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LANOUVELLE REVUEFrançaise
LesFougères
LecampdeRawa-Ruska,destinéàaccueillirlespri-sonniersdeguerrefrançaisrécidivistesdel'évasion, avaitétéétabliparlesAllemandsdansunecasernede cavaleriesoviétiquetombéeenleurpossessionlorsde leuroffensiveenGalicieorientale,àlafindejuin1941. Bienques'étantpourvuedepuislongtempsd'engins blindés,l'Arméerougegardaitquelquesunitésdecava-leriepourlesmissionsdereconnaissanceousimple-mentpartradition.Celle-ciavaitpeut-êtrevoulude surcroîtquedescavaliersfussentcantonnésàRawa-Ruska,leplusillustred'entreeux,avantqu'ilne devîntlemaréchalBoudienny,avaitremporté,aux tempshéroïquesdubolchevisme,uneimportantevic-toiresurlesPolonais. Lacaserneétaitconstituéedetroisgrandscorpsde logisetd'unnombreégaldevastesécuriess'élevantau milieud'unespacenud'unequinzained'hectaresprévu
LaNouvelleRevueFrançaise pourledéploiementetlesévolutionsd'unescadron. Auxabordsdelaplainerusse,quicommenceunpeu plusloinversl'est,avecl'Ukraine,onnelésinedéjà plus surlasuperficie.Pourcréerleurcampdeprisonniers, lesAllemandsavaientlaréduiresensiblementautour desbâtimentsetdresseruneenceintedefilsdeferbar-belés,s'intercalaientdesmiradors,endeçàdes limitesprimitivesdecettezonemilitaire.Sonsoldurci etpresquesansherberappelaitquedeschevauxn'avaient cessédelepiétinerjusqu'àuneépoquerécente,car moinsd'uneannées'étaitécouléedepuisquel'Armée rougeavaitétémiseendéroutedanscesecteur. Lecamps'étendaitàl'écartdelavilledeRawa-Ruskadontonapercevaitlesmaisonsbasseset,au premierplan,lagare,vouéeexclusivementdésormais autraficmilitaireetàladéportationdespopulations. Danstouteslesautresdirectionsseportaitleregard, cen'étaitqu'unecampagneplateetnuequisemblait prolongerl'espaceducampetlapartiedel'ancienter-raindemanœuvrequilebordait.Ilyavaitdequoi découragerl'espritd'évasion,etlesAllemandsnes'y étaientpastrompés.Noncontentsdetransporterces prisonniersfrançaisàquinzecentskilomètresdesfron-tièresdeleurpays,ilslesplaçaientaumilieudela régionlamoinspropiceàlafuite,auxdéplacements clandestinsàcouvert.Bienqu'onfûtdansunecontrée plutôtfertile,l'endroitdonnaitune.impressionde grandearidité.Auloin,seuleunebuttecouverte d'arbresrompaitl'uniformitédel'horizon,maisla mauvaisetransparencedel'air,dueauprintempsfroid, aumomentdenotrearrivée,etmaintenantauventqui soulevaitconstammentdelapoussièredanslecamp etleschampsalentour,faisaitapparaîtrecettepetite hauteurboiséepluslointainequ'ellenel'étaitenréa-lité,inaccessibleetcommeabstraite. Cefutaupieddecettebuttequelecommandant allemandducampdécidaqueseraitétablinotrecime-
LesFougères tière,dontlacréationétaitrenduenécessaireparnotre nombre,quis'élevaitdéjààquelquesmilliers,parles conditionsdeviequinousétaientimposéesetparles coupsdefusilauxquels,travailléspardesidéesd'éva-sion,nousn'allionspasmanquerdenousexposer.Dans lespaysgermaniques,lescimetièressontdesenclos trèsombragés;enplaçantlenôtreàlalisièred'unbois, lecommandantobservaitlacoutume.L'endroitétait retiré;ils'accordaitaveclemotFriedhqf,nomallemand ducimetière,quisignifielittéralement«lieudepaix». Alentour,levideetlesilencedelacampagneblafarde disaientautantlaguerrequelegrondementlointain d'unecanonnadel'eûtfait. Lapeuravaitarrêtélavie. Onnevoyaitjamaisunpaysan;detemps en tempspas-saitunefemme,sansvisagesoussonfoularddetête, courantplusquemarchant,piedsnus.Portantunbras-sardblancl'étoiledeDavidétaitdessinée,lesanciens commerçantsetartisansjuifsdelavilleaccomplissaient leurtempsd'esclavage,avantlagrandeextermination, quicommenceraitaumilieudel'été,et,del'extérieur, achevaient,souslasurveillanced'unsoldatallemand, deconsoliderl'enceinteducamp,geôliersinvolontaires, finalementplusprisonniersquenous. Lefrontétaitmaintenanttrèséloigné,maisiléten-daitjusqu'icisesarrières,lazonedevigilanceàlaquelle ils'adossaitdevantêtreaussilargequepossible,afin degarantiràlaWehrmachtlancéedansuneguerre extrêmementmobilelasécuritédeseséventuelsreplis enprofondeur.Lestrainsnecirculaientqueprécédés d'uneplate-formedestinéeàsupporterl'éclatementdes minesquiauraientpuavoirétéplacéessouslesrails; lesautomobilesmilitairesallemandes,lesseulesvoi-turesqu'onaperçûtde temps entemps,étaientdécou-vertesetportaientunemitrailleuseenbatterie;lamilice forméeparlesAllemandsdansl'espoirdefairerevivre Petlioura,lenationalisteukrainienqui,aulendemain delaRévolutionde1917,avaitconstituéunearmée
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etcombattucontrelesbolcheviks,patrouillaitdansla campagne,l'onsignalaitdespartisans. Lerégimeauquelétaientsoumislesprisonniersfran-çaisnepouvaitquereproduire,àquelquesnuances près,l'oppressionquis'exerçaitsurlapopulationcivile, ainsiquelamisèrematérielledans laquelleelleétait maintenue.Lagardeducampsemontraitsouventbru-talel'eaunousétaitmesurée;lanourriturequotidienne seréduisaitàunboldesoupeclaire,deuxpommesde terreetunmorceaudepain;l'infirmeriemanquaitde tout.Cefurentlesraisonspourlesquellesuncimetière dutêtrecréé,presquedansl'urgence,dèsl'arrivéeau campdupremiercontingentdeprisonnierstransfé-résd'Allemagne.Quelques-uns,déjàéprouvésparles fatiguesdeleurdernièreévasionmanquée,nesuppor-tèrentpaslerégimeducampetmoururent,fautede pouvoirtenirpendantlescinqousixsemainesaubout desquelleslegouvernementdeVichyet laCroix-Rouge Internationalefirentparveniraucampquelquesvivres etmédicaments, tandisqu'arrivaientenfinlescolis expédiésauxprisonniersparleursfamilles.Désormais, onnemouraitplusbeaucoupdanslecamp,etlecime-tière,unetombenevenaits'ajouterauxautresque deloinenloin,n'étaitpluspournousqui,afindel'en-tretenir,nousyrendionschaquejoursouslaconduite d'ungardien,qu'unlieudedévotionou,pourêtre franc,uneoasis,unrefuge. Legroupedeprisonnierschargésd'ensevelirles mortsetd'acheverl'aménagementdu cimetièreétait composéd'unedemi-douzained'hommesdésignésau hasard,maisdevenusinamoviblesettenantàlerester, carl'emploicomportaitdesavantages.Jefiguraisdans legroupeenqualitéd'interprète,afindetraduireàmes camaradeslesordresdugardienoud'exprimeren allemandleursdésirs,quandunofficiervenaits'enqué-rirdecequinousmanquait pouraccompliraumieux notretâcheoutils,ustensilesdivers,peinturepourles
LesFougères croix,où,en plusdunomdumort,nouspeignionsune cocardetricolore,etc. Lecommandantducampsouhaitaitquelecimetière fûtentouréd'uneclôture(c'étaitàcroirequesesfonc-tionslefaisaient rêverd'endresserpartout)quiréserve-rait,évidemment,unassezlargeespaceintérieur.Mais fixerleslimitesdecelui-cilemettaitvisiblementdans l'embarras.Ilétaitvenu,cejour-là,aucimetière,à cheval,encompagniededeuxoutroisofficiersetde deuxfemmesunbutdepromenadecommeunautre. M'indiquerl'endroitdevraits'éleverlabarrièreet, cefaisant,laisserdisponibleendeçàuneimportante portiondeterrain,c'eûtétédesapartformulerimpli-citementuneprédictionsinistre,avouermêmelespires intentions.Aussi,ils'enremettaitànous.«Cecimetière estvraimentbienentretenu,répétait-il.Mieuxquele cimetièremilitaireallemand.Ilestvraiquedesprison-niers,eux,n'ontquecelaàfaire,s'occuperdeleurs morts.»Ilnousferaitapporterdesplantsdefleurs. Enattendant,ilnousfallaitconstruirelaclôture,pour laquelleilavait étédécidéquenousemploierionsdes troncsdejeunesarbresprélevésdansleboisvoisin. Nousn'yavionsjamaisencorepénétré,bienquenous passionsnosjournéesàlalisière,dansl'ombrede laquellenostombess'alignaient.Lesoldatallemand quinoussurveillait,etquin'étaitpastoujourslemême, carlesrelèvespourlefrontprovoquaientdeconstants renouvellementsdelatroupestationnéedanslaville, semontraittoujoursanxieux,àcausedelaproximité deceboisl'undenouspouvait,àtoutinstant,s'y précipiterenquelquesbondsetydisparaître;nous pouvionsmême,d'unseulélan,nousjoindretousà lui.N'étions-nouspas,commelerappelaientsanscesse auxsoldatsallemandsleurssupérieurs,desmaniaques del'évasion? Sonarmeposéedroiteentresesgenoux,legardien s'asseyait,ledoscontreundesarbresdelalisière,afin
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denoustenirdanslechampdesonregard.Nousne travaillionsguère,bavardant,agenouillésouaccroupis autourdestombes,quenousrecouvrionsavecapplica-tiondeplaquesd'herbeprélevéessurlestalusvoisins. Exclu,commetenuenquarantaine,lefeldgraus'en-nuyaitet,quelquefois,n'ytenantplus,m'appelaitpour fairelaconversation.Ilcommençaitinvariablementpar meposerunequestionsurlaFrance,lanaturedeses paysages,lafaçondontonyvivait,intriguéqu'ilétait, depuisplusdedeuxheures,parnosproposanimés, notrebonnehumeur(carnousétionsplutôtgais),notre vivacité,etmêmesecrètementfascinésansdouteparce quenotrecomportementévoquaitcetteFrancelégen-daire,impossibleàcomprendreetquivousdonnerait toujoursconfusémentl'impressiond'êtreunpeumoins intelligentqueseshabitants. Pourquenoustrouvionsdequoiconstruirelaclô-ture,ilfallutbienquenotregardiennousaccompagnât, unjour,danslebois.Afindepouvoirmieuxnoussur-veiller,ilnousordonnademarcherlentement.Cette allurenonchalante,rêveuse,setrouvaits'accordertout àfaitavecnotreétatd'espritdumomentlaplupart d'entrenouss'étaient,àplusieursreprises,évadésà pied,enutilisantlepluspossiblelecouvertdesbois ouens'yréfugiantentoutcaslesoir,pourydormir. Nousredécouvrionssoudainlesimagesdenotreliberté éphémère,cettelibertédufugitif,laréalité,icicelle delanature,commeavivéeparlajoie,l'impatienceet l'angoisse,sepeintd'irremplaçablescouleurs.Com-mentn'aurions-nouspaséprouvédansceboisun tiraillement nostalgique? Cebois,engrandepartiecomposédemoyenetde hauttaillis,nerecouvraitpasseulementlabutte, commenousl'avionssupposé,maisseprolongeaiten s'élargissant,au-delàduversantopposéàceluiaupied duquelsetrouvaitnotrecimetière.Nousdisposions ainsid'unvasteespaceboisénemanqueraientpas
LesFougères lesbouleauxassezjeunes(c'estuneessencedecette partiedel'Europe)quenouspourrionsutiliserpour laconstructiondenotreclôture.Grâceàsonécorce blancheetimperméable,lebouleauseprêteparticuliè-rementàcetemploi;ondiraitduboisdéjàpeint. L'aspectunpeufantomatiquedecetarbre,familier deshorizonsbrumeux,ledestinaitaussiàsignalerun cimetière,fût-cesimplementsouslaformed'unebar-rière,lacouleurdecelle-ciétantappeléeàsemarier aveclablancheurdescroix. Lesjeunesbouleauxsetrouvantdisséminésaumilieu d'autresessences,nousavionsfiniparnousenfoncer assezprofondémentdanslebois,sansquenotregardien enparûtinquietetsemblâtvouloirnousfairerebrous-serchemin.Ilavançaitderrièrenous,commeperdu,lui aussi,dansunrêve.Quelssouvenirsdeliberté,quelles imagesheureuses,cettepaixetcettelumièredusous-boisramenaient-ellesdanssonesprit?An'enpasdou-ter,lecharmedulieuopéraitsurluiavecautantde forcequesurnous.Disparue,laplaineblafardede Rawa-Ruska,aveccehameauincendiéquiachevaitde fumerauloinactiondespartisans,commel'affir-maientlesAllemands,ouactedereprésaillesdontils n'osaientpasavouerêtrelesauteurs?aveccevide accablant,cettepesanteurdel'heure,commeune caniculesanschaleur,aveccesdeuxpaysannespiedsnus, trottinantaubordduchemin,têtebaissée,lapeur, devenuequotidienne,finissantparressembleràdela honte,aveccestrainschargésdematérielmilitairequi grinçaientinterminablement,lelongdelavoieferrée, endirectiondel'Est. Onseseraitcrudansn'importequelboisdelaBour-gogneouduWurtemberg,quelquesannéesplustôt, avantlaguerre,dansunmondedontnouspensions, depuisquenousétions soldats,qu'ilavaitàjamaisdis-paru.Quoiqu'onprétendeetquoiqu'ilaffirmelui-même,ungarçond'unevingtained'annéesatoujours
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LeprincedesGoths,encolèreextrême,fondsurl'in-fâme.I!l'empoigneàl'épaule,ill'étreintàlagorge, tantetpluslamalmène,enfinilcroitlateniràmerci. Maisl'ennemiadelaressource. C'estlamèredeGrendelquimaintenantveutculbu-terBeowulf,ellel'agrippeetiltrébuche,lui,leplusfort desguerriers,maismaintenantlas.L'hydreacloué Beowulfausoldesonantre.Elleassuresapriseetle couvretoutentier,puiselletiresoncouteau,arme fouillanteetféroce.
Elleveutvengersonfilsunique. Maislecouteauglissasurlacottedemailles. Sinon,lefilsd'Edgetheowauraitvécusadernière heuredanscesabîmes. MaisleSeigneurdansSasagesseenavaitdécidéautre-ment. Beowulfseredressa.
Entred'autresarmes,sonregardseportasuruneépée immense,desanciens temps,l'enviedesguerriers.En vérité,elleétaitsigrandequenulautrequeluin'aurait pulabrandir.Laforged'ungéantl'avaitfaçonnéetelle. Beowulfs'ensaisitparlagarde,ilfendl'air,encolère extrême,etfrappelemonstre,luirompantlecou.La lamedéchireleschairs.AlorslamèredeGrendels'af-faisseetsuccombe.Beowulfestcontentdesonexploit. Sonregardseportesurceslieuxéclaboussésde lumière.Envérité,oncroiraitqueleséclairelachan-dellemêmedescieux. Beowulfestseuletengrandcourroux.Illèveson armeets'adosseaumur.C'estsaclaireintentionde châtierlamèredeGrendel.Tantdeméfaitsinquali-fiablessonfilsacommis,prenantlaviedessuivantsde Hrothgar,arrachésàleursommeil Voyantlalouvedesmaraisétenduegisante,illui