La Nouvelle Revue Française N° 347

De
Jean Clair, Cœur intermittent, cœur aventureux : Proust et Jünger
Édith Boissonnas, Chiffres
Truman Capote, Une journée de travail
Jean Starobinski, L'incipit du Neveu de Rameau
Chroniques :
Philippe Jaccottet, 'Messager qui efface les murailles...' (Pour saluer Pierre-Albert Jourdan)
Daniel Leuwers, Discrètement, distraitement, Jean Tardieu
Jean-Maurice Monnoyer, Un rêve ethnologique (L'univers romanesque de Gobineau, par Pierre-Louis Rey, Gallimard)
Patrick Wald Lasowski, Extraits d'un carnet
Henri Thomas, Reportage
Chroniques : le théâtre :
Florence Delay, Les femmes du boulevard
Notes : la poésie :
Philippe Jaccottet, Les marges du jour, par Jean-Pierre Lemaire (La Dogana)
Notes : la littérature :
Jude Stéfan, Roger Gilbert-Lecomte et le Grand Jeu, par A. et O. Virmaux (Belfond)
Notes : le roman :
Philippe Dulac, Les Géorgiques, par Claude Simon (Éditions de Minuit)
Alain Clerval, Le grand coucher, par Guy Dupré (La Table Ronde)
Claude Coustou, Le voyage enchanté, par Bruno Gay-Lussac (Gallimard)
Francine de Martinoir, Propriété privée, par Paule Constant (Gallimard)
Notes : les essais :
Thierry Cordellier, La vie de l'esprit, I, par Hannah Arendt (P.U.F.)
Ghislain Sartoris, La fontaine politique, par Pierre Boutang (Éditions Jean-Édern Hallier-Albin Michel)
Notes : lettres étrangères :
Lionel Ray, Transformation du feu, par Oljas Souleïmenov (Gallimard)
Christine Jordis, Les Îles Aran, par John M. Synge (Arthaud)
Jean-Marie Le Sidaner, Le Stechlin, par Theodor Fontane (POL-Hachette)
Hervé Cronel, Meurtre au marché des forgerons, par Yachar Kemal (Gallimard)
Pierre Jean Founau, L'obscure histoire de ma cousine Montsé, par Juan Marsé (Le Sycomore)
Laurand Kovacs, Travail d'âme, par Martin Walser (Gallimard)
Notes : le jazz :
Jacques Laurans, To be or not to bop, par Dizzy Gillespie (Presses de la Renaissance)
Notes : les arts :
Édith Boissonnas, Josse (Galerie Jacques Kerchache)
L'air du mois :
Jacques Réda, Mai à Boulogne
Pierre Ziegelmeyer, Petit dictionnaire des mots retrouvés
Textes :
Jean Lambert, Autour d'Hamlet
André Gide - Dorothy Strachey Bussy, Lettres
Publié le : lundi 13 avril 2015
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EAN13 : 9782072384615
Nombre de pages : 192
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LANOUVELLE REVUEFRANÇ'AISE
Cœurintermittent,cœuraventureux
PROUSTETJÜNGER
L'enchantementdustyledeProusttientaussidela perfectiondelasociétéqu'ilfaitrevivre. Ilyaeuunpariproustiensurletempscommeilyaun paripascaliensurl'éternité.RiennegarantissaitProust qu'ilpût,àlafindesavie,fairedelasommedes'souve-nirsquil'avait constituéelechef-d'oeuvredeLaRecherche. Ilsepouvaittoutaucontrairequ'ayantattendusitard pourélaborerlematériaudesesmémoires,ilsefût renducomptequeletempsn'avaitrienconservé de suffisammentdignedejamaisêtre«retrouvé». Ilenestainsisansdoutepourlaplupartd'entrenous. Lesouvenirdecequel'oncroyaitmériterd'êtreconservé sedissipeous'altèredetellesortequedesmoisoudes annéesplustard,nousn'éprouvonspluslegoûtdele ressusciter.Decequifaisaitlasubstanced'unmoment, neresteplusqu'unpeudesuieoudecendre,rienàpartir duquelélaborerlediamant,ce«peudetempsàl'état pur»dontparleProust. Maisqu'avecluicepariaitpuêtre tenu,c'estque
LaNouvelleRevueFrançaise Proust,jecrois,travaillait,ausenschimiqueduterme, surunmatériaudéjàraffinédesanatureiltiraitpro-priétéderésisterautemps.Contrairementautissu friableetgrossierdontsontfaitsaujourd'huilaplupart desmomentsdenotreexistence,c'estparcequ'ilsétaient ceuxd'unmilieuexceptionnellementpoli,àlalangue rarementaussipure,auxmanièresetauxgoûtsexquis, environnéd'objetsprécieuxetqui,prèsdedisparaître, recueillaitdessièclesdesavoir-vivreetconstituaitdeses derniersinstantsuneoeuvred'artaccomplie,queles souvenirsqueProustenavaitgardaientunevivacité tellequ'ilpûtlesressusciter,aussiintacts,fraisetétin-celantsqu'unemosaïquemiseàjour,dessièclesplus tard,parunarchéologue. Lafascinationparticulièrequ'exerçaitsurProustla peinturedeVermeertrahitassezbienlanaturedece phénomènecréateurqui,chezluicommechezleHol-landais,consistaitàprocéderd'unmatériaudéjàéla-boré,déjàesthétiséou,pourreprendrelamétaphore del'alchimie,déjà«raffiné».Al'inversedesautres peintresdesonpays,Vermeernepeintpasuneréalité immédiateoubrutenin'importequelmomentles carreauxdeDelft,lestableauxaumur,levirginalsculpté etdécoré,laperle,leverredecristalciselé,sontles élémentsadmirablementfaçonnésetrigoureusement disposésdansl'espaced'ununiversqui,d'emblée,se présenteàl'oeilsouslesignepréétablidel'ordreetde labeauté.Etdesfiguresquis'yrencontrent,pensives ouendormies,aucunenetroublel'harmoniedulieu. C'estdecemondeparfaitetsurlepointdedisparaître queVermeerchoisitdefairel'imageouplutôtqu'il transmueunesecondefois.Autermedel'opération, cequiétaitdéjàchef-d'œuvreensoi,produitélaboré duluxeetdelaréflexion,acquerralatransparence définitivequidonneautableausonéclatsingulier,une fragilitécristallineetl'échosubtild'uneperfection «seconde»etquel'onsaitperdue.
Cœurintermittent,cœuraventureux
TelProustqui,placéluiaussicommetémoindela find'unmonde,sutenrecueillirlesélémentslesplus précieux,lescombiner,lesfondreetdresseraveceux lafragileetimpeccableconstructionduTempsperdu.
Or,siLaRechercheestlechef-d'œuvrelittéraired'un mondequidisparaîtdansl'Apocalypsede14-18,ilse pourraitquelejournaldeJüngerfûtlechef-d'œuvre dumondenouveauquis'estdessinéparaprès.Cette étonnantechronique,inlassablementtenuedepuisdes décennies,seraitalorsaumondeduTravailleur,de l'Arbeiterqui,depuis1917,s'estmodelésousnosyeux, cequel'oeuvredeProustaétéaumondedel'Esthète quipritfinenEuropeaveclaPremièreGuerre. Toutlesoppose,dirait-onicilemémorialimposant d'unesociétédisparue,objethomogène,énormeet clos,indéfinimentrepliésurlui.Là,bâtid'aventure, toujoursinachevé,unjournalconstruitcommeun labyrinthe,seméd'ombresetdefulgurations,d'im-passesetdetrouées,desymétriesréellesoufausses. Pourtant,soussonapparentcaprice,sedevinebientôt laprésenced'uncentreimmobileautourduquelil ordonnesonparcoursouplutôtaccomplitsarévolu-tion.Noyaucaché,cecœurrayonneàtraverslesjour-néessachaleurégaleetsonénergie.Etc'estcemême éclatd'unsoleilintelligiblequiseretrouveradansces livresquinousapparaissentaprèscoupcommeseshors-d'œuvrearchitecturauxouplutôtcommeautantde planètesgravitantautourdelui,plusoumoinsproches, maistoujourscomposéesdelamêmesubstanceLe TraitéduRebellequi,pourceluiquis'aventuredansson lacis,enestl'indispensablevademecumou,parexemple, lesChassessubtilesquirecueillentetprolongentlesplus mystérieuxdesesfragments. Biend'autrestraitslesrassemblentunmêmesouci
LaNouvelleRevueFrançaise
delalangue,unstylismeexceptionnel,ledondepoésie appliquéàdesobjetsetàdescirconstancesbanals,la descriptionminutieused'unmouvementducœurou d'uneailed'insecte,laperfectionformellecherchée danslasaisiedesmotifsparmilespluséphémèreset lespluscommuns.Maisc'estprécisémentque,d'un rapportantagonisteautempsetàlasociété,iciparle mémoiredecequifutetparlejournaldecequi advient,nepouvaitnaître,chezl'unetchezl'autre,que lesoucid'uneidentiquesplendeurformelle,seule capabledepérenniser,commel'insectedanslaboîte deverre,cequidansLaRecherche,unefoisvenuàterme, allaitdisparaîtreàjamais,etcequi,danslejournal, àpeinevenuaujour,sevoitdéjàetcommesansarrêt menacédemort. SiProusteneffetrecueilleàlafindesavielamasse enfinmûriedessouvenirsdontilferasonoeuvre,c'est aujourlejourqueJüngercueillelesincidentsdont s'alimentesaréflexion.AvecProustsemblesemanifes-terunedernièrefoisl'économiesavantedupaysanqui attendaitjusqu'audernierjourlefruitdesarécolte, assuréde l'excellencedessemencesqu'ilavaitpuuti-liser.AvecJüngersembleréapparaîtrel'économiepri-mitiveduchasseuràl'occasiondel'envahisseurqu'il futqui,incertaindulendemain,nepeutquesenour-rirdecequ'ilrencontre,sifrustesoitlefruit. Maisc'estqueJünger,guetteurexemplairedestemps nouveaux,saitqu'ilneluiestpasdonnéd'attendre. Riendecequ'ilvoit,entend,rencontreoucroisen'a dechance,illesait,abandonnéàsoi,decroîtreet,en croissant,defranchirlabarrièredutemps.Pourlesau-ver,illuifautsansdélailesaisiretsansdélailuidonner forme.Hommed'anciennecultureenunsièclederuf-fians,ilnepeut,poursubsisterparmieux,qu'agiren prédateurdanslajungledesjours.Espritsolitairedans unesociétédemasse,privédelasacraconversazione qu'entretenaitencoreunProustavecsescongénères,il
Cœurintermittent,cœuraventureux
nepeutquesoliloquerauhasarddesrencontres,riches oumisérables,quelaterredévastéeduprésentluipro-pose. L'attentionextrêmeetamoureusequ'ilmetàdénom-meretdécrireuneplanteouunanimalsembleapriori demêmenaturequecellequemettaitProustàdénom-meretdécrireunchapiteaud'égliseouuntableau.Mais Proustnesevoulaitspectateurquedeladisparition d'uneculture.Plusradicalement,Jüngers'affirmele contemporaindeladestructiondelanaturemême.L'un décrivaitl'agonie,aussidélicieusequedéchirante,de façonsdefaire,devivreetdeparler.D'unelucidité autrementcruelle,Jünger,aprèsavoirété,dansLes Falaisesdemarbre,letémoindeladisparitiondel'homme enl'homme,sera,danslesChassessubtiles,l'observateur consternédel'extinctioncroissantedesespècesanimales etvégétales.Acetégard,etquoiqu'onpenseenFrance tropsouventdelui,iln'yapascontradictionentrele Jünger«belliciste»desOragesd'acieretleJünger «idyllique» duCœuraventureux.Pourquiveutbien lire,ilesticietquestiond'uneseuleetmêmechose. S'ydémontrequelaguerremodernen'auraétéque l'ouvertureallègreettonitruanteduprojetquelasociété technicienneduTravailleurvapoursuivresurunmode pluslentetplussournoisexterminerleVivantou, selonlemotdeNietzsche,fairecroîtreledésert. Ilseraitàcetégardintéressantdecomparercomment laréalitédelaPremièreGuerreestsaisiedansLeTemps retrouvé.L'explosiond'unebombelâchéeparunTaube netroublepaspluslesméditationsetlesplaisirsparti-culiersduBarondeCharlusquelefracasd'unéclair dansuncield'orage.Toiledefondpresqueinvisible tantelleestlointaine,laguerrenechangerienaudestin desêtresquis'agitentdevantelle etquin'envoient pasencorelasignification.Onsait,aucontraire,com-mentcesmêmesoragesannoncentpourJüngerlamuta-tionformidabledutemps.
LaNouvelleRevueFrançaise
Aussi,etc'estpeut-êtrequejevoulaisenvenir lechocpoétiqueleplusfortnaît-ilsouventchezProust dusentimentréconfortantduBeau.Larencontreavec VermeerouVinteuil,c'estd'abordl'assuranceque quelquechosed'essentielestpréservé,etqu'illesera demanièredéfinitive.C'estcettecertitudequifaitsou-dainbattresoncœuretquiprovoqueuneméditation quin'estjamaisquelaratificationdecetteassurance. ChezJüngeraucontraire,dansunmondeles valeursdelacivilisationausensl'Italienentend laciviltàontdisparu,nerègneplusquelaviolence ouverteduMaurétanienoucelleencore,plussourdeet d'autantplusterrifiante,dufonctionnairezélé, lechoc salvateurnaîtplussouventdelarencontreavecl'hor-rible.Ladécouverte,dansunchâteaudontleshabi-tantsontfui,delivresetdetableauxanciens,nesou-lèveguèreenluiquelacuriositépassagèredel'amateur; sanss'attarder,illesconsultecommedesobjetschus d'uneautremondepuisconfieàuntierslamission d'assurerlesmesuresnécessairesàleursauvegarde. Maislavisionau-dessusd'uncharnierd'uninsecte dontilcroyaitl'espèceéteinte,provoqueenluiune intenseetdurablejubilation.C'estquetableaux,livres précieux,sculptures,ontperdusensetefficace.Tout aupluspeut-on,commeondit,espérersauverces meublesqu'ilssontàleurtourdevenus.Enrevanche, c'estautourdecesurgissementincongrud'unmacabre qu'ilcompareàuncapricciodeGoya,commejadischez Proustautourdubeauvermeerien,quevontsemettre enplace,deprocheenproche,lesorbesconcentriques detouteunecosmogonie,capabled'ordonneretde redonnersensàunmondedévasté.SilaSonateoule petitpandemurdévoilaient,souslesremousincertains desjours,unétatdumondeimmuable,commeau MoyenAgelessphèresdeCopernic,demême,laper-manencedesespècespar-dessuslescharniersestchez Jüngerlepointdedépartd'uneméditationdanslaquelle
Cœurintermittent,cœuraventureux
lesdésastresdelaguerreacquièrentleurjustesigni-fication. Lavisiond'unfossiledéterréparunéclatd'obus dansunbanccalcairedelaPicardie,prèsdescadavres desesvictimes,provoqueainsichezluiunesortede révélationqu'onpeutcomparerauxexpériencesprous-tiennesdelamémoireinvolontaire.Demêmequele fauxpasdupromeneursurlesdallesdeVeniseestun lapsusdelasensibilité,unesortedecourt-circuitdes sensqui,commepareffraction,permetd'entrebâiller uninstai.:'.esportesferméesduTemps,demême,sur-gieinopinémentàlasurfaceduprésent,cetteammo-nitedontnesubsisteplusquelaformeencreux,appa-raîtauxyeuxdeJüngercommelarévélation,parmile fracasdesexplosions,ducœurimmobiledutemps. Elleestlecentreautourduquel,àlafaçond'unressort demontre,sedéroulentlesspiralesdeplusenplus largesdesphénomènes.Dupluslointainauplusactuel, duplusnobleauplusignoble,chacuns'ordonneet prendplaceselonunefigureaussirigoureusequela formulemathématiquequicalculeledéveloppement d'unecycloïde. Maisleparallèles'arrêtelà.S'ilya,chezl'unetchez l'autre,unpareilpalimpsestedutemps,toujoursà déchiffrer,lanaturedumatériaudontilestfaitdiffère absolument.ChezProust,lasédimentationdessouve-nirsdemeure unprojetinachevé.Ilseraitplusjusteà sonproposdeparlerd'unesuspension,d'untrouble lesdiverséléments,encoresolidaireslesunsdes autres,n'ontpasfinidesedéposerselonl'ordredeleur gravité.Etc'estdel'instabilitémêmedumélangeque l'anamnèsetiresonpouvoirdenaîtreaucontactdece qu'ilyadeplusténu,deplusléger,maisaussideplus sensibleetdeplusanimaldanslasensibilitélegoût, l'olfaction.Leparfumd'uneaubépine,l'odeurdela camomille,l'arômedusiropdepoire,enfrôlantla couchesupérieureducolloïde,suffisentàleprécipiter
LaNouvelleRevueFrançaise Charenton. Avrilà MaiàBoulogne
JEANREVOL Paris-Paris NicolasdeStaël
PIERRE-LOUISREY coM~d'É.Dujardin ~~aMn~njOH~ M,
CLÉMENTROSSET «LeGaiSavoir Nietzscheetlamorale LeRetouréternel
JEANROUDAUT Mangerpourrêver(présentationdelaMytho-logiegastronomique,d'A.Brillat-Savarin)
Aujourtejour
PAULDEROUX
ADOLFRUDNICKI LaBlessuredeWitoldGombrowicz(traduitdu polonaisparJean-YvesErhel)
PIERREDESAINT-LOUIS
LaMagdeleine
GHISLAINSARTORIS
LaFontainepolitique,deP.Boutang
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