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La Nouvelle Revue Française N° 362

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LANOUVELLE REVUEFrançaise
Voyageschez
i
lesmorts
DécorLascèneestséparéeparunecloisonquiauneporte.On peutaussinepasséparerlascèneendeuxetqu'ilyaitaumilieude lascènesimplementuneporteoubienunencadrementdeporte.Dans lapartiedroite,ungrabatsurlequelestétenduunvieillard,por-tantunecalottesurlatête.Del'autrecôté,unhomme,unpeumoins vieux,assissurunautregrabat,lisantlejournal.Dechaquecôté, unechaise,unetable.Parlagauche,entrejean.Sanss'arrêterdans lapremièrechambre,ilouvrelaporteetvadanslasecondese trouvelevieillardallongé.
JEANBonjourgrand-père. LEGRAND-PÈREJesuistongrand-pèrematernel,maisje veuxquetum'appellesdemonprénom,Léon. Bonj JEANourLéon. LEGRAND-PÈREPourquoimeregardes-tuainsi?J'avais soixante-quatorzeansquandjesuismort,etjesuismortily atrenteans,tutesouviens,tuétaispetit. JEANTuasl'airfurieux.Pourtanttuétaisbienplusgentil quandtuétaisvivant.Onallaitaucinématouslesdeux.C'est
LaNouvelleRevueFrançaise avectoiquejesuismontépourlapremièrefoisàlatourEiffel. Grand-mèren'estpasavectoi? LeGrand-Pèresetait. Emman'estpasavectoi? LEGRAND-PÈREElleestmorteveuve,elleestlibre. JEANTunelavoispassouventalors!Jeteregarde,jene savaispasquejeteressemblais tellement,lesmêmessour-cils,lamêmecouleurdesyeux,lemêmenezunpeufort. LEgrand-pèreLaisse-moitranquille,jeréfléchisàmon invention. JEANEncoretesinventions.Detonvivant,ellesn'ont jamaisréussi.Crois-tuquemaintenant. LEgrand-pèreVavoirErnest,monfils,tononcle,dans sachambre. JEANJereviendrai. LEgrand-pèreIlsm'onttoutpris.Ilsmedéfendentmême defumermapipe. Ilseretourne,lafacecontrelemur. Jeanfaitsemblantdefrapperàlaporte. Onpeut? JEAN Entre. ERNEST jeanentre. JEANsavecgrand-pèremaintenant? Tuhabite Quit'adonnémonadresse? ERNEST JEANrErnest. Bonjou ERNESTAppelle-moimononcle.Jetedemandecomment as-tuapprismonadresse? JEANQu'est-cequevousaveztouslesdeux?C'estde mourirquivousarendusifurieux? ERNESTJenesuispasmort.Jesuisarrivéàl'âgedequatre-vingt-dixans,jepourraispresqueêtrelepèredemonpère. J'aitoutsimplementdécidéd'arrêteretdefixermonâgeà quatre-vingt-dixans.Jen'enveuxpasplus. JEANAs-tuunebrosse?Pourarriverchezgrand-pèreet cheztoi,jesuispassépardescheminsboueux.Ilpleuvait aussiunpeu.Jesuisunpeutrempémaissurtoutj'ailes chaussuresetlebasdupantalonsalesetpuis,commetoutes lesmaisonssontblanchesetbasses,j'aieudumalàreconnaître latienne.Lavôtre,puisquetuhabitesavecLéon.
Voyageschezlesmorts ERNESTTun'aspasréponduàmaquestion.Quit'adonné monadresse? JEANJenesaisplus.Jenesaisplus.Mamère,peut-être. ERNESTEllenepouvaitpaslaconnaître.Elleestpartie avantmoi.Jenelavoisjamais.Jen'aipasdesesnouvelles. Lafamillenem'aimepas.Etpourtant,qu'est-cequej'aipu fairepourlesmiens!J'aitrouvédessituationspourtoute lafamille.Jelesaiaidéseteux,chaquefoisquecelaallait mieux,ilss'enallaientdanslagloire,jenelesvoyaisplus. Alors,quit'adonnémonadresse?Jeneveuxpasqu'onla connaisse.J'aitoujourspenséauxautres,maintenantjene veuxpluspenserqu'àmoi. Tu JEANnesaispasnonplussetrouvetanteSuzanne? Elleconnaîtpeut-êtrel'adressedemamère.Parcequec'est ellequejecherche.Ilyasilongtempsquejenel'aiplusvue. Jeneveuxpasqu'ellepensequejel'aioubliée.Jevoudrais luiapporterdescadeaux,desfleurs. Ahoui,quim'adonnéton adresse?peut-êtrel'ai-jetrou-véetoutseul?cescheminsboueuxm'ontinspiré,cesmaisons basses.Jemedisaisqu'elleavaitlegoûtdecegenred'habi-tation.Elledéménageaitsouvent,ellecherchaittoujoursdes rez-de-chausséeoudessous-sols. C'estellequejecherchais,c'esttoiquej'aitrouvé.Ces maisonsbasses,auplafondbas,blanchesmaisunpeusales, c'estbienlegoûtdelafamille. ERNESTSeulmonfrèreAndrélaconnaissait.Jeluiavais ditdenelacommuniqueràpersonne,àpersonne,àper-sonne.Jen'aiplusentenduparlerdelui. JEANIlestoctogénaire,puisquetuveuxsavoirl'âgequ'il amaintenant,maisbienportant. ERNESTOui,tumevois,jesuismalvêtu,malpropre,ma redingotenoireesttouteusée,elleestreluisanted'usure.Je nevoulaispasquetumevoiesdanscetétat.Aprèstoutceque j'aifaitpourlegenrehumain. L'injustice!l'injusticerègne.J'aitoutjustedequoiacheter lejournalunefoisparsemaine.Alors,jenesuisguèreau courant.J'ail'aird'unclochard,maisj'aigardémafierté etmonindépendance. Tu JEANnepouvaispaschanger,mononcle. ERNESTOnnem'achètepas.
LaNouvelleRevueFrançaise EANJ'aidel'argentsurmoi,j'enaibeaucoup,jepeuxt'en J donnerpuisquetuessonfrère. jeansortuneliassedebilletsdesapoche. Tiens,pourtoietgrand-père.Ilyenabiensixcentsdedix mille,dixmillenouveaux. ERNEST,quin'apasl'airreconnaissantCelasuffitpourle moment.Cen'estpastout,ilfautquetum'enrapportes. JEANJemesouviensmaintenantcommentj'aiconnuton adresseouàpeuprès,dumoinsladirection.Jet'avaisunpeu suividanslesruesdelaville,j'avaisperdutatrace.Mais, avant,jet'avaisvupasserdemaisonenmaison,deboutique enboutique.C'étaitbizarre.Pourdesaffaires,sansdoute. Puis,jem'étaiscachépourquetunemevoiespas,derrièrele coind'unerueetpuis tuavaisdisparu,tum'avaiséchappé. Commentai-jefaitpourteretrouver?Quelqu'un,maisqui?, m'avaitaccompagnéunboutdechemin,quelqu'unqui m'avaitdonnéquandmêmedesindicationssurladirection. ERNEST,finissantdecompterlesbilletsIlyenabiensixcents. JEAN,sortantàgaucheJereviendrai,maisjedoisallerla chercher. ErnestvadanslachambreduGrand-Père,aveclesbillets danslamain. ERNESTLéon,regarde,j'aidel'argent,c'estVictorqui m'adonnécela,ilm'arenduunepartiedecequ'ilmedevait. LEGRAND-PÈREJecroisqu'ilnes'appellepasVictor. ERNESTPeuimporte. LeGrand-Pèresesoulève,s'assoitsurleborddulit,regarde l'argent. GRAND-PÈRECesbank-notesnevalentrien.Ellesn'ont LE pascoursdansnotrevillage.Pasmêmeàlabourse.
Décorpasdedécorconstruit unechaise,unetable. PersonnagesJean.Unautrehomme,lacinquantaine(l'autre hommeestassisdevantlatable,unporte-documentsestsurlatable. L'hommeentreparladroite).
Voyageschezlesmorts
LEPÈRETuesvenumevoir?jen'attendaispastavisite. Est-cebienpourmoiquetuesvenu?C'estplutôtpourelle, n'est-cepas? JEANCequimesurprendleplus,c'estdedécouvrirdans mesvoyagesdesvillesinattendues,desvillesdontjen'avais jamaisentenduparler.Jen'aijamaisétéfortengéographie, c'estvrai,pourtantj'enconnaissaisl'essentiel.Ehbien!voilà, toutd'uncoupenpleindésert,unevilleneuve.Celadevait êtreunecoloniefrançaise.C'esttrèsharmonieux.Ilyades places,pastropgrandes,desrues,pastropétroites,desbou-levards,pastroplarges,desmaisonsbienéquilibrées,nitrop hautes,nitropbasses,onsentqu'àl'intérieurlesapparte-mentssontconfortables,ilyadesbalcons.Pasbeaucoup demondedehors,sansdouteparcequeleshabitantsse sententbienchezeux,ilsonttoutcequ'ilfaut. LEPÈREJ'aientendreparlerdecepays,maisoui,mon frère,quiétaitungrandgéographe,quiestmorttrèsjeune, avaitdessinélescontoursdecepays.C'est,eneffet,une anciennecoloniefrançaisequisetrouveaunorddelaChine. Leshommesyfontdel'équitation,onlesappelle«lesder-nierschevaliersdel'Occident».Pourtantilshabitenten Extrême-Orient.Lesextrémitéssetouchent.Tunelesaspas vusparcequ'ilsétaientauxchampsprobablement,quandtu asvisitécepays. JEANJel'aitrouvétoutàfaitparhasardauboutdema route,àl'undesboutsdemaroute.Tumedisquecepaysse trouveaunorddelaChine? LEPÈRECelas'appelleleBogandi,lacapitales'appelle Bocal,ellesetrouvedanslaplaineduBocala,aumilieudes terres. JEANCommentsefait-ilalorsqu'ilyavaitlamer,l'océan? Ilm'estapparutoutd'uncoupentournantlecoind'une rue,bleu,commesurlaCôted'Azur,ilyavaitmêmeun port. LEPÈRECen'estpasmoiquetuesvenuchercher.Cela m'estégal,j'aidépassél'amertume. jeanVoilàcommentc'étaitlamerauboutdelarue,la ruedescendaitunpeu,commeàSanFranciscoparait-il,et toutd'uncoupjel'aiaperçue,avecdesbateaux,tiens, commececi.
LaNouvelleRevueFrançaise
Onvoitapparaîtresurlemurdufonddelascèneungrand fleuvebleu,delavégétationetdesarbresbienverts,dans beaucoupdelumière. Tuvois,c'étaitcommecela. Lesimagesdisparaissent. LEPÈREJesavaisquetuviendraisetjesavaisquecen'était paspourmoi.Maisjet'assure,celam'estparfaitementégal. Lesnouvellesautoritésontexcludubarreautouslesavocats, sauftroisouquatredontj'étais.J'aitoujoursétéunsage, jeleurobéissais.Jedéfendaislesaccusésqu'ilsmedeman-daientdedéfendre,maisdansleslimitesprescritespareux, deladéfense. JEANQuias-tupudéfendre?Tu n'avaispasledroitde défendre.Tuleschargeaisplutôt,tesclients. LEPÈRETutetrompes,vousvoustrompeztous.Vousavez lecrânebourréparlapropagandedesautres.J'aidéfendu lespostiersquifaisaientlagrèveàcausedelachaleur.J'ai soutenuleursrevendications.Maisileûtétéanormalqueje nedéfendissepaslescriminelsd'État.Aprèsilsontsupprimé totalementlafonctiond'avocat.Maiscommej'avaisété obéissant,ilsontétégentils,ilsm'ontrecyclé. JEANIlst'ontrecyclédanslapolice? LEPÈRENon,onm'arecyclédansleroman,dansleroman réaliste.NousappartenonsauministèredelaPolice,nous sommessubventionnésparleministèredelaPolice,nous nesommespas despoliciers.Jenesuispasunpolicier.La preuve,onmecensure.Ilsontcoupédansmesromans quelqueslongueurspar=ci,quelqueslongueurspar-là,très peudechosesensomme.Jefaisdesromans-fleuve,pasaussi bleusquel'océanquetuasvuouquetucroisavoirvuau Boganda. Ilsortunénormepaquetdutiroirdelatable. Tuvois,c'estlepremierchapitre,c'estunromangris. JEANDespaperasses,delapaperasserie,tuesbureaucrate. LEPÈRECen'estpaspourdesraisonspolitiquesquetu m'enveux,tum'enveux,enréalité,parcequej'aidivorcé. JEANTul'asabandonnée. LEPÈREJeregrettede nepaspouvoirtedonnerson adresse.Elleadisparu,jel'aiaccompagnéejusqu'àlagare.
Voyageschezlesmorts Ellen'apasvoulumedireelleallait.Jesaisseulement qu'elleaprisunecouchette. JEANSic'étaientdeswagons-lits,ladirectiondevaitêtre indiquéesurlesécriteaux.Tupouvaisdemanderaux employés.Jecroisquetuétaiscontentqu'elles'enaille,tuas. toutfaitpourcela,tun'aspastentédelaretenir.Tun'avais qu'àdireunmot. Ellenem'ajamaisécrit. LEPÈRE jeanPardiscrétion. LEPÈREAtoi,est-cequ'ellet'aécrit? JEAN:Leslettresnemesontpasparvenues,maisellem'a écrit,j'ensuissûr,j'ailapreuve.Si,si,unepreuvementale. LEPÈREElleaallertrèsloin.Elleestarrivéed'où l'onnepeutplusapercevoirpersonne,niaveclesyeuxnipar lamécanique. C'estellequinousaabandonnés. C'estpour JEANtoi,teremarier. LEPÈREJesuisseul. Madeuxièmefemmeestmorte.Tout lemondelacroyaitvivanteetveuvedepuislongtemps.Tu voiscommeonsetrompe. Apparaîtsurleplateauunlitancien avecuncieldelitet desrideauxtirés.Deuxhommes,quel'onappelleraPierreet Paul,poussentlelitjusqu'aumilieuduplateau. LEPÈRETuvasvoir PierreetPaultirentlesrideauxetapparaîtlelitdans lequelestcouchéeunefemmemorte.Auxquatrecoinsdulit. ila desciergesallumés. Lapreuve,lavoilà. JEANQu'est-cequec'estquecettemascarade? LEPÈRECen'estpasunemascarade.Cecadavreenestla preuvevivante.CesontsesfrèresPierreetPaul. PIERRE,àJeanTumereconnais?Tuétaistoutpetit. PAULNousavonsapprisquetuétaisdevenuungrandper-sonnage.Onaétéfiersdetoiquandonaapprisquetuavais gagnélacoupeDavis. PIERRE,montrantlelitaveclamorteTuvois,masœurest morte. PAULOui,masœurestmorte. pierreHélène,notresœuraînée,labelledelafamille.
LaNouvelleRevueFrançaise
donnesmaintenantcettedoubleimpressiond'êtreàla foisdépriméetgrandi.Désormais,jecomprendstout. GrâceàtonRodin. Pendantcette«périodeRodin))tut'essenti«un peupréservéparcetteimmenserencontre»,tuasconsa-crétesforcesdecréateuràreconstituerlacréationd'un autre.Unefoissortidelà,tuesrestéimprégnédessug-gestionsreçuesetrenduespartoisibienqu'elles semblenttiennes;tuastoutregardé,étrangement,par lesyeuxdeRodin,braquéssurledétailàlafoisphy-siqueetpsychique,enconcentranttoutetonénergiesur l'éloquencedela«physis»,alorsqueriendetoutcela nepouvaittrouversonmoyend'expressionparfaite-mentadéquatdanstoninstrument,lapoésie.Cetravail toutoptique,cetteaccommodationforcéedel'œilont puêtreàeuxseulsexténuants.Situétaisunsculpteur, tuteseraisdéchargédecelad'uncoup,dansl'exercice mêmedetonart;maislà,celan'apuquet'entraîner dansl'étrangetéd'unmondeinconnuetdissocierentoi l'âmeetlessens.Situn'étaisqu'uncréateurausecond degré,cetravailsurRodint'auraitvalulapaisiblesatis-factionetl'agréablefatiguedelatâcheaccomplie;mais là,tontravailestrestéàmi-cheminentrel'œuvreperson-nelleet latâcheimposée;sondévouementmêmecompor-taitunepartderefoulementetunconstantbrassage d'élémentspersonnelsqui,nepouvantépuiserleur résonancedanscelivre,devaientcontinueràvibrer dansunesortedevide,dufaitqu'ilsétaientsousl'em-prisedecethèmetoutenluirestantextérieurs.Ilest significatifquetesétatsd'anxiétéquienétaientsûre-mentlerésultatnesesoientaggravésqu'àViareggio, tuavaiscommencépourtantà«résonnerdenou-veau».Là,eneffet,cesdeuxaspectsdelacréationont s'incorporeraupointdeseconfondreavantdepou-voirretrouverleurindépendanceetleuréquilibre,et l'undesdeux,souslesignedelasculpture,c'est-à-dire ducorporel,étrangeràl'instrumentpoétique,a
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