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La Nouvelle Revue Française N° 311

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La Nouvelle Revue Française N° 349

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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
Tambour
Enparlantd'unejeunefillequinzeansetdemi, seizepeut-êtreilm'estdifficilededire«je».L'envie nevientpasnonplusdeluiattribuerunprénomqu'au vraijen'aijamaisconnu.Ilrestedoncàemployerce «elle»quidemandeàmonlecteurdebioderl'indé-finiavecunpeudesonaffectivitépropre. Parquelbordmaintenantcommencerlerécit?Jene puis,defaçonmoderne,vousintroduireenpleineaction cariln'yapaseud'action.Nimettrelafindansl'ini-tiale,monteràreboursletempscommesursessoixante kilomètresdeméandreslecoursétroitdel'Ernée,carje n'aipasétéavertid'unefin.Quantàdirequejevais commenceraudébut,ceseraitoubliersottementqu'une tellesituationn'estpasnéeaumomentj'enaipris conscience.Cederniermotestmêmetropfortpourdire cequifutunesortedegêneavantderesteruneimpres-sionlégèreettenace,maintesfoisressentieenvenantà Ernée.D'oùmonsouhait,presquepourexorcisme,de donnerlaréalitéécrite àdesidéesdontl'incertitudeme paraîtcousue d'évidences.
LaNouvelleRevueFrançaise Lemieux,enouverture,seraitsansdoutededessiner leslieux.Maisnecroyezpasquecesmurs,surlesquels pousseuneplanteunpeugrassevulgairementappelée «lilasdePerse»,soientlespansdequelquedécoril n'yapaseud'événementàErnéedepuisl'attaqued'un grenieràbléparlesfemmesen18et 12dansl'absence detouteactionleslieuxmêmessonttissésàladéambu-lationdesretraités,aurythmedemédiocresrepas,à l'ennuidecommercespeuactifs. Unepetitevilledonc,Ernée,surlesschistesprécam-briens.Distribuantàcinqroutesprincipalesetdeux secondaires,maisàquoilastagnationéconomiquen'a jamaislaisséperdrelecharmed'ungrosbourg.Des populationsd'avantlesCeltesplacèrentnonloindeunpolissoirpourlesilexetunmonumentmégalithique, lesGauloisdelarégionfurentDiablinthes,desgallo-romainsabandonnèrent1500omonnaiesdans'une ferme.Onatrouvéaussidesdébrisdepotsmérovin-giens.Enfin,commepartout. Ilyeutunchâteauféodaldontl'églisecouvrelesite, unbailli,uneprison,uncouvent,unemaladrerie,un grenieràsel,plusieursoccupationsparlesChouans, unbureaudecharité,unesociétélittéraire quin'apas survécu,desépidémies,desémeutes,descérémonies religieuses,unoctroidontlesproduitspermirentde «fairefaceàl'entretiendupavé,desboues, fontaines, horloges,ponts,présentsauxnotabilitésdepassage, archerdespauvres,prédicateurdeCarêmeetde l'Avent»,ditlachroniquelocale.Elleraconteaussi qu'auxvmesièclelesruesétroitesétaientcoupéespar desflaquesd'eausale,encombréesdebois,fumier, débarrasetordures,quelestrappesdescavess'ymon-traientdangereusesetlescheminéestropbasses,lézar-dées,doncfuyantes,qu'ilfallutinterdireauxhabitants delaisservagueretpaîtreleursporcsenmêmetemps qu'auxauberges,cabaretsetboutiquesdevendrepen-dantl'officedivin.Alafinduxixesiècleonauraitsus-
Tambour
pendudansleclocherreconstruit,etquiestfort laid,unbourdondetroistonnesauprèsdescloches anciennes. Ilfautvraimentchercheràl'apprendre,sinonilne paraîtpasqu'Ernéeeûttantd'histoire. L'agglomérationestmaintenantcernéed'herbages. Maisducôténord,trèsvitefinitledépartement,elle s'effilocheenconstructionsneuves.Jepréfèrelebas parj'arrivedelacampagne.Ladernièrelignede maisonsyestfestonnéedejardinssurl'escarpement, séparésquelquefoispardesmurs.Ilyaunpontétroit, untournantilnefautpasécraserlesenfantsqui jouentdanslapoussière,ensuitelavoituremontejus-qu'aupiedd'abordpuisauflancdecemodestepromon-toirequ'occupentl'égliseetlepresbytère.Uninstantje metrouveàhauteur,sur magauche,dufeuillagepâle despeupliersquidanslefondsuiventlentementl'Ernée entrelestoituresd'uneminoterietoutestblanc. Onaperçoitencoredeuxoutroisfaçadesenpartie tapisséesd'ardoisess'ouvrentcependantdesper-siennes,l'undesmoyensautrefoispourseprotégerde pluiesdominantes.Quelquesmètresplus loin,lacroix d'unepharmacieetsurlebordd'unecourenterrefer-méeparunegrilleledoublemacarondoréd'unavoué. IlestfacileàErnéedetrouveruneplacepourgarersa voiture.Ensuitec'estlavisitedescommercesépars dans lespetitesruesquincaillerie,bourrelier,marchandde vélos,épiceries,grainetiers,unecharcuterieornéede bichesenpâtedeverre,unegrandeboutiqueblanche j'aiachetémacasquetteetdesparapluiesdecoton, merceries,marchanddevolaillesétripéesdansl'odeur deplumesetdecrottes,lemardiilyamêmeunvendeur desaucissesetdegalettesenpleinair,dontlafumée bassefaitaisémentletourdupetitmarchéet.dugroupe deshommesdeboutdanslecarrefour. Derrièrel'étaldelaboucherieuneporteestouverte verslapiècelecommis,surdesbillots,préparedes
LaNouvelleRevueFrançaise
quartiersdeviande.Cettesorted'officedonnantde l'autrecôtésurunecour,ilarrivequel'enfiladedes portespermetted'apercevoirungrandmurquiclôt, donc,lacourduboucher.C'estunmurdel'ouvroir. Jemesuisrenseignéplusieursfoispoursavoirs'il restaitdesjeunesfillesdanscetteinstitution,onm'a toujoursréponduqu'onnecroyaitpas.Amonavisil doits'agirdel'orphelinatdontparlelachroniquedu passéernéen,fondéparunbonabbéen1840.Mais j'ignorecombiendejeunesfillesyfurent,encentvingt oucenttrenteans,recueillies,enfermées,dirigées ensuiteverslescouvents,oud'autreslieux. Ilyapeud'années,entoutcas,ellesétaientencore quelquesdizaines,d'âgeadolescent,encadréespar dessœursblanches.Etsil'onremonteplusloin,en 1950parexemple,l'entreprisemarchaittrèsbien.Mon pèrem'yenvoyademanderunenappequ'ilavaitdon-néeàbroder.Jetirailasonnette,uneclochetintanon pasdel'autrecôtédelaportemaisàlonguedistance. J'attendis.Unesoeurvints'enquériretrefermantla porte,melaissantdehors,s'enfutchercherlanappe. Jepayaiassezcherunebonnesœursansregardni souriredansl'entrebâillementànouveaudelaporte, aussitôtrepoussée. Depuisunseulendroitdelarue,au-dessusdumur assezhautetnu(justeagrémentéavantsonfaîted'une lignedepierresaillanteetarrondie),j'aperçoisles fenêtresdudernierétage,sansvolets.Undortoir,sans doute.Lachapelle,quiétaitconsacréeàlaVierge,doit êtrerestéeblanche.Entrelafindel'écoleprimaire etleurdix-huitièmeannée,lessœursapprenaientla coutureauxjeunesfillesetlesemployaientauxtravaux d'aiguilledontellesrecevaientcommande. L'atelierest enrez-de-chaussée,grandepiècerectangulaireentière-mentpeinteàlachaux.Malgrélaloide1892onytra-vaillait,pourlebénéficedelacommunauté,sans contrôleréelsurl'âgedesenfantsousurleshoraires.
Tambour
Orphelines,abandonnéesouplacéespardécision defamille,certainesattardéessansdoute,lesjeunes fillesétaienttoutesvêtuesdelonguesblousesblanches. Pourlesplusmalhabilesilnes'agissaitguèreque d'ourlerdesdraps,serviettes,mouchoirsetdelaverpuis repasserlespiècesbrodéesparcellesquiavaientdes doigtsfins.L'ouvroirexécutaitpresqueexclusivement delabroderieblanchesurtissusdelinoudecotontels quepercale,batiste,linon,oudesoie,etdesjoursaussi, surleborddesdrapsouparlemilieudenappesenbelle toile.Quanddehasardonavaitunepartieàdécorer ennidsd'abeillessurunchemisierblanccelachangeait unpeu.Sinonlesdistractionsvenaientdenouvellesinitialesà enlacer,parfois,surlestrousseaux.Quandvousaviez passéunesemainedeseptjoursàbroderdesBetdesG ventrusauplumetisencotonfloche,vousétiezheu-reusequel'onvousconfiâtensuitedesAetdesFaigus ànouerencordonnetetpointdesableavecdublanc perlé.Lesnomsn'étaientjamaisdonnés,seulement cesdeuxpremièreslettresquisymbolisaientlesmariés surleurdrap,lespetitespouvaientimaginer.Unefois ilyeutmêmeunecouronnetoutesvoulaientlavoir trèssimple,commeunepetitefleurblancheau-dessus deslettresfortmêlées,sansdoutepourquelquebaron-nie. Ellesselevaienttôt,lesfenêtresdudortoirnepor-taientquedesvoilagescarlessœursvoulaientquele jourlesréveillât.Ellesdéjeunaientdelait.Puisc'étaitau pupitre,quiaveclebancdecoupeoccupaitlecentre del'atelier,ladistributiondutravail.Tellesoccupe-raientleurjournéeàfaufilerdulingeneuf,àposerdes piècescousuesàl'endroitetàl'enverssurunesuitede vieuxdraps,àremplirfleursetfeuillesd'unornement aupointdeposteouaupointdeboucletteavecducor-donnetblanc.Maiscelle-ciauraitlachance,surun volantquiiraitauxnoces,d'entamerunebroderie
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anglaiseavec,danslacourbedespalmes,desoeillets ombrés.Etcetteautre,pourquelquecadeaumondain,de finirdesnapperonsajourésparunfestonàdentsderose. Lestablesautourdesquellesontravaillaitàplusieurs étaientrevêtuesd'unecouverturedecotonblancheet d'unvieuxdrapbienlavé,peudifférentesdeslitsd'où sortaientlesjeunesfilles.Ciseauxetdésn'étaientpoint privatifs,onlesrangeaitdansunesortedepanier,au milieudechaquetable.Toutebroderiesefaisaitsur tambour,latoiletendueentredeuxcerclesde bois concentriquesqu'unevispermettaitdeserrerl'un contrel'autre.Ilnefallaitpastropreleverlatêtede l'ouvrage,niregarderle cielblancàlafenêtre,oula courvide, maisiln'étaitpasinterditdemurmurerl'une versl'autre.Saufledimancheoù,entrelamessed'aube etlesvêpres,lesjeunesfillesdevaientprierensilence,et offrirleurlabeuràlaVierge. Ilyavaitdesaprès-mididepromenade,quandles commandesnepressaientpastrop.Unesœurles conduisaitparlaroutelaplusproche,ellesycueillaient desfleursblanchespourl'autel,maisleurbrefépar-pillementn'avaitdroitqu'auxfossésherbus.Elles n'entraientpasdanslesprairies,nepouvaientcourirle longdelapetiterivièrequelaroutecoupaitdeuxfois etensurfacedelaquellesetordaitdetempsentempsle ventreblêmed'unpoisson.Sansqu'ilsoitvraiment besoind'enparler,onlesgardaitauprintempsdese poisserlesdoigtsausucfilantquidevaitsourdreàla queuebriséedesplantes,oubiendedécouvrirlefrai despoissonscontrelarivemolle.Enété, des'asseoir surlafermentationdesherbesoudeglisserleurindex danslesclochettesdesdigitalescommedansundé.En automne,degoûterauxbaiesviolacéesdeshaiesoude mordredanslespetitespoiresàcidre,âpresàenfrémir. Plusvolontiersonleureûtpermisdebaiserlaneigesila penteparquois'amorçaitlasortiedevillen'avaitalors rendulapromenadepérilleusepourlasœurelle-même.
Tambour
Revenantàl'ouvroirellespassaientenrangsprèsde l'uneoul'autredesfabriquescorroiriedecuirsgros-siers,corderie auchanvre;puisdevantlaportedubour-relierquilaissaitsécherlalainedesmatelasetchezqui s'entassaientavantlarentréelescartablesàréparer; devantlespetitesmaisonsdesruesenpentedontles habitantstouràtoursefaisaientlivrerduboisqu'ils sciaientetcassaientsurletrottoiravantdelerentrer. Endehorsdecela,iln'yavaitcommeexcursionsque lesofficesexceptionnelsàl'églisesurlaplaceetlapro-cessionenmaiàlaViergeblanchedeCharné.Oualors, quelquefois, unesœuremmenaitlesplusgrandesàla merceriequandlalivraisondeLaRedoutesefaisait attendre.Ellen'yachetaitguèrequedesaiguilles,dufil ordinaireouducotonàrepriserpourbourrerlesbro-deriesenrelief.Etlesfillesdel'ouvroirs'étonnaientde laminesitristedesvendeusesdevantleursinnom-brables cartonsblancsagencésentiroirspourlacetset boutonsdenacre,commesil'odeurd'apprêtetde naphtalinerépanduesurdeuxvastesétagescarrelésles empoisonnaitlentement. Al'occasiondetellessortiesilleurarrivaitd'entendre legarde-champêtrebattresontamboursansrésonance pourliresurlavoiepublique,enplusieurscarrefours d'Ernée,lesarrêtésduMaire.Jel'aiécoutéaussi,admi-ranttoujoursàquelpointcettelectureàhautevoix rendaitlesdécisionspeuintelligibles.Enfacedumar-chanddejournaux,la soeurs'arrêtait,tournaitledos auxplacardsduMalinetselaissaitdépasserparle groupedejeunesfillesquin'osaientleverlesyeux. Lapluslargepartd'untempsàpeinerompusevivait penchéessurlatoilemétissequ'ellesparcouraientà toutpetitspasblancspeuvisibles,surlecotonbien tenduqu'ellescouvraientdelongscheminsaupointde croixouaupointd'épine,surlelinépaisqu'ellesallé-geaientdejoursàfilstirés.Danscetteplaineblanche, silencieuse,l'avenirpouvaitconsisteràquitterles
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DorothyBussyàAndréGide
27GrangeRoad Cambridge 27mai1919
CherGide Jesuistrèsheureusedevoussentirvraimentcontent quej'aietraduitLaPorteÉtroitej'avaistellementpeur quevousnelesoyezpas.Jemedisaisquej'auraisvousdemanderlapermissionavantdemelancerdans uneentreprisequiallaitêtresiévidemmentdansunter-ritoiresacré,maisjenepouvaispas,parcequej'igno-rais–jusqu'àcequej'arriveàladernièrepage,sije seraiscapablede terminer.J'aipasséunhiverbizarre avecvotrelivre.Jemerappellelapremièrefoisqueje l'ailuvoilàbiendesannées.Jemesuisrévoltéecontre lui,j'aieuunmouvementderecul.Jenevoulaispas lelaissermefairedumal.C'étaitdelalâcheté.Mais cettefois,iln'yavaitpasmoyend'échapper.Jemesuis appuyéecontresapointeaiguëpassionnément.Jel'ai dirigéeversmoncœuretj'aitourné.Matrèsmodeste capacitédepenseretdesouffriretd'aimers'enesttrou-vée,jecrois,unpeuaccrueet,ohj'ensuissûre,j'ai ressentiencoreunpeuplusd'émerveillementetdegra-titudepourceuxquipeuventpenseretsouffriretaimer réellement. Celivreaétémoncompagnon.Jouretnuit,votre voix,votredoucevoixtorturante,meparlait.Jerumi-naisvosmotsetleurmusiqueetleursignification,etje leslaissaisentrerenmoietdevenirunepartdemoije nevoulaispresqueriend'autredevousdurantcethiver. Maisc'estfini.Jen'airienàfaireetmevoiciàCam-bridgesansvoussanslemoindreespoirdevous.
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