La Nouvelle Revue Française N° 304

De
Louis Guilloux, Carnets
Claude Michel Cluny, Naissance des Légendes
Homero Aridjis, La sardine
Jérôme Prieur, Mathilde, fille du feu
Pierre-Louis Rey, Le reflux
Chroniques : reportage :
Henri Thomas, La valise sans couvercle
Chroniques :
Gérard Macé, Rimbaud 'recently deserted' (Fin)
Jean Clair, Renaissance à Londres
Notes : la poésie :
Franck André Jamme, Chants de la Balandrane, par René Char (Gallimard)
Notes : la littérature :
Philippe Dulac, Boris Vian, Colloque de Cerisy (10/18)
Jean Blot, Le Bal des Ardents, par Pierre Gascar (Gallimard)
Roger Little, Le pseudonyme de Saint-John Perse
Notes : le roman :
Francine de Martinoir, L'enfant miroir, par Robert André (Gallimard)
Alain Bosquet, Les enfants de l'été, par Robert Sabatier (Albin Michel)
Notes : les essais :
Daniel Lévis, Études leibniziennes, par Yvon Belaval (Gallimard)
Alain Clerval, Romans, romanciers
Notes : lettres étrangères :
Christine Jordis, Le regard aux aguets, par Henry James (Stock) - Un portrait de femme, par Henry James (Stock) - Les deux visages, par Henry James (Les Lettres Nouvelles)
Jean Pfeiffer, Le jeu des perles de verre, par Hermann Hesse (Calmann-Lévy)
Gilles Quinsat, Corrections, par Thomas Bernhard (Gallimard)
Laurand Kovacs, In memoriam Milos Crnjanski
Notes : le cinéma :
Jérôme Prieur, Le cinéma et moi, par Sacha Guitry (Éditions Ramsay)
Notes : la musique :
Alain Duault, Jessye Norman (Orchestre de Paris, Radio-France) - Fidelio, de Beethoven (Théâtre municipal d'Angers)
Dominique Fernandez, Schumann lyrique - Symphonie des Psaumes, de Stravinsky - Gloria, de Poulenc
Notes : les arts :
Édith Boissonnas, Les Appels, de Philippe Lepatre (Galerie Principe)
Florence de Meredieu, Les singuliers de l'art (Musée d'Art moderne de la Ville de Paris) - Sucre d'art (Musée des Arts Décoratifs)
L'air du mois :
Jean-Louis Backès, Les dents du savoir
Jean-Loup Trassard, Rasettes, binettes et crocs
Gilbert Lascault, Anemic cinema to-day
Textes :
Senancour, Isabelle
Publié le : lundi 13 avril 2015
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EAN13 : 9782072380211
Nombre de pages : 192
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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
[1921]
Carnets
i
Sixheuresdumatin.Lepetitbistrotestbondé.Des hommescassentunecroûtematinale,arroséedegros vinrouge.Derrièrelezinc,lapatronnelavelesverres. Agenouilléesurleplancher,uneservantetrempe, retrempeettorddansunseaud'eauuneserpillière. Aunetable,ungranddiablejacasse.Detoutelabande, ilestleseulquiparle.C'estungroshommeauvisage rougeaud,traverséd'unebellepairedemoustaches noires. Enface,unpetitsouffreteuxenloquesquimange lentement. Desesgrosdoigtscouleurdeterreilécartesurson paindulardblanc.Sesyeuxneregardentrien.Ilmâche. L'autrejacasse.Ladernièrebouchée,ilsl'arrachent presqueenmêmetemps.Lesvoilàquiessuientlalame deleur couteausurleplatdelamain,etquiselèvent. Payez-vous,lapatronne,ditlegrandparleur,en jetantunepiècesurlezinc. Ellevaprendrelapièce,mais. Çafait paslecompte,dit-elle. Commentça?
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Ben,ditlapatronne,etlui,alors? Dumenton,elledésignelehaillonneuxquisetient unpeuetqu'agite,déjà,unpetitfrémissementdebête quivoitvenirlefouet. Lui? Lehaillonneux,d'unevoixétouffée Tum'asdoncpasinvité,François? Moi? C'estbon,ditlapatronne.Vousallezmelaisservotre baluchonengage.A-t-onjamaisvu?Trente-sixsous quevousmedevez,hein!Tâchezd'ypenser.Etn'y revenezpassurtout. Sansunmot,lehaillonneuxtendsamusette,la patronnelaluiarrachedesmains. C'estpasunbureaudebienfaisance,iciIlfaut payer. L'autre,lehâbleur,estdéjàdehors.Ilhausseles épaules.C'esttoutdemêmepasàluiàentretenirun feignant,sansblague!
Quesepassait-il?Unattroupements'étaitfaitprès de laroulotte.Aupieddel'escabeau,devantlaporte,se tenaitunhommedehautetaille,envelours,têtenue. Lesmainsdanslespoches,ilregardaitversl'intérieuret répétait Donne-moimapart,etquecesoitfini. Unefilletted'unedouzained'annéesétaitdeboutsur leseuildelaporte.Maigre,échevelée,ellesanglotait entendantlesbras. Papa! Papa!Oh,papa! L'hommenebronchaitpas.Lapetiteluicaressaitle visage,luientouraitlecoudesespetitsbrasetdetemps en tempselleseretournaitversl'intérieur,d'oùvenaient lescrisdelamère. Maparttoutdesuite Dufonddelaroulottearrivaunegrossièreté. Papa!Oh,papa!
Carnets
Pourladernièrefois,veux-tumedonnermondû? Iln'yeutpasderéponse. Ilnebougeaitpas,maisilétaitbienplusterribleainsi. Parmiceuxquiregardaient,quelqu'unmurmuraqu'il étaitfoudepoussercethommeàbout.C'estainsique lesmalheursarrivent. Lafillettesejetaàsoncouentremblant.Onvoyait tressaillirsesépaulespresquesouslementondeson père.Ilnelarepoussaitpas.Ellesemitàgémir Monchéri!Monchéri! Unefois,deuxfois,troisfois,c'estbienvubien entendu? ;> Pasderéponse. Alors,jemonte. Etilôtasesmainsdesespoches. Non! Non!Non!Papa! Ôte-toi,fillette. Non! Non!Non! Laisse-moipasser. Commeilluiparlaittendrement!Maislapetitese pendaitàsoncou,ellenelelâchaitpas.Toutsoncorps tremblait. Monchéri,monchéripapa. L'homme,quiavaitdéjàmislepiedsurlapremière marchedel'escabeau,ôtacepied,etlapetitelelâcha. Ilselaissatomberd'uncoupassissurlamarche.Le visagedanslesmains,ilneditplus rien.Lapetitese tournaversl'intérieurdelaroulotteetlevalesbras, jenecomprispaspourquoi.Quelqu'uns'approchade l'hommeetluiparlaàl'oreille.Ilseleva,selaissaentraî-ner.Jelevis,avecl'autre,disparaîtreaucoindelarue.
Dansl'autobussursesgenouxquerecouvraitun imperméableanglais,iltenaitunpaquetdelivresetde journaux.Sesmainsétaientnerveuses,d'uneexcessive blancheur,maissansdistinction,bienquelesdoigts fussentlongs,lesonglesnetsetbienfaits.Sespoignets,
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maigresetblancscommelesmains,étaientàpeine ombrésd'unlégerduvet,etseperdaientdansdesman-chettestroplarges,maissoigneusementempesées,à l'intérieurdesquellesdesinitialesétaientinscritesà l'encreviolette,commejelevisquandlepersonnage semitàlireetàselaisseralleràsontic,quiétaitdese pincerdoucementlenezentrelepouceetl'index,et, ensuite,deseflairerlesdoigts. Pendantquesesyeuxparcouraientunepage,iltenait lapagesuivanteentrelepouceetl'index,lesdeuxdoigts séparésparlepapier,glissantdoucementl'unsur l'autre,ensensinverse,tandisqu'aveclemédiumet l'annulaireilsoulevaitlespagessuivantes.Lelivrequ'il lisaitétaitillustré.Detempsentemps,ilrevenaitsurune pagedéjàlue,pourrevoirunportrait.Etc'estalorsqu'il sepinçaitlenez,seflairaitlesdoigtsetrectifiaitlaposi-tiondesacravate,unnœudbleupiquédepoisblancs.
«Etalors,nous,monvieux,onnousaenvoyésen représailles.Etenarrièredeslignesallemandes,encore. Onétaituncontingentd'unmillierdeprisonniers.Voilà qu'onnouslaissesurlebled,etarriveundecesmar-mitages,ah!tuparles!"Maiséparpillez-vousdonc", quenouscriel'officier.Ilcausaitfrançaiscommetoiet moi,celui-là.Oui,tuparles,ons'estplanqués,bien sûr,dumieuxqu'onapu.Maisilyenaeu delacasse. «Ehbien,monvieux,l'officier,c'étaitunhomme.Le lendemain,v'làqu'ilnousrassemble,etqu'ilnousdit Jeneveuxpasquevousm'envouliez.Jenesuispas coupable.J'obéis,jedoisobéir.Jesuisofficier.Il avaitunordredugénéralenchefilétaitditJe veuxvoirdesmortsparmilesprisonniers.Telque.»
AuneconférencedeMarinetti,avecJean.Place Ven-dôme.Toilesfuturistes.Grandeaffluence.Dadaïstes trèsdrôles.Marinettiparlaitdelapeinturefuturiste. Netenir aucuncomptedelaperspective.Suggérer.
Carnets
Synthétiser.LesDadaïstesrigolaientfortement.Mari-nettiappuyaitsathèsed'exemples.«Voici,disait-il, unefenêtre.Ilnes'agitpasdelapeindrecommeon faisaitautrefois(idiotement)maisdepeindretoutce quel'onverraitsil'onétaitàlafenêtre,enunmotde faireentrerlarueparlafenêtre.Voici,dit-il,unerivière. Ilnes'agitplusdepeindrecetterivièrecommel'eût faitcetidiotdeRuysdael,maisdesuggérertoutceque l'onpeutfairesurlarivière,labarque,lebain,etc.» LesDadaïstesrigolaient.Marinetti«Jeprieles Dadaïstesdemefoutrelapaix,parce quejesuisprêtà leurcasserlagueuleavecdésinvolture.»Protesta-tionsetdéfis.Maisdepugilats,point.
Janvier1927Unefillettededixans,fortjoliemais forttriste,vintouvriretmefitentrerdansunepièceen désordre.Ilyavaitparterredesmeublesdémontés, despilesdelivres,descadres,d'innombrablesbibelots. J'enconclusqu'onétaitenpleindéménagement. Lafillettedisparutsansunmot.Auboutd'untemps assezlong,quelqu'undescenditunescalierens'aidant d'unecanne.Jemedisquecedevaitêtreunvieillard. Lespastraînants,danslebattementdelacanne,se rapprochèrentetlaportes'ouvrit.Jemetrouvaidevant unhommedepetitetaille,eneffetcourbésurunecanne, maisquiavaitplutôtl'aird'uninvalideoud'unblessé qued'unvieillard,bienquesescheveuxetsamoustache fussententièrementblancs.Ilportaitunecasquette,un vêtementnoir,despantoufles.Sonteintétaitgris,son œilmorneetsoupçonneux,sonregard,celuid'un hommetraqué.Ilneditrien,refermalaporteetentra. Jemeprésentai,enexpliquantlemotifdemavisite grandefutmasurprisedem'entendredired'unevoix presquebassequecetappartementn'étaitpasàlouer. J'allaispartirilmeretint.C'est-à-direquesansune parole,ilposasondoigtsur mamanche,etmedésigna
LaNouvelleRevueFrançaise unsofaoù,parextraordinaire,ilrestaitassezdeplace s'asseoir.«Cetappartementneserapeut-êtrepasà louerdelongtemps,medit-il,sansmeregarder.A moinsquejenepartepourl'Algérie.Sijamaisjepuis meremettreautravail.» Ils'étaitassisprèsdemoi,avecuneextrêmedifficulté, àcausedesajambedebois. Jen'aiquequarante-cinqans. Cecifutditcommedansunmurmure. L'angoissemegagnait.Lapièceétait sombre,lejour bas.Ettoutcedésordre. J'attendsdejourenjourlalettre,vouscomprenez, quimediraquelà-bas.Vouscomprenez? Oui.Parfaitement. Jeluidemandaicequ'ilferaitlà-bas? Desaffaires,Monsieur.J'aitoujoursétédansles affaires,jusqu'aumomentilm'estarrivécetaccident, fit-il,entapantlégèrementavecsacannesursajambe enbois.Etilajouta«C'estarrivédansunecatastrophe dechemindefer.» Soudain,ilsetournaversmoi,etjevissonregard, suppliant,fraterneletpourtantdur. Çanevousintéressepas,toutça,fit-il,maisici,je nevoispersonne.Alors,n'est-cepas.Voilàtroisans queceladure.Troisansquej'attends.Est-cequevous croyezquejepourraiencoretravailler? Jerépondisfermementqueoui.Ilsoupiraetseleva. Jelevoudraisbien,cartoutcelamerendinjuste enverslesenfants. Ilseleva. Noussortîmes.Laportedelacuisineétaitouverte.Il yavaitdanscettecuisineunefemmeettroisenfants groupésautourd'elle,dontlapetitequim'avaitouvert laporte.Toustroisnousregardaientavecuneintense curiosité,pasbonne.Etj'entendisclairementlafemme murmurer Ilaencorejouéàsefaireplaindre
Carnets
Deuxmoisplustard,jelerencontraiaucoind'une rue.Ilsetraînait. Jenesuispasencoreparti.J'attendstoujours. Jel'encourageaidemonmieux. Croyez-vousqueje pourraitravailler. Ilmeregardaitavecméfiance,semblaitquêterun encouragement,etenmêmetempsprévoirquej'allais mentir. C'estlong,disait-il. Etilsepassabeaucoupdetemps.Jelerencontrai encoreparfois,puisjenelevisplus.Hier,j'aiaperçu safemmequientraitchezleboucher.Elleportaitun voilededeuil.
18janvier.ReçumillefrancsdeBilly.C'estlepre-mierargentquejetouchedepuismondépartdeParis enmaidernier.
Jetravailletouslesjours,lentement,j'apprendstous lesjoursqu'ilrestepeude chosesentrelesmainsaprès unejournéed'efforts.Maisj'aiconfiance.Jem'efforce dedireleschosesaussisimplementquejelepeux.Mais ilfautencoreplusdesimplicité.
FévrierChezledocteur.Radio.Sommetd'unpou-monvoilé.Analysequelquestrèsraresbacilles.Se reposer,nepasfumer,etc. Entendu«Quandmonmariestmort,nousavons faitlabombependanttroisjours.»
MarsAyantenvoyélemanuscritdemaMaisondu Peupleà DanielHalévy,jereçoisdeluilalettresui-vante «J'aienvoyévotremanuscritàunamiànous,Jean Guéhenno,quivadirigerchezGrassetunecourtesérie, unedizainedecahiers,tousdejeunesauteurs.Jevous envoiecopied'unpassaged'unelettrequ'ilm'écrit.Le
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misàlavoile,aucund'euxn'avaitétérencontrépar l'ennemi.Quandceluidontmesyeuxnesedétachaient pasfutattaqué,presqueausortirduport,jen'enfus pointsurprise;jevoyaiss'expliquerlescraintesextra-ordinairesquej'avaiséprouvées.Onm'appritensuite quelapremièrebordéeavait renversémonpère,qui avaitvoulurestersurlepontavecsonjeuneami.Jele savais,répondis-jeseulement.Jen'auraispudireautre chose;sansdoutej'avaisignorésousquelleformele malheurallaitseprésenter,maisj'enavaissentiles approches.Ondevraits'attacherauxpasdeceuxqu'on aime,etlessuivreenquelquelieuquecefût,puisqu'il estsidifficiledevivresanseux.
Mêmejour.
Jenepensepasquel'intimitémêmesoittoujours altéréeparunesortededéférence.L'entièreégalitéest bonnesansdoute,maisellenesemblepasindispensable. Laplupartd'entrenous,àleurentréedanslemonde, voients'ouvrirpoureuxdescarrièresdiverses.Sicha-cun suitlasienne,l'oppositiondesintérêtsseferasentir danscetteindépendance,etl'amitiés'affaiblira;si,au contraire,jedonneàl'undesdeuxamisquelquesupé-riorité,ilentraîneral'autre,etilsserontd'accord.Le premierneserapasseuldanssesentreprises;lorsqu'il éprouveradespeines,ilauraunconsolateur.Celui-ci,plusheureuxpeut-êtreetpluslibre,n'aurad'autre officequedepréparer,oudemultiplierpourlasatisfac-tionmutuellelesdouceursdelaviedomestique.Un semblablecontraste,au milieumêmed'uneintimité sansbornes,estprécisémentcequirendséduisante l'idéedumariage,quandonenjuge,commetulefais quelquefois,parcequidevraittoujoursêtre.Associéeà l'homme,maisluilaissantl'autoritédanslescir-constancesoù onnepeutlapartager,lafemmeconserve eneffetlemeilleurlotdelavieconjugale.Latêteplus
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