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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
MaelAïnine,
l'EaudesYeux
1
Alorsilssontvenusdeplusenplusnombreuxdans lavalléedelaSaguietelHamra.Ilsarrivaientdusud, certainsavecleurschameauxetleurschevaux,maisla plupartàpied,parcequelesbêtesmouraientdesoifet demaladiesurlechemin.Chaquejour,autourdurem-partdebouedeSmara,lejeunegarçonvoyaitlesnou-veauxcampements.Lestentesdelainebruneajoutaient denouveauxcerclesautourdesmursdelaville.Chaque soir,àlatombéedelanuit,Nourregardaitlesvoya-geursquiarrivaientdansdesnuagesdepoussière.Jamais iln'avaitvutantd'hommes.C'étaitunbrouhaha continudevoixd'hommesetdefemmes,decrisaigus d'enfants,depleurs,mêlésauxappelsdeschèvres et desbrebis,auxfracasdesattelages,auxgrommellements deschameaux.UneodeurétrangequeNourneconnais-saitpasbienmontaitdusableetvenaitparbouffées dansleventdusoir;c'étaituneodeurpuissante,âcreet douceàlafois,celledelapeauhumaine,delarespi-ration,delasueur.Lesfeuxdecharbondebois,debrin-
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dilleetdebouses'allumaientdanslapénombre.La fuméedesbraseross'élevaitau-dessusdestentes.Nour entendaitlesmélopéesdoucesdesfemmesquiendor-maientleursbébés. Laplupartdeceuxquiarrivaientmaintenantétaient desvieux,desfemmesetdesenfants,fatiguésparles marchesforcéesàtraversledésert,lesvêtementsdéchi-rés,lespiedsnusouentourésdechiffons.Lesvisages étaientnoirs,brûlésparlalumière,lesyeuxpareilsà desmorceauxdecharbon.Lesjeunesenfantsallaient nus,leursjambesmarquéesdeplaies,leursventres dilatésparlafaimet lasoif. Nourparcouraitlecampement,sefaufilantentreles tentes.Ilétaitétonnédevoirtantdemonde,etenmême tempsilsentaitunesorted'angoisse,parcequ'ilpensait, sansbiencomprendre pourquoi,quebeaucoupdeces hommes,decesfemmesetdecesenfantsallaientbien-tôtmourir. Sanscesseilrencontraitdenouveauxvoyageurs,qui marchaientlentementlelongdesallées,entrelestentes. Certainsd'entreeuxvenaientduplusausud,noirs commedesSoudanais,etparlantunelangueque Nourneconnaissaitpas.Leshommesétaientmasqués pourlaplupart,enveloppésdansdesmanteauxdelaine etdansdeslingesbleus,lespiedschaussésdesandales decuirdechèvre.Ilsportaientdelongsfusilsàpierre aucanondebronze,deslances,despoignards.Nour s'écartaitpourleslaisserpasser,etillesregardaitmar-cherverslaportedeSmara.Ilsallaientsaluerlegrand cheikhMoulaïAhmedbenMohammedelFadel,celui qu'onappelaitMaelAïnine,l'EaudesYeux. Tous,ilsallaients'asseoirsurlesbanquettesdeboue séchée,autourdelacourdelamaisonducheikh.Puis ilsallaientdire leurprière,aucoucherdusoleil,àl'est dupuits,àgenouxdanslesable,lecorpstournédansla directiondudésert. Lorsquelanuitétaitvenue,Nourétaitretournévers
MaelAïnine,l'EaudesYeux latentedesonpère,etils'étaitassisàcôtédesonfrère aîné.Danslapartie droitedelatente,samèreetses sœursparlaient,allongéessurlestapis,entrelesvivres etlebâtduchameau.Peuàpeulesilencerevenaitsur Smaraetdanslavallée,lesbruitsdesvoixhumaineset lescrisdesbêtess'éteignaientlesunsaprèslesautres. Lapleineluneapparaissaitdanslecielnoir,disque blancmagnifiquementdilaté.Lanuitétaitfroide,malgré toutelachaleurdujourquiétaitrestéedanslesable. Quelqueschauves-sourisvolaientdevantlalune,bas-culaientrapidementverslesol.Nour,étendusurlecôté, latêteappuyéecontresonbras,lessuivaitduregard, enattendantlesommeil.Ils'endormittoutd'uncoup, sanss'enapercevoir,lesyeuxouverts. Quandilseréveilla,ileutl'impressionbizarreque letempsn'étaitpaspassé.Ilcherchadesyeuxledisque delalune,etc'estenvoyantqu'elleavaitcommencésa descenteversl'ouestqu'ilcompritqu'ilavaitdormi longtemps. Lesilenceétaitoppressantsurlescampements.On entendaitseulementlescrislointainsdeschienssau-vagesquelquepartàlalimitedudésert. Nourseleva,etvitquesonpèreetsonfrèren'étaient plussouslatente.Seules,dansl'ombre,àgauchedela tente,lesformesdesfemmesetdesenfantsenroulés danslestapisapparaissaientvaguement.Nourcom-mençaàmarchersurlechemindesable,entrelescam-pements,dansladirectiondesrempartsdeSmara.Le sableéclairéparlalumièredelaluneétaittrèsblanc, aveclesombresbleuesdescaillouxetdesarbustes.Il n'yavaitaucunbruit,commesitousleshommesétaient endormis,maisNoursavaitqueleshommesn'étaient passouslestentes.Iln'yavaitquelesenfantsquidor-maient,etlesfemmesquiregardaientau-dehors,sans bouger,enrouléesdanslesmanteauxetlestapis.L'air delanuitfaisaitfrissonnerlejeunegarçon,etlesable étaitfroidetdursoussespiedsnus.
LaNouvelleRevueFrançaise
Quandilapprochadesmursdelaville,Nourenten-ditlarumeurdeshommes.Ilvit,unpeuplusloin,la silhouetteimmobiled'ungardien,accroupidevantla portedelaville,salonguecarabineappuyéesurses genoux.MaisNourconnaissaitunendroitlerem-partdeboueétaitécroulé,etilputentrerdansSmara sanspasserdevantlasentinelle. Toutdesuite,ildécouvritl'assembléedeshommes danslacourdelamaisonducheikh.Ilsétaientassis parterre,pargroupesdecinqousixautourdesbra-seroslesgrandesbouilloiresdecuivrecontenaient l'eaupourlethévert.Nourseglissasansbruitdans l'assemblée.Personneneleregardait.Tousleshommes étaientoccupésparungroupedeguerriersdebout devantlaportedelamaison.Ilyavaitquelquessoldats dudésert,vêtusdebleu,quirestaientabsolumentimmo-bilesàregarderunhommeâgé,vêtud'unsimpleman-teaudelaineblanchequirecouvraitsatête,etdeux hommesjeunes,armés,quiparlaientàtourderôleavec véhémence. DeNourétaitassis,àcausedelarumeurdes hommesquirépétaientoucommentaientcequiavait déjàétédit,iln'étaitpaspossibledecomprendreleurs paroles.Quandsesyeuxfurenthabituésaucontraste del'ombreetdeslueursrougesdesbraseros,Nour reconnutlasilhouetteduvieilhomme.C'étaitlegrand cheikhMaelAïnine,celuiqu'ilavaitdéjàaperçuquand sonpèreetsonfrèreaînéétaientvenuslesaluer,àleur arrivéeaupuitsdeSmara. Nourdemandaàsonvoisinquiétaientlesdeuxjeunes hommesquientouraientlecheikh.Onluidonnales noms «SaadbouetLarhdaf,lesfrèresdeAhmededDehiba, celuiqu'onappellelaParcelled'Or,celuiquiserabien-tôtnotrevrairoi.» Nournecherchaitpasàentendrelesparolesdesdeux jeunesguerriers.Ilregardaitdetoutessesforcesla
MaelAïnine,l'EaudesYeux figurefrêleduvieilhomme,immobileentreeux,etdont lemanteauéclairéparlalunefaisaitunetachetrès blanche. Tousleshommesleregardaientaussi,commeavecun seulregard,commesic'étaitluiquiparlaitvraiment, commes'ilallaitfaireunseulgesteetqu'alorstoutserait transformé,carc'étaitluiquidonnaitl'ordremêmedu désert. MaelAïninenebougeaitpas.Ilnesemblaitpas entendrelesparolesdesesfils,nilarumeurcontinue quivenaitdescentainesd'hommesassisdanslacour, devantlui.Parfoisiltournaitunpeulatête,etilregar-daitailleurs,au-delàdeshommesetdesmursdeboue desaville,verslecielsombre,dansladirectiondes collinesdepierres. Nourpensaitqu'ilvoulaitpeut-êtresimplementque leshommesretournentversledésert,d'oùilsétaient partis,etsoncœurseserrait.Ilnecomprenaitpasles parolesdeshommesautourdelui.Au-dessusdeSmara, lecielétaitsansfond,glacé,auxétoilesnoyéesparla nuéeblanchedelalumièrelunaire.Etc'étaitunpeu commeunsignedemort,oud'abandon,commeun signedelaterribleabsencequicreusaitunvidedans lestentesimmobilesetdanslesmursdelaville.Nour sentaitcelasurtoutquandilregardaitlasilhouettefra-giledugrandcheikh,commes'ilentraitdanslecoeur mêmeduvieillardetqu'ilentraitdanssonsilence. Lesautrescheikhs,leschefsdegrandetenteetles guerriersbleussontvenus,l'unaprèsl'autre.Tous disaientlamêmeparole,lavoixbriséeparlafatigueet parlasécheresse.IlsparlaientdessoldatsdesChrétiens quientraientdanslesoasisdusud,etquiapportaient laguerreauxnomades;ilsparlaientdesvillesfortifiées quelesChrétiensconstruisaientdansledésert,etqui fermaientl'accèsdespuitsjusqu'auxrivagesdelamer. Ilsparlaientdesbataillesperdues,deshommesmorts, sinombreuxqu'onnesesouvenait mêmeplusdeleurs
LaNouvelleRevueFrançaise noms,destroupesdefemmesetd'enfantsquifuyaient verslenordàtraversledésert,descarcassesdebêtes mortesqu'onrencontraitpartoutsurlaroute.Ilspar-laientdescaravanesinterrompues,quandlessoldats desChrétienslibéraientlesesclavesetlesrenvoyaient verslesud,etquandlesguerrierstouaregrecevaientde l'argentdesChrétienspourchaqueesclavequ'ilsavaient volédanslesconvois.Ilsparlaientdesmarchandises etdubétailsaisis,destroupesdebrigandsquiétaient entrésdansledésertenmêmetempsquelesChrétiens. Ilsparlaientaussidestroupesdesoldatschrétiens,gui-déesparlesnoirs dusud,sinombreusesqu'ellescou-vraientlesdunesdesabled'unboutàl'autredel'ho-rizon.Puislescavaliersquiencerclaientlescampements etquituaientsurplacetousceuxquileurrésistaient,et quiemmenaientensuitelesenfantspourlesmettredans lesécoles desChrétiens, danslesforteressessurles rivagesdelamer.Alors,quandilsentendaientcela,les autreshommesdisaientquec'étaitvrai,parDieu,et larumeurdesvoixs'enflait etbougeaitsurlaplace commelebruitduventquiarrive. Nourécoutaitlarumeurdesvoixquigrandissait, puisretombait,commelepassageduventdudésert surlesdunes,etsagorgeseresserrait,parcequ'ilyavait unemenaceterriblesurlavilleetsurtousleshommes, unemenacequ'ilneparvenaitpasàcomprendre. Presquesansciller,ilregardaitmaintenantla silhouetteblancheduvieilhomme,immobileentreses filsmalgrélafatigueetlefroiddelanuit.Nourpensait queseullui,MaelAïnine,pouvaitchangerlecoursde cettenuit,calmerlacolèredelafouled'ungestedela main,ouaucontraire,ladéchaîner,avecseulement quelqueparolesquiseraientrépétéesdeboucheen bouche,etferaientgrandirunevaguederageetd'amer-tume.CommeNour,tousleshommesregardaientvers lui,avecleurs yeuxbrûlantsdefatigueetdefièvre,leur esprittenduparlasouffrance.Toussentaientleurpeau
MaelAïnine,l'EaudesYeux durcieparlabrûluredusoleil,etleurslèvresétaient desséchéesparleventdudésert.Ilsattendaient,presque sansbouger,lesyeuxfixes,guettantunsigne.MaisMa elAïninenesemblaitpass'enapercevoir.Sesyeux étaientfixesetsonregardlointain,passantau-dessus destêtesdeshommes,au-delàdesmursdeboueséchée deSmara.Peut-êtrequ'ilcherchaitlaréponseàl'an-goissedeshommesdansleplusprofondducielnoc-turne,dansl'étrangebuéedelumièrequinageaitautour dudisquelunaire.Nourregardaau-dessusdelui, àl'endroitd'ordinaireonvoyaitlesseptétoiles duPetitChariot,maisilnevitrien.Seulelaplanète Saturneapparaissait,figéedanslecielglacé.Lalumière delaluneavaittoutrecouvertdesonbrouillard.Nour aimaitlesétoiles,carsonpèreluiavaitapprisleurnom depuisqu'ilétaittoutpetit;maiscettenuit-là, c'était commes'ilneparvenaitpas àreconnaîtreleciel.Tout étaitimmenseetfroid,noyédanslalumièreblanchede lalune,aveuglé.Surlaterre,lesfeuxdesbraserosfai-saientdestrousrougesquiéclairaientbizarrementles visagesdeshommes.C'étaitpeut-êtrelapeurquiavait toutchangé,quiavaitdécharnélesvisagesetlesmains, ettachéd'ombrenoirelesorbitesvides;c'étaitlanuit quiavaitglacélalumièredansleregarddeshommes, quiavaitcreusécetrouimmensedanslefonddu ciel. Quandleshommeseurentfinideparler,chacunà sontour,deboutàcôtéducheikhMaelAïninetous ceuxdontNouravaitentendulesnomsprononcés autrefoisparsonpère,leschefsdestribusguerrières, leshommesdelalégende,lesMaqil,Arib,OuladYahia, OuladDelim,Aroussiyine,Icherguiguine,lesReguibat auvisagevoilédenoir,etceuxquiparlaientleslan-gagesdesChleuhs,lesIdaouBelal,IdaouMeribat,Ait baAmrane,etceuxmêmesdontlesnomsétaientincon-nus,venusdesconfinsdelaMauritanie,deTombouc-tou,ceuxquin'avaientpasvoulus'asseoirauprèsdes
LaNouvelleRevueFrançaise faim,&jen'avoisrienàmanger;j'avoissoif,&:je n'avoisrienàboiretoutcequejepouvoisfaire,c'étoit deprendrepatience&decontinuermonchemin.Ce quejefis.Iln'yavoitpaslong-tempsquejem'étois misenmarche,lorsquejefusarrêtépar quatrebandits, quisesaisirentdemoiavantquejeleseusseapperçus. Ilsmedépouillerentdemesvêtements,&m'ôtèrent jusqu'àmachemise.Deuxcoquinesquiétoientdeleur compagnie,prenoientlesoinofficieuxdeplierpropre-mentmeshardes,àmesure quelesautreslesretiroient dedessusmoncorps.Pourmoi,j'étoissienrayé,queje melaissoisfaire,sansoserproféreruneseuleparole. Parbleu,ditunedesfemellesàsacompagne,cejeune hommemeparoîtassezdoux,ilfautquetum'aidesà exercersapatience.Tope,réponditl'autre;c'estun divertissementquenousallonsdonnerànosquatre amis,s'ilsl'ontpouragréable.Volontiers,dirent-ils, celanousamusera;aussibiennousn'avonsrienàfaire lereste delanuit.Aussi-tôtellesmefrotterenttoutle corps,avecunejenesaisquellehuilenoire&demau-vaiseodeur,dontlavertuestd'amollirlesos&;les rendreaussisouplequelachair.Ensuiteellesmeplierent toutenrond,&;siserré,quejenefaisoispasunvolume plusgrosqu'unbalon.Encetétatellessejouerentde moi,commesij'eusseétévéritablementunbalon.L'une bondir mejettoitenl'air,&l'autre,aprèsm'avoirlaissé àterre,merenvoyaitàsacompagne.Leshommes,qui jusques-là,avoientétéspectateursoisifs,semirentde lapartie;&;commeilsétoientforts&:robustes,ilsme jettoientavectantderoideur,quejebondissoisplusieurs foissurlaterre,&quejerouloistrèsloin.Enfin,lasde mebaloter,ilstinrentconseilpoursavoircequ'ils feroientdemoi.Bon,ditl'und'eux,nouslelaisse-rons-là.Non,ditunautre,illefautjetterdanslapre-mièreciternequenousrencontrerons.Cequ'ilseffec-tuerentàcentpasdelà.Unevieillefemmem'yreçut danssesbras,memontaenhaut,meposadoucement