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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
Monthéâtred'ombres
àGérardMacé.
Lelieujemeretireàpartmoi(quandjem'absente ensociétéetqu'onmecherche,jesuislà)estunthéâtre enpleinventpeupléd'unemultitude,d'oùsortent, commel'écumeauboutdesvagues,lemurmureentre-coupédelaparole,lescris,lesrires,lesremous,les tempêtes,lecontrecoupdessecoussesplanétaireset lessplendeursirritéesdelamusique. Cethéâtre,quejeparcourssecrètementdepuismes plusjeunesannéessansenatteindrelesfrontières, adeuxfacesinséparablesmaisopposées,brefun «endroit»etunenvers»,pareilsàceuxd'une « médailleoud'unmiroir. Dececôté-ci,voyezcommeilimiteàlaperfection, l'inébranlablemajestédesmonumentsilsemblequeje puissecomptertouteslespierres,caresserdemesmains leglacisdumarbre,lesfracturesdescolonnes,laporo-sitédutravertin.
LaNouvelleRevueFrançaise Mais,attendezsijefaisletourdudécor(quelques pasmesuffisent),alors,del'autrecôtédecesapparences pesantes,decesvoûtesetdecesmurailles,monregard toutàcoupn'aperçoitplusquedesstructuresfragiles, desbâtisprovisoiresetpartout,danslescourantsd'air etlapénombrepoussiéreuse,auprèsdescablesélec-triquesentrelacésetdesplanchesmaljointes,latoile rudeetpauvre,clouéesurdeschâssislégers. Telleestlaloidemonthéâtreàl'endroit,lesvilles etlespaysages,laterreetleciel,toutestpeint,simulé àmerveille.Al'envers,l'artisandecemondeillusoire estsoudaindémasqué,carsonœuvre,siingénieuse soit-elle,révèle,partransparence,lamisèredesmaté-riauxquiluiontserviàédifiersesinnombrables «trompel'oeil».(Souventjel'aivuquigémissait,le pinceauàlamain,mêlantseslarmesàdescouleurs joyeuses.)Pourtant,bienquejesoisdanslaconfidence, jenesauraisdireestleVrai,carl'enversetl'endroit sonttousdeuxlesenfantsduréel,énigmequime cernedetoutespartspourm'enchanteretpourme perdre. C'estsurceséchafaudages,tremblantsetvides,mais trèshauts,commelavoiluredestrois-mâts,c'estque sedéroule,nuitetjour,l'inépuisablespectacle,sousles rafalestournantesdespharesdontlasourceinconnue metaumondelesfablesqui,depuisl'enfance,m'ont nourrisansmeconsoler. Ici,riennes'accroîtninediminue.L'horlogedu beffroiresteaupointmort,midiouminuit,jenesais. Lesarbresontadopté,chacun,unesaisonetn'en changentplus côteàcôtelesunssontcouvertsde fruits,lesautresdeneige.Leprintempscoexisteavecun automneavinéet lafemmeauxseinslourds,auxyeux clairsetrieurs,jouantlesrôlesdeservante,ne-vieil-lirajamais. Ici,plusdeménage,nidemarchénid'hôpital,adieu béquillesetpansements,paniersàprovisions,temple
Monthéâtred'ombres
del'esclavage,nilescongrès,nilamesse,nicanons,ni chars,nitombeaux,nil'heuredelasoupe,nil'heure demourir,nil'école,nil'église,nilebordel,niles petitsmalins,nilesgrandsmagasins.Allezaudiable, pestedel'habitude,horriblesriensdetousnosjours! Ici,dansl'étendueredoutableetfrémissantedes coulissesvraiesetfaussescommel'Histoireleshabi-tantsquivontetviennentsansseconnaître,occupés àdesjeuxridicules,àdescrimesincompréhensibleset sacrés,portentlesvêtementsdetouslespays,detous lesâgesetjesuisleurcontemporain. Onmedit, maisjenel'aijamaisvu,que,danscet empireopulentetdérisoire,ilyadeslieuxcachésoù, pareilsauxfemmesdeBarbe-Bleuependuesdansl'ar-moireinterdite,sontrangéstouslespersonnagesdont nousnesommesquelesombres,prêtsàs'ébrouerau premiersignaldu régisseuretàmonterenscène,selon lasuprêmeordonnanceduprogramme,dansuneréité-rationfuribonde. C'estques'affirmeici,contrelesdésastresdufeu, delaguerreetdel'eau,latoute-puissanceduTexte, fixéenlettresetenimages,surlesfeuilletsdesgrands livres,lesrumeursduparlerdespeuples,conservées danslesherbiersdel'écriture,setaisentpoursemainte-nir.S'ilestdesjoursluitlemiroitementdesrayons surl'océan,silesamoureuxéchangentdessanglots pourdesbaiserssansfin,silesconspirateurs,fourbis-santleursarmesdanslestavernes,feignentdeboire dansdesgobeletsdecarton,quoiqu'ilarrive,jesais quetoutestd'aborddésignéetinscritavantd'appa-raîtresouslesprojecteursetqueriendecequifait semblantdevivreetdemourirn'échappeauxplus fragilesetauxplusmincesdessupportslafeuille imprimée,lespanneauxdupeintre,lagrilleailéedes musiciens. Souventdescloches,lourdesougrêles,parfoisle sifflementd'unelocomotiveàvapeur,ungong,unclai-
LaNouvelleRevueFrançaise ronnasillard,unglissandodeharpe,leroulementd'un tambourvoilé,s'échelonnentduprocheaulointain, rendantlesilenceetl'obscuritéplusprofondsencore etlalumièreplusglauque,carlepréludeestfaitpour êtredevinéplutôtquecompris,pourcréeruneattente curieuseouangoissée,selonlesritesdel'orage,avant queletonnerrenes'approcheetquelafoudre,dansle pleinaccomplissementdel'orchestre,nenousapporte enfinladélivrance,lechâtimentdesinnocents. Peuaprès,éclatelaFête. D'abordviennentlesbalayeurs,soldatsdeplumeet depaille,auxgestesunisencadence,troupeaussi nombreusequ'unehardeenforêt,aussipolicéequ'un balletdecour. Alorslesténèbresdesdécorss'éclaircissentpeuàpeu quelquespointsçàetlà,puisd'autres,beaucoup d'autresetlascènes'embraseenretard,commesila lumièreétaitplusvastequeleslampes. Ensuitelecorpsdesbalayeurssedisperseouplutôt jepasseau-traversdecestaciturnesfantômesetla représentationpeut,enfin,commencer. L'innombrablethéâtrevientàmoi,quisuisseuldans lasalle.Souventaussi,c'estmoiquivaisàsarencontre. Jem'avance,écartantlemurmuredesacteursetdécou-vrantlesscènessuccessives,quis'illuminentaufuret àmesuredemapromenadeinquièteetravie. Iln'estpasrarequ'audétourd'uneruepavéede dallesàl'Antique,j'aperçoive,assisenueetjouantde laflûteàdeuxbecs,unejeunemusiciennedontles contoursdélicieuxsontàpeineombrés(carellevient, pourcommenceràvivre,desedétacherdelapierre)et, quelquespasplusloin,surunfonddeténèbresfumeuses etsifflantesunelonguefemmehagardequichercheà effacersursamainunetacheindélébile.L'uneestmon loisir,mavolupté,l'autremasouveraine,mamère, monamanteimpitoyable. Maismonproprerôlen'estpasseulementd'êtrele
Monthéâtred'ombres
spectateur.Jegravisparfoislesdegrésjusqu'àlascène, jemesenstransfiguré.Jejoue,jevocifèreettantôt jedéclamel'ardenteconjuration,laplaintesansespoir, l'adieucruel,prenantàtémoinleslumignonsdescor-ridorsetlestoilesd'araignée,tantôtj'apprendsàme taire,roulantdesyeuxsousmessourcilsetméditant unevengeanceassassinecontreunennemidontjene saisrien,sinonqu'ilveutmaperteetladisparitionde toutcequej'aime. AussiquandlesPuissancesinvisiblesquimegou-vernent,bienendeçàdesenfers,medisentdetuer, alorsjetue J'ai,pourcela,unarsenalcompletd'armesdediverses sortesetdemultiplesprovenancessabresdebois, sabresdesamouraï,fusilsàpierre,àtromblon,au canonscié,despistoletsmilitaires,desrevolversde western,descouteauxlargesetlongscommedespelles àtarte. Cequisepasse?Voicimesvictimessedressentà pointnommé,plusmenaçantesquelebourreau,mais déjàcondamnées,lecœurdésignéparunpointrouge etdéjàelless'écroulent,uncentièmedesecondeavant quejen'aietiréouquejen'aiefrappé. Envérité,sousl'effetd'unefatalitédontjenesuis quel'exécutant(ouleprétexte),elless'écroulentsans uncri,sansunrâleetunpetitnuages'élèvedusol souslachutedescorps,lourdscommeilssontetchar-gésd'oripeaux,devêtementschamarrés,debaudriers biengarnis,parfoisdesceptresetdecouronnes.Les balayeursaussitôt,surlapointedespieds,enlèvent cesvestigesetvontsansbruitlesrangerplusloindans levestiairevertigineux. Ailleurs,sousunbalconchargédeglycinesenpapier, ilestarrivéquejem'égareaumilieud'ungrandsalon éclairéde lustres encristal,desrentierslouis-philippardsencostumesauxtonsdélicatspuce,cha-mois,beige,gris-perle,robesencloche,bijouxéblouis-
LaNouvelleRevueFrançaise sants,échangeaientdefadespropos.Maisaumoindre souffle,aurevoir!Lesvisagess'effacèrent,lesperruques blondes,lesbarbesnoiresontjonchélesol.Touts'effon-drait,lesvêtementsétaientvides. Maisencore,quipourraitrendrelepas,quis'envole etretombemollementsilourd,accompagnéparles ictusdesbasses,silégerdansl'escaladeaiguëdes clarinettesdecePierrotclassique,ravivéparl'im-prévudesdissonances,lemêmepeut-être,qui,deface, autrefois,immobileetl'oeilfixe,souslenomdeGilles, trahissaitl'hébétudeet lafatiguedesavoirquetoutest vain? Explosealorsunegerbedefleursjamaisvues,tisons assourdissouslacendre.Oui,surlesmursdemon théâtre,tachésderouille,griffésderayuresàpeinedis-cernablesetde«bonommes»engraffiti,descorolles barioléesfontalternerousejoindreunbleupro-misplutôtquetenu,levertpuisédansunemémoire profonde,levioletqu'ilfautimaginerpourycroire. Aveclessenteursqu'ilssuggèrent,cespétalespoudrés depollenéclatentcommedessons,commedescriset jen'aipasàlescueillir,carilssont,enmoi,uneréponse possibleetvictorieuseaublondsapincapitonnéqui nousattend. Arrive,àcemoment,unefanfarecitadinequi marquelepasd'unepetitetroupeenmarche.Les buffleteries,leslargesceinturesdesoiesurdesredin-gotesrebondies,lesmanchesdedentelles,lesvisages surmontésdechapeauxenrubannéssurgissentdansla nuit(onlesdistingueàpeineàlalueurdeslan-ternes). Aprèsleurpassage etlebruitdesbottesquidécroît, portéparl'échodescanauxdormants,toutretombe dansuneépaisseobscurité.S'avancealorsuneautre figuredefemme,grandeetmince,elleaussi,maisses longsvêtementsdebure,sacoiffedenonneet larigueur anguleusedesesgestessontinscritsdansunegéométrie
Monthéâtred'ombres
savante,soigneusementdissimulée.Elleélèveau-dessus desatêteunetorchederésinedontlaflammetoute droitel'éclaired'unseulcôté.Ellesepencheetdécouvre àsespieds,surlapaille,lecorpsridédeJob,reconnais-sableàsamaigreurextrême. Apeinecettevisiona-t-elletremblédansmonregard, lavoiciquivacilleets'éteint.J'entendsundéclicméca-niqueaussitôtsuividugrignotementsaccadéd'unfilm quidéfile.Surgitlavisiongrisâtred'unebanlieue pauvredeNewYork,sedisputentdesenfantsdégue-nillésets'avanceensautillantunpetithommequi faitdesmoulinetsavecsacanne. Lamouequiagitesamoustachenoire,l'équilibre menacédesonchapeaumelon,toutexprimeàlafois unemélancoliesansremèdeetladérisionquivengele malheur.Soudain,ilseretourneets'éloigne.Ilcourt vite,chevauchantunénormesillondansunchampsi monotoneetsivastequ'auloindéjàiln'estplusqu'un point,lesignedelafindestemps. Surtout,nevenezpasmeréveiller!Nemarchezpas surl'orfacticedemesspectacles!Dececôté-cijedemeure,solitaireetoubliécommesidéjàm'abritait monsépulcre,jevoislestemplessuperposésdontles degrésfatiguentlesgéants,tandisqu'unpeuplus loin, s'assombritl'horizonorageuxdescavaliersauman-teaudéployéparleventgalopentsurunerouteenlacets etquelesfeuillesmortess'éparpillentdansl'air, accompagnéesd'oiseauxquisontlestraitsmêmesde l'idéogrammevertical,distinctsetnetssurlarondeurde l'astrerouge. Dansmonthéâtresesuccèdent,àlavitessedurêve,un fauxmaladequicracheduvraisangetqui,pournous sauver,agonisedanssonrire,lagrâcedivinedesvoix etdesviolons,entraînéeverslamortparunemainde pierre,auglasrépétédestimbales,unascenseurquine cessed'alleretvenirentrelessous-solsetlescintres, faisantdescendresurdesnuageslesdieuxarrogantsde
LaNouvelleRevueFrançaise Connais-tucemotdeCatherinedeSienne«Jesuissor-tiedemoi,etjenesuispasprèsd'yrentrer.»C'esttoute l'histoired'O.)
ay~MGrosjean.
jeudi[octobre1958]
oui,maisqu'est-cequetoutlemondesaitobscu-rément?Cetoutlemondesaitàlafoisquenoussommes libresetquel'avenirestinscrit,quelesmotssont depureconventionetqu'ilsressemblentauxchoses qu'ilsdésignent,queDieuexisteetqu'iln'existepas. Comments'entirer?a quelquesennuis(cardiaques)m'ontvalutroissemaines dereposàlaValléeauxLoups.Cesgrainesrappor-téesd'Amérique,cesbouturesdonnéesparlesbelles amies,cesfenêtresmédiévales,cedoubleescaliercana-dien,cesbambousd'Égypteetcesfrontonsgrecs sanscompterlescariatides(qu'ilappellecariatiques) composentàlafinunadmirableparcetunemaison attachante(dontiln'arienvu).Vousmedirezqueson stylen'estpasmoinscomposite.Oui.Maismevoici rentré!Abientôt,j'espère.enestleménologe? Avecamitié.
àjeanGrenier.
JeanPaulhan.
jeudi(20.XI.58)
Merci.J'étaisémudet'entendre. Tuasraison;ilyaunabsoluetjelesaisaussibanal quedespommesdeterre,auqueljebutecommeàune