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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
LeForestier
Ilyaencorequelquesmétiersdontl'exerciceest commeunevacanceheureuse,quipersisteraitd'unesai-sonàl'autre.Unbonheurtranquille,aussiprofond qu'éminent,difficileàexprimersinonmêmetoutàfait ineffable,voilàcequeressentaitBelindeBallutandis qu'àmoinsdequatre-vingtskilomètresàl'heure,lepied àpeine appuyésurlapédaled'accélération,illaissait courirsoncabrioletdécapotésurlalonguelignedroite d'unerouteforestière,enobservantdanslessous-bois l'absencedequoiquecefûtd'étrangeràl'ordredela nature.Quandillevaitlatête,ilvoyaitunebande étroited'unbleuvifresserréeentrelesramuresdes sapins,despinssylvestres,desbouleaux,etilaimaitce bleucommeileûtaiméunefemmeouunjolienfant. Afaibleallure,ainsi,lafraîcheuroxygénéededixheures dumatin,dontlavitesseauraitfaitunegriseriebrutale, serépandaitdanslespoumonsduconducteuravecune légèretédélicieuse.Ilyavaitdelalumièresurlemiroir grisdel'asphalte,carlecheminallaitendirectionde l'orient,et Belinpilotait,luisemblait-il,verslesoleil, quis'étaitlevésixheuresplustôtaupointdecettebelle journéedejuinetquil'éblouissaitunpeu.Seslunettes desoleilétaientdanslaboîteàgants,maisiln'ensentait
LaNouvelleRevueFrançaise pasassezlebesoinpourrenonceràlanuditédeson visageofferteàlacaressedel'air. «Claireforêt»,pensaitBelindeBallu,selonlavieille habitudequ'ilavaitdesedireetdeserépéterquelques mots,toujourslesmêmes,quandàbasrégime,deux millehuitcentstoursaucompteurenquatrièmevitesse àprésent,ilconduisaitdistraitementson«crachefeu», commeilappelaitlepetitcabrioletspitjiredecouleur noiredontchaquejourilusaitpourinspecterlavaste forêtdomanialedontaveclegraded'ingénieurchefde districtilétaitresponsable.Saforêt,pensait-il,avecun sentimentdepaternitéoud'amitiéautantquedepro-priété,depuisqu'ilavaitreçulacharge,unanetdemi plustôt,deveilleràlabonneconservationdecelle-danslestroisordres duminéral,duvégétaletdel'ani-mal.Saforêtclaire,puisqu'ill'avaitenquelquesorte épouséeàtelpointqu'aucunlieudesonétenduenelui étaitplusétrangeretquecetteconnaissanceintime étaitencontradictionaveclesformulesdeforêtsombre oudeforêtnoirequionttropgénéralementcours.Du beaumotde«perceforest»,qu'ilgardaitaussientête etdontilsavaitqu'ilavaitservidetitreàunromanjadis, ilpensaitqu'iln'auraitpasmalconvenu,luinonplus, aucrachefeu.Ainsipassaitletemps,aveclesarbres bordésàleurpieddemoussequipassaientàdroiteet àgauche.Lemoteurs'entendaitmoins queleroulement despneussurlachaussée. Unoiseau,quelerefletgris,roseetbleudesesailes etlamodulationbavardedesoncripouvaientfaire prendrepourungeai,avaittraversélarouted'unvol bas,devantlavoiture.C'estpeuaprèsl'avoirvudispa-raîtresousdesbranchesdepinqueBelinavaitaperçu, loinencore,uncyclistequiallaitdanslamêmedirection quelui.Al'ouïedelavoix,presqueféminine,del'oi-seau,sonpiedspontanément s'étaitsoulevéenétran-glantlesgazetlerégimeétaittombéàdeuxmillecinq centstours,lavitesseàsoixante-dixàl'heure.Iln'avait
LeForestier
pasaccélérédenouveau.Malgrélalenteurdel'allure, unbruitmécaniquedevaitsefaireentendredansle silencedesboisquis'étendaientdetouscôtéssurune distancedevingtàquarantekilomètres, carlecycliste s'étaitretournépourregarderderrièreluiunlong moment,cequil'avaitportéverslemilieudelaroute. AlorsBelinavaitreconnuquececyclisteétaitune femmeenréalité,unejeunefilleauxcheveuxcoupés court,avecunefrangesurlefront.Plusprès,quandelle s'étaitretournéeuneautrefois,ilavaitvuqueces cheveuxplats,unpeuplusclairsquelapeauhâléepar lesoleil,avaientunecouleurentrechâtaineetblonde, brillante,accordéeàl'environnementsylvestreautant quelevertfraisdesjeunesfougèresouquelebrundes anciennes.Vêtued'unesalopetteroseetd'uneblouse rougeàmanchescourtes,ellepédalait,piedsnus,sur unlégervéloblanc,unvélodecoursedegarçon. Sansaucunepressionsurlapédaled'accélération, BelindeBallul'avaitrejointeenquelquesminutes,et ilavaitralentiencore,parl'effetd'unlégerfreinage, pourlaregardermieuxetnepascesserdelaregarder. Dansunepetitevoituredesport,surtoutquandelleest décapotée,leconducteur,assisplusbasquelescyclistes, baignéparlemêmeair,setrouveindiscutablementdans lemêmeespacequ'eux,dontrienneleséparequela vitesse,s'ilveutenuser,cequin'étaitpaslecasdeBelin, quines'efforçaitquedenepasdépassercettesortede cavalièresurlaquelleensouriantiltenaitlesyeuxfixés. Elleneleregardaitpasmoinsdirectement,toutprès commeelleétait,maissanssourireetavecunaird'effroi, etilluiavaitsembléquepouréchapperellepédalaitde plus enplusfort.Vainetentativequiluiavaitdonné l'idéeplaisanted'ungibieràdemiforcéquieûtcouru àcôté delui,cequiavaitélargisonsourire.Puiselle avaitfaitunécart(oubienavait-ilinvolontairement,lui, tournélevolantd'unedirectionpeudémultipliée?).Elle étaitvenuecontrelavoiture;ilavaitperçuundouble
LaNouvelleRevueFrançaise
chocetill'avaitsentie,autantqu'ill'avaitvue,s'abattre. Alorsilavaitjetésavoituresurlebas-côtédelaroute; ilavaitsautéàterreetilavaitcouruenarrière. Levéloétaitsurlachaussée;lafille,quiavaitêtre adroiteassezpoursedégagerentombant,neletouchait qued'unemain.Nonpasévanouie,commeBelinsefût attenduàlatrouver,elleouvraitsurluidegrandsyeux grisclair,maisilyavaitdusoulagement,sinondela satisfaction,cettefois,danssonregard,etc'estd'une voixpaisiblequ'elleluiavaitditJ'aiunpeumal. Cen'estpasgrave?avait-ildemandé. Non,cen'estpasgrave.Dansmonrêve,pourtant. Elles'était arrêtée.Moinstranquille,elleavaitajouté Monvélo.Mets-leàl'abri,jeteprie. Amuséqu'ellel'aittutoyé,ilavaitprislevélo,qu'il étaitallédéposersurl'herbe,derrièresavoiture.Après avoirexaminéleguidon,lepédalier,aprèsavoirfait tournerlaroueavant,puisl'autre,ilavaitditqu'ilne voyaitaucundégât.Ensuiteilétaitrevenusepencher surelle,quin'avaitpasbougédulieudesachute. Ettoi,s'était-ilenquis,as-tumal? etlà,avait-elleréponduvite,enposantledoigt sursatempe,quimontraitunelégèreenflure,etsurson flanc,au-dessusduseingauche.Porte-moisousles arbres,del'autrecôtéduruisseauetdesfougères.J'ai besoinderespirer.Ici,l'odeurdegoudronmepara-lyse.Situnem'aidespas,jevaism'endormirsurla route,jepourraisêtreécraséeetj'aipeurdemeretrou-verdanslerêve. Ilyavaitunruisseau,eneffet,outoutaumoinsun fossécouraitunfiletd'eauentredescapillaires,des prêlesetquelquestouffesdementhe,leforestierne l'ignoraitpas.D'unemainpasséesouslesépaulesde cellequ'ilallaitappelerlablesséequandilferaitson rapportàlagendarmerie,unegrandefilleassezlourde audemeurantàlaquelleonauraitdonnéseizeoudix-septans,ill'avaitsoulevée,illuiavaitprislebraspour
LeForestier
lemettreàsoncouetqu'elles'ytîntpendantqu'enla tenant,lui,parlataille,ill'aideraitàmarcher.Dans cettepromiscuitéplaisante,quenegâtaitnullementcer-taineémanationdesueurjeune,ilavaitenjambé,avec elle,larigoleàgrenouilles,puis,cequiavaitétéleplus difficile,ill'avaitportéeoupousséeàtraversl'étroite maisdensefougeraiequisurlebordhumidefaisaitbar-rageentrelarouteetlesarbres.Quoiquelestigescassées aientpiquersespiedsnus,ellen'avaitpasgémi. Au-delà,souslessapinsetlespinssylvestres,surunbeau tapisdemousse,toutavaitétépourlemieuxetelleaurait puallersanssoutien,maisellenes'étaitpasdégagéeet ilnel'avaitpaslâchée.Jusqu'àuneéclaircieelle s'étaitassise,puisallongéeausoleil,etilnes'était assisprèsd'ellequ'aprèsêtreretournéenquelquespas aufossé,ilavaittrempédansl'eausonmouchoiret cueilliunbouquetdementheafindeluimettresousle nezunfeuillageodorant,froisséaupréalable. Commentvas-tu?avait-ildemandé,enpressantle mouchoirmouillésurlapetitebossedufront,quine semblaitpasavoirdedispositionsàgrossir. Mieux.Maislecoupd'enbasmefaitplusmalque celuid'enhaut. Alorsilavaitbaisséleregardsurcecoup,commeelle disait,etilavaitvusurleborddutablieretsurlablouse unelargetache,quipouvaitprovenirdel'aile,poussié-reuse,ducrachefeu.Pourmieuxvoirilavaitdéfaitles bretellesdelasalopette,baisséletablier,dégagélablouse surlesdeuxcôtés,quoiqu'unseul,avait-ilpensé,eût suffiàl'examen.Ilavaitappuyé,àl'endroitdelatache, surlasoyeusepopelinerouge;ilavaitdemandé«Là?» Oui,avait-elledit.C'estlà. Quandilavaitcommencé,maladroitement,àdéfaire lesboutonsdelablouse,elleavaitlevélesbraspourles étendreau-dessusdesatête,elleavaitenfoncépluspro-fondémentlatêtedanslamousse,elleavaitferméles yeuxetilluiavaitsembléque,toutbas,elleavaitencore
LaNouvelleRevueFrançaise
dit«oui»,unefoisoudeux.Etquandlablouseavait étégrandeouverteetquelespansenavaientétérabattus àcôtédelagorgeauxjolisseinsrondsetrosés,menus d'ailleurs,paisibles,ilavaitvusouslegauche,àl'endroit ducœur,unegrossemeurtrissuresansdéchiruredela peauquinel'avaitémupasmoinsdetendressequed'in-quiétudeoudeculpabilité.«Quelecorpsdemavic-meestbeau!»s'était-ildit,dansunesortedeconsta-tationtriomphante,enmêmetempsqu'ilsedisait,dans uneespècedeprière«Quemavictimen'aitpasune côtebrisée»Lemouchoiretlamenthe,seulsremèdes dontildisposât,avaienteffleurélamarqueducoup, puisilavaitposédessusl'oreille,cequiluiavaitfait entendrelebattementaffolantducœur,etàlaplacede l'oreillec'estsabouchequ'ilavaitposée,laquelleavait glissé,presquespontanément,surlebourgeonpresque naissantdusein. D'unmouvementaussipeucalculé,quandilavaiteu relevélatête,samains'étaitportéesurletirantde fermeturedupantalondelasalopetteetellel'avait abaissédoucement,découvrantl'ovalebombéduventre avecsonpetitœildepeau,lecharmantombilic,point centraldel'être,jusqu'auxpremiersfrisonsd'unpoil quelesoleilfaisaitbrillercommedescopeauxdemétal roux.Sesdoigts,unmoment,avaientposélà,tandis qu'ilprenaitconsciencedelasuitedesesactesetquele désirinstinctifsechangeaitenvolontéd'accomplisse-ment, puis,quandilavaitétéassuréquenulleréaction dedéfensen'avaitdérangéletranquilleabandondu visageauxyeuxclos,quelquesgestesbrutalement rapides avaientlibérédetoutvêtementlecorpsdela gisanteetrejetéloind'ellelasalopette,lablouseetun slipécarlatequiavaitétésonderniervoile.Débarrassé sansretard,lui,desacombinaisonnoireaccordéeàla peintureducrachefeu,ilavaitserrécontrelesience corpspatient.Alorselleavaitouvertlesyeux,accueil-lantecommesielleseretrouvaitetlereconnaissaitaprès
LeForestier
uneabsence.Lespremiersmotsquedansl'étatdenudité elleeûtditsavaientété«Jesuisvierge.»Sesmains, cependant,n'avaientpascesséd'êtrejointesau-dessusde satête,aussifermement quesiellesavaientétéliéespar l'homme. Celui-là,commentavait-ilcédéàunélandecuriosité bienmasculine,quil'avaitconduitàuneexploration ignoble?Déchudurôlesupérieurquidepuisledébut delarencontreluiavaitparulesien,leforestieravait étéhonteuxdelui-mêmeaupointde nesavoirdeman-derpardon. Vilain,nepouvais-tumecroiresurparole?lui avait-elledit,sansmontrerderancune. Enriant,elleleravalaitauplusbasdel'ignomjnie. Unlégersoufflefaisaitfrissonnerlesrameauxdes sapins.Onentendaitdeschantsd'oiseaux,auloin,qui étaientpeut-êtredesappelsdegrives. Tuvoulaisvoirtum'avaisblessée,avait-elle dit,aprèsavoirreprissonsérieux. Ellen'avaitpaschangédeposition.Sesmainsétaient restéesunies.Ils'étaitrapprochéd'elleet,sansladési-reraussiimpulsivementqu'avantsongestegrossier,il avaitdenouveauposéundoigt,puisleslèvres,surla bossedelatempe,puissurlameurtrissureducôté, caraumotde«blessée»qu'elleavaitprononcéil s'étaittrouvéétrangementragaillardi.Danslechoc qu'elleavaitreçudesavoiture,n'avait-ellepassubi undébutd'agressiondesapart,fautifparimprudence sinonparintention,etn'était-cepasunepoursuitede telleagressionselonlaraisonduplusfortqued'avoir dépouillédeseshabitslavictime, sousprétextedesoins? Ensedisantblessée,àlafaçond'unescrimeurquilève loyalementlamainpourdirequ'ilaététouché,nese proclamait-ellepasvaincueetneserendait-ellepasà ladiscrétionduvainqueur,quiétaitlui-même,Belin leforestier?Ilavaitfaitunpeud'escrime,autrefois, et lapenséesecrètequeluiavaientdonnéecesfaux
ChèreMademoiselle, Combienjemesenscoupableenversvous!Votre secondelettre,quej'aigardéetoutecetteannéesur ma table,dated'àpeuprèsunan(25janvier1970-17jan-vier1971).Jem'enveuxd'autantplusdecesilencequ'il estuneformed'ingratitudecettelettrem'apportait, commelapremièredureste,leplusbeaudescadeaux lacompréhension.Quevousyparliezbiendecesdeux amisquisonttoujoursavecmoi,ZénonetlePrieurdes Cordeliers.Maisc'estsurtoutdevosremarquessur DenierduRêvequejeveuxvousremercier.Votre analysedeceromanrarementbiencomprisetsenti parlelecteurfrançaisestd'uneextraordinairebeauté, avecsonallusionauschémademouvementbaroqueet sacomparaisonaveclesescaliersmonumentauxde Rome.Sijemelaissejamaisaller,commeMonther-lant,àdonneraupublicdeslettresdelecteurs,avec quellejoiejepublieraicepassagedelavôtre.Merci! (DenierduRêvevareparaîtrechezGallimardenmai, etpresqueàlamêmedatevasortirenlibrairielapièce quej'aiécriteaprès1961surcemêmesujetRendreà César.) Maseuleexcusedetardersilongtempsàvousrépondre estquemavie,cettedernièreannée,aétéencombréede travailetcompliquéeparunemaladie(opération)àla suitedelaquellejesuisrestéelongtempsassezébranlée.
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