La Nouvelle Revue Française N° 299

De
J. M. G. Le Clézio, L'Inconnu sur la terre
Michel Deguy, Oublier l'image
Daniel Boulanger, Un dessert pour Constance
Shelby Foote, Le greffier du Tribunal
Gilbert Gadoffre, Le message codé du Songe
Émile Yoyo, Les Pensées de la Terre (Fin)
Chroniques :
Jacques Bersani, Robbe-Grillet pour lui-même
Henri Meschonnic, La vie pour le sens, Groethuysen (II)
Georges Perros, Télé-notes
Jean Clair, Du dessin sur nature en général, de celui de Sam Szafran en particulier (Fin)
Chroniques : la littérature :
Jude Stéfan, Vivre, écrire?
Georges Raillard, Troisième dessous, par Michel Butor (Gallimard)
Gilles Quinsat, Écrits de Laure (J.-J. Pauvert)
Alain Clerval, La vie comme à Lausanne, par Érik Orsenna (Le Seuil)
Chroniques : les essais :
Pierre Pachet, Le récit de la disparue, par Shmuel Trigano (Gallimard)
Pierre-François Moreau, Puissances de Nietzsche
Hervé Cronel, Correspondance de Sigmund Freud et Ernst Jung (Gallimard)
Chroniques : lettres étrangères :
Nicole Casanova, De si belles années, par Franz Innerhofer (Gallimard)
Chroniques : le théâtre :
Gilbert Chateau, Robert Hossein et Miss Blandish frappent les trois coups – Expédition des affaires courantes – Les Grands à la rescousse (Cocteau, Claudel, Ibsen, Audiberti)
Chroniques : le cinéma :
Jérôme Prieur, Padre Padrone, de Paolo et Vittorio Taviani
Chroniques : la musique :
Dominique Fernandez, Le Mariage secret, de Cimarosa
François-Bernard Mâche, Le bric-à-brac des 'musiques traditionnelles'
L'air du mois :
Jean-Loup Trassard, Pelles, houettes et pali
Gilbert Lascault, Les doubles et les secrets
Textes :
Albert Camus, Deux jours à Rio
Publié le : lundi 13 avril 2015
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EAN13 : 9782072388071
Nombre de pages : 192
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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
L'Inconnusurlaterre
1
Écrireseulementsurleschosesqu'onaime.Écrire pourlierensemble,pourrassemblerlesmorceauxdela beauté,etensuiterecomposer,reconstruirecettebeauté. Alorslesarbresquisontdanslesmots,lesrochers, l'eau,lesétincellesdelumièrequisontdanslesmots, ilss'allument,ilsbrillentànouveau,ilssontpurs,ils s'élancent,ilsdansent!Onpartdufeu, etonarrive danslefeu.Partoutautour,partoutàl'intérieur, brûlentdesflammes,desdrôlesdeflammes,légères, odorantes,quiremplissentl'espacedechaleuretde blancheur.Commentêtreloindelavie?Comment accepterd'êtreétranger,exilé?Toutcequel'onsait, toutcequel'onreconnaît,etleschimèresdelacons-cience,toutcelacèdedevantunseulinstantdevie.Un moucheronquitraversel'air,unbrind'herbequefait vibrerlevent,unegoutted'eau,unelumière,etd'un seulcoupiln'yaplusdemotsilyal'étenduemuette delaréalité,lelangageestdéposé,laconscience estminéralisée.Ceuxquiveulentvivreau-dehors(ils disentaudessusdumonde)sont-ils?Eneffaçantle monde,c'esteuxqu'ilseffacent.Onnelesvoitplus.Ils ontdisparudanslessouterrainsdeleursavoir,dansles cellulesdeleurstombes,ilsnesontmêmeplusde 's ombres.Ilssontdansleursprisonsdepoussière,réduits auxdeuxdimensionsentrelespagesdeslivres.Aplatis surlesécrans,disparus.Lelangagene guidepasvers
La.NouvelleRevueFrançaise l'espaceillimité;ilvousconduitpasàpassurlessentiers réelsdelaterre.
Labeautén'estpassecrète.Elleestlibre,exposéede toutesparts.Lecielestsigrand,lamer,etlalumière resplendit.Toutestsicalme,sivaste,lesilenceestsi profond,àtraversluipassentlesvolsd'oiseauxblancs, lentement,voyageantlelongduciel.C'estqu'ilfaut aller,oui,c'estpariciqu'ilfautentrer.Ilfautlaisser toutcequel'ona(cequel'oncroitavoir)etentrerdans l'espaceouvert.Ilfautquitterlesrefugesetleschambres closes,etglisserenavant,ens'écartant,pourrecouvrir toutcequel'onvoit.C'estquandonestleplusloin qu'onestleplusproche,commentcomprendrecela? sommes-nousmaintenant?Nousallonsversles régionsclaires,verslalumièrejaunequienivreetbrûle lecorps,verslalumièrequifaitluirelapeau.
C'estcelaqu'onattend,qu'oncherchedepuissilong-tempslalumière. Ilsuffitalorsd'êtredeboutenhautd'unecolline, devantlamer,avecleciel,etregarder,respirer,regar-der,respirer. Leregardetlesoufflealorssontuneseuleaction,il n'yaplusdedifférence,plusdefrontière.Jenesais rien,jeneveuxrienapprendre,riendecequedonnent lesmotsetlesloisdeshommes.Maisjeveuxêtrelà, quandcelasepasse,deboutsurcettecollinepauvre, devantleciel et lamer,toutàfaitcommeunefemme. sursonbalcon,etregardercequiestimmense,cequi estpur.Iln'yaurarienaprès,iln'yarieneu,ou presque,avant.Personnen'attendpersonne.Maislevent souffledelamer,leventfroid,etlesanimauxrapides lissentlasurfacedelamer,tracentdesfrissonsgris.Il yabeaucoupdevaguesrégulières,l'écumeblanche quientourelescapsetpousse danslecreuxdesbaies. Ilyalesnuagesquifilentdansleciel,quitraversent
L'Inconnusurlaterre
lespays,quivontensedénouant.Ilyaledisquedu soleilquimonteauzénith,etquiredescend,silente-mentqu'onoubliedetempsentempssonheure.Ilya laterredelacolline, enfin,lesboutsd'herbe,lesronces, lescactus,leslianes,lesarbustesséchés. Alorsjeregarde,jerespire,ettouteslesodeurs,celles quiviennentdeloinaprèsavoirfranchilameretles archipels,cellesquiviennentdenaîtresouslespas, minusculestourbillonslentsquimontentettraînent avecparesse,touteslesodeursentrentdansmoncorps etsemêlentauximages,auxbruits,àlachaleuretau froidjevois,enfin,jepeuxvoirlabeauté.Jelavois commesij'étaisenelle,jelavoiscommesij'avaisses yeux. Quelquefoisonrencontrelespetitssignesabandon-néssurlaterre.Ilsnesontpasimportants,ilsneveulent pasdiregrand'chose,etilfautsepenchertoutprèsdu solpourlesapercevoir.Riendutout,justequelques petitsmessagesàmoitiécachésdanslaterrecailloux lissesquibrillentàlalumière,grainesrouges,graines noires,brindilleenformedecroixoud'Y. Quelquefoisilyaunenfant,assisparterre,qui regardedanslecreuxdesamainunecoquilled'escar-got.Illaregardelongtemps, longtemps.Elleestlégère etcassante,blanche,avecsaspiraleferméeparune petitepointe,siprécise,sijuste.L'enfantneditrien. Ilregardelacoquillevidesurlapaumedesamain,de siprèsetavectellementd'attentionquesesyeux louchent.Illaregardecommes'ilsavaitcequecela voulaitdire,commes'ilentendaitquelquechose, commesilacoquilleétaitencorehabitée.Maisla coquilleneditriennonplus.Ilnefautpasladéranger. Ilnefautpasdérangerlespetitssignesquitraînentsur laterre,lescaillouxbrillants,lesgrainesrougeset noires,lesbrindillesenformed'Youlestracesdepattes desmoineaux.Ilfautdevenirsoi-mêmepetit,sipetit qu'onestàl'ombred'uneherbeetd'unefleur,etvivre
LaNouvelleRevueFrançaise
ausoleil,danslapoussière,souslevent,dansuneseule journéelonguecommeunesaison.
C'estbiend'attendre.Tut'assoisausoleil,maisun peuabritéparunarbre,avectoutescespetitestaches clairesetsombresquiocellenttout,surtoncorps,sur laterre,ettuattends.Tunesaispascequetuattends. Tuattendspeut-êtreunefemme,oul'autobus,ou l'heure,tunesaispastrop.Alorstunebougespresque pas.Tuesassisbiendroitsurlebanc,aveclesdeux piedsposéssurlesol,etlesmainssurlescuisses.Autour detoi,lesgensbougent,ilsvont,ilsreviennent,les autos,lesmotos,ilsvontviteetfontdubruit.Euxn'at-tendentpas.Ilsvontquelquepart,àleursaffaires,ils sontpressés.Quandilspassentdevanttoi,ilste regardentducoindel'oeil,quelquefoisilsseretournent avant*detourneràl'angledelarue.Toitulesregardes passer.Turegardeslesrouesquitournent,lesjambes qui marchent.Maistuesbientues,surlebanc, sansbouger.Cen'estpasquetunelesaimespas,au contraire.Euxilssontbienàfairecequ'ilsfont, ilsvontvite,ilscoupentlevent.Maistupréfères attendre. Peut-êtrequetuattendsréellementquelqu'un.Peut-êtrequ'encemomentmême,ilyaquelqu'unqui marcheàtraverslaville,quicroiselesgenssurlestrot-toirs,quiattendaufeurouge,quitourneàgauche, longeunjardin,dépasseunevieillefemmequi marche difficilement.Quelqu'unqui,del'autreboutdelaville, vientjusqu'ici,àl'endroittuattends. Maiscen'estpasvraimentunefemmequetu attends.Tunelesaispasbienencore.Tuesassislà, surlebanc,pourunmoment.Alorstueslibérédes heures,desminutes,dessecondes.Tulesalibérées. Tulesalaisséess'agrandir,s'étirer,s'enallerelles veulent. Dansleciel,lesoleilbouge,lentement.Ilya desnuagesquipassent,quisetransforment.Lalumière
L'Inconnusurlaterre
esttrèsclaireparinstants,puiselles'estompe.Ilyades gris, desbruns,desmauvesternes. Leventsouffleunpeuenvenantdeladroite.Ensuite ilsoufflepar-derrière.Oubien,pendantlongtemps,il n'yaplusdevent,l'airestaussiimmobileque toi. Quandtuattendscommecela,tunepensesplusau temps.Tusaïsbienqu'ilfaudrarepartir,unjour,bien-tôtmaislemomentn'estpasencorevenu.Maintenant, c'estsuffisantd'attendre. Tuvoudraisqueceladure, dure,quecelan'enfinisse pas.Quel'autobusvienneduboutdumonde,surune routetrèslonguequiserpenteàtraverslesmontagnes del'HinduKush,quidescendlesvalléeslonguesde l'Amazoneetdel'Ucayalli,quitraverselesimmenses pontssuspendusau-dessusdesestuaires,quisuitla côtelelongdelamer,enfaisanttouslescaps,toutes lesanses,touteslespresqu'îles. Tulesuisduregard,sanseffort,enrêvant,au-delàde l'horizon,lelongdesalongueroute.Ilvientverstoi, celaestsûr,maisdanscombiendetempsarrivera-t-il?Ildisparaîtderrièrelescollines,ilestcachépar ungrandbuilding.Puistulevoisànouveau,trèspetit, lelongd'unecorniche.Ilrouleentrelesrangsdepla-tanes,iltraversedegrandscarrefoursvidescli-gnotentquatrefeuxorange.Detempsentempstule voisquis'arrêtedevantungroupedemaisons,etil laissedescendredeuxfemmesetunpetitenfant.Plus loin,ils'arrêteànouveau,sesportess'ouvrent,etc'est unouvrierquimonte.Ilsuitlentementsonitinéraire, ettoi,tusaisqu'ilvavenirjusquedevanttonbanc.Mais danscombiendetemps? C'estbienquetoutsoitparfoissilent.C'estbienque lesoleilavancecommeunescargotdansleciel,queles nuagess'étirent,quelesbateauxfumentetdéfassentleurs amarresinterminablementavantdequitterlesquais. Peut-êtrequetun'attendsrien?
LaNouvelleRevueFrançaise L'autobussuituneautreroute,l'heureestarrêtéeau cadrandelapenduleBrilliéetlajeunefemmeauxche-veuxnoirs,vêtuedesonimperméablebleu,quimarche vitelelongdesavenuesetdesboulevards,peut-être qu'ellenevientpasverstoi? Lesheures,celan'existeplus.Ilyaseulementla lumièredujourquichangeunpetitpeu,commesion déplaçaitquelquesmiroirs.Ilyalessoufflesduvent quianimentlesfeuillesdesoliviers,etlà-bas,les vaguescalmesdelamer,l'uneaprèsl'autre. Tun'asrienentoi.Quandtuattends,tunepossèdes rien.Toutcequetuasfaitestdénoué,etglissecomme dusable,coulecommedel'eau.Ilyatellementde chosesautourdetoi.Celaserépandets'étaleen nappes, celas'évaporeennuages. Toutseconfonddanslalumière,labellelumière,et tusensune sortedeplaisirtranquille,parcequetun'as plusenviederienretenir. Tuesassissurlebancvert,ledosappuyé,lespieds poséssurlesol,lesmainssurlescuisses,ettuchan-tonnesunpeu.Tuessuruneîle,çadoitêtreça,une îleimmobileau milieudesondes. Alorstonregardest calme et clair, etturespireslentement.Toutautourde toiestlibre,s'enva,revient,vole,nage. Lalumièren'appartientàpersonne.Lesnuagesne sontàpersonne.L'autobusparcourtsaroutetrès longue,pourceuxquiaimentlesuivre.Lajeunefemme auxcheveuxnoirsadesyeuxquibrillent,ellevient àgrandesenjambéesenbalançantsonsacdecuir,elle arrivesansfin,pourtousceuxquil'attendent.
Soleiletgrandvent.Vousmarchezdansladirection del'ouest,lelongdesrues.Leventsoufflefort,la lumièrevousaveugle.Maislesgrandsimmeublesblancs dechaquecôtédelarues'écartent,etdevantvousil yamaintenantunesortedevalléeimmense,unchamp désertetsilencieuxdanslequelvousentrez.
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Vousmarchezcommes'iln'yavaitplusrienquivous retienne,plusrienquivousarrête.Leventpasseàtra-verslarue,àtraversvous,ilappuiesurvotrevisageet faitflottervosvêtementscommedesvoiles.Vousmar-chezunpeupenchéenavant,lesyeuxplissés,sanssavoir vousallez.Vousmarchezlelongdelamer,ensui-vantunpaysagejonchéd'éclatsetparcourudechoses brutales,commes'ilyavaitunesériedecubesrenver-sés,detriangles,d'arceaux.Vraimentvousnesavezplus rien,vousnesavezplus dutout.Seulementvousfaites desefforts,commecela,penchéenavant,levisage crispé,lescheveuxagités.Ilyaquelquechosede furieuxsurlaterreetsurlamer,etenmêmetempsde joyeux,depassionné.Vousvoyezducoindel'oeille bleuintense,leblancdel'écume,lenoirdel'asphalte, lesréverbérationsdelalumièresurlespare-brisedes voitures,lesflammesquisautentetquidansent.Vous nepouvez passavoir,vousn'avezpasletemps.Vous faitesdeseffortspouravancer,pourremonterlevent, etvousentendezlesclaquements,lessifflements,les coupssourdsdestrousd'airquiseferment. Vouspouvezmarcherlongtempsainsi,trèslong-temps,tandisquelesmaisonss'écartentautourdevous etques'agrandissentlaroute,lesplaces,lesesplanades, ledésertetquevientlamer,plateauimmensesousle domainedel'air. Jamaisvous n'avez étéplusprèsduciel,plusprèsdu soleil.C'estcommesivousgravissiezuntrèsgrandesca-lierdepierreblanche,jusqu'ausommet,jusqu'autoit delaterre.Vousêtesdansunlieul'onpourraitvoir trèsloin,mais vousnecherchezpasàvoir.Vousêtes danslalumière,aumilieudelalumière.Alorsvous restezdebout,unpeupenchéenavant,ivre,pareilà uneroche,tandisquepasseautourdevouslefleuve froiddel'air.
Lesparoles sontdelamusique.Lesparolesnedisent
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GEORGESPERROS Télé-Notes Télé-Notes Télé-Notes Télé-Notes ANDRÉPIEYREDEMANDIARGUES LjFRuANCISbPa. Odeà titJ.-B.rPONTALeIS. ONGE Sans EntreGroddecketFreud
JÉRÔMEPRIEUR Alicedanslesvilles,deWimWenders LaDentellière,deClaudeGoretta Wenders. L'Amiaméricain,deWim Cetobscurobjetdudésir,deLuisBunuet PadrePadrone,deP.etV.Taviani
PASCALGUIGNARD
LeLivredesLumières
GILLESQUINSAT LesRavagés,d'HenriMichaux Paulhan. Carnetsdujeunehomme,deJean Écrits,deLaure
GEORGESRAILLARD
TroisièmeDessous,deMichelButor
KATHLEENRAINE
Ôfleursquinecroîtrontjamaissousd'autrescieux
98 131 1135 109
2
115
102
145 165 147 151 152
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