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La Nouvelle Revue Française N° 347

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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
Balthazarou l'iconophile
Apèresavares,filsMécène.Parcequemongrand-pèreBelsussar,puismonpèreBalsararontexploité avecunacharnementcupidelesmaigresressourcesde lapetiteprincipautédeNippuréclatbrillant,mais légerduroyaumedeBabylonedontlamortd'Alexandre précipitaladécompositionparcequ'ensoixante-cinq ansderègne,ilsontévitétouteoccasiondedépense guerre,expédition,grandstravauxmoi,Bal-thazarIV,leurpetit-filsetfils,jemesuistrouvé,lorsde monavènement,àlatêted'untrésorquipouvaitauto-riserlesplusgrandesambitions.Lesmiennesnevisaient nilesconquêtesnilefaste.Seulelapassiondelapure etsimplebeautéenflammaitmajeunesse,etjepréten-daisypuiserjeleprétendsencorelesensdela justiceetl'instinctpolitiquenécessairesetsuffisantspour gouvernerunpeuple. L'avaricedemespères.Jen'yvoispaslanégation demesgoûtsartistiques,pasplusqueceux-cine doiventêtreréduitsàuneformedeprodigalité.Ilya toujourseuenmoiunferventcollectionneur.Orl'avare etlecollectionneurformentuncouplenullementanta-goniste,pleind'affinitésaucontraire,etdontl'éven-tuelleconcurrenceserésoutpresquetoujourssans grandheurt.Ilm'estarrivé,enfant,d'accompagnermon
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grand-pèredanslachambrefortequ'ilavaitfaitaména-geraucoeurdupalaispourylaisserdormirdansun calmesépulcrallestrésorsduroyaume.Unétroitcou-loirentrecoupédepetitsescaliersraidesetanguleux butaitsurunblocdegranitgroscommeunemaison, qu'unsystèmedechaînesetdecabestans,situédans unepièceéloignée,pouvaitseulfairebasculer.C'était unepetiteexpéditionquipréparaitàl'admissiondans lesaintdessaints.Unemincemeurtrièrelaissaitpasser unrayondesoleilquitranchaitlapénombrecomme uneépéedelumière.Belsussar,courbantsonéchine maigre,faisaitpreuvepourdéplacerlescoffresd'une vigueursurprenanteàsonâge.Jel'aivusepenchersur desmonceauxdeturquoises,d'améthystes,d'hydro-phanesetdecalcédoines,oufaireroulerdanslecreux desamaindesdiamantsbruts, ouencoreéleververs lejourdesrubispourenapprécierl'eau,oudesperles pourexalterleurorient.Ilm'afalludesannéesde réflexionpourcomprendrequel'élanquimerappro-chaitalorsdeluireposaitsurunmalentendu,car silabeautédecesgemmesetdecesnacresmeremplis-saitdejubilation,iln'yvoyait,lui,qu'unecertainequan-titéderichesse,symboleabstraitetdoncpolyvalent, pouvantsematérialiserdansuneterre,unnavireou unedouzained'esclaves.Bref,tandisquejem'enfonçais danslacontemplationd'unobjetprécieux,mongrand-pèreleprenaitcommepointdedépartd'unprocessus ascendantdesublimationaboutissantàunchiffrepur. Monpèreleval'ambiguïté,quipeutfaireprendrepour unamoureuxd'artl'avarecourbésuruncoffrede pierreries,ensedéfaisantd'uncoupdutrésordela chambreforte,dèssonavènement.Ilnegardad'abord quedespiècesd'orfrappéesd'effigies,provenantdu Bassinméditerranéen,ducontinentafricainoudes confinsasiatiques.Jenourrisuneultimeillusionen m'éprenantdecesempreintesquiflattaientmongoût pourl'artduportrait,et,engénéral,lafigurationd'un
Balthazaroul'iconophile vivantoud'unmort.Pourêtregravédansl'oroul'ar-gent,levisaged'unsouveraindisparuoucontemporain revêtaitàmesyeuxunedimensiondivine.Maisl'illusion pritfin,quandcespièceselles-mêmesdisparurentpour faireplaceauxabaquesetauxjeuxd'écrituredesban-quiers chaldéensaveclesquelsleroietsonministredes financesconféraientrégulièrement.Par unparadoxe irritant,l'avaricecroissanteetlarichesseexorbitante qu'ellesécrètes'apparententaudépouillementpro-gressifqueconsentl'ascèsedumystiquepossédépar Dieu.Chezl'avare,commechezlemystique,lesappa-rencesdelapauvretérecouvrentunerichesseimmense etinvisible,maisdenaturecertesbiendifférentedans uncasetdansl'autre. Monardentevocationsesituaitàl'opposéde cette pauvretéetde cetterichesse.J'aimelestapisseries,les peintures,lesdessins,lesstatues.J'aimetoutcequi embellitetanoblitnotreexistence,etaupremierchef lareprésentationdelaviequinousinviteànous hausser au-dessusdenous-mêmes.Jen'aiqu'ungoûtmédiocre pourlesmotifsgéométriquesdestapisdeSmyrneoudes faïencesbabyloniennes,etl'architectureelle-même m'accableparlesleçonsdegrandeuretdehautaine éternitéqu'ellesembletoujoursvouloirnousassener. Ilmefautdesêtresdechairetdesang,exaltésparla maindel'artiste. Bientôtd'ailleurs,jedécouvrisunaspectdemavoca-tiond'esthètelevoyagequiachevaitdemedistin-guerdemespères,condamnésàlasédentaritéparleur lésine.MaiscenefutcertespasuneGuerredeTroie, niuneconquêtedel'Asiequimechassèrentdupalais natal.Jerisenécrivantceslignes,tantellessechargent malgré moideprovocanteironie.Oui,jel'avoue,ce n'estpasl'épéeàlamain,maisenbrandissantunfilet àpapillonsquejesuispartisurlesroutesdumonde. LepalaisdeNippurnesesignalepas,hélas,parses roseraiesetsesvergers.C'estdelalumièretombant
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ennappeséblouissantessurdesterrassesblanches,les nocestriomphalesensommedelapierreetdusoleil. Aussin'était-cepassansravissementque,certainspetits matins,jesurprenaissurlabalustradedemesapparte-mentsunbeaupapillondiapréquiseressuyaitàgrands frémissementsdelaroséenocturne.Puisjeleregardais prendresonessor,naviguerdansl'indécision,etpartir toujoursversl'estdel'allurefantasqueetangu-leused'unêtrequiadesailestropvastespourbien voler. Orsicettefragilevisiteserenouvelaitdeloinenloin, levisiteurchangeaitchaquefoisdelivrée.Parfoisjaune, ombrédeveloursnoir,ouflambéderouxavecune ocellemauve,ouencoretoutsimplementblanccomme neige,ilfutunefoismarquetédegrisetdebleu, commeunouvraged'écaille. Jen'étaisencorequ'unenfant,etcespapillons,dépê-chésversmoicommelesmessagersd'unautremonde, incarnaientàmesyeuxlabeautépure,àlafoisinsaisis-sableetsansaucunevaleurmarchande,exactement l'inversedecequ'onm'apprenaitàNippur.Jefisvenir lerégisseurchargédemonentretienmatériel,etjelui ordonnaidemefairefairel'instrumentdontj'avais besoin,soitunebaguettedejonc,terminéeparun cercledemétal,lui-mêmecoifféparunbonnetdetissu légeretàgrossesmailles.Aprèsquelquestâtonnements presquetoujourslesmatériauxemployéspources troisélémentsétaientbeaucouptroplourdsetsans l'affinitéquis'imposaitaveclaproieconvoitéeje metrouvaienpossessiond'unfiletàpapillonsassez utilisable.Sansattendrelasollicitationd'unevisite matinale,jem'élançaiversl'horizonceluidulevant d'oùmevenaienttoujoursmespetitsvoyageurs. C'étaitlapremièrefoisquejem'échappaiseulau-delà deslimitesdudomaineroyal.Amasurprise,aucune sentinelleneserencontrasurlechemindemonesca-padequiparaissaitainsifavoriséeparuneconspiration
Balthazaroul'iconophile généraleunventd'uneexquisedouceur,l'inclinaison duplateauombragédetamaris,et,bienentendu,çàet unetachevoletantdefleur en fleurcommepourme défieroumerappeleràmesdevoirsdechasseurde papillons.Amesurequejedescendaisverslavalléed'un affluentduTigre,jevoyaislavégétations'enrichir.Parti àlafind'unhiverégayéderarescrocus,ilmesemblait avancerverslabellesaison,àtraversdeschampsde narcisses,dejacinthesetdejonquilles.Etchoseétrange, nonseulementlespapillonsparaissaientdeplusenplus nombreux,maisleursvolssemblaientbiens'orienter verslemêmepoint,lebutévidemmentdemonexpé-dition. Cefutd'ailleursunnuaged'insectesquimesignala d'assezloinlafermedeMaalek.Autourd'unpuits quiavaitsansdoutedéterminélechoixdel'établisse-mentungroscubeblanchin'offraitqu'uneporte bassepourtouteouverture,etseprolongeaitpardeux constructionsvastesetlégères,àtoituresdepalmes, poséesenangledroit.C'estdel'unedecestoituresque partait,commeunefuméebleue,uneécharpeaérienne, étiréeentoussens,dontl'évolutionactive,dynamique, presquevolontaire,n'étaitpascelle,passive,d'un nuage,maisl'ascensiond'unemassed'insectesailés. Avantd'arriverdanslacourdelaferme,j'avaispu ramassersurl'herbequelquespetitspapillonsidenti-quementgrisettranslucides,lesindividuslesplus paresseuxsansdoutedupeupleenmigration. Unchiensejetaàmarencontreenaboyantetenfai-santfuirunepoignéedepoules.Peut-êtrel'étrange instrumentquej'avaisàlamainexcitaitsacolère,car ilfallutpourqu'ilmelaissâtenpaixqu'intervîntle maîtredeslieux.Ilsortitdel'unedesgrandeshuttesde palmes,imposantparsataille,samaigreurdrapée dansunevastetuniquejauneàmancheslonguesson visageascétiqueetglabre.Ilmetenditlamain,etje crusqu'ilvoulaitmesaluer,maisc'était,jem'enaper-
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çus,pourmedébarrasserdemonfiletàpapillons,objet qu'iljugeaitpeut-êtreincongruencesaires,comme avaitfaitlechien. Jenecruspas àproposdeluidissimulermonidentité, et,jouissantàl'avancedelasurpriseunpeuscandalisée quecetteprésentationpouvaitsusciter,jeluidis,sans autrepréambule J'aiquittécematinlepalaisdeNippur.Jesuisle princeBalthazar,filsdeBalsarar,petit-filsdeBelsussar. Ilmerépondit,nonsansrouerie,faisantungeste verslespapillonsdontlenuageavaitcessédesourdre du toitets'effilochaitau-dessusdesarbresCesont descallicoresbleutées.Ellessechrysalidentpargrappes ets'envolenttoutesensemble,obéissantàunemysté-rieusecorrespondancegrégaire.Hier,rienn'annonçait encorequel'éclosioncollectivefûtimminente.Pourtant, surunobscursignal,chaqueindividuavaitcommencé àrongerlesommetdesoncocon. Cependantilnemanquapasauxgestestraditionnels del'hospitalité.Tirantdel'eau dupuits,ilenemplitune timbalequ'ilm'offrit.Jebusavecgratitude,prenant consciencedemasoifàmesurequejel'étanchai.Oui, cettelonguecoursem'avaitaltéré,etmaintenantque j'avaisbu,jesentaismesjambes tremblerdefatigue. Jecomprisqu'ils'enétaitaperçu,maisqu'ilétaitdécidé àn'enpastenircompte.Cejeuneprinceunpeufou, accourudesacapitale,unenginridiculeàlamain,méri-taituntraitementénergique. Viens,m'ordonna-t-il,tuesvenupourlesvoir. Ellest'attendent. Etilmefitentrerdanslapremièrehuttedepalmes, sansmelaisserletempsdeluidemanderquim'atten-dait. «Ellesétaientlà,eneffet,parmilliers,parcentaines demilliers,etlebruitqu'ellesfaisaientenmangeant emplissaitl'aird'uncrépitementassourdissant.Ily avaitdessortesdebacsremplisdefeuilles,feuillesde
Balthazaroul'iconophile figuier,demûrier,devigne,d'eucalyptus,defenouil, decarotte,d'asparagus,d'autresencorequejenesus pasidentifier.Chaquebacavaitsavariétédefeuillage, etchaquesortedefeuillesavariétédechenille,che-nillesglabresouveluesminusculesoursbruns,roux ounoirsmollesoucaparaçonnées,chargéesd'orne-mentsbaroquesépines,aigrettes,brosses,tubercules, caronculesouocelles.Maistoutessecomposaientde douzeanneauxarticulés,terminésparunetêteronde àlamâchoireformidable,etlesplusinquiétantesétaient cellesquiparleurformeetleurcouleurseconfon-daientexactementaveclaplantesurlaquelleelles vivaient,detellesortequ'ilsemblaitdeprimeabordque lesfeuilles,prisesdefoliecannibale,sedévoraient elles-mêmes. Maalekm'observait,tandisque,l'œilarrondide curiositéetdestupeur,jemepenchaisurunbac,puis surunautrepourm'emplirdecetétonnantspectacle. Commec'estbien!disait-il,separlantàlui-même. Jeteregarderegarder,jetevoisvoir,etparcetteéléva-tiondemonoeilaudeuxièmedegré,jeconfèreàces chosesessentiellesuneévidenceetunefraîcheurnou-velles.Jedevraisaccueilliriciplussouventdesjeunes visiteurs.Maistun'asdécouvertencorequelamoitié duspectacle.Viens,passonsmaintenantcetteporte, allonsplusloin. Etilm'entraînadanslasecondehutte. Aprèslaviefiévreuseetdévorante,c'étaitunspectacle demort,ouplutôtdesommeil,maisd'unsommeilqui imitaitlamortavecunraffinementeffrayant.Onne voyaitqu'uneforêtdebranchettesetderameauxsecs, unvraitaillisartificiel,plantédansdescuvesdesable. Ettoutcepetitboisétaitchargédecocons, fruits étranges,incomestibles,enveloppésdans unehousse soyeuse,jauneclair,gonfléeparuneturgescence inté-rieureassezlouche. Necroispasqu'ellesdorment,meditMaalekdevi-
Paris16septembre1871.
ChèreZoé,jevousenvoielepaquetetparparenthèse, jenesuispascontent dutoutdenotreancienneamie; ellem'aremislesgantschezmoietnem'apaslaissé sonadresse.Ellesupposeévidemmentquejenetenais pasàvoirquelqu'unquivientdevousquitter,quiparle avecvouscommejenepuis plusfaireetàquij'aurais eumillequestionsàadresser.Quelediablel'emporte etl'étouffe,elle,sonmari,sesenfantsetsesarrière-petits-enfantsjusqu'àladernièregénération!J'espère quevotreprotégéauraréussiauprèsdeM.d'Aguirreet quevousêtescontente.Ilyaunsièclequej'aivosdeux lettressouslesyeuxetjen'yrépondspaspourunefoule deraisons.Lafièvrem'abatextrêmement;depuiscinq joursjene l'aipas;maisjel'aidepuisavrilsanscesser. Jecroisquejefaiscequ'ilfautquejefasse,maisjene puisnierquejesuisplusnonchalant.Voilàuneraison; l'autreestcelle-ciilestsiennuyeuxderépéterrien neva,riennemarche,riennesefait!C'estcependant notrerégime.Danscemoment-ciilsemblequevous aurezpourministreGuillaumeGuizot.Pourtantcen'est pasfaitetpersonnen'enaenvie,entr'autresleministre. Ilyasixpostesàdonnerencemoment.Onnefaitrien. Fairequelquechosehorripilenosmaîtres.Aveccelaje nepuispasdirequemesamisaientjamaisétéplusaffec-