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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
«
Armide»,oulatragédie métaphorique
Le17août1661,-leSurintendantFoucquetdonnaen sonchâteauàpeineterminédeVaux-le-Vicomtela fêtesplendide,parlaquelleilpensaitéblouirleroi,et quicausasaperte.Laplusbellefête,sansdoute,de toutel'histoire.Iln'estpassûrqueLouisXIVàVer-saillesaitsujamaisparveniràunetelleperfection,àun telsavantdosagedeprodigalitéetd'exactitudedansle goût.Maiscenesontpaslescinqcentsdouzainesd'as-siettes,lestrente-sixdouzainesdeplatsd'argent,la vaisselle,dit-on,d'ormassif,lestrentebuffets,lesdeux centsjetsd'eauetcinquantefontaines,lesboulingrins illuminéscachantdeslustresdanslesfeuillages;cen'est paslapluied'ord'unfeud'artificerégléparTorelliet quisemultipliedansleseauxducanal;cen'estpasla prodigaliténilaperfectiondugoûtquim'étonnent danscetteinimitablenuit.C'estlaconfrontationverti-gineusedecetteœuvred'artconçuepourdurerdix heuresparLeVau,LeNôtre,LeBrun,Pélisson,Molière,
LaNouvelleRevueFrançaise Vatel,Torelli,LaQuintinieetdecequienfutl'occa-sion.C'estlaproximité,danscepalaisd'illusion,dela splendeuretdel'imminentecatastrophe. DepuislongtempsdéjàFoucquetsesavaitmenacé. Onleluidisaitdetoutepart.Lesespionsqu'ilavait etsurtoutlesespionnesdansl'entourageduroi, luiavaientécrit.Mmed'Huxellesluiavaitenvoyéun courrierspécialporteurd'unemissivesialarmante qu'ellel'avaitécriteenpartieàl'encresympathique «jesuissiépouvantéedetoutcequej'aiapprisquej'ai obligécethommedevousallertrouverlui-mêmeetde vousapprendrecequ'ilsait».«Cependant,Monsei-gneur,j'aiapprisaujourd'huiquevosennemissont ceux-làmêmesquisouhaitentavecpassionquevous fassiezcequevousavezrésoludanscetterencontre; quecesonteuxquivousyportentsousmain,etquevous devezmêmevousdéfierdubonaccueiletdubonvisage quevousfaitleroi.Ainsi,nonseulementFoucquet » était informédetoutcequisetramaitcontreluiet n'ignoraitpasqueColbertapportaitchaquejourauroi unnouvelétatd'accusation,maisilsavaitquesonentre-prise,cettefêtequ'ilpréparaitavecpassion,étaitun précipicemortel,etqueceuxquivoulaientsaperte attendaientprécisémentqu'ilfitcequ'ilfaisait. Atouteautreépoque,ungrandministreendifficulté, pourvuencored'unetellepuissance(ilavaitsuffiqu'il cessâtquelquessemainesdetrouverdel'argentpour quetoutl'appareildel'Étataitétédémuni)auraitfait quelquecoupd'éclat politique.Ilestcentmoyensd'ap-porterlapreuvequ'onestindispensablelescomplots qu'ondécouvre(etDieusaitsi,àlamortdeMazarin, sipeudetempsaprèslafindelaFronde,ilyavaitde comploteurspassésouprésentsàprésentersurunpla-teau.)oudesrévoltesdanslesProvinces,quel'on gonfleavecsoinetquel'onmateensuite;ouquelque bonneguerreinévitable;l'argent,l'argentsurtout,dont lejeuneroiavaitsifortbesoinetdontFoucquetétait
eArmidel,oulatragédiemétaphorique encorelemaître.Maisnonàtoutautreéclat,Fouc-quetpréféraceluid'unefête.Ilneconçutpasd'autre moyendeconvaincreleroiqu'ilétaitindispensable, quedel'inviteràpasserdixheuresàVauxetdel'éblouir parsasplendeur. Jeneconnaispasd'instantleBaroquesedévoile demanièreaussipure,aussientière,quedanscettenuit fardéed'étoilesfeintes,éclabousséedefeuxdeBengale, illuminéedefauxsoleils,unministrequisesaitperdu tente,parl'excèsmêmedansladissipation,demontrer aumondecequ'ilest. L'hommebaroqueestceluipourquil'êtreetle paraîtreseconfondent.Onestcequ'onparaît.Onn'est quecequ'onparaît.«Cen'estpastoutqued'avoirdu mérite,illefautsçavoirdébiteretfairevaloir.»Qu'est-ce qu'unhommenu?Cen'estpasunhommeilfautêtre vêtupouraccéderàcettedignité,et lafonctiondu vêtementn'estpasalorsdecouvriretdetenirchaud, maisdeparer.L'âgebaroqueestleseulsansdoutel'habitmasculinl'aitemportésurceluidelafemmeen bouillonnements,envolsdeplumes,frémissementsde rubans,cascadesdedentelles,etlachevelureparut indigne.LaRenaissanceaaimélenu;lexviiesièclelui préfèrelesdrapésquis'envolentetquidonnentaucorps sonépaisseuretsonmouvement.Lesdieuxsculptés sontnus,parprivilège,etparnécessairehommageà l'Antiquitémaisl'hommesedoitd'êtrevêtu.Sa dignitéconsisteàpolirlanatureetàl'ornersila natureestdemarcher,l'hommebaroquedanse;sila natureestdeparler,l'hommebaroqueseveutéloquent. LeBaroquenecroitpasquelaVéritésoittoutenue àelleaussi,ilfautsaparure.LaVériténueestpourlui aussihorrible,ouplutôtaussiindécente,qu'unmur sanspilastres,sansfrises,sanscornichesetsansfron-tons. C'estpourquoijenedispasqueleBaroquepréfèrele paraîtreàl'êtreleparaîtreetl'êtredoiventcoïncider,
LaNouvelleRevueFrançaise maisdanslesenscontrairenousl'entendons.Ce n'estpasàl'apparencedesefairelimpideettranspa-rentepourquelavéritéqu'ellerecouvrepuisseêtre regardéesansobstaclec'estàl'êtrebrutdesehausser àladignitédelaparure,etdes'identifieràelle.Leche-valierdeMéré,modèledel'honnêtehomme,neditpas qu'entoutecirconstanceilconvientd'êtrehonnête homme;ilditqu'ilconvientdeparaîtrehonnêtehomme «r entouterencontre»,etajoute«Pourleparaîtreilfautl'être eneffet.Ainsic'estàl'êtredeseconformeràlanécessité duparaître,nonlecontraire.Silemondedemandede paraîtrehonnêtehomme,soyons-lepourlemieux paraîtrevoilàlavéritablesincérité.Lemondebaroque estunthéâtrechaquehommejoueunrôlederrière unmasquemaisàl'inversedesjansénistes,ilnepré-tendpointàdémasquer.Iljoueentrelemasqueetle visageundoublejeu,etrefused'accorderàl'unplutôt qu'àl'autreleprixdevéritéc'estl'époqueRotrou aécritcetteétrangetragédiedeSaintGenest,l'on voitunacteurseconvertiràsonmasque,entrerdans sonparaîtrejusqu'àcequ'ildeviennesonêtremême.Et sil'ons'étonnequelethéâtreetlescomédiensaient encetempsétésiviolemmentcondamnés,c'estqu'on oubliequeleBaroqueignoreleparadoxeducomédien, etqu'ilacruvraimentquelespassionsjouéesétaient despassionsvraies.
SilafêtedeVauxmeparaîtunemanifestationàce pointexemplaireduBaroque,cen'estpasseulement danssondéroulement,soncadre,sondécor.Jene m'arrêteiciqu'àl'intentionFoucquetaconçu,dansla nécessitéimpérieuseeturgenteilsetrouvait,qu'il luisuffisait,parcetteinoubliablenuitseconsumait l'équivalentdesfinancesd'uneprovince,d'accroître sonparaîtrepouracquérirunsupplémentd'être.Ils'est
«Armide»,oulatragédiemétaphorique représentéquel'étalagedecettemagnificenceétaiten elle-mêmeunargumentderaison,quientraînaitde manièrenécessairelaconvictionet lacertitude.Fouc-quet,dansledangerlepluspressant,àlaveilled'être précipité,etlesachant,aconfiésonsalutàcequele Baroqueainventédeplusfuyantetdeplusinconstant desjetsd'eau,desfeuxd'artifice,ladanse,letrompe-l'ceil,deslumièresdanslanuit.Cesonged'unenuitd'été étaitunactepolitique.Cejeuétaitd'unterriblesérieux. Cetteentreprised'ostentationfolleétaitlachoselaplus raisonnablequ'ilpûtconcevoir.Etc'estbiencemélange desgenresquim'intrigueencettefête,etquime paraîtrévéleravecleplusdeforcesonbaroquisme essentiel.
Classique,baroque.Employonscesmots-là,puis-qu'ilsexistent.Maisfaisons-lesansleurlaisserleloisir deréduirelaréalitécomplexequ'ilsrecouvrentetla multiplicitédesforcesquisecontrarientets'opposent encexvnesiècle.Ilyaunearchitecturequej'appelle baroqueetune quej'appelleclassique,nonpasdutout parcequelapremières'enchantedecourbesetde contre-courbesetquelasecondepréfèrelesjustespro-portionsetlessageséquilibresmaisparcequ'elles participentàunepolitiquebaroqueetàunepolitique classique,àunepoésiebaroqueetàunepoésieclas-sique,àunephysiquebaroqueetàunephysiqueclas-sique,àunemoralebaroqueetàunemoraleclassique, etlereste.Lexviiesiècleestlelieud'unconflitgéné-raliséetmultiforme.C'estunchampdebataille.Ilne ressembleàcemonolithe,àcemonumentdecertitude qu'onnous,aapprisàvoirenlui,qu'encequ'aulieu d'êtredéchiréparlesforcesquis'affrontentenlui,ila suenêtrediversetun. Orl'unedesesbataillesselivreàVaux-le-Vicomte,
LaNouvelleRevueFrançaise le17août1661.LafêtedeVauxestexemplaireence qu'ellenousenmontreexactementl'ordonnance,et nousfaitcomprendrecommentsesuperposentetse mêlentlecombatmoral,lecombatpolitiqueetlecom-batesthétique.Onpeutparlerdel'unenutilisant levocabulairedel'autre.Onpeutdécrirelafinance selonFoucquetaveclesmotsdontPierreFrancastelse sertpourdéfinirl'artBaroque«unartdel'illusion,de l'apparence,unartdel'improvisation,unartdudéve-loppementetdumirage».Etl'onpourraitdécrirela financeselonColbertaveclevocabulairequisertdepuis deslustresàdirecequec'estqu'unclassicisme,oubien avecceluiquel'onemploiepourtracerl'idéalmoral derigueur,desévérité,d'âpretéetdepositivisme avant lalettre,quifutceluidelaclassebourgeoiseenexpan-sion.Etnouscomprenonsbiencequisepasseencette inimitablenuit,aumilieudecesfeuxd'artificequien sontleplusexactsymbole.Cetembrasementfinaldela plussomptueusedemeurequ'unparticulieraitjamais construite,c'estuneapothéose,etc'estunefin.Toutart, toutesociété,toutsystèmemoraloupolitique,lors-qu'unemenaceaussiconsidérablesedressedevantlui, etqu'uneobscureprescience,cellemêmequel'on connaîtauxmourants,luifaitsentirl'approchedela fin,s'affermitsoudainsurlui-mêmeetporteuncourt momentàunétatd'absolucequijusqu'alors,àl'état d'impulsiondiffuse,avaitdéterminésondestinetson évolution.Ils'agit,encejourdefolieFoucquet choisitlesjetsd'eau,lesfeuxdeBengaleetladanse pourpareràlacatastropheimminente(nonpasla sienneseule,maiscelled'unordredeschosesetd'un étatdumondedontilestl'image),ils'agitdenierd'un couplaraison, l'économie,laprudencec'est-à-dire l'ossaturemorale,psychologique,économiquedece peupledegagne-petitvêtusdenoirquiselèveetdont Colbertestlesymboleetvoiciquelagratuitéaristo-cratiques'exaspère,nonpasàVauxseulement,maisen
Armide»,oulatragédiemétaphorique <r unesociété,enunart,enunepolitiquefondéssurla dissipationquejenommebaroque.Unordrele résultat comptemoins,dirait-on,quel'excèsetladis-proportiondeladépensedépensed'argentpourune seulefête;d'étoffes,dedentelles,derubanspourunseul vêtement;decheveuxpouruneseuletête;demouve-mentetdedrapéspouruneseulestatue;demotspour unseulsermon;decandélabrespourunseulcatafalque; d'étoilespourunseulfeud'artifice.Scandalepourcelui, nonmoinsriche,nonmoinspuissant,quiafaitde l'économieleprincipeuniquedesavie,etquechaque prodigalitéheurteaucœur.Voicicegoûtnostalgique pourcequipasse,pourcequifuit(maisn'est-cepas eneffetquelaréalitédupouvoir,delarichesseetdela vieontdéjàpassé,ontdéjàfui?)cettepréférencedonnée aurefletplutôtqu'àlachose,autrompe-l'oeil,parce qu'ilssontuneouverturesurquelquechosequipour-raitêtre,mêmesicen'estpas.Scandalepourceluiqui saitlepoidsdeschoses,etleprixdeschosesmais c'estqu'àluilemonden'estpasentraind'échapper. Iciencorecegoûtduparaîtreetdel'ostentation;ce théâtrequisedresseentoutecirconstance,cethéâtre quiestlavie,cetteviequisejoue,quel'onjoue;cette façadetoujoursouvertesurlemonde,etquivauten tantquefaçade,quoiqu'elledissimule.Cettehorreur delanudité,cettehorreurduvidelevidedelasur-facebâtie,qu'ilfautremplirdepilastres,devoluteset decrochets.Levideducœur,qu'ilfautremplirpar l'excitationtoujoursnouvelledelapassionvoici DonJuan,etavecluiuneesthétique,etunemorale del'inconstance.Levidedutemps,etvoicilafête.Dis-sipation,trompe-l'œil,divertissementtroisfoisscan-dalepourl'hommeennoiretpartisdedeuxpolitiques, dedeuxesthétiques,nousdébouchonssurdeuxmorales. Cemultipleconflit,iln'estpasunhommedece tempsquineleporteenlui.Racine,Corneille,Molière biensûr,quiatoutdeviné(pourquoil'avaricedel'Avare
LaNouvelleRevueFrançaise dormirauxdouxmurmuredesZephirsouàlamusique desoyseaux!Queldélice,aprèsavoirfaitainsitrois lieuesàpied,desetrouverinopinémentsurlehaut d'unpetittertre,yvoirsongiste,etpourlecontempler avecplusd'aizeetdeloisir,s'asseoirsurletinetleser-polet,tandisque,pouryflattervostrelassitude,un charitablevaletvouschatouillelaplantedespieds,ou vousfrottelesgrasdesjambesdurantcetextatique ravissement!Est-ilriendeplusagréable quedevoir d'uncostéleSoleilentrerdanssonlitd'oretd'écarlate, donnerlebonsoiraumonde,etl'asseurerparsonteint depourpredelaserenitédulendemain,etdel'autre, ayantlesmachoiresaffiléesetl'appétitaiguisé,dedécou-vrirdansunfondleclocherduvillagedestinéàvostre repasetàvostrerepos?Queldelice,ayantleventre creux,d'envoirfumerlescheminées,etdecestefumée quiestlesymboledel'esperance,serepaistreparavance del'angeliqueapparitiond'unsucculentetproche repas,pourlequelattrapern'ayantplusqu'àdescendre dansvostrehostellerie,sansavoirquasiplusbesoinny depiedsnydejambes,yglisseraveclamesmefacilité qu'unepiècedevinqui,parsonproprepoids,descend desoy-mesmeaufondd'unecaveC'estdanscebienheu-reuxcentreoù,sileventreaffaméquin'apointd'oreilles pouvoitparler,ildiroitbien,n'endéplaiseauxpuis-sancesdelaterre,queMessieursleschartierssavourent desplaisirsdontlesRoysetlesPrincesnesontpoint capablesc'estdanscejoyeuxtempledeCerèsetdeBac-chusque,moyennantleursecours,réparantlesesprits qu'enmoyletravailducheminavoitdissipez,chaque verredevinquej'avalloismesembloitdunectar,et chaquemorceauquejedevoroismeparoissoitdel'am-broisie.Pourendignementparler,ilfaudroitavoir estéperegrinantcommemoy,etpourlepersuaderaux Roysquimanquentquelquefoisd'appetit,ilfaudroit qu'ilseussentdanslepasd'unchevalavecautant desoifetdeplaisirquelegrandAlexandre.Ainsi,après
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