaurait euaussid'autreschosesàraconterladécouvertedu cinémaoudelalanterne magique;monarrivéeàla campagne,uneétable,l'âtre,lepèreBaptisteàquiil manquaitlepoucedelamaindroite.Beaucoupd'autres chosesencorel'école,l'instituteur,lepèreGuéné,le curé,lepèreDurandquis'enretournait,ivremort, aprèssestournéesdanslesfermesdelacommune.On luidonnaitàboireducidreou dupoiré.Ilyavaiteuma
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premièreconfession,lorsquej'avaisréponduouià touteslesquestionsduprêtreparcequejenelescompre-naispas,àcausedesamauvaisediction,etilvalait mieuxprendresursoidespéchésfictifsqued'enoublier quelques-uns.J'auraispuparlerdemespetitsamis, Raymond,Maurice,Simone,etracontermesjeux.Mais ilfallaittouteunetechniquepourcelaquel'onapprend bienplustard.Onparledesonenfancelorsquedéjàon n'yestplus,lorsqu'onnelacomprendplustrèsbien. Ilestévidentqu'onnesecomprendpasnonplusquand onestenfant,mais,entoutcas,j'avaisconsciencequeje vivais,lorsquej'étaisdanslaMayenne,danslebonheur, lajoieetquechaqueinstantétaitplénitude,sans connaîtrelemotplénitude.C'estdansl'éblouissement quejevivais.MapremièredéchirurefutdequitterLa Chapelle-Anthenaise.Maisavecletemps,lalumièrese seraitternieetjenevoispascommentj'auraisfaitpour êtrecultivateur,sipeudouéquejesuispourlestravaux manuels.Certainsdemescamaradesdel'écolecommu-nale,Lucien,Auguste,sontdevenusdegrosfermiers.Il mesemblequ'ilsmènentuneviequotidiennebiendure etqueleurvien'estplusunjeu.C'estavecunœilindif-férentqu'ilsregardentlesenfantsquijouent.J'aurais pudevenirl'instituteurduvillagemaisjen'auraisplus eudevacanceshorsdesvacancesquinesontplusde vraiesvacancespourlesadultes. Unedesraisonsprincipalespourlesquellesj'écris, sansdoute,c'estpourretrouverlemerveilleuxdemon enfanceau-delàduquotidien,lajoieau-delàdudrame, lafraîcheurau-delàdeladureté.Ledimanchedes Rameaux,lespetitesruesduvillageétaientjonchées de fleursetdebranchesettoutétaittransfigurésousle soleild'avril.Lesjoursdefête,jemontaislepetit cheminrocailleux,enpente,ausondesclochesde l'églisequejevoyaisapparaîtrepetitàpetit,d'abord lehautduclocheraveclagirouette,puisleclocher toutentiersurunfonddecielbleu.Lemondeétaitbeau,
Pourquoiest-cequej'écris? jem'enrendscompte,toutfraisettoutpur.Jele répète,c'estpourretrouvercettebeauté,intactedansla boue,quejefaisdelalittérature.Tousmeslivres,toutes mespiècessontunappel,l'expressiond'unenostalgie, jechercheuntrésorenfouidansl'océan,perdudansla tragédiedel'histoire.Ousivousvoulez,c'estlalumière quejechercheetqu'ilm'arrivedesemblerretrouver detempsàautre.C'estlaraisonpourlaquellenonseule-mentjefaisdelalittérature,c'estaussilaraisonpour laquellejem'ensuisnourri.Toujoursàlarecherche decettelumièrecertainepar-delàlesténèbres.J'écris danslanuitetdansl'angoisseavec,detempsàautre, l'éclairagedel'humour.Maiscen'estpascettelumière, cen'estpascetéclairagequejecherche.Lapièce,oula confessionintime,ouleromanrestentténébreuxsije nedébouchepas,auboutdesténèbressurlalumière. DansmonromanLeSolitaire,toutàlafin,aprèsletun-nel,lepaysagedoitapparaître,lejouréclatantdansla lumièredumatin,unarbrefleurietunbuissonvert. DansLaSoifetlafaim,Jean,lepersonnageerrant,voit apparaîtreuneéchelled'argentdansl'azur.Dansma pièceComments'endébarrasser,Amédée,lehérosdela pièce,s'envoledanslaVoielactée;dansLesChaises,les personnagesn'ontquelesouvenird'uneéglisedansun jardinlumineuxetpuis,commecettelumièredisparaît, lapiècedébouchesurlenéant.Etainsidesuite.La plupartdutemps,cesimagesdelumière,viteétouffées ou,aucontraire,arrivantnaturellementauboutdu trajet,n'ontpasétévouluesmaistrouvées.Oualors,si ellesontétéprévuesconsciemment,cesontdesimages quimesontapparuesdansdesrêves.C'est-à-direque dansmespiècesdethéâtreoudans maprose,j'aile sentimentd'effectuerune exploration,àtâtons,dansla nuit,dansuneforêt sombre.Jenesaispasj'arriverai ousij'arriveraiquelquepart,j'écrissansplan.Lafin vientd'elle-mêmeconstatationdel'échec,commedans madernièrepièceL'Hommeauxvalises,ouréussite
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lorsquelafinpeutressembleràunrecommencement. Enfait,jesuisàlarecherched'unmonderedevenu vierge,delalumièreparadisiaquedel'enfance,dela gloiredupremierjour,gloirenonternie,universintact quidoitm'apparaîtrecommes'ilvenaitdenaître.C'est commesijevoulaisassisteràl'événementdelacréation dumondeavantladéchéanceetcetévénementjele chercheàtraversmoi-même,commesijevoulais remonterlecoursdel'Histoireouàtraversmesper-sonnagesquisontd'autresmoi-mêmeouquisont commelesautresquimeressemblent,àlarecherche, consciemmentou non,delalumièreabsolue.C'est parcequ'ilsn'ontaucuneindicationsurlarouteà suivrequemespersonnageserrentdanslenoir,dans l'absurde,dansl'incompréhension,dansl'angoisse.On asouventditquejeparlaisbeaucoupdemonangoisse. Jecroisplutôtquejeparledel'angoissehumaineque lesgensessayentderésoudrepardesmoyensinappro-priésensedébattantdanslequotidien,danslagrisaille oudanslemalheurouqu'ilssetrompent,enfermés qu'ilssontdanslesimpassesdel'Histoireetdelapoli-tique,desexploitations,desrépressions,desguerres. Enfanceetlumièreserejoignent,s'identifientdansmon esprit.Toutcequin'estpaslumièreestangoisse, ténèbres.J'écrispourretrouvercettelumièreetpour essayerdelacommuniquer.Cettelumièreestàlafi-on-tièred'unabsoluquejeperds,quejeretrouve.C'est aussiPétonnement.Jemevoissurmesphotosd'enfant, lesyeuxronds,stupéfaitd'exister.Jen'aipaschangé. L'ébahissementprimordialm'estresté.Jesuislà,on m'amislà,entourédetoutcecietdetoutcela,jene saistoujourspascequim'estarrivé.J'aitoujoursété trèsimpressionnéparlabeautédumonde.Lorsque j'avaishuitans,neufans,j'aivécudeuxmoisd'avril etdeuxmoisdemaiquejen'oubliepas.Jecouraissur lecheminbordédeprimevères,jecouraisdanslesprés reverdis,danslajoieindicibled'être.Cescouleurs,cet
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cettesociétéc'estd'avoirtoutfaitpourempoisonnerVanGogh, pourlesupprimercommeelleatuéNerval,Hôlderlinou Nietzsche,commeelleavoulu,souscouvertdemédecine,depsy-chiatrieetde«hautessaletés»,lui,AntoninArtaud,àcemoment (1947)sortidepeudel'asiledeRodez,proprementlerendrefou, autrementdit«saqueràsabasel'élanderébellionrevendicatrice quiestàl'originedugénie»,fairetaireunetropfortelucidité.Car cequebrutaliseaussil'hommeàl'oreillecoupée,c'estunecertaine visiondumonde,somnolenteoufeutrée,unregardquisevoudrait détaché,unematièrequirefuseraitlecorpsàcorps.Alors,«même lanatureextérieure,avecsesclimats,sesmarées,sestempêtes d'équinoxe»,dunoirgoudronneuxdespremièrestoileshollan-daises,sevoitprogressivementsaisiedevertigesousdesnuits d'alertebleudecobalt,oulabourée,rongée,électrisée,tonsur ton, pardessoleilsfélinsquiroulent. Commentairefabuleux,enruptureaveclacontinuitédel'essai traditionnel,l'ordreet lalogiquedesondéveloppementcontra-riéspartrois«Post-scriptum»quis'intercalentaucoursd'une cinquantainedepages,lerécitd'Artauddéjoueunesériede limites,sejoueentreelles.Outrecellesdunormaletdupatholo-gique,delaraisonetdeladéraison,cellesencoredelaparoleetde l'écrit.Tantôtmanuscrit,tantôtdicté,letextelaisseéchapperdes signesd'imprimerielessonoritésd'unelangueparticulièrement concrète,râpeuse,tranchante,avecsessautesd'intensité,sesappels d'air,sescrisperçants,soninsistanceetseseffetsd'écho,sarespi-rationirrégulière.Cetteécrituresouventàvoixhaute,etmêmeà plusieursvoix,envientàreproduireailleurs,surlesfeuillesdu livre,entrefictionetexplication,lescrépitementsphysiqueset mentauxdesTournesolsdansun«embrasementd'escarbilles»,le vieilédredondelaChambreàcoucher«d'unrougedemoule,d'our-sin,decrevette,derougetduMidi,d'unrougedepimentroussi», lamusique suraiguëducaféd'Arles,«cettefiguredeboucherroux quinousinspecteetnousépie»danslesautoportraits«au momentlaprunellevaverserdanslevide»,ou«lelingesale ettordudevinetdesangtrempé» duChampdeblé,sousunciel suffocantlacéréd'oiseauxfunestes. Sanslesmontrer,letextedialogueaveclestoiles,lesfaitvoir, bougeretrésonner,illeurdonnelaparole,celle-làmêmequela peinturedeVanGoghsemble,déjà,porterencreux,prolongeant lasurprenanteauthenticitévisuelledeslettresdeVincentàThéo.
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