La Nouvelle Revue Française N° 314

De
Eugène Ionesco, Monologues et mises en scène de certains rêves
Pascal Lainé, L'eau du miroir
P. M., Marie-Hélène Martin
Marie-Hélène Martin, Itinéraires
Gérard Macé, Umberto Saba
Umberto Saba, Comme un vieillard qui rêve – Un dîner avec Leopardi – La poule
Bernard Privat, Les récits de Raymone
Chroniques :
Henri Thomas, Reportage
Jacques Dupont, Jouhandeau, ou la surprise d'exister (Fin)
Clément Rosset, Remarques sur le pouvoir
Jean Clair, Balthus
Chroniques : le théâtre :
Florence Delay, Le triomphe de Strehler par Goldoni
Chroniques :
Jean d' Ormesson, Roger Caillois ou L'ordonnateur des règnes
Notes : la poésie :
Daniel Leuwers, L'espace d'une fenêtre, par Robert Mallet (Gallimard) - Approche de la parole, par Lorand Gaspar (Gallimard)
Notes : la littérature :
Gilles Quinsat, Poétique de la dérive, par Daniel Klébaner (Gallimard)
Notes : le roman :
Laurand Kovacs, L'Île de la Croix d'Or, par André Dhôtel (Gallimard)
Notes : les essais :
Jean Grosjean, Ethnologie régionale, II (Gallimard)
Henri Raczymow, Fidélité et Utopie, par Gershom Scholem (Calmann-Lévy)
Jean Duvignaud, Les filles de noce, par Alain Corbin (Aubier)
Pierre Pachet, L'affaire Moro, par Leonardo Sciascia (Grasset)
Notes : lettres étrangères :
Bruno Bayen, La promenade, de Robert Walser
Christine Jordis, Les cités intérieures, par Anaïs Nin (Stock)
Notes : le théâtre :
Manuel Rainoird, La Leçon de Florence
Notes : le cinéma :
Jérôme Prieur, Perceval le Gallois, d'Éric Rohmer
Notes : le jazz :
Jacques Réda, À propos de Joe Newman, le swing
Notes : les arts :
Jean-Michel Maulpoix, Goya, par André Malraux (Gallimard)
Édith Boissonnas, Exposition Roger Lambert-Loubère
L'air du mois :
Octavio Paz, Les rêves peints d'Alberto Gironella
Jacques Sommer, La mare – La flaque d'eau – La haie – La souche – L'ornière
Jean Dubacq, École d'identité – École d'automne – École de vent
Jean-Loup Trassard, L'araignée, le fendoir et le moulin à café
Textes :
Valery Larbaud - Marcel Ray, Lettres (Fin)
Publié le : lundi 13 avril 2015
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EAN13 : 9782072387852
Nombre de pages : 192
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LANOUVELLE REVUEFRAJV'AISE
Monologuesetmisesenscène decertainsrêves
Çaapparaît,çahurle,çasedémène,çamarche,ça parle,çachuchote,çasetapedessus,ças'insulte,çase raccommode,ças'embrasse,çacoule,çaroucoule,ça goule,çaseréinsulte,çaadesenvies,çasejalouse,çase vole,çasetorture,etpuisças'efface,çadisparaît.
Ilyenaquis'installentdansdebellesauberges. D'autrescrientàlaportedel'auberge,ilsmontentpour chasserlesautres.Ilyasouventdufeuetdelafumée, toutflambe.Ilsreconstruisent.D'autresprennentà leurtourlesbonnesplaces,ilssontpourdeuxjours, auboutdequatrejoursilssonttoujourslà.Onles chasse,onlesarrachedelà,ilfautcouperlescordeset lesliensetpuisçadisparaîtaussi.
«Nousnesommesquedepassage.»,disent-ils, enfaitilss'incrustent.Lesmal-logésaussis'incrustent. Personneneveutdisparaîtrepar bonentendement,à l'amiable.Lesmieuxnantissontaussiférocesqueles misérables,cesontmêmeceux-ciquiprennentleplus degoûtàleurmisère.
LaNouvelleRevueFrançaise
Ilyatantdeséismes,leurdis-je,tantdevolcansqui dégorgentpournousdesflammes,deslavesbrûlantes. Ilyatellementd'incendiesdanslesforêtsetdansles villes.Tantdetempêtesetcyclones.Etpuisilyatant d'épidémiesmortelles.Laissonsfairetoutcela.Puisque detoutesfaçonsnousbrûlons,nebrûlonspasd'impa-tience.Contentons-nousdecequibrûletoutseul.
Dansonsplutôtenrond,oubientenons-noustous, innombrablesquenoussommes,lamaindanslamain oubrasdessusdessousversl'éternitédurien,lesparadis dusilence.Dépêchons-nous,aulieudenousaccrocher, allons,couronsd'unpasalerte.
Hélas,quipeutgarantirquenousn'ensommesqu'au premiercercle.Ledeuxièmeserapeut-êtrepire.
C'estladeuxièmefoisquejerêveenquelquesjours quejememarie.Cettenuit,jerêvequejesuisvêtud'un smocking,maisaucunsouvenirdelamariée.Toutce dontjemesouviensc'estquepourmemarierjedois passerunexamendelatinetd'anglais.Undesexamina-teursmeposedesquestionsenlatinetenanglaisetje nelecomprendspasdutout.Ilfaitsemblantdecroire quejesaisetilmedonneàlalimitelanotepourpou-voirpasser.Jenemesouviensplusdureste.
Lerêvequisuitdatededeuxjours,deuxnuits.Jene saispassijevaism'ensouvenir.Depuisdeuxans àpeu prèsetpeut-êtredavantage,maisdepuisdeuxansplus fréquemmentjerêvedemesmorts.Mamère,magrand-mère,monpère.Parfoisdeladeuxièmefemmedemon pèreetdesesfrères,plusrarementdemasœur.On diraitquejemepréparepourunerencontreetpour unesortederèglementdecomptes,au-delàdelavie.
Monologuesetmisesenscènedecertainsrêves Depuisundemi-siècleleprocèsavecmamère,monpère, lafemmedemonpèreduretoujours.Desguerres,des exils,desdécèsnenousontpasdonnéletempsde dénouerledrame.J'auraispeut-êtrepuavoiren1968 quelqueséclaircissementslorsqueNina,labelle-soeur demonpère,lafemmed'unfrèredesasecondefemme estvenueàParis.Nousn'eûmesqu'uncourtentretien, nousdevionsnousrevoirmaislesémeutesdumois demail'ontfaitrentreràBucarestplustôtqueprévu. J'ai.puseulementapprendrequeleménagedemon pèren'allaitpastrèsbien,avecsasecondefemme.Ainsi, monpèreavaiteuunemaîtresse,unetziganequiavait d'abordétésabonne.Illuiavaitachetéunemaisonet luiavaitfaitunerente.Toutcelas'étaitsuetfutun drameterrible,paraît-il,surlequelj'auraisbienvoulu avoirplusdeprécisions.Cependantc'esttoutdemême sadeuxièmefemmequihéritadelaplusgrandepartiede lafortunedemonpère.Commec'étaitmasœuretmoi quidevionshériter,lafortunedemonpèreavaitétémise aunomdesafemme.Lasecondefemmedemonpère mourutpeudetempsaprèsmonpère,elleléguatout àsanièce.Masœurétaitincapabledetouteinitiative. Moi-mêmejenepouvaisenprendreetnepusrien entreprendre.Aurais-jefaitquelquechose?D'ailleurs, laplusgrandepartiedelafortuneasommetouteété confisquéeparlegouvernementcommuniste.MaisV.la niècedemabelle-mèreatoutdemêmepuconser-verunappartementoù,aujourd'hui,ellehabiteencore. Quandmabelle-mèrechassamasœurdelamaison, elledutpartiravecunsimplebaluchon,c'estV.qui vintàsaplace,lanièce. Mabelle-mèreprétendaitquela présencedemasœurlagênaitdanssesrapportsavec monpère,sonmari.Enfait,ellenepouvaitpluslesup-porter.EtV.dormaitdanslegrandlitdesépouxentre monpèreetsafemme.C'estcequijustifielefaitque monpèreaprisunemaîtresse.
LaNouvelleRevueFrançaise Lesbarbesdesvieillardsjonchentlesroutes,s'en-foncentdanslesruellesetlesmarquisess'ycollent.
Maisnon.Celan'arienàvoiraveccequejevois.Je n'aiplusmonlangage.Aurais-jemeslèvres?Leslèvres demesrêves.
Pardondemonimpatience,ai-jeditimpatience?Je mesuistrompédeserrures.Comments'appelaitcet éditeurfrançais,Michel,ClaudeetGaston.Comment Pichard,ClovisetGerdrard.Lesnomsdemescompa-gnonsontdisparu.Meséditeurs?Qu'était-ceunédi-teur,queveutdirequ'était-ce?On m'avaitditquetout vousreviendrait.Onm'avaitditquequoi?L'homme estunanimalparlant.Pasmoi, plusetpasencore.L'ou-vertureestdifficilecommeunpneudesaucisson.Ilya encoredesréminiscences,sciences,sciencespatience relence,carence,parances,vacances,médisanceetle nomd'unOison.
Leschevaliersdeméprisancen'ontpasgoûtéaux craiesdesépaules.Voyonsuneffort;pensons. Suis-jeentréaufestildesrébulistes?Voyons,entre seralefestivallecarnal,l'Hannibaldupaind'Espagne. Noncen'estpaslacacahouetteduparterreva-t-elle jouerdanslacoulisse?Voyons,levoyonsvoit-ilvoyons? Lesaccommodementsdesportesensoie.Ceux-là,ils frôlentlesmursparinquiétude.Voici,enfinunephrase sacrée.Uneplagenacrée.Unepracetulide. Tudide,tudide.Jedis,jeveuxdirequetudideet thucijdidenefontqu'unmot,nefontqu'unpot,ne fontqu'unrôt.Ah,lessolitudesdel'avant-scène.Ai-je parlé?M'a-t-onnombril? Jemedécideàallervoirmamèrequihabitetou-joursdanscettemaisonprèsdelaPortedeSaint-Cloud.
Monologuesetmisesenscènedecertainsrêves Danscetteruequiressemblemaistrèsdéforméeàlarue Claude-Terrasse.Jenesuispasloindelamaison,ilya encoredebellesetvieillesmaisonsavecdespetitsjar-dinsdanslequartier.J'aiquelquesdifficultésàyarri-ver,commetoujours;larueal'aird'êtretoutà fait normaleetpuistoutd'uncoupunemaisonauboutde laruequibarrelaroute.Jefaisundétour,j'arrivedans uneautrerueetjem'aperçoisquec'estencoreune impasse.Aunmomentdonné,jemetrouvedansune autreruequi,unefoisdeplus,estencoreuneimpasse. Seulement,cettefois,ilyauneportecochèreetun passagequidébouchetoutnaturellementsurlarue ClaudeTerrasse.J'arriveàlamaisonaveccraintevais-je ytrouverma mèrevivante?C'estmagrand-mèremater-nellequim'ouvrelaporte.Ellemefaitentrermaiselle mereproched'êtrevenusitard.MamèrequiestàParis depuisdix-huitmoisnecompteplussurmoi.«Dequoi vivez-vous?»,dis-jeàmagrand-mère.«Elletravaille.» Mamèrearriveenfin,j'ail'airdeluiêtreassezindiffé-rentellenecomptaitplussurmoi.«Toutdemême», ditmagrand-mère,«tamèreestlà,danslamêmeville quetoi,presquedanslemêmequartierettun'espas venu,elleaattendu,attenduetpuiselleenaprisson parti».Jeregarde mamère,elleabeaucoupchangé,elle amaigri,elleestcommeuneplanche.J'expliquequeje n'aipaspuvenir davantageparce quej'aiterminer mesétudes.J'ai29ans,etn'aitoujourspasobtenuma licence,justementjevenaisd'avoirunconflitavecmon pèrequiesttrèsdéçudemestrous.Ilétaitfurieux.En effet,j'avaispassémespremiersexamensdelicenceet lesderniers,maispaslesexamensdumilieu.C'estcela legrandtrou.Jem'aperçoisquemasœuraussiestlà. Mamèreentretientmagrand-mèreetmasœur.Ma mèremeditquesijenem'entendspasavecmonpère, jepeuxhabiterchezelle.Jeconnaisl'appartement,je l'aidéjàvu(enrêve).Ilyaunechambrepourmoiau premierétage.Ilfautmonterl'escalierenboisetilya
LaNouvelleRevueFrançaise là,unepiècequejeconnaissibien,trèslongueet sombre.Ellen'aqu'unetoutepetitefenêtreaufond.Ce n'estpastropconfortable.Maisjesuisheureuxd'avoir toutdemêmeloger.
J'aimauvaiseconscience,jen'aipas faitmondevoir. Amonâge,à29ans,nepasavoirencoremalicence! J'aipassécertainsexamens,évidemment,maispasceux dumilieu,lesplusdifficiles.Iln'yaquelethéâtre,je necroispaspouvoirparveniràterminermesétudes. Jen'aipaslatêteàcela.Monpèrenemedonnepas d'argent,ma mèredoitsefatiguer,travailler.Ellene peutpasfairecelatoutesavieetmoijenepeuxlui êtred'aucunsecours.Etjesaisquejenepourraislui êtred'unsecoursquelconque. Jemeréveillesurcemalaise.
Essaidemiseenscènedurêve.
Décor. Chambremodeste,lapièceestassezobscure.Onvoit surlemurdufonddeuxfenêtresdonnantsurlarue. Dessilhouettespassent.Danslachambre,ilyadeux sommiersparterre,unechaise,unetable,unvieux fauteuil,unrocking-chair,unetrèsvieillefemme,dans lerocking-chairreprisedeschaussettes.Onvoitparle fondpasserlepersonnage.Auboutd'uninstantonl'en-tendfrapperàlaporte.
Quiestlà?
LaVieilleFemme
LePersonnage C'estmoi,Jean,tonfils.
Monologuesetmisesenscènede certainsrêves LaVieilleFemme Onnel'attendaitpluscelui-là. Entre.
(Jeanouvrelaporte.) Tuasmisdutempspourtedécideràvenir.
Bonjour,mère.
jean
LaVieille Ilyasilongtempsquel'onnes'estpasvus.Jenesuis pastamère,jesuistagrand-mèrematernelle.
Mamèreestvivante?
jean
LaVieille Oui.Elleestàsontravail.Celafaitdeuxansquenous sommesrevenuesàParis.Tamèreetmoinousnet'es-périonsplus,ellearenoncéàtoi.
jean Ilyaencoredebonnesetvieillesmaisonsavec des petitsjardinsdansvotrequartier,j'aidescirconstances atténuantesplusieursfois,j'aiessayédevenir,j'étais danslarue,pourvenirvousvoir,enfait,laruen'était qu'uneimpasse,jedevaisrebrousserchemin.Jefaisais desdétours,jetraversaisd'autresrues,quiétaienttou-joursdesimpasses.J'aiessayédevenirunevingtaine defoisaumoins.Toujoursunemaisonouunepalis-sademebarraientlepassage,alorsjerenonçais,puisje recommençaisun autrejour,c'étaittoujourspareil desimpasses,desclôtures,despalissadestrèshautes;j'ai réussiàvoustrouvercettefois,jesuispasséparune portecochèreaprèsavoir-faitundétour.Etc'estainsi
LaNouvelleRevueFrançaise
LaLenteur,quidoitparaîtredansleprochainde Grand'Route,luiestdédie JeneconnaispaslelivredeErnestHemingway,mais j'enconnaisl'auteur.Ilamêmeétémonvoisinàlarue duCard[inal]Lemoine.Jevaisvoirsiparhasardje n'auraispasdéjàsonlivre,arrivépendantundemes séjoursabroad,carjesuissûrqu'ilm'enaenvoyéau moinsun.Maisjemedemandesij'aurailetempsde lelire. Mariaestassezprèsd'icipourquenouspuissions nousvoirpresquetouslesjourspendantquelques instants.C'estpourmoiungrandréconfortdansmon isolementetaumilieudemessoucis.Ellem'achargéde vousenvoyersesamitiés,àvousetàSuzanne. Aurevoir,moncherMarcel;donnez-moidevos nouvelles,etjesouhaitequ'ellessoientmeilleures. UnepostcardàmaMère, detempsentemps,luiferaun grandplaisir.Bienamicalementàvous,
V.L.àM.R.
Valery.
Vichy,23Octobre1930.
MoncherMarcel, LetélégrammedeSuzanne,levôtreenvoyédeBerlin, etvotrelettre,m'ontdonnélaconsolationquejepou-vaisrecevoirdanscestristescirconstances2.Jevousen remercietouslesdeux,etjevoudraisvousécrirelongue-
i.LaLenteur,effectivementdédiéàP.Morand,paraîtradanslenuméro dejuillet1930delarevueGrand'RouteetserarecueillidansAuxCouleurs deRome. 2.M"'Larbaudétaitmortele11octobre.
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