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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
L'Échappé
Unpeuavantl'aubeTayar arrivedevantlahaute montagne.Ilamarché toutelanuit,nes'arrêtantqu'une fois,dansuncaféderoutiersauborddelanationale, justeletemps deboireunetassedecaféâcrequilui abrûlélagorge.Laroutequiserpenteaufondde lavalléel'aconduitjusqu'auxcontrefortsdelahaute montagne.Tayaratraverséletorrentunpeuavantle pont,etilaescaladélesanciennesterrassesd'oliviers jusqu'àcequ'iltrouvelarouteétroitequigrimpeen lacetsverslesommetdelamontagne.Maintenant,il estdevantlehaut-plateaucalcaire,etlenoirdelanuit devientgrispeuàpeu. L'airestfroid,d'unfroidsecquifaitmal.Tayarn'est vêtuquedupantalondetoilegriseetdelachemise-vesteréglementaires.Ilestpiedsnusdansdeschaus-suresdebasketsanslacets.Lafatiguedelalongue marchepèsesurlui,lefaittituber.Ilgrelottedefroid. Ilquittelaroute,etilcommenceàmarcherparmiles
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broussailles,surlespierresquis'éboulent.Dansun creuxdeterrain,ils'accroupitpoururiner.Ilregarde autourdelui.Al'est,ducôtéd'oùilvient,ilyaune tachequigranditdansleciel,unelueurpâleetjaune quifaitapparaîtrel'horizon,lesrochesaiguës,les branchesdesarbresnains. Lesilenceestgrand.Tayarleperçoitpourlapremière fois.C'estunvidequioppressesestympans,quiserrela tête.Iln'yapasdechantsd'oiseauxici,nidebruits d'insectes,rienpoursaluerlejourquiarrive.Ilya seulementunpeulegémissementduventquisouffle surlehaut-plateaucalcaire,leventquivaetvient comme unerespirationglacée.Tayarpenseàla mer,là-bas,toutenbas,auxjardinsendormis,aux immeubles.Ilssontdevenussilointains,àprésent, sipetits,àpeinedesnidsdefourmis,desnidsde guêpes,quec'estmêmedifficiledelesimaginer. Tayaravance,ivredesommeil.Ilcherchedesyeuxun coindeterre,un abri,pourdormir.Ilsaitqu'ici,enfin, ilpeutdormir.Personneneviendralechercher.Il connaîtbiencepaysage,sansyêtrejamaisvenu.C'est lemêmequedel'autrecôté delamer,lemême;des roches,desbuissonsd'épines,descrevasses,desébou-lis.Personne.Quandilétaitavecsonfrère,etqu'ils gardaientensemblelestroupeaux,ilmarchaitici,ici même.Ils'ensouvientbien.Alors,malgrélanuitqui cacheencorelamoitiédeschoses,iltrouvel'abriqu'il cherche,l'épauled'unrocuséparlevent,etles branchesmaigresd'unarbusterecourbé.Acoupsde talon,Tayarfaitroulerlescaillouxpointus,ilcreuse unpeulapierraille.Puisils'accroupit,ledosappuyé contrelerocher,lesbrasenroulésautourducorpspour nepasperdresachaleur.C'estcommecelaqu'ilfaisait autrefois,avecsonfrèreetsononcleRaïs,quandils devaientdormirau-dehorsenhiver. Tayarrespirelentement,pourbriserlestremblements nerveuxdeson corps,pourarrêtersamâchoirequi
L'Échappé claque.Lajouegaucheappuyéecontresonépaule,les yeuxfermés,ils'endort,pendantquelalumièrerouge dujournouveauapparaîtdevantlui,éclairemagni-fiquementlehaut-plateausolitaire. Ildortlongtempscommecela,sansbouger,respirant lentement.Lalumièredusoleiléblouissantfrappe sonvisageetsoncorps,maiscelaneleréveillepas. Quandildort,ilestpareilauxpierresgrisesquil'en-tourent.Sonvisageosseuxestcouleurdeterre,ses cheveuxnoirsbougentsursonfrontdanslesremous duvent.Soncorpsestlongetmaigre,danslesvête-mentstroplarges. Tayardortsansbouger,commeautrefois,dansles montsduChélia,cachéavecsonfrèredanslesblocs derochers.Leschèvresetlesmoutonsavaientdévalé lapentecaillouteuseversl'oued,etlesoleilétaithaut, commeaujourd'hui,danslecielsansnuages.Passaient desoiseaux,trèsvite,pargroupes,enpiaillant,etson frèreselevaitsansbruit,cherchaitàvoirilsallaient seposer.C'étaientdescaillesdudésert,furtivesetinsai-sissablescommedesmouches. AlorsTayarseréveillaitàsontour,sanssavoirpour-quoi,peut-êtresimplementparce quesonfrèreleregar-daitensilence,etqueçafaisaitcommeundoigtappuyé sursapoitrine.Ildisaitdoucement,commeunmur-mure«Aazi»,etensembleilscouraient,piedsnus, ilsdévalaientlespentesdelamontagnejusqu'àl'oued lesbrebisavaientdéjàchoisileurplaced'ombrepour lajournéedesoleil. L'eaudutorrentétaitbelle,àlalumière.Blanche, légère,ellebondissaitsurlescaillouxlisses,elledes-cendaitverslavallée,aumilieudestouffesd'euphorbe etdesacaciasmaigres.Lecielalorsdevenaitd'unbleu plusintense,presquenoir.Lesdeuxgarçonsôtaient leurstuniquesdelaineusée,etilssebaignaientallongés dansl'eauclairedutorrentquicoulaitpar-dessusleurs épaules,quientraitdansleurboucheetdansleurs
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oreilles.Ilsselaissaientglisserdoucement,àplatventre, surlesgaletslisses.Ilsriaient.Puisils seséchaient deboutausoleil,sonfrèrelamainsursonsexenouvel-lementcirconcis.Ilsparlaientunpeu,dequoi?Les moutonsetleschèvresremontaientversl'amontdu torrent,àlarecherchedeplantesfraîches.Lesmouches etlesmoucheronsarrivaientdéjà,commenés des feuillesd'euphorbe,ilsbourdonnaientautourdesche-veuxdesenfants,ilspiquaientl'arrièredeleursbras. Ouparfois,labrûlured'untaonquiseposaitlégère-mentsurleursépaules.Alorsilfallaitserhabiller,enfi-lerlatuniquedelainequicollaitàlapeaumouillée. Quandlesoleilétaitàlamoitiédesamontéeauzénith, l'aînédesgarçonssortaitlesprovisionsdelabesaceen cuirlepainsecetlourd,lesdattesetlesfiguesséchées, lefromagesalé,l'outreenpeaudechèvrepleinede beurrerance.Ilsmangeaientvite,chacuntournédeson côté,sansriendire.Lesoleilbrûlaitfort,raccourcissait lesombres.Levisagedesgarçonsétaitpresquenoir, leurs yeuxdisparaissaientdansl'ombredesorbites. Quandlesoirrevenait,etquelesoleiln'étaitplustrès loindescollines,lesgarçonsremontaientlapentedela montagne,enchassantlesbêtes devanteuxàcoupsde pierres.Enhaut,surleplateau,ilscherchaientunnou-veaucreuxpourdormir,àl'abrid'unarbresec,ousous lepancoupéd'unvieuxrocheruséparlevent.Ilss'y lovaient,aprèsavoirenlevélessilexetchassélesscor-pions,etilss'enveloppaientdansleursbras,latête appuyéecontrel'épaule,tandisquelaterreserefroidis-sait. Tayarseréveilleavantlemidi.Quandilouvreles yeux,ilvoitd'uncouptoutecetteblancheur,lesoleil quiétincellesurlesrochescalcaires.Lecielestd'un bleutrèspâle,presqueblanc.Lalumièrefaitmalau fonddesesyeux,ellebrise.Tayarsentleslarmescouler sursesjoues.Aveceffort,ildéfaitlenoeuddesesbras autourdesoncorps,ilétendsesjambes.Leventsouffle
L'Échappé toujoursdanslamêmedirection,ensifflantdansles branchesdel'arbresec. Tayarselève,titube.Ilfaitquelquespas,s'accroupit poururiner.Commeiln'apasbudepuislaveille,l'urine estsombre,puante.Tayarchercheautourdelui,pour deviners'ilyadel'eauquelquepart.Commeautrefois, sesnarinessedilatentpourcapterl'odeurdel'eau.Il n'ya pasd'ombres,pasmêmeunbosquetdeplantes niunecrevasse.Leplateaucalcaireestarideetsec, balayéparleventetparlalumière. Tayarrecommenceàmarcher.Ilvadroitdevantlui. Lalumièreestdurecommelapierre,commeleciel. Maisaprèstouscesjoursenfermésdanslaprison,après l'ombredelacellule,lescouloirshumidesetpuants, l'airvibresourdementdanslalueurdesbarresde néon,aprèstouslesbruitsdepas,lesvoix,lesclaque-mentsdeportequirésonnenttoujourstroisfois,comme cecipanpan-panTayaraimecettedureté,cesilence deventetdepierre,cecielimmenseetsansnuagesbrûleunseulsoleil. Lafaim,lasoif,lafatiguel'ontlavédetoutcela.Il sentlessouvenirsdelaprisonquis'envontdelui.Peut-êtrequ'ilauraitvenirici,toutdesuite.Là-bas,en bas,danslabrumegrisedelaville,ilyalapeur,la haine,ledégoût.TayarpenseàMariemquis'estcachée dansunechambred'hôtel,parcequ'ellecroitqu'ilva venir,poursevenger,pourlatueravecsoncouteauà crand'arrêt.Ellesaitmaintenantqu'ils'estéchappé, onaleluidire.Cesontdesflicsquiontluitrou-vercettechambre,dansunhôtelmochedesalentours delagare,parcequ'ilspensentaussiqu'ilvachercherà sevenger,ilsonttenduleurpiège.Oui,c'estcela,ilsont préparélasouricière,ilsattendentquelquepart,dans larue,embusquésdansunecamionnette.Oubienau barenfacedelagare,ilsboiventdescafésetdesdemisà longueurdejournée,enl'attendant.Tayaraenviede rirequandilpenseauxflicsembusquésàl'attendre.
LaNouvelleRevueFrançaise L'airestfroidici,malgrélesoleilquiéblouit.Lente-ment,pourménagersesforces,Tayarmonteversle hautduplateaucalcaire,versl'espècedefalaiseverti-calequifaitcommeunegrandemarched'escalier.Les buissonsépineuxgriffentsesjambes,déchirentlatoile dupantalongris.Bienqu'iln'yaitpersonne,Tayar faitattentionànepaslaisserdetraces,ànepasbriser lesbranchesdesarbustes,ànepasdéplacerlespetits caillouxsurlaterresèche.Instinctivement,ilretrouve lesgestesanciens,ceuxqu'ilavaitoubliésenvivantdans laville,unpeupenchéenavantpournepasdonner priseauvent,niauxregards,lesbrasserréslelongdu corps,respirantparlenezpournepasdessécherla gorge,prêtàsetapirdansuntroudusol. Aufuretàmesurequ'ilapprochedelafalaise rocheuse,soninstinctl'avertitqu'ilyadel'eau,quelque part,ausommet.Ilnelavoitpas,ilnel'entendpas, maisillasentavecl'intérieurdesoncorps,commeun souvenir.Avecpeine,ilescaladelaparoirocheuse,et lescaillouxquis'éboulentfontunbruitqui résonne danstoutlepaysagedepierre.Tayars'immobilise, recroquevillécontrelesrochers,ilattendquelesilence revienne. Là-haut,ilyaencoredavantagedelumière.Plusrien nelesépareduciel.L'étendueduplateaucalcaireest immense,lecielbleupâleàl'horizon,sombrecomme lanuitauzénith.Leventfaittrembloterlesbrous-sailles,agitelesfeuillescalcinéesdesarbustes.Laterre entrelescaillouxestgrise,blanche,couleurdesalpêtre. Ici,malgrélesoleil,Tayarsentlefroiddel'espace,le vent.C'estunventâpreetdesséchantquisouffleavec force,venudufonddel'atmosphère.Poursereposer, Tayars'allongesurlaterre,ilregardeleciel.Ilnesait pluscequ'ildoitfaire,aller.Ilnesaitmêmeplus pourquoiilestvenuici,quandilfuyaitlagrandeville dontilconnaîtchaquerue.Ilpenseunbrefinstantà Mariem,ilvoitsonvisage,soncorps,sesjambesqui
L'Échappé marchent,sescheveuxjaunesquibrillent.Maisl'image s'effacetoutdesuite,lecieletleventlafontdispa-raître. Tayarsentchaquemuscledesoncorpsquisouffre. Ilyaaussicettedouleuraufonddesapoitrine,une brûlureprécise,quilancedesondescommelafièvre. Tayarseretournesurleventre,ilregardelaterreetles broussailles,autourdelui.Ilyadesmoucheronsplats quivolentprèsdestouffesd'euphorbe.Uneabeille aussi,queleventemporte.Puisunegrandefourmi noire,quicourtsurlaterrepoudreuse.Tayarlaregarde avecattention,commesielleétaitledernierêtrevivant prèsdelui.Lafourmicourtverssonvisage,puiselle l'aperçoit,hésite,repartensensinverse.Tayarest contentdelavoir.Ilseroulesurlecôtépourmieux laregarders'enaller. Toutd'uncoup,ilvoitautrechose.Ilestavecson oncleRaïs,surlamontagneduChélia,ducôtédu soleilcouchant.IlyasilongtempsdecelaqueTayar nesaitpluspourquoiilssontlà,touslesdeux,couchés danslapierraille,immobiles,retenantleursouffleet guettant.Ilsontmarchélongtempsàtraverslesbrous-sailles,carleshabitsdel'oncleRaïssontdéchiréset couvertsdepoussière,etTayaralespiedsensanglantés. Ilsontmarchédepuisdesjours,ilsfuientundanger quelejeunegarçonnecomprendpas.Tayarsaitqu'il nedoitpasparler.Lesoleilbrûlesanuqueetsondos, maisleventestfroid,ilagitelesbrinsd'herbeetles feuillesdesarbustes.Ilfautsetaire,ilfautêtremuet commelespierresdelamontagne,silencieuxcomme leslièvres.Tousdeux,l'oncleRaïsetl'enfant,regardent intensémentquelquespointsnoirsbizarresquiavancent aubasdelamontagne,lelongdulitdel'oueddes hommes. CesontlessoldatsquiviennentdupostedeLambessa, quipatrouillentàlarecherchedesfugitifs.Ilssontsi loinqu'onnevoitpasleursvisages.Seulementla
Je/'a~M~<M,malgrétout, Jefattendrai,malgrétout, Auboutd'unlongcheminténébreux,
Auboutduchemindemavie. Jenepeuxpasyrenoncer, Carilyva de~a/0~, Ilyvademadouleursurtout.
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