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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
Moloch
Aujourd'hui,15août1963,lajeunefemme quis'ap-pelleLianaestseule,assisesurlabanquetterecouverte deskaïvertsombre,aufonddelagrandesalle.Dehors, lachaleurpèsesurlesmursdetôle,surletoitplat,et malgrélesfenêtresouvertes,iln'yapasunsouffled'air. AuxpiedsdeLiana,Nickhalètebruyamment.C'estle seulbruitàl'intérieurdumobilehomesauf,detemps entemps,danslelointain,unmoteurdemotooude scieàchaîne,oubienundrôledecrid'enfantquifait tressaillirlajeunefemme.C'estcommes'iln'yavait personne,vraiment,personneàdeslieuesàlaronde, carlesilencepèseaveclachaleur,ilétouffe,ilserrela tête,ilempêchedepenser. IlyasilongtempsqueLianan'avupersonne.Lader-nièrefois,c'était.C'étaitilyadeuxjours,troisjours peut-être?Liananesaitplustrèsbien,c'estàpeinesi elleparvientàmettreenmarchesonespritpourcher-cherdessouvenirs.Quandellefaitcela,ilyaquelque chosequisedéclencheenelle,commesiunpetitmuscle seraidissait, commecespetitsnerfsquisemettentà tremblerdanslapaupièreousurlajoue.C'estunsignal pourqu'elles'arrêtedechercher.Alorselleselève,elle marche unpeulelongdumobilehome,piedsnussur lavieillemoquetterâpeuseetmarquéedebrûluresde cigarettes.Leplancherdumobilehometremblesous sespas.Lechien-loupseredresse,sesoreillespointent
LaNouvelleRevueFrançaise enavant.Puisillaisseretombersatête,ilserendort, ouilfaitsemblantdeserendormir.Luinonplusn'a vupersonnedepuisdesjours,maissansdouteçaluiest égal.Iln'aimepersonne,iln'abesoindepersonne. Ils'appelleNick.Cen'estpasellequiatrouvéce nom-là.C'estSimon,quandilaapportélechien.Ila ditseulement«IIs'appelleNick.»IIétaitencoresi petitqu'ilnetenaitpasbiensursespattes,etilfaisait toutletempssouslui,surlamoquette.Lianal'aimait bienquandmême,elleauraitvoululuidonnerunpetit nomdouxetsucré,maisSimonavaitditqu'ils'appelait Nick,voilàtout.Alorselleaacceptélenom,etpuisça sonnaitplutôtbienpourunbergerallemand.Quand LianaregardeNick,iln'yapasdedéclicaufondd'elle, et ellepeutseressouvenirdecetemps-là,sansqueça luifassemal.Maisilfautqu'ellepenseseulementau chien,àriend'autre,sinonilya cevertige,commeun ventquitournedanssatête,unventquivide,qui paralyse. Nickestungrandchien-loupaupoilblancetgris, avecuncollierdepoilsnoirs,etunequeuegrissombre.Il aleboutdespattesblanc,dessortesdegrainsdebeauté sur chaquejoue,delonguesmoustachesraidesetdes tachesnoiresau-dessusdechaquesourcil.Ila desyeux jaunesmarquésd'unepupilletrèsnoire,quivousfixe droitaufonddesyeuxjusqu'àcequevoussoyiezobligé dedétournervotreregard.C'estsonregardqueLiana essaied'imaginermaintenant,et,sansqu'elles'enrende comptetoutdesuite,cesontlesyeuxdeSimonqui apparaissent,jaunesaussi,durs,insistants,aveccette petiteétoiledelumièrequibrilleaucentredespupilles, etlesrendencoreplusnoires.Lesyeuxlaregardent longuement,etlesilenceàl'intérieurdumobilehome estsiintensequelevertigecreusesonpuits,insoute-nable.Pourquoiest-cequelesyeuxlaregardentcomme cela,silongtemps?C'estcommes'ilsessayaientdevoir àl'intérieurd'elle,commes'ilsessayaientd'allertoutau
Moloch
fond,pourlabrûler,pourlatuer.Alorsellesentles deuxaiguillesnoiresdesyeuxquilatranspercent,et ellepousseuncri. Lechien-loups'estencoreredressé,illaregarde,la moitiédesoncorpsenalerte.Puis,commeellenedit rien,commeellenebougepas,ilserassure,ilrelâche peuàpeusesmuscles.Maissatêtenesereposepassur letapis,entresespattes.Sesyeuxjaunesrestent grands ouverts. «Cen'estrien,Nick,cen'estrien»,ditLiana.Elle s'aperçoit qu'ellepeutàpeinemurmurer,etc'est commeunmensonge,parcequetoutsoncorpsestagité detremblements,etquelasueurmouillesonfront,son dos,lecreuxdesesmains. Quelleheureest-il?Uneheure,peut-êtreplus?Sila télévisionmarchaitencore,ellepourraitvoirsilesinfor-mationssontdéjàpassées.Maislepostes'estdémoli lasemainedernière,ilabrûléd'unseulcoupenfaisant unefuméesuffocante. Pourtant,iln'estsûrementpasplusd'uneheure,parce quel'autoroute,là-bas,auboutduterrainvague,n'a pasencorerecommencéàfaire sonbruit.Quandon approchededeuxheures,onentendlesgrondements desmoteurs,surtoutlespoids-lourds.Maintenant,ils sontencore arrêtésàl'entréedelaville,ilyales cafésetlespostesd'essence.Ilsmangent,touslesgens mangent.Lianapensetoutd'uncoupqu'ellen'a presquerienmangédepuishierausoir.Elleaeufaim, toutàl'heure,etpuismaintenantc'estpassé.C'esttou-jourscommecela,maintenant,depuisque.Elleafaim, etl'instantd'aprèselleamalaucœur.Peut-êtreque c'estàcausedubébé?Peut-êtrequ'elledevraitaller voirunmédecin,commeleluiditl'assistantesociale, lajeunefemmepâlequiadeslunettes?Maisellen'aime paslesmédecins.Ilsveulenttoujourstoucher,examiner, ilsveulenttoujourssavoir.Siellevavoirunmédecin, ilvasûrementposerdesquestions,etsesyeuxbrilleront.
LaNouvelleRevueFrançaise
Lesgensaimenttellementposerdesquestions.Ilsont desyeuxquibrillent,etavecleurbouchehumideils parlent,ilsdisentdeschoses,ilsdemandentdeschoses, ilsveulentsavoirdesnoms. Nick,lui,neparlepas.Ilnedemanderien.Ilsait resterdesheures,desjourssansbouger,rienqu'à écouteretregarder,sansfairedebruit. C'estlesilencequiestpartout.Lianasentlesilenceà l'intérieurd'elle,lesilencequinefinitpas.Au-dehors, dansl'airtorride,danslalumière,lesarbressontimmo-biles.Cesontdesarbresmaigresaufeuillageterne,des eucalyptus,deslauriers,quelquespins,despalmiers. Laterreestblanche,caillouxetpoussière.MaisLiana n'apasbesoinderegarderau-dehors.Lesilencequiest partoutestaussienelle,etçafaitcommeunregardqui balaiel'horizon,commelefaisceaud'unphare,qui scrutetout. Ilyasilongtempsqu'ellen'estpassortie.Deuxjours, troisjours?Danslemobilehomesurchaufféiln'yarien quiarrêteletemps,rienquiretiennelepassagedes heures,desminutes.Lapenduleélectriqueestarrêtée; sansdoutelapilequiestusée,maisLiananepense mêmepasàlaremplacer.Aquoicelaluiservirait?Elle nesauraitmêmepaslamettreàl'heure,etpuisest-cequ'elles'occupedel'heure?Elleregardeseulement lalumièrechangerdecouleuràl'intérieurdumobile home.Lematin,lalumièreestpâleetclaire,unpeu grise.Plustard,quandlachaleurmonteau-dehors,elle devientjaune,brutale,ellefaitmal,etLianaplisseles yeuxpourlaregarder.Après,c'estlalumièreoblique, chaude,où onvoitdesgrainsdepoussièreflotter commedesmoucherons.Aprèsencore,c'estlalumière orange,douce,trèscalme,lalumièrefatiguéedelafin dujour,etcelasetransformepeuàpeuenvoilemauve ducrépuscule.Puisçadevientgris,maispasgriscomme aumatin;d'ungrisquis'éteintpetitàpetit,couleurde cendres.Mêmequandilfaittoutàfaitnuit,ilyaencore
Moloch
delalumièrequientredanslemobilehomec'estla lueurtristedesréverbères,là-bas,surlaroute,et la brumeroséedeséclairagesdelaville.Detempsen temps,ilyalesfaisceauxmouvantsdespharesd'une auto.Onpeutresterdesheuresàregarderlalumière passersurlesmursdumobilehome,etlesrefletscourir surlamoleskinevertedelabanquette,surlatable vernie,surletissuàfleursdesrideaux. Lianabougelemoinspossible.Elleestlourde,très lourde.Quandellemarche,sesgenouxcèdentparfois, etellemanquedetomberparterre.C'estcommesielle avaitquelqu'unassissursesépaules.Quelquefoiselle penseàSimon,ellesentlepoidsdesoncorpssurlesien, etellesesecoueaveccolèrepourlefairetomber.Mais lepoidsinconnunes'envapas,nelaquittejamais. Alorsellepréfèrenepasbouger.Elleresteassise,tan-tôtsurlabanquette,prèsdelafenêtre,tantôtsurune chaise,lescoudesappuyéssurlatable. est-cequ'ellepourraitaller?Partout,là,etail-leursaussi,c'estlamêmeterreblanchâtre,lesable,les caillouxpointus,laterreâcreetéblouissante.Partoutil yacesarbresmaigres,ceseucalyptus,ceslauriers,ces palmiersrongésdesoleil.Lelongdesroutesilyales platanes,etlesaloèsauborddufleuve.Euxnebougent pas,c'estvrai.Lesarbresetlesaloèsrestentilssont nés,danslaterresèchequilesenserre,souslesoleilqui lesbrûle. Maislesautres,leshommes.Ilssauraientvitela retrouver,ellenepourraitpasleuréchapper.Les hommes,lesfemmes,quis'agitenttoutletemps,qui vontetviennentdansleursautos,lesmotardscasqués, là-bas,surtouteslesroutes,etlescamionssurlesauto-routes.Eux,ilssaventilsvont,ilsn'ontpaspeurde seperdre,ilsn'attendentpas.Lianasaitqu'ilspeuvent venir,àchaqueinstant,etl'emmener,l'emporterdans leursprisons.Ilslacherchent,chaquejour,lesmédecins, lespoliciers,lesassistantes,lesconducteursd'ambu-
LaNouvelleRevueFrançaise
lances.Lianaapeurd'eux,deleurbruit,deleurvitesse. Sanscesseilscourentlesruessurleursmachines,etle bruitdetousleursmoteurss'unitetronfleau-dessusde lavillecommelebruitd'unecataracte. Detempsentemps,ellemarcheunpeulelongdu mobilehome.Ellesentsoussespiedsletremblement desstructuresmétalliques,etlemobilehomeoscilleun peucommeunbateau.Nickaredresséencorelatête, etilsuitsamaîtressedesesyeuxjaunesinsistants.Puis ilbâille,ilselève,etilvaverslaporte.Ilveutsortir. Lianavientverslui. «Tuveuxallerdehors?» Ellemetlamainsurlapoignéedelaporte.Nick regardelamainavecimpatience,etilaboieunpeu,en gémissant.Lianaseretourne,ellecherchelalaissedes yeux,maisellenelavoitpas.Elleestpeut-êtretombée derrièreunmeuble.Lianaestlasse,ellen'apasenviede chercher.Peut-êtrequ'elleaperdulalaissel'autrejour, quandelleestalléeavecNickausupermarché?Ellene sesouvientpassiNickavaitsalaissequandelleest revenue.Tantpis.Elleouvrelaporte,etNickseglisse au-dehors.Ilfileviteau milieudelaplaineblanche, commeunloup.Lianasaitqu'ilvaallerchasserdu côtédufleuvesec,qu'ilvatuerdespoules,deslapins danslesfermesvoisines,maisçaluiestégal.C'est commeunaccordentreluietelle.Ilreviendraàlanuit peut-être,fatigué,lesyeuxbrillants. Lianadescendlemarchepied,lourdement.Elletitube surlaterre'.chauffée.Lalumièrel'aveugle.Elledoit mettresamaindroiteenvisièreau-dessusdesesyeux. Ellevadroitdevantelle,aumilieuduterrainvague. Toutàcoup,elleserendcomptequ'elleestpiedsnus, parcequelescaillouxaiguslablessent. Ellecherchelechiendesyeux,maisiladisparusurle plateaudeterreblanche,del'autrecôtédelahaiede broussailles.Elleentendleschiensdesfermiersqui aboientsursonpassage.
Moloch
Lianaresteimmobiledevantlemobilehome,etla lumièrel'enveloppe,entreenelle.Elleesttouteseule surlaterrepoussiéreuse, loindesarbres,loindesmai-sons,sansrienpours'appuyer,poursecacher.Lesoleil brûleaucentreduciel,ilenvoiesesondesdouloureuses. Ilyadescerclesquinagentsurplace,etdessilhouettes quifuient,loin,desombres,desenfantspeut-être,ou deschiens,oudesautos,c'estdifficiledesavoir.Ilya desvolsd'insectesinvisiblesquiépaississentl'air,des guêpes,deshannetons.Ilyalalumièrequitourbillonne autourd'ellecommelevent,lalumièredusilence,la solitudequipèsesursoncorpscommelepoidsd'un inconnu. Lianavoudraitfairequelquespas enarrière,maiselle titube,etmaintenantc'estleplateaudelaterreentière quisemetàtournersurlui-même,entraînantlesarbres etlescarlinguesdesmobilehomes.Çatourneunbon momentainsi,autourd'elle,laterreavectoutcequ'elle porte,lesmobilehomes,lespoteauxélectriques,les broussailles,lespalmiersmaigres,lestonneauxde kérosène,etmêmelestoursdesimmeublesauborddu grandfleuvesec,etlesupermarchéautoitdetôle. Çatournelentement, lentement,commes'ilyavait unemusiquequelquepart.Ettoutd'uncoupLiana sentqu'elletombeparterre,soncorpscognesurlesol commeunmorceaudebois.Lianaentendungrand bruitdanssatête,puisellen'entendplus rien,parce qu'elles'estévanouie. Quandelleseréveille,ellevoitd'aborddeuxyeux insistantsquilaregardent,avecdespupillestrèsnoires. Maiscenesontpaslesyeuxduchien.C'estunejeune femmeauvisageenfantin,avecdeslunettesquibrillent fortdanslalumière.Lianalareconnaît toutdesuite c'estl'assistantemédicale,cellequivientsouventlui parlerdevantsaporte. lermaintenant?»o «Çavaallermieux,çavaal Lavoixdouceestinsistanteaussi.Lianaseredresse
LaNouvelleRevueFrançaise
JEAN-BENOÎTPUECH LaTroisièmePersonne
GILLESQUINSAT HistoiredeBillyet lamienne,deD.Jourda esBeauxJours,dej.Grosjean L HENRIRACZYMOW LeNécrophore fée. LIONELRAY LeChemin JACQUESRÉDA IciArmandRobin Russell. Bird,laviedeCh.Parker,deR. Joursde1980 Ellingtonetsamiseenoeuvre Chinoisetparavents
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PATRICKREUMAUX
Aquoitupenses,d'H.Thomas
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