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Ilestbiennaturelquenospetits-fils,enâgemaintenantde lefaire,s'inquiètentd'uneépoquequ'ilsn'ontpasvécueetsur laquellelesmass-media,notammentlatélévision,quidepuis leurenfancelesconditionnent,reviennentdefaçondeplusen plusinsistantecommepourleureninculquerunecertaineleçon, lespersuaderqueleurdestins'ytrouveencauseetqu'ilsaient, toutesaffairescessantes,àprendrelebonpartidansdesaffron-tementsquicontinuentetdoivent,leurdit-on,continuer,sans prescriptionetsansmerci,àpartagerenbonnesgensetbêtes immondeslapopulationentièreduglobe. Voilàpourquoi,sansplusattendre,j'aidécidédepublier, commeundocumentà leurintention,larelation,tellequeje l'écrivisàl'époque,demonexpériencedesannées1939et1940. L'hommedequaranteansquej'étaislorsquedébute,ensep-tembre1939,cettechronique,aussibienpourront-ilsconstater àquelpointpouvaitl'aveuglersonadhésiondéterminéeàl'idéo-logielaplusrépanduealorsdansl'intelligentsiaparisienne. *<rAntifasciste»sedisait-elle.Pourmoi,militantdepuis1936
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danslessyndicatsliésauparticommunistefrançaisetdans lesrangsmêmedeceparti,certesl'analyse ditemarxistedes événementsencourspouvaits'avérerenquelquefaçonéclai-rante,maiscombienparailleursaveuglantec'estàn'ypas croire! Voilàbienpourquoi(hormis,pourn'offenserpersonne, quelquesnomspropres)jen'airienvouluchangeràcequivint alorssousmaplume,afinquenospetitsfilss'eninstruisentet enviennentàconcevoircombiendétestableestleprônedela continuitéprétendumentadmirabledesconduites,puisque celle-ciimpliquel'irréversibilitédesopinions,constamment enfaitdémentie,voireàtrèscourtterme,àchaqueinstant del'histoire. Maintenant,quecettenarrationcommeellefutécrite,ou plutôtsapublicationsansvergognesoitbientôtdénoncée commeparticulièrementinsolenteaujourd'huietsonauteur taxéd'exhibitionnismesénile,jenem'enétonneraiscertespas. Selonlaparfaiteformuled'unpolémiste(d'ailleurspeurecom-mandable)«métierd'auteur,métierd'oseur»,me bornerais-jealorsàrépondre;etnecesserai,quoiqu'ilensoit, tantquejepourraiteniruneplume,d'oser.
(F.P.,août1979)
Cenesontpasdebonssouvenirsquejegarderaide monséjouràRouenetàGrand-Quevilly,l'undesesfau-bourgs,en1939-1940.Jeneconnaissaisqu'àpeine Rouenetseulementsesquartiersmonumentaux pouryavoirfaitdeuxcourtspassagesàdixannéesde distance,vers1922et1932;jen'étaisjamaisalléau Grand-Quevilly.Quand,le12septembre1939,onzième jourdelamobilisation,chargédedeuxmusettesetd'une h petitevalise,jedébarquaivers2130àlagareRive DroitevenantdeSensparletraindeParis,lavilleétait plongéedansuneobscuritécomplète.Nuitsansluneet sansdoutenuageuse,extinctiondeslumièrespubliques
Souvenirsinterrompus etvoilageparfaitdeslumièresparticulièresenexécution desordrespermanentsdeladéfensepassivedepuisle débutdelaguerre.Jedevaismerendrelesoirmêmeau dépôtdela3eSectiondeCommisetouvriersmilitaires d'administrationàGrand-Quevilly,selonlesprescrip-tionsdufasciculerosedemobilisationquim'avaitété remisparlagendarmerieplusieursannéesauparavantet quejegardaisdepuislorsenportefeuillepourmeservir depièced'identité.D'aprèsunecarteconsultéechezun librairedeSensjesavaisqueGrand-Quevillydevaitse trouverà6ou7kilomètresdelà,etdel'autrecôtédela Seine.Unegrandeheuredemarchepourquiauraitsu lescheminsàprendreetpus'ydirigersûrement.Mais lanuitétaitsinoirequej'hésitaisàm'engager.Les voyageurssortisdelagareenmêmetempsquemoi s'étaientàpeuprèstousdispersés.Surlaplace,cependantdevaientsetrouverplusieurshôtelsoucafés, etils'entrouveeneffet,aucunraidelumièren'en indiquaitl'entréeoulaprésence.J'aperçusenfincequi devaitêtrelekiosqueterminusd'unelignedetramways. J'ypénétraietm'aidantd'unelampeélectriquede poche,parvinsàliresuruneaffichequ'unelignepartant deaboutissait bienauPetit-Quevilly(etnonauGrand) maisladernièrevoitureavaitpartirquelques minutes auparavant.Deuxdamesquistationnaientàcetendroit avecleursbagagesmeleconfirmèrent.Ellesétaientde Petit-Quevillyetattendaientleproblématiquepassage d'untaxi.Maiscommeaucunevoituren'étaitenvueelles décidèrentdepartiràpiedetmeproposèrentdemarcher avecellespuisquec'étaitmonchemin,etqu'ellesm'indi-queraientensuiteceluiquejedevraisprendrepourme rendreàmonbutquandellesauraientatteintleleur.Je mechargeaidoncsupplémentairementd'unedeleurs lourdesvalisesetbutantauxtrottoirs,titubantsousle poidsdemesfardeaux,parfoisdésagréablementébloui depuisl'horizonparlalampeélectriqued'unpassant venantensensinverse,jecommençaiàdescendreavec
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ellesverslaSeinelaruequiestenpleinjourlarue Jeanned'Arc.Vais-jecontinuersurceton?Non,cela dureraitdesheuresetmonrécitdevraitalorscomporter desmilliersdepages,sibienqu'ilmeseraitencore pluslongetpéniblequelesmornesaventuresqu'il retrace.Jeveuxdonnerseulementuneidée demon séjouràRouenpendantleshuitpremiersmoisde guerre,etcecienquelquespages,avantdecommencer monrécitaumomentlefrontdesarméesserappro-chant,l'atmosphèredecettevilledevintvraiment extraordinaireetdigned'êtredécriteavecdétails. Jen'étaispasdetrèsbonnehumeur.Nonqueje détesteleschangementsdansmasituation, unevienou-vellej'aimeplutôtcela.Maisd'abordtoutsepassait dansuncadrequin'avaitrienàprioripourmeplaire. Oupresquerien.Qu'apourellelaNormandie?De beauxmoisdemaietdejuin.Beauxesttropdire. Agréablesseraitsuffisant.Quelquesrichessesarchitectu-rales.Deuxoutroissoirsj'aiaimélepanoramade Rouen,danssoncielmouillé,laSeine,leportindustriel, leshautsbâtimentsdesquaisRiveDroite,vusdela rivegaucheou duPontdePierreaveclatrèsfinecathé-dralequiémergedublocdesimmeubles.J'aiétésur-prisparlafinessedelaflèche,d'ailleursdeconstruction récente,surprisaussiparladentelledelafaçade,mais commeparuncoquillage,parquelquechosed'unpeu monstrueux.Quedis-jeuncoquillage?Lemoindre coquillagem'émeutbiendavantage,d'uneémotionde premièremain.Etsurtoutpourquoimetrouvé-jecethiver?Cequim'yobligeaitc'étaitmasujétionàun gouvernementDaladier-ChamberlainouReynaud-Churchill.UneguerrepourlaPolognedisait-onetje savaisbienquec'étaitplutôtpourlesignoblesintérêts économiquesd'unecertainecoteriedebourgeoisfran-çaisetanglaiscontreunecertainecoteried'aventuriers allemandsouitaliens.Jen'aipasàentrerdansledétail demesréflexionsàcesujet.Quel'onveuillebiens'en
Souvenirsinterrompus teniràceciseulementquej'avaismesraisonsd'ennui etdecolère,etsic'étaitd'ennuietdecolère,c'estparce queledésespoirn'estdécidémentpasmonfait. Grand-Quevillyn'étaitdemonpointdevuenon, n'étaitpaspirequeRouen.Onyparvenaitparuneinter-minableavenueàlachausséetrèslarge,auxtrottoirs presqueaussilargesbordésdemaisonsbasses,demurs d'usines,dejardinsdésoléspercéeàtraversdesquar-tiersinfâmes,jeveuxdiresanshistoire.Sansautre histoirequecelledelamisèreouvrièreetdelalaideur ducommerceetdel'industriebourgeoise.ARouen,des ruesétroites,desmagasinssansgoût,desmonu-mentsreligieux;àGrand-Quevillydesterrainspelés, d'immensesentrepôtsdepétrole,despetitesmaisons ouvrièressanscharme,depetitscaféssinistres,etce châteaudeMontmorencydansleparcduquelily avait,pourtant,desarbres.Cesontcesarbres,c'estle moindrebrind'herbedecejardinquimeréconcilièrent aveclavie. Ilmeresteunsouvenirattendridesvoyagesqueje faisaischaquematinentramwaydebonneheure,depuis Rouenjusqu'àlaDemi-LunedePetit-Quevilly.Pour-quoi?Parcequecestramwaysétaientbondésdetravail-leursfemmes,vieillardsetquelqueshommesplus jeunes.Quandj'arrivaissurlaplacedel'HôteldeVille, legrandkiosquequiétaitlà,etleterraindevant,étaient déjàcomblesd'unefouledecesouvriers,pauvrement habillés,certainspresqueenloques,d'aucunsavecde grandscache-nez,desfichus,despasse-montagnes,qui battaientlasemelle,oumêlaientendebrefscolloques leurshaleinesbrumeusesdanslanuitoulejourglacial. AladifférencedesfoulesdeParis(maisqu'ensais-je, sansdouteàlamêmeépoqueétaient-ellessemblables) pointdejournauxoutrèspeu.Toutcemondes'entas-saitdanslewagonousurlesplates-formes, mêmesur celledel'avant,larapacitédelaCompagnien'ayantpas reculédevantl'inconvénientpourlewattmand'êtreainsi
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dangereusementgênédanslesmouvementsnécessaires àsontravail.Maisqu'importeunaccident?Lepluspos-sibledeplacespayantes,voilàcequiimporte.Jen'ai cesséd'êtrefrappéparlapauvretéouvrièreàRouenet danssesfaubourgs.L'onmediraqueleNormandplus qu'aucunautreFrançaisestavare,d'unepart,alcoolique del'autre,etquelevêtement(etmêmelanourriture) et ladécenceluiimportentpeu.Sansdoute,maisceci aussiestvrailessalairesàcetteépoqueétaientbeau-coupmoindresencoreàRouenqu'àParis,lesconditions devieàpeinemoinsonéreuses.Trèsfrappéaussiducôté blagueur,bienfrançais,de cettefoule,alorsquele bourgeoisnormandestplutôtfroidetinsensibleàla plaisanterie,malgrépar-cipar-làquelquespointes d'humour.Maistrèsfrappéaussidequelquestraitspar lesquelssemarquesonretardquantàl'affranchisse-mentsurl'ouvrierparisienlesoucidepayersaplace tandisquel'ouvrierparisiennefaitrienpourpayer, s'iln'essaiepasdenepointpayer.Etaussidansles conversations,bienquedansl'ensembleilssemblaient avoir biencomprislabizarrerie,aumoins,decette guerre.Toutceci,ouplutôtrienquececisemblerabien superficiel,l'esteneffetcommepeinturedelaclasse ouvrièrerouennaiseàcetteépoque.Maisjen'aipaseu laprétentiond'ébauchermêmeunetellepeinture.J'ai vouluseulementdécrirel'undesseulsmilieuxsympa-thiquesjemesoistrouvépendantmonséjour. Aumomentpolitiquel'onétait,ilm'étaitprécieux depouvoirchaquejourmetremperuninstantdansce milieu,coudoyerausensproprecesgens,seulsinno-cents,seulssansprétention,seulsauthentiquement humains,seulspurs. Dumêmeordreleplaisirquej'éprouvaisàpasser, placedelaBasse-Vieille-Tour,sousl'obscurpassageétaitferméeunetrèshumbleportesurlaquelleselisaient cesmotsUniondessyndicatsouvriersdeRouen.Les journauxm'avaientapprislespersécutionsqu'avaient
Souvenirsinterrompus subies,quesubissaientalorslesmilitantssyndicalistes decettegrandevilleindustrielle.Cetteporteétait fermée.Maislacathédraleregorgeaitdemondeetles esthètesaimaientbiens'arrêterlonguementdevantsa façadesoigneusementrestaurée. Lesoir,àmonretour,lesmêmestramwaysétaient pleinsdesoldatsanglaisenkaki,jeunes,soigneuse-mentpeignés,lachevelurecolléeausaindoux,mais étonnammentcrasseux,dugenrebutor,rianthautetchan-tantenchoeurdeschansonsstupides.Ensomme,dans leurétatactuel,plutôtantipathiquesilsavaientl'air siinconscients,sibêtementheureux. Cesmêmessoldatsoupeut-êtreplutôtleurssous-officiersetofficiersemplissaientlesoiràquatre-vingts pourcentlesdeuxgrandscafésdeRouen,danschacun desquelsilyavaitunorchestredejazz.Etc'estdel'un decesorchestresquejeveuxparleraussicommede l'undessouvenirsagréablesquejegarderaideceslieux etdecettesaison.J'aiditqu'ilyavaitdeuxgrandscafés àorchestres.Leplusgrand,lepluscélèbreétaitleCafé Victordontl'atmosphèremeparutaussitôtfranche-mentintolérable.C'étaitnaturellementlepluscouru, celuiserendaientàlafoislesofficiersfrançais,les bourgeoisetleursfamilles,etquelquesparvenus ouà parvenirdesplusbassesclasses.C'étaitleParis-Soirdes cafés.Derrièresesrideauxopaquesrégnaitunelumino-sitéblancheetintense. Lesdamesdel'orchestreétaienthabilléesenpierrots desArtsDécoratifs,ouautrescostumes«modernes». Outrageusementmaquilléesellesjouaienttousleurs morceauxsurlemêmerythmefaussementendiabléà grandrenfortdegestesetdehurlementsfaussement canailles.Sansdoutesejugeaient-ellesdistinguées.Tout celaétaitàpleurerouplutôtàsesauver auplusvite, cequejefisbientôt. L'autregrandcafé,trèsvoisinsurlequai,étaitleCafé delaBourse.Plusdiscretàtouspointsdevue.L'or-
LaNouvelleRevue Française foisdes'évanouir,detomberdesonlit,etmêmede trébuchersurlepoêle.Ellesupportasonmalstoïque-ment,sansdiremot.Devenuejeunefille,elleétaitbelle àravir,sanssedépartircependantdesonmutisme.Aux railleriesetinsultesdecertainsmembresdesafamille, ellenerépliquajamais. Unlauréatdupays,nomméLuKui,éprisdesabeauté, lafitdemanderenmariageparuneentremetteuse.La famille,considérantlajeunefillecommeunemuette, déclinal'offre.«Dumomentqu'elleestbonneépouse, jen'aicuredesaparole!Elledonnerauneexcellente leçonàcellesquiontlalanguetropbienpendue!» futlaréponseduprétendant.Alors,lafamilleaccepta. Lucélébralemariageengrandepompe.Durantplu-sieursannées,lejeunecouplevécutdansuneentente parfaite.Illeurnaquitunfils.Celui-ci,àl'âgededeux ans,montrauneintelligencehorspair. Unjour,Lu,tenantl'enfantdanssesbras,tenta d'incitersafemmeàluirépondre.Seseffortsrestèrent vains.Soudainexcédé,etfoudecolère,ils'écria «Autrefois,leministreJiaétaittenuenméprisparsa femmequinedaignaitjamaisluiaccorderunsourire. Alachasseauxfaisanspourtant,ilserévélaexcellent archer;elleregrettaalorsdel'avoirméconnu.Or,jene suispasmoinsprésentablequeJiaetmontalentlitté-raireestaumoinssupérieuràl'artdetirerlesfaisans. Aquoibongarderl'enfantsilemariestàcepoint méprisédesafemme?» Saisissantl'enfantparlesdeuxpieds,illuicognala têtecontreunepierre.Lecrânefracassé,lesangen jaillitetserépanditàplusieurspiedsdelà.par l'amourmaternel,etoubliantsapromesse,Dulaissa échapperuncri«Ah» Le criencoreauxlèvres,Duseretrouvaassisàlamême place,devantleprêtretaoïste.Lejourallaitselever. Dufourneaujaillirentdesflammespourpresquimon-tèrentjusqu'auplafond.Embrasanttoitureetmurs,