La Nouvelle Revue Française N° 344

De
J. M. G. Le Clézio, L'Échappé
Henri Droguet, Poèmes
William Goyen, Précieuse Porte
Jean Lahougue, Dix-huit villes envisageables
Ezra Pound, Lettres [à James B. Pinker, Harriet Shaw Weaver et James Joyce]
James Joyce, Lettres à Martha Fleischmann
Chroniques :
J. M. G. Le Clézio, Jean-Loup Trassard, le compagnon
Clément Rosset, Nietzsche et la morale
Henri Thomas, Reportage
Chroniques : le théâtre :
Florence Delay, Ouverture de la Criée
Chroniques : les arts :
Jean Revol, Paris-Paris (Beaubourg)
Notes : la poésie :
Daniel Leuwers, Donnant donnant, par Michel Deguy (Gallimard) - Le corps obscur, par Lionel Ray (Gallimard)
Didier Pobel, Cahier de poésie n° 3 (Gallimard)
Notes : la littérature :
Pierre Jean Founau, Verlaine, par Pierre Petitfils (Julliard)
Jean Bastaire, Charles Péguy, par Henri Guillemin (Le Seuil)
Notes : le roman :
Jude Stéfan, Mal vu mal dit, par Samuel Beckett (Éditions de Minuit)
Alain Clerval, Djinn, par Alain Robbe-Grillet (Éditions de Minuit)
Philippe Olivier, Avoir sommeil, par Luba Jurgenson (Gallimard)
Jean Philippe Guinle, Récits des temps mérovingiens, par Augustin Thierry (Les Presses d'aujourd'hui)
Jean Blot, La tentation des Indes, par Olivier Germain-Thomas (Plon)
Notes : les essais :
Richard Blin, Leçon de chinois, par Gérard Macé (Fata Morgana)
Pierre Bayard, L'herméneutique de Mircea Eliade, par Adrian Marino (Gallimard)
Notes : lettres étrangères :
Christine Jordis, Sous de vastes portiques..., par Jean-Jacques Mayoux (Maurice Nadeau)
Louis Arénilla, Tristesse et beauté, par Yasunari Kawabata (Albin Michel)
Laurand Kovacs, Une rencontre en Westphalie, par Günter Grass (Le Seuil)
Bruno Bayen, Portrait-robot de mon père, par Christoph Meckel
Jacques Ancet, Graganda, par Yannis Ritsos (Gallimard)
Jean Luc Gautier, N'y touchez pas!, par José Rizal (Gallimard)
Mémento :
Jude Stéfan, La Princesse blanche, par Rainer Maria Rilke (Action poétique)
Notes : le théâtre :
Jeanyves Guérin, Oh! Calderon
Notes : le jazz :
Jacques Laurans, Solal, si, do, de Martial Solal
Notes : les arts :
Jean Revol, Nicolas de Staël (Grand Palais – Galerie Jeanne Bucher)
L'air du mois :
Daniel Boulogne, Les barricades mystérieuses
Jacques Réda, Février à Bièvres
Nicolas Bouvier, La zone de silence
Textes :
Lo Ta-kang, La Stèle Blanche
Publié le : lundi 13 avril 2015
Lecture(s) : 0
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782072386312
Nombre de pages : 192
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
L'Échappé
Unpeuavantl'aubeTayar arrivedevantlahaute montagne.Ilamarché toutelanuit,nes'arrêtantqu'une fois,dansuncaféderoutiersauborddelanationale, justeletemps deboireunetassedecaféâcrequilui abrûlélagorge.Laroutequiserpenteaufondde lavalléel'aconduitjusqu'auxcontrefortsdelahaute montagne.Tayaratraverséletorrentunpeuavantle pont,etilaescaladélesanciennesterrassesd'oliviers jusqu'àcequ'iltrouvelarouteétroitequigrimpeen lacetsverslesommetdelamontagne.Maintenant,il estdevantlehaut-plateaucalcaire,etlenoirdelanuit devientgrispeuàpeu. L'airestfroid,d'unfroidsecquifaitmal.Tayarn'est vêtuquedupantalondetoilegriseetdelachemise-vesteréglementaires.Ilestpiedsnusdansdeschaus-suresdebasketsanslacets.Lafatiguedelalongue marchepèsesurlui,lefaittituber.Ilgrelottedefroid. Ilquittelaroute,etilcommenceàmarcherparmiles
LaNouvelleRevueFrançaise
broussailles,surlespierresquis'éboulent.Dansun creuxdeterrain,ils'accroupitpoururiner.Ilregarde autourdelui.Al'est,ducôtéd'oùilvient,ilyaune tachequigranditdansleciel,unelueurpâleetjaune quifaitapparaîtrel'horizon,lesrochesaiguës,les branchesdesarbresnains. Lesilenceestgrand.Tayarleperçoitpourlapremière fois.C'estunvidequioppressesestympans,quiserrela tête.Iln'yapasdechantsd'oiseauxici,nidebruits d'insectes,rienpoursaluerlejourquiarrive.Ilya seulementunpeulegémissementduventquisouffle surlehaut-plateaucalcaire,leventquivaetvient comme unerespirationglacée.Tayarpenseàla mer,là-bas,toutenbas,auxjardinsendormis,aux immeubles.Ilssontdevenussilointains,àprésent, sipetits,àpeinedesnidsdefourmis,desnidsde guêpes,quec'estmêmedifficiledelesimaginer. Tayaravance,ivredesommeil.Ilcherchedesyeuxun coindeterre,un abri,pourdormir.Ilsaitqu'ici,enfin, ilpeutdormir.Personneneviendralechercher.Il connaîtbiencepaysage,sansyêtrejamaisvenu.C'est lemêmequedel'autrecôté delamer,lemême;des roches,desbuissonsd'épines,descrevasses,desébou-lis.Personne.Quandilétaitavecsonfrère,etqu'ils gardaientensemblelestroupeaux,ilmarchaitici,ici même.Ils'ensouvientbien.Alors,malgrélanuitqui cacheencorelamoitiédeschoses,iltrouvel'abriqu'il cherche,l'épauled'unrocuséparlevent,etles branchesmaigresd'unarbusterecourbé.Acoupsde talon,Tayarfaitroulerlescaillouxpointus,ilcreuse unpeulapierraille.Puisils'accroupit,ledosappuyé contrelerocher,lesbrasenroulésautourducorpspour nepasperdresachaleur.C'estcommecelaqu'ilfaisait autrefois,avecsonfrèreetsononcleRaïs,quandils devaientdormirau-dehorsenhiver. Tayarrespirelentement,pourbriserlestremblements nerveuxdeson corps,pourarrêtersamâchoirequi
L'Échappé claque.Lajouegaucheappuyéecontresonépaule,les yeuxfermés,ils'endort,pendantquelalumièrerouge dujournouveauapparaîtdevantlui,éclairemagni-fiquementlehaut-plateausolitaire. Ildortlongtempscommecela,sansbouger,respirant lentement.Lalumièredusoleiléblouissantfrappe sonvisageetsoncorps,maiscelaneleréveillepas. Quandildort,ilestpareilauxpierresgrisesquil'en-tourent.Sonvisageosseuxestcouleurdeterre,ses cheveuxnoirsbougentsursonfrontdanslesremous duvent.Soncorpsestlongetmaigre,danslesvête-mentstroplarges. Tayardortsansbouger,commeautrefois,dansles montsduChélia,cachéavecsonfrèredanslesblocs derochers.Leschèvresetlesmoutonsavaientdévalé lapentecaillouteuseversl'oued,etlesoleilétaithaut, commeaujourd'hui,danslecielsansnuages.Passaient desoiseaux,trèsvite,pargroupes,enpiaillant,etson frèreselevaitsansbruit,cherchaitàvoirilsallaient seposer.C'étaientdescaillesdudésert,furtivesetinsai-sissablescommedesmouches. AlorsTayarseréveillaitàsontour,sanssavoirpour-quoi,peut-êtresimplementparce quesonfrèreleregar-daitensilence,etqueçafaisaitcommeundoigtappuyé sursapoitrine.Ildisaitdoucement,commeunmur-mure«Aazi»,etensembleilscouraient,piedsnus, ilsdévalaientlespentesdelamontagnejusqu'àl'oued lesbrebisavaientdéjàchoisileurplaced'ombrepour lajournéedesoleil. L'eaudutorrentétaitbelle,àlalumière.Blanche, légère,ellebondissaitsurlescaillouxlisses,elledes-cendaitverslavallée,aumilieudestouffesd'euphorbe etdesacaciasmaigres.Lecielalorsdevenaitd'unbleu plusintense,presquenoir.Lesdeuxgarçonsôtaient leurstuniquesdelaineusée,etilssebaignaientallongés dansl'eauclairedutorrentquicoulaitpar-dessusleurs épaules,quientraitdansleurboucheetdansleurs
LaNouvelleRevue Française
oreilles.Ilsselaissaientglisserdoucement,àplatventre, surlesgaletslisses.Ilsriaient.Puisils seséchaient deboutausoleil,sonfrèrelamainsursonsexenouvel-lementcirconcis.Ilsparlaientunpeu,dequoi?Les moutonsetleschèvresremontaientversl'amontdu torrent,àlarecherchedeplantesfraîches.Lesmouches etlesmoucheronsarrivaientdéjà,commenés des feuillesd'euphorbe,ilsbourdonnaientautourdesche-veuxdesenfants,ilspiquaientl'arrièredeleursbras. Ouparfois,labrûlured'untaonquiseposaitlégère-mentsurleursépaules.Alorsilfallaitserhabiller,enfi-lerlatuniquedelainequicollaitàlapeaumouillée. Quandlesoleilétaitàlamoitiédesamontéeauzénith, l'aînédesgarçonssortaitlesprovisionsdelabesaceen cuirlepainsecetlourd,lesdattesetlesfiguesséchées, lefromagesalé,l'outreenpeaudechèvrepleinede beurrerance.Ilsmangeaientvite,chacuntournédeson côté,sansriendire.Lesoleilbrûlaitfort,raccourcissait lesombres.Levisagedesgarçonsétaitpresquenoir, leurs yeuxdisparaissaientdansl'ombredesorbites. Quandlesoirrevenait,etquelesoleiln'étaitplustrès loindescollines,lesgarçonsremontaientlapentedela montagne,enchassantlesbêtes devanteuxàcoupsde pierres.Enhaut,surleplateau,ilscherchaientunnou-veaucreuxpourdormir,àl'abrid'unarbresec,ousous lepancoupéd'unvieuxrocheruséparlevent.Ilss'y lovaient,aprèsavoirenlevélessilexetchassélesscor-pions,etilss'enveloppaientdansleursbras,latête appuyéecontrel'épaule,tandisquelaterreserefroidis-sait. Tayarseréveilleavantlemidi.Quandilouvreles yeux,ilvoitd'uncouptoutecetteblancheur,lesoleil quiétincellesurlesrochescalcaires.Lecielestd'un bleutrèspâle,presqueblanc.Lalumièrefaitmalau fonddesesyeux,ellebrise.Tayarsentleslarmescouler sursesjoues.Aveceffort,ildéfaitlenoeuddesesbras autourdesoncorps,ilétendsesjambes.Leventsouffle
L'Échappé toujoursdanslamêmedirection,ensifflantdansles branchesdel'arbresec. Tayarselève,titube.Ilfaitquelquespas,s'accroupit poururiner.Commeiln'apasbudepuislaveille,l'urine estsombre,puante.Tayarchercheautourdelui,pour deviners'ilyadel'eauquelquepart.Commeautrefois, sesnarinessedilatentpourcapterl'odeurdel'eau.Il n'ya pasd'ombres,pasmêmeunbosquetdeplantes niunecrevasse.Leplateaucalcaireestarideetsec, balayéparleventetparlalumière. Tayarrecommenceàmarcher.Ilvadroitdevantlui. Lalumièreestdurecommelapierre,commeleciel. Maisaprèstouscesjoursenfermésdanslaprison,après l'ombredelacellule,lescouloirshumidesetpuants, l'airvibresourdementdanslalueurdesbarresde néon,aprèstouslesbruitsdepas,lesvoix,lesclaque-mentsdeportequirésonnenttoujourstroisfois,comme cecipanpan-panTayaraimecettedureté,cesilence deventetdepierre,cecielimmenseetsansnuagesbrûleunseulsoleil. Lafaim,lasoif,lafatiguel'ontlavédetoutcela.Il sentlessouvenirsdelaprisonquis'envontdelui.Peut-êtrequ'ilauraitvenirici,toutdesuite.Là-bas,en bas,danslabrumegrisedelaville,ilyalapeur,la haine,ledégoût.TayarpenseàMariemquis'estcachée dansunechambred'hôtel,parcequ'ellecroitqu'ilva venir,poursevenger,pourlatueravecsoncouteauà crand'arrêt.Ellesaitmaintenantqu'ils'estéchappé, onaleluidire.Cesontdesflicsquiontluitrou-vercettechambre,dansunhôtelmochedesalentours delagare,parcequ'ilspensentaussiqu'ilvachercherà sevenger,ilsonttenduleurpiège.Oui,c'estcela,ilsont préparélasouricière,ilsattendentquelquepart,dans larue,embusquésdansunecamionnette.Oubienau barenfacedelagare,ilsboiventdescafésetdesdemisà longueurdejournée,enl'attendant.Tayaraenviede rirequandilpenseauxflicsembusquésàl'attendre.
LaNouvelleRevueFrançaise L'airestfroidici,malgrélesoleilquiéblouit.Lente-ment,pourménagersesforces,Tayarmonteversle hautduplateaucalcaire,versl'espècedefalaiseverti-calequifaitcommeunegrandemarched'escalier.Les buissonsépineuxgriffentsesjambes,déchirentlatoile dupantalongris.Bienqu'iln'yaitpersonne,Tayar faitattentionànepaslaisserdetraces,ànepasbriser lesbranchesdesarbustes,ànepasdéplacerlespetits caillouxsurlaterresèche.Instinctivement,ilretrouve lesgestesanciens,ceuxqu'ilavaitoubliésenvivantdans laville,unpeupenchéenavantpournepasdonner priseauvent,niauxregards,lesbrasserréslelongdu corps,respirantparlenezpournepasdessécherla gorge,prêtàsetapirdansuntroudusol. Aufuretàmesurequ'ilapprochedelafalaise rocheuse,soninstinctl'avertitqu'ilyadel'eau,quelque part,ausommet.Ilnelavoitpas,ilnel'entendpas, maisillasentavecl'intérieurdesoncorps,commeun souvenir.Avecpeine,ilescaladelaparoirocheuse,et lescaillouxquis'éboulentfontunbruitqui résonne danstoutlepaysagedepierre.Tayars'immobilise, recroquevillécontrelesrochers,ilattendquelesilence revienne. Là-haut,ilyaencoredavantagedelumière.Plusrien nelesépareduciel.L'étendueduplateaucalcaireest immense,lecielbleupâleàl'horizon,sombrecomme lanuitauzénith.Leventfaittrembloterlesbrous-sailles,agitelesfeuillescalcinéesdesarbustes.Laterre entrelescaillouxestgrise,blanche,couleurdesalpêtre. Ici,malgrélesoleil,Tayarsentlefroiddel'espace,le vent.C'estunventâpreetdesséchantquisouffleavec force,venudufonddel'atmosphère.Poursereposer, Tayars'allongesurlaterre,ilregardeleciel.Ilnesait pluscequ'ildoitfaire,aller.Ilnesaitmêmeplus pourquoiilestvenuici,quandilfuyaitlagrandeville dontilconnaîtchaquerue.Ilpenseunbrefinstantà Mariem,ilvoitsonvisage,soncorps,sesjambesqui
L'Échappé marchent,sescheveuxjaunesquibrillent.Maisl'image s'effacetoutdesuite,lecieletleventlafontdispa-raître. Tayarsentchaquemuscledesoncorpsquisouffre. Ilyaaussicettedouleuraufonddesapoitrine,une brûlureprécise,quilancedesondescommelafièvre. Tayarseretournesurleventre,ilregardelaterreetles broussailles,autourdelui.Ilyadesmoucheronsplats quivolentprèsdestouffesd'euphorbe.Uneabeille aussi,queleventemporte.Puisunegrandefourmi noire,quicourtsurlaterrepoudreuse.Tayarlaregarde avecattention,commesielleétaitledernierêtrevivant prèsdelui.Lafourmicourtverssonvisage,puiselle l'aperçoit,hésite,repartensensinverse.Tayarest contentdelavoir.Ilseroulesurlecôtépourmieux laregarders'enaller. Toutd'uncoup,ilvoitautrechose.Ilestavecson oncleRaïs,surlamontagneduChélia,ducôtédu soleilcouchant.IlyasilongtempsdecelaqueTayar nesaitpluspourquoiilssontlà,touslesdeux,couchés danslapierraille,immobiles,retenantleursouffleet guettant.Ilsontmarchélongtempsàtraverslesbrous-sailles,carleshabitsdel'oncleRaïssontdéchiréset couvertsdepoussière,etTayaralespiedsensanglantés. Ilsontmarchédepuisdesjours,ilsfuientundanger quelejeunegarçonnecomprendpas.Tayarsaitqu'il nedoitpasparler.Lesoleilbrûlesanuqueetsondos, maisleventestfroid,ilagitelesbrinsd'herbeetles feuillesdesarbustes.Ilfautsetaire,ilfautêtremuet commelespierresdelamontagne,silencieuxcomme leslièvres.Tousdeux,l'oncleRaïsetl'enfant,regardent intensémentquelquespointsnoirsbizarresquiavancent aubasdelamontagne,lelongdulitdel'oueddes hommes. CesontlessoldatsquiviennentdupostedeLambessa, quipatrouillentàlarecherchedesfugitifs.Ilssontsi loinqu'onnevoitpasleursvisages.Seulementla
Je/'a~M~<M,malgrétout, Jefattendrai,malgrétout, Auboutd'unlongcheminténébreux,
Auboutduchemindemavie. Jenepeuxpasyrenoncer, Carilyva de~a/0~, Ilyvademadouleursurtout.
f~oj
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

La Nouvelle Revue Française N° 256

de editions-gallimard-revues-nrf

La Nouvelle Revue Française N° 303

de editions-gallimard-revues-nrf

La Nouvelle Revue Française N° 472

de editions-gallimard-revues-nrf

suivant