La Nouvelle Revue Française N° 326

De
Jean Tardieu, La vérité sur les monstres
Leonardo Sciascia, À Joan Miró, pour son quatre-vingt-cinquième anniversaire
Jude Stéfan, La mort du père
Jean-Pierre Colombi, Leçons de ténèbres
Eugène Ionesco, Voyages chez les morts ou Thèmes et variations (Fin)
Chroniques :
Jean Roudaut, Les petits hasards inquiétants
Pierre-Louis Rey, Le dictionnaire anglais d'André Gide
Henri Meschonnic, Il n'y a pas de judéo-chrétien
Henri Thomas, Reportage
Florence Delay, Absences
Notes : la poésie :
Anne-Marie Christin, Nocera, par Philippe Clerc (Gallimard)
Notes : la littérature :
Pierre Mahillon, Isabelle de Charrière
Alain Clerval, La duchesse de Vaneuse, par Gustave Amiot (José Corti)
Notes : le roman :
Pierre Bayard, Consuelo – La comtesse de Rudolstadt, par George Sand (Éditions de la Sphère)
Francine de Martinoir, Quand prime le spirituel, par Simone de Beauvoir (Gallimard) - Les écrits de Simone de Beauvoir, par Claude Francis et Fernande Gontier (Gallimard)
Gilles Quinsat, La traversée de l'Afrique, par Eugène Savitzkaya (Éditions de Minuit)
Notes : les essais :
Pierre-Louis Rey, L'humour de Jules Renard par Michel Autrand (Klimcksieck)
Jeanyves Guérin, L'adieu au baroque, par Daniel Klébaner (Gallimard)
Notes : lettres étrangères :
Bruno Bayen, Avant la retraite, par Thomas Bernhard (Suhrkamp)
Jean Duvignaud, Les Sept Piliers de la Sagesse, par T. E. Lawrence (Payot)
Philippe Dulac, Professeur de désir, par Philip Roth (Gallimard)
Antoine Berman, Macounaïma, par Mario de Andrade (Flammarion)
Laurand Kovacs, Beaux enfants, vous perdez la plus belle rose, par Antonio Skarmeta (Gallimard)
Mémento :
Jude Stéfan, Mary Cassatt, par Jay Roudebush (Flammarion)
Jacques Réda, Poèmes, d'Odilon-Jean Périer (Éditions Jacques Antoine)
Marie-Josèphe Legros-Guers, Le nu vêtu et dévêtu, par Jacques Laurent (Gallimard)
Notes : les images :
Jérôme Prieur, Une séance d'hologrammes
Notes : l'opéra :
Nicole Quentin-Maurer, Carmen, de Georges Bizet (Théâtre des Arts de Rouen)
Notes : les arts :
Jean Revol, Tendances de la peinture française
L'air du mois :
Carlos Fuentes, Alejo Carpentier
Jacques Réda, Deux vues de la Butte-aux-Cailles
Textes :
Roger Martin du Gard, Onze lettres
Publié le : lundi 13 avril 2015
Lecture(s) : 1
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782072384370
Nombre de pages : 192
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
LANOUVELLE REVUEFrançaise
La
Véritésurlesmonstres
Lettreàungraveurvisionnaire
Heureuxlevisionnairedontlaseulearmeestlestylet dugraveuretquipartseulàlachassedesescauchemars pourpouvoirvivreensuitedélivré,sanssuccomberàla faiblessedemaudirelaCréation. Ilestpareilàl'anachorètedelalégendesacrée,à saintAntoinequi,luiaussi,danssondéserthantéd'ap-paritions,avaitpeut-êtrebesoindecombattreles monstresnésdelatentationdudésespoiretdesmirages dudésir,pourpouvoirrejoindre,aprèsl'oragedesfan-tasmes,unesolitudepréservée. Moiquerienneprotègecontremesmonstressecrets, quimedonneralecouragedelessortiraugrandjour,de désignercequejecrains etquidéjàm'habitecomme unepromessequiserait,enmêmetemps,unemenace?a Pour meneràbiencettetâcheredoutable,ilmefau-draituserd'unoutilplusacéréetplussouplequele communlangage.Sijemecontente d'assembler,dans unordreimprévu,lestermesdetouslesjours,arri-verai-jeàenfairedeshybridescomparables,pourleur bizarreetfascinantebeauté,auxfantastiquesdécou-vertesquenousontléguéscespionniersdel'inconnu,ces navigateursdel'invisible,lesJérômeBosch,lesOdilon Redon,lesMaxErnst,etMéryonparsemantleciel,
LaNouvelleRevueFrançaise
PlacedelaConcorde,dechevauxailés,depoissons volants,etvousquejeneconnaispas, maisdontj'ad-mirelesimagessurprenantes,fixéesparunburincruel etprécis. J'enviel'inventeurdeformesquipeut,commevous lefaites,imaginer,parexemple,unsigneexpressifqui n'existedansaucunalphabet,uncaractèredontvousseul possédezlesensetlaclé,quicommenceparunprofil d'oiseauetfinitparlalettreSoulechiffre8! Moi,sijedisvagin-bec,ceil-de-queue,pied-couille, torse-tête,anus-oreille,serpentestin,ventre-pied,ver-rez-vousautrechosequel'aspectcomiquedecesrap-prochementsverbaux?Non,vousn'yverrezpasce refletinquiétant,àlafoisfunèbreetrêveur,qui change latonalitédu discourscommel'ombred'unnuagede tempêteetquivientpeut-êtredel'enfer. C'estqu'ilnes'agitpasseulementd'unjeugratuit. Enmettantboutàboutl'origineetlafin,enbousculant l'ordreapparent,uncommandementmystérieuxnous inviteàsaisirunevéritécachée,unevéritéquipour-raitêtreunesuprisedéplaisante,etmêmeabominable. Lasurprise,pourl'instant,c'estl'identitédupossible etdel'impossible,carlerêveurinspiré,plongeantsous l'humusdesessonges,enretiredesmonstres,d'une autresortepeut-être,maiségauxenbeautéetenimprévu àceuxquelavieinventesousnosyeux. Lesfondsdel'océan,habitésdenaufrages,levégé-taletl'animal,empruntantmêmelesecoursdurègne minéral,échangentleursformeseffarantes,lepullulant empiredesinsectesrégiparlesrusesimpitoyablesde l'espèce,acharnéeàdétruirepoursurvivre,cesontles cauchemarsduvrai,lesrêvesfrénétiquesduréel. DanslegrandthéâtreduPire,nossongessontles mêmes,leursmotifssontlesmêmesledésiretlamort. Lorsqu'unartisteimaginelesgrimacesduDémonassié-geantl'antreobscurdel'ermiteentredeux prières épouvantées,ilnefaitqu'obéiraux«tentations»dela
LaVéritésurlesmonstres
Nature,quisefraientunpassagedansnotreesprit autantquesurlaterre,danslesairsetdansles eaux. Quiditmieux?Lavéritédeschosesoulavéritéde l'art?Departetd'autrelasurenchèreestderègle.Il n'estpasicidetrompequinedégageunnauséeuxpro-duit,gluantetsuantlevenin.Iln'estpasdefemellequi nedévoresonmâleaprèsl'acteprocréateur,pasdetête quinesetermineenfouet,encornesouenpinces,pas unepattequinetrempedansuneglufécondante.Les ailesmouchetéesd'orsontdespiègescommeladanse duvoiledesmédusesetquiconqueestséduitestaussitôt croqué. Haletantetémerveillé,j'éprouveunplaisirpernicieux àsuivrevotrevisioninimitablel'exactitudesouligne etfortifielesortilège,lagrâcecouronnel'innom-mable.Maiscen'estpastoutlesêtresquevousengen-drezontcetavantageterrifiantderesterdevantnous absolumentmuets,des'imposersansuncri,sansunmot. Lemondeenchantédevoshantisesestcomparableau soldesmers,agitédesecoussesincessantes,évo-luent,dansunsilenceetunelumièredesépulcre,les dévorateurs-dévorés,lesgrondantsetlestremblants,les prédateursetlesvictimespourchassées,lespoissons-fantômesetlesarbresfaussementendormisdontles rameauxflexiblesnesaventpasfaireautrechosequede manger,lentementinexorablesettoujoursaffamés. Gareàquisefieàcecalmeapparent!C'estunmonde frappédestupeur,quisembleattendreonnesaitquoi, lecataclysmeouladélivrance. Survospasselèventenfouledespersonnagesqui pourraientexister,quiexistentsûrementetquepeut-être mêmenousrencontronsensecretlorsquenoussomno-lonsautourd'unetassedethédansunbanalsalonbour-geoiscouvertdepelucherougeetor,semblableaux bas-fondsmarins.
LaNouvelleRevueFrançaise
Voicil'undecesenfantsdevossonges,quis'avance versmoienouvrantdeuxcuissescourtesetadipeuses apparaîtunsexefémininpourvu,choserare,d'un longnezentreseslèvresfines,au-dessusd'unmenton elliptique,ilfumeunepetitepipe.Au-dessusdecenez, unanneaudecheveuxplatslaisseapercevoirdeuxyeux allongés,langoureux,souriants(maiscesourirefait frissonner),puisdeuxoreillestrèsdétachées.Enfincet anneaudeSaturneenfourruresetrouvelui-mêmesur-montéparlacalotted'unepairedefessesmeurtries. Ainsitoutseraitrassemblédespartieslesplusdélec-tablesdelafemmelaboucheetlesexe àcôtéduder-rière,ainsiquelesorganesdelavue,del'ouïeetdel'odo-ratettoutseraitpourlemieuxdanscetobjetdéfendu sileraccourciinhabitueldesesformes,lacellulitepar-toutprésentesouslapeaugrasseettendue,sitoutce débordementdegoinfrerieetdeluxuren'évoquaitpas lesrondeursd'ungoretplutôtquecellesdeVénusetsi (détaildéconcertant)lesgenouxde cettedame goulue n'étaientprolongéspardeuxpetitsdoigtsplissés,rabou-griscommedeuxpénisatrophiésmaisérigésquand même,introduisantaucœurdelacantilèneféminine jenesaisquelledérisiondumotifmasculin. Apeineai-jereculédevantcetteMélusine,devantce CharybdemenaçantquejetombedansleScyllad'une femme-serpentdontilnereste,iciencore,maiscette fois,deprofilqu'ungrandnezcolléàungrandœil sansfrontetlescircuitsdesoncorpsdecouleuvre,tan-disquesurson dosarrondietluisant,troismainsenfan-tinestracentdescroixmaisattention!Cesontdes mainsvolantesquiviennentdedescendreducielen piquéetdontl'avant-brasfigureunbecd'oiseauà languedevipère.
LaVéritésurlesmonstres
Nepartezpas,degrâceJevaistoutvousdire,tout vousmontrerdecetteménagerieensorcelée. Quicourt,là-bas,suruneplancheàroulettesmolles, conduiteparunhippocampe? C'estl'Oiseau-Z,uncoupoiluquiseterminepardeux fessesdontlesreplisabritentdesyeuxassassinsd'An-dalouse. Quis'accroupitpourpondre?C'estlachèvremorte auxailesdefeuillesetsonmari,sanglier-éléphantdont l'entre-jambeslaissesedérouleruncobraissud'une coquilled'escargotetdontlesdoigtssontdeschampi-gnonsquisevengentdeleurfragilitéparleurtalent d'empoisonneurs. Quelestcerêveurtristequienfoncequatredoigts, l'undanssapropreoreille,leseconddanssanarine unique,lesdeuxautressoussespaupières? i~ C'estlepersonnageleplusrésuméquejeconnaisse finitlepiedcommenceaussitôtlamain.Cettemain fouillelatête. Quelleestcettedanseuseauxjupesrelevéesquise termineenhautparunetêtedecigogne,enbaspardes jambesboudinéesenserrantunsexedepetitefille? C'estsansdoutelasœurdecetteautrepairedecuisses quilaisseunnœuddeserpents,chacund'euxterminé parunœil,envahirsesentraillescommeunbouquetde verssurunecharogne. Autrepart,unpenseuraugrandœilbeaucouptrop intelligent,auxbrasénormesetpileux,tientdanssa maingauchelamoitiédesatêteetdansl'autretrois petitscorpsdefemmes,bienfaitesquoiquenaines,qui viennentjuste,ondirait,denaîtredanssoncerveauet quisetrouventl'uneàcôté del'autreserréescommesar-dinesenboîte.Lepenseurest,dureste,sicourtsurpattes quesonpéplumantiqueauxplisdroitsn'estpasplus hautquesesépaulesleboutdesespiedsquidépasse touchepresqueàsescoudes. Nonloind'ici,unautremonstreauventreénorme,
LaNouvelleRevueFrançaise settrèscourtesjoueduviolonsur auxjambesépaisse sapropretêtepenchée. Quedepetitspoissonsbossuspourfaireuntorse féminin!Quedeboursoufluresdechairpourbâtirun centaureauxbottesincorporées,àlachemisedepeau retroussée surunventrebedonnantflanquéd'under-rièrelatéralcommed'uneénormetumeuretcroisant sesbrasd'hommesuruntorsedepoulet! Entendezlesborborygmesde cettefigureàpattes, dégorgeant,par unimmensenaseauouvertetensan-glanté,uneautrefigurehébétéequilaregarde! Enfinl'amoursecouronnelui-mêmeets'apprête àcélébrersespropresfunérailles,ôglandàtêtede mortgreffé,par ungiletdeprépuceàboutons,surune pairedecouillesgéantes,auxgodillotsdesoldat;àses côtésungracieuxvagindedemoiselle,déboutonnésur deuxgrandsyeuxverticauxetterminéparunbecde canard,danseavecsesjambesélancéesdontlespieds sontaussidesbecsetdesyeux.
ESSAIDERÉDUCTIONPROGRESSIVE APARTIRDUPRÉCÉDENTPARAGRAPHE
Réductioni
Imaginezungrosgrasgland,benêtaucolétranglé parunprépuceépais,plisséetboutonnésurledevant, faisantofficedegilet.Branchésurcettetêteobtuse(deux petitstrouspourlesyeux),lecorpsesttoutentierformé pardeuxénormescouillesvelues,supportéesparde trèscourtesjambesauxsoulierscloutésdefantassin. Auprèsdeluisonépouse,unesortedecane,danseune danseélégiaque,inquiétante.Mincetoutdulong,son corpsestdécousudelonguesouverturesverticales,qui
LaVéritésurlesmonstres
sontdesvulvesenchapelet,cependantquesesjambes finesseterminentparunœilenbecdecanard.
Réduction2
Vaginezungrosgrasgland benêt,colstrangulé parungibusprépais,plissoutonnédevant.Branchésur cetobtus(percédedeuxpitrous),celasemeutsurde courtesjambulesauxgroussiersdeflantassin.Auprès deluisapouse,canegalante,dansesursesdeuxjam-blisses.Toutlelongdececoudecorpss'ouvrentdes valvulesquisontdesvaginulesverticalesetsesjambines setermoussentenbecsd'ocules.
Réduction3 Vaginosglambenêtfrigilusplissou.Boptupitroujam-beglousseflanssin.Pousalancejamblance.Couvules vaginiculesjambules.
Réduction4 Vagibênpressou cougingambules.
Réduction5 VAFREPTUSSOU
ptutrou
jamboussin.
POUSAGIMBULES.
<!
Pousalance
Demêmequelecauchemardesartistes,lesmonstres denotrevie,horsdenousetennous-mêmes,tiennent undoublelangageceluiquiplaîtetquiséduit,celui quigrimaceetfaitpeur. Maiscommelaréalitéestuneetindivisibleet comporteautantdesongesquedechoses,celarevientà direquenotreintelligence,lorsqu'elleconsidèreun
LaNouvelleRevueFrançaise Grasset,ayantlumonmanuscrit,l'adéclarémauvais, etm'aécritqu'ilétaitprêtàmel'éditeràl'œil,selon nosconventions,etàmelivrer0,50c.parvolume,mais qu'ilmeconseillait,enami,derenonceràunepareille publication. Ennuyédelamauvaisegrâceaveclaquelleilm'aurait édité,sij'avaispersévéré,j'aienvoyémonoursàGalli-mard,quil'afaitlireàSchlumberger,quil'afait lireà Gide.Letoutenneufjours!(Jenesaispascomment ilsontfait.)Maiscequiestcertainc'estquej'aireçu déjàdeSchlumbergertroislettresextrêmementélo-gieuses,etqu'ilm'acommuniquéhierunelettrede GideSchlumberger)d'oùj'extraispourtoiceslignes «MaisquiestceMartinduGarddontjamaisvousne m'aviezparlé?Sepeut-ilque,dupremiercoup,on donneuneœuvreaussisage,aussimûre,aussiintelli-gemmentéclairée?.Jerestelà-devantsanscritique. N'hésitonspasàpubliercelivrepuisquenousavons cettechancequ'onnousl'offre.C'estundesplusremar-quablesdecesdernierstemps.Jel'ailuentroisjours sansensauteruneligne,etvoussavezilfautqu'ilsoit rudementintéressantpours'êtrelaissélireparmoi siviteetsibien» Jecroisrêver,cherami,entranscrivantcejugement deGide!Jenepeuxpascroirequ'ils'agissedemon ours!C'estencoresirécentquej'ensuisencoreaba-sourdi. Bref,c'estchosefaite.Ils'agitmaintenantdeme dégagerproprementdeGrasset,cequiserafaciletant qu'ilignoreramonententeaveclaN.R.F.C'estpour-quoijetedemande,jusqu'ànouvelordre,lesilence absolu.Grassetesttrèscapable,aprèsleslettresdésa-gréablesquejeluiaiécrites,devouloirm'embêters'il saitquejesuisaccueilliailleurs.Etrienneserépand plusvitequecespotins-là.Donc,motus.Maisjen'ai pasvouluattendrepourtecommuniquercesbonnes nouvelles;réjouis-toiavecmoi,vieuxfrèred'armes;
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

La Nouvelle Revue Française N° 315

de editions-gallimard-revues-nrf

Tendance

de le-nouvel-observateur

suivant