La Nouvelle Revue Française N° 328

De
Herman Melville, Daniel Orme
Pierre Leyris, Genèse et signification de Billy Budd
Jean-Claude Pirotte, Le fond de l'air
Daniel Klébaner, Le désert et l'enfance
Pascal Lainé, Seul contre tous (Fin)
Chroniques :
Clément Rosset, L'écriture violente
Henri Thomas, Reportage
Serge Dieudonné, La peinture et la foi
Florence Delay, Le sens de la 'forme pure'
Jacques Réda, La force de Bud Powell
Notes : la poésie :
Chambaz Bernard, Les dernières nouvelles de l'expédition, par Emmanuel Hocquard (Hachette/Littérature)
Notes : la littérature :
Gilles Quinsat, Compagnie, par Samuel Beckett (Éditions de Minuit)
Ghislain Sartoris, Au village, par Henri Pourrat (Gallimard)
Notes : le roman :
Francine de Martinoir, Loin, par J.-B. Pontalis (Gallimard)
Notes : les essais :
Roger Munier, L'objet singulier, par Clément Rosset (Éditions de Minuit)
Pierre-Louis Rey, La peinture à l'œuvre et l'énigme du corps, par Max Loreau (Gallimard)
Pierre Bayard, Le Jeu du jeu, par Jean Duvignaud (Balland)
Pierre-François Moreau, Clemens von Brentano, imagination et sentiment religieux, par Erika Tunner (Champion)
Henri Raczymow, Le roman juif américain, par Rachel Ertel (Payot)
Tanguy Kenec'hdu, L'impossible nécessité ou La double traîtrise
Notes : lettres étrangères :
Jude Stéfan, Les Îles d'Aran, de John Millington Synge (Éditions Maritimes)
Pierre Pachet, WThe Executioner's Song, par Norman Mailer (Little, Brown and Co.)
Hervé Cronel, La légende des Mille Taureaux, par Yachar Kémal (Gallimard)
Laurand Kovacs, Excursion : Auschwitz-Birkenau, par Andrzej Brycht (Gallimard)
Mémento :
Jude Stéfan, Georges Perros, encore
Pierre-Louis Rey, Les cahiers du Double : Le Fantôme (Argon)
Jacques Réda, Port-des-singes n° 7
Notes : l'opéra :
Nicole Quentin-Maurer, Le porteur d'eau, de Luigi Cherubini (Opéra-Comique)
Notes : le jazz :
Jacques Laurans, Real Tchicai, de John Tchicai Trio
Notes : les arts :
Jean Revol, Claude Monet (Galeries nationales du Grand Palais)
L'air du mois :
Jean Roudaut, Le nom de Perros
Jacques Chessex, Neige de mars
Antoine Terrasse, Lettre à Arpad Szenes
Jean-Loup Trassard, De l'éducation des paons (Fin)
Textes :
Tchouang-tseu, L'École du premier principe
Publié le : lundi 13 avril 2015
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EAN13 : 9782072381454
Nombre de pages : 192
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LANOUVELLE REVUEFrançaise
DanielOrme
Unnomdematelot,telqu'ilfiguresurlalistedes hommesdel'équipage,n'estpastoujourssonvrainom etn'indiquepasdanstouslescassapatrie.Ceciposé enprémisses,disonsquelenomplacéentêtedecet écritfutlongtempsporté parunvieilhommedela marinedeguerredupasséduquelonpeutassurerque personnenesavaitrienendehorsdelui-même;età cettesource-làilétaitvaindes'adresser.Laconstance aveclaquelleilremplissaitconsciencieusementses devoirsluivalaittoutnaturellementlerespectdeses officiers.Etquantàsescamarades,siaucund'eux n'avaitderaisond'aimerquelqu'und'aussidifférent d'eux-mêmes,aucunn'osait prendrelesmoindres libertésaveclui.Qu'onfîtminedes'yrisquer,etson regard,vousrappelantàl'ordre,vousendissuadait aussitôt. Avançantenfinenâge,ilpritsaretraitedechefde huneetsevitassignerungradeetunposteinférieurs,
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àsavoiraupieddugrandmât,sonrôleconsistait simplementàparer,largueretamarrer.Mêmecela cependant,conjointauxquartsdenuit,netardapasà passerlesforcesd'unmarinseptuagénaire.Bref,il amarrasadernièredrisseetseglissaend'obscursquar-tiersàterre. Quelqu'eûtpuêtresontempéramentoriginel,jamais, dumoinsdanssesdernièrescroisières,iln'avaitétépar-ticulièrementremarquépoursasociabilité.Nonqu'il fûtgrincheuxcommeunvétérandesmersatteintd'un lumbago,nifurtivementtaciturnecommeunIndien, maisilavaitseshumeursetmarmottaitsouventàpart soi.Decessoliloquesétouffés,ilémergeaitparfois brusquement,avecuneexpressionetungestesiéloignés detoutenjouementquel'imaginationcalvinisted'un certainaumônierdefrégatel'interprétacommel'auto-condamnationpleinederemordsdequelquesombre actioncommisedanssonpassé. Sestraitsétaientgrands,vigoureux,commecoulésen fonte;maisl'explosiond'unecartouchel'avaitcriblé partoutsouslesyeuxd'undensepointillagebleu-noir. Lorsque,selonl'usage,entantqu'hommedugrand mât,ilgardaitsonchapeauàlamainpendantunentre-tienmoinslaconiqueavecl'officierdepont,sonfront tannéapparaissaitcommelalunefauved'octobre révéléeencroissantau-dessusd'unsinistrenuage. Conjointementàseshumeurscapricieuses,était-cecet aspectphysiqueinsolite,fruitd'unpurhasard,était-cecelaetcela seulquiavaitfaitcourirlebruitparmi certainsdeshommesdugaillardd'arrièrequ'ilavait étéenautrestempsun boucanierdesCayesetduGolfe, l'undesmaraudeursdeLafitte'?Ilestcertainqu'il avaitserviunefoissuruncorsaire.
i.NicolasLafitte,célèbrecorsairefrançaisquiavaitépousélacause américaineaudétrimentdesvaisseauxanglaisetquiécumaitnotamment leGolfeduMexiqueetlamerdesAntillesparmicesîlotsrocheuxqu'on nommedescayes(N.d.T.).
DanielOrme
Destature,quoiqu'ileûtlesépaulesunpeuvoûtées, ils'apparentaitauchampiondeGath1.Ilavaitdes mainslourdesetnoueuses;lesonglesdespoucescomme delacorneplissée.Unetêtepuissanteethirsute.Une barbegris-ferlargecommelaflammed'uncommodore et,auxabordsdelabouche,striéedemanièreindélébile parlejusdetabacqu'ilavaitmorosementsalivéaucours detoutessescroisières.Pendantlajournée,alorsqu'il étaitlibredequart,solitairementetsilencieusement couchédansunebaiedupontdebatterieentredenoirs canons,ilauraitpuévoquerlegrandgrizzlidessierras delaCalifornieattendant,farouche,soussafourrure pelée,sadernièreheuredanssadernièretanière. Ensonterrestreancragetoutprèsdesflotsetpastrès loindesdocks,avecsesnuitsentièresàcouvertetun modedevieplusaiséàtouségards,avecunchoixde fréquentationsaussiquandilendésirait,cequin'était pastoujourslecas,ilperditheureusementlaplusgrande partdesahargnedevieuxdoguedugrandmâtexposé àtouteslesintempériesetvouéauchevalsalépourson ordinaire. Unétrangerquil'eûtaccostéenlesaluantavecbonté, tandisqu'ilsechauffaitausoleilsurquelquevieilespar delagrève,n'auraitpasreçudeluiuneréponsebour-rueet,s'ilsavaientéchangédavantagequede simples salutations,seraitprobablementpartienemportant l'impressionqu'ilavaitdeviséavecunoriginalintéres-sant,unphilosopheimprégnédesel,quinemanquait pasd'unesortedesardoniquebonsens. Aprèsqu'ileutétéàterrependantuntemps,on remarquauntraitsingulierdansseshabitudes.Parfois, maisseulementlorsqu'ilpouvaitsecroiretoutàfait seul,ilroulaitdecôtéledevantdesonjerseyrepriséet contemplaitfixementquelquechosesursoncorps;si parhasardonlesurprenaitcefaisant,ilescamotaittout
i.C'est-à-direàGoliath(N.d.T.).
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d'ungesterapideetgrommelaitsonressentiment.Cette particularitééveillantlacuriositédecertainsobser-vateursdésœuvrésquilogeaientsouslemêmehumble toitquelui,etaucund'euxn'ayantlahardiessedelui demanderlepourquoidesoncomportementnicequ'il yavaitsursoncorps,onfitappelàunedroguepour découvrirsonsecret.Ellefutsubrepticementglisséeen quantitéjudicieusedansl'énormeboldethéqu'il prenaitàsouper.Lelendemainmatin,certainmarchand devieuxhabitschuchotaàsescompèreslerésultatde satristeintrusionnocturne. Lesattirantdansuncoinetregardantfurtivement autourdelui,«Écoutez»,dit-il,etilleurcontaune histoirefantastiqueenl'accompagnantdeconjecturesà donnerlefrisson,suffisammentvaguesmaisfaitespour séduiredesespritssuperstitieuxetignorants.Cequ'il avaitdécouvertenréalitéétaitceciuncrucifixindigo etvermillontatouésurlapoitrineetducôtéducoeur. Traversantdebiaisleditcrucifixenenrendantlepig-mentpluspâle,couraitunelongueetmincecicatrice blanchâtre,tellequ'auraitpuenproduireuncoupde sabreimparfaitementparéouesquivé.Or,ontrouve souventlaCroixdelaPassiontatouéesurunmarin, généralementaupoignet,maisquelquefois,bienque rarement,surletronc.Quantàlacicatrice,levieux chefdehune,enservantlégalementdanslamarine, avaitsucequec'étaitquederepousserdesassaillants, nonsansrecevoird'euxpeut-êtreunemarqueen souvenirducombat.Lescompèresdulogement,toute-fois,virentladécouvertesousunnouveaujouret finirentparrapporteràlapropriétairequec'étaitune sorted'hommemaudit,unindividumarquéparle Malin,etqu'ilseraitbondesedébarrasserdelui,de craintequelecharmeduferàchevalclouéau-dessusde laportedelamaisonnefûtfatalementcontrecarréet réduitàrien.Labravefemmecependantétaitune dame senséequinecroyaitpasauferàchevalbienqu'ellele
DanielOrme
tolérâtet,commelevieillardpayaitrégulièrementson chaquesemaineetnefaisaitjamaisdebruitnine donnaitaucuntracas,ellefitlasourdeoreilleàtoutes sollicitationsàsonencontre. Étantdonnéquetoutcelafuttoujoursprudemment celéensaprésence,levieuxmarinnesoupçonnapas alorscesmenéessouterraines.Enmeriln'étaitjamais venuàsesoreillesquecertainsdesescamaradesle tenaientpourunboucanier,carilyavaituntranquille affaissementléoninàlacommissuredeseslèvresqui disaitbaslespattes.Demêmeignorait-ilàprésentque lamêmerumeurl'avaitsuiviàterre.S'ilavaiteudes habitudessociables,ileneûtsentisocialementl'effetet cherchévainementautourdeluilacause;quelqueracon-tardéfavorable,fondéounon,comparableentoutcas àcequelesmarinsappellentunetempêtesèche,pendant laquelleiln'yanipluienitonnerreniéclairs,bienque lesventsintangiblesetinvisiblesn'enprovoquentpas moinsunnaufrage,etpuisdemandentQuiafaitcela? AinsidoncOrmepoursuivitsoncheminsolitairesans grandchosedudehorspourletroubler.Maislesfrac-tionsduTempscontinuentàdescendresurl'heurela plustranquille,etquandbienmêmecelle-ciseraitada-mantine,ellesl'useraient.Danssaretraite,notregéant àboutdecoursecommenceàs'amollirentombant dansunesortededéclinanimal.Chezlesnaturesdures etrudes,notammentcellesquiontpasséleurvieparmi leséléments,commelesfermiersetlesmarins,cedéclin animalaffectesurtoutlamémoireenjetantunebrume surelle;maisiln'estpasrarequ'elleadoucisseaussile cœur,toutenassoupissantpeut-êtreplusoumoinsla conscience,qu'ellesoitinnocenteounon. Maisvenons-enautermed'uneesquissenécessaire-mentimparfaite. ParunbeaujourdePâquesquisuivitunepériodede tempsrhumatismal,ondécouvritOrmeseuletmort surunehauteurquidominaitl'échappéeverslelargedu
LaNouvelleRevueFrançaise grandportaurivageduquel,danssonadieuàlamer, ils'étaitamarré.C'étaituneterrasserégulièreetaplanie destinéeàêtreutiliséeencasdeguerre,bienque négligéeentempsdepaixetoffrantdecefaitunasile. Elleétaitsurmontéed'unebatteriedésuètedecanons rouillés.C'estcontrel'undeceux-ciqu'ontrouvanotre hommeadossé,lesjambesallongéesdevant lui;sapipe deterrecasséeendeux,lefourneauvideetdontrien n'étaittombéattestantqu'elleavaitétéfuméejusqu'à épuisementdesoncontenu.Ilfaisaitfaceaudébouché surl'océan.Lesyeuxétaientouverts,contenanttoujours danslamortleregardduvivantfixésurleseaux brumeusesetsurlesvoilesconfusémentvisiblesqui s'éloignaientous'approchaientouquiétaientancrées plus prèsdurivage. Quellesavaientétésesdernièrespensées?S'ilyavait quoiquecefûtderéeldanslesrumeursquileconcer-naient,leremords,lapénitenceavaient-ilsquelquepart àcespensées?Oubienenétaient-ilstousdeuxentière-mentabsents?Aprèstout,sessautesd'humeursetses marmottements,sesétrangeslubiesetfaçonsdetressail-lir,seshaussementsd'épauleetsesgrimacesexcen-triquesn'étaient-ilsquedesexcroissancesbaroques commelesloupes,lesnœudsetlesdistorsionsd'écorce d'unvieuxpommiervenuparhasarddansune haute terreinclémente,etnonseulementbattuparforce intempéries,maisencoreentravédanssondéveloppe-mentnaturelparlefaitqu'ilavaitpoussédèsleprin-cipeparmidesrochesresserrées?Enbref,cettefatalité quinelecontraignaitplusl'avait-ilfaitcequ'ilétaitvenu àêtre?Mêmeenadmettantqu'ilyeûtquelquechosede sombrequ'ilpréféraitgarderpourlui,qu'endéduire? Pareilleréticencesepratiqueparfoisparégardspour autruiplutôtquepoursoi-même.Non,présumonsque cedéclinanimalauquelnousavonsfaitallusionl'ac-compagnaamicalementjusqu'auboutetqu'ils'endor-mitenserappelantàtraverslabrumedelamémoire
DanielOrme maintesscèneslointainesdelabeautéduvastemonde suggéréesrêveusementparleseauxbrumeusesqui s'étendaientdevantlui. Ilgîtparmid'autresmarinspourlesquelsdesétran-gersaccomplirentégalementlesderniersritesdansun enclossolitaireenvahid'églantinesauvagedélaisséedes hommes.
HERMAN
Traduitdel'anglaisparPIERRELEYRIS.
MELVILLE
LaNouvelleRevueFrançaise t-oncomposerlamusique?Enrésumé,torturerlebois brutpourenfairedesustensiles,voilàlecrimedu menuisier.RuinerleTaoetlavertupourleur substituer labontéetlajustice,voilàlecrimedusaint.
Danslaplaineleschevauxbroutentl'herbeetboivent del'eau.Quandilssontcontents,ilssefrottentle coul'uncontrel'autre;quandilssontfâchés,ilsse retournentetselancentdesruades.Ilsnesaventfaire quecela. Lorsqu'onleseutsubjuguésparunepiècede boiset freinésparunfrontalenformedelune,leschevaux conçurentquelquechosededissimuléetdelouche.Ce futalorsqu'ilscourbèrentleurjoug,brisèrentleur bride,prirentlemorsauxdentsetsedégagèrentdeleurs rêves.Ainsileschevauxdevinrentrusésetméchants telfutlecrimeducélèbreécuyerPo-lo. AutempsdusouverainHo-siu,leshommessetenaient dansleurmaisonsanssavoircequ'ilsfaisaient.Au-dehors,ilsallaientsanssavoirilsallaient.Lorsqu'ils prenaientleurnourriture,ilsétaientcontents,puisse tapantsurleventre,ilsallaientsepromener.C'esttoutcequelepeuplesavaitfaire. Lorsquelessaintssurvinrent,ilsplièrentetbrisèrent leshommesparleriteetparlamusique,afinderendre correctesleursattitudes,puisilsprônèrentlabontéetla justiceafind'apaisertouslescœurssousleciel.Cefut alorsquelepeuplesetenditverslapassiondesavoiret luttapourl'intérêtmatérielsansqu'onpuissemettreun termeàcesmauxtelfutlecrimedessaints.
TCHOUANG-TSEU
TraduitduchinoisparÉTIEMBLE. ImprimerieFlochMayenne(17943) ? d'édition26698.Dépôtlégal2'trimestre198oImpriméenFrance GérantGEORGESLAMBRICHS
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