La Nouvelle Revue Française N° 351

De
Jean Tardieu, Mon théâtre d'ombres
Philippe Jaccottet, À Henry Purcell
Jacques-Pierre Amette, Premier discours sur ma génération
Alberto Savinio, El Vanièr
Noël Devaulx, Roma barocca
Étiemble, Albert Gyergyai
Chroniques :
Daniel Leuwers, Les transgressions d'Henri Michaux
Jean-Noël Vuarnet, Le roman-rêve d'Arthur Schnitzler
Gilles Quinsat, Vers l''autre état' (Journaux de Robert Musil)
Henri Thomas, Amorces
Jean Clair, S. D.
Chroniques : le théâtre :
Florence Delay, Compagnie. Le Songe. Un roi (Compagnie de Samuel Beckett – Le Songe d'une nuit d'été et Richard II de William Shakespeare)
Notes : la poésie :
Jacques Réda, Les poètes fantaisistes, par Michel Décaudin (Seghers)
Notes : la littérature :
Janine Aeply, Lettres, de la princesse Palatine (Mercure de France)
Notes : le roman :
Francine de Martinoir, Le faussaire, par Jean Blanzat (Gallimard)
Nicole Quentin-Maurer, Jeanne aux chiens, par Patrick Reumaux (Gallimard)
Notes : les essais :
Ghislain Sartoris, Le jeu des possibles, par François Jacob (Fayard)
Alain Calame, Le Séminaire, III : Les psychoses, de Jacques Lacan (Le Seuil)
Judith Le Hardi, Entre Freud et Jung, par Sabina Spielrein (Aubier Montaigne)
Hervé Cronel, La franc-maçonnerie française, par Gérard Gayot (Gallimard)
Notes : lettres étrangères :
Jean Queval, La fille du clergyman, par George Orwell - Et vive l'Aspidistra!, par George Orwell - Le journal d'un Anglais moyen, par George Orwell
Christine Jordis, Les cités de la nuit écarlate, par William Burroughs (Christian Bourgois)
Bruno Bayen, L'imitateur, par Thomas Bernhard (Gallimard)
Robert André, La guerre au roi, par Abel Posse (Alta)
Notes : le théâtre :
Valentin Beauvois, La force de l'habitude, de Thomas Bernhard (Nouveau Théâtre de Belgique)
Jeanyves Guérin, Wester ratatouille et évangile en pop'art
Notes : le cinéma :
Jérôme Prieur, Anatahan, de Joseph von Sternberg
Notes : la télévision :
Jacques Laurans, La toile et l'araignée
Notes : les arts :
Henri Raynal, Jean Revol (Galerie Valmay)
Florence de Meredieu, À ma fenêtre, par André Kertész (Éditions Herscher)
L'air du mois :
Francesco Masala, Épitaphe pour un voleur de bétail
Jacques Serguine, Dix-neuvième
Textes :
Jean Paulhan, Lettres à quelques amis (1954-1958) (Fin)
Publié le : lundi 13 avril 2015
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EAN13 : 9782072379574
Nombre de pages : 192
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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
Monthéâtred'ombres
àGérardMacé.
Lelieujemeretireàpartmoi(quandjem'absente ensociétéetqu'onmecherche,jesuislà)estunthéâtre enpleinventpeupléd'unemultitude,d'oùsortent, commel'écumeauboutdesvagues,lemurmureentre-coupédelaparole,lescris,lesrires,lesremous,les tempêtes,lecontrecoupdessecoussesplanétaireset lessplendeursirritéesdelamusique. Cethéâtre,quejeparcourssecrètementdepuismes plusjeunesannéessansenatteindrelesfrontières, adeuxfacesinséparablesmaisopposées,brefun «endroit»etunenvers»,pareilsàceuxd'une « médailleoud'unmiroir. Dececôté-ci,voyezcommeilimiteàlaperfection, l'inébranlablemajestédesmonumentsilsemblequeje puissecomptertouteslespierres,caresserdemesmains leglacisdumarbre,lesfracturesdescolonnes,laporo-sitédutravertin.
LaNouvelleRevueFrançaise Mais,attendezsijefaisletourdudécor(quelques pasmesuffisent),alors,del'autrecôtédecesapparences pesantes,decesvoûtesetdecesmurailles,monregard toutàcoupn'aperçoitplusquedesstructuresfragiles, desbâtisprovisoiresetpartout,danslescourantsd'air etlapénombrepoussiéreuse,auprèsdescablesélec-triquesentrelacésetdesplanchesmaljointes,latoile rudeetpauvre,clouéesurdeschâssislégers. Telleestlaloidemonthéâtreàl'endroit,lesvilles etlespaysages,laterreetleciel,toutestpeint,simulé àmerveille.Al'envers,l'artisandecemondeillusoire estsoudaindémasqué,carsonœuvre,siingénieuse soit-elle,révèle,partransparence,lamisèredesmaté-riauxquiluiontserviàédifiersesinnombrables «trompel'oeil».(Souventjel'aivuquigémissait,le pinceauàlamain,mêlantseslarmesàdescouleurs joyeuses.)Pourtant,bienquejesoisdanslaconfidence, jenesauraisdireestleVrai,carl'enversetl'endroit sonttousdeuxlesenfantsduréel,énigmequime cernedetoutespartspourm'enchanteretpourme perdre. C'estsurceséchafaudages,tremblantsetvides,mais trèshauts,commelavoiluredestrois-mâts,c'estque sedéroule,nuitetjour,l'inépuisablespectacle,sousles rafalestournantesdespharesdontlasourceinconnue metaumondelesfablesqui,depuisl'enfance,m'ont nourrisansmeconsoler. Ici,riennes'accroîtninediminue.L'horlogedu beffroiresteaupointmort,midiouminuit,jenesais. Lesarbresontadopté,chacun,unesaisonetn'en changentplus côteàcôtelesunssontcouvertsde fruits,lesautresdeneige.Leprintempscoexisteavecun automneavinéet lafemmeauxseinslourds,auxyeux clairsetrieurs,jouantlesrôlesdeservante,ne-vieil-lirajamais. Ici,plusdeménage,nidemarchénid'hôpital,adieu béquillesetpansements,paniersàprovisions,temple
Monthéâtred'ombres
del'esclavage,nilescongrès,nilamesse,nicanons,ni chars,nitombeaux,nil'heuredelasoupe,nil'heure demourir,nil'école,nil'église,nilebordel,niles petitsmalins,nilesgrandsmagasins.Allezaudiable, pestedel'habitude,horriblesriensdetousnosjours! Ici,dansl'étendueredoutableetfrémissantedes coulissesvraiesetfaussescommel'Histoireleshabi-tantsquivontetviennentsansseconnaître,occupés àdesjeuxridicules,àdescrimesincompréhensibleset sacrés,portentlesvêtementsdetouslespays,detous lesâgesetjesuisleurcontemporain. Onmedit, maisjenel'aijamaisvu,que,danscet empireopulentetdérisoire,ilyadeslieuxcachésoù, pareilsauxfemmesdeBarbe-Bleuependuesdansl'ar-moireinterdite,sontrangéstouslespersonnagesdont nousnesommesquelesombres,prêtsàs'ébrouerau premiersignaldu régisseuretàmonterenscène,selon lasuprêmeordonnanceduprogramme,dansuneréité-rationfuribonde. C'estques'affirmeici,contrelesdésastresdufeu, delaguerreetdel'eau,latoute-puissanceduTexte, fixéenlettresetenimages,surlesfeuilletsdesgrands livres,lesrumeursduparlerdespeuples,conservées danslesherbiersdel'écriture,setaisentpoursemainte-nir.S'ilestdesjoursluitlemiroitementdesrayons surl'océan,silesamoureuxéchangentdessanglots pourdesbaiserssansfin,silesconspirateurs,fourbis-santleursarmesdanslestavernes,feignentdeboire dansdesgobeletsdecarton,quoiqu'ilarrive,jesais quetoutestd'aborddésignéetinscritavantd'appa-raîtresouslesprojecteursetqueriendecequifait semblantdevivreetdemourirn'échappeauxplus fragilesetauxplusmincesdessupportslafeuille imprimée,lespanneauxdupeintre,lagrilleailéedes musiciens. Souventdescloches,lourdesougrêles,parfoisle sifflementd'unelocomotiveàvapeur,ungong,unclai-
LaNouvelleRevueFrançaise ronnasillard,unglissandodeharpe,leroulementd'un tambourvoilé,s'échelonnentduprocheaulointain, rendantlesilenceetl'obscuritéplusprofondsencore etlalumièreplusglauque,carlepréludeestfaitpour êtredevinéplutôtquecompris,pourcréeruneattente curieuseouangoissée,selonlesritesdel'orage,avant queletonnerrenes'approcheetquelafoudre,dansle pleinaccomplissementdel'orchestre,nenousapporte enfinladélivrance,lechâtimentdesinnocents. Peuaprès,éclatelaFête. D'abordviennentlesbalayeurs,soldatsdeplumeet depaille,auxgestesunisencadence,troupeaussi nombreusequ'unehardeenforêt,aussipolicéequ'un balletdecour. Alorslesténèbresdesdécorss'éclaircissentpeuàpeu quelquespointsçàetlà,puisd'autres,beaucoup d'autresetlascènes'embraseenretard,commesila lumièreétaitplusvastequeleslampes. Ensuitelecorpsdesbalayeurssedisperseouplutôt jepasseau-traversdecestaciturnesfantômesetla représentationpeut,enfin,commencer. L'innombrablethéâtrevientàmoi,quisuisseuldans lasalle.Souventaussi,c'estmoiquivaisàsarencontre. Jem'avance,écartantlemurmuredesacteursetdécou-vrantlesscènessuccessives,quis'illuminentaufuret àmesuredemapromenadeinquièteetravie. Iln'estpasrarequ'audétourd'uneruepavéede dallesàl'Antique,j'aperçoive,assisenueetjouantde laflûteàdeuxbecs,unejeunemusiciennedontles contoursdélicieuxsontàpeineombrés(carellevient, pourcommenceràvivre,desedétacherdelapierre)et, quelquespasplusloin,surunfonddeténèbresfumeuses etsifflantesunelonguefemmehagardequichercheà effacersursamainunetacheindélébile.L'uneestmon loisir,mavolupté,l'autremasouveraine,mamère, monamanteimpitoyable. Maismonproprerôlen'estpasseulementd'êtrele
Monthéâtred'ombres
spectateur.Jegravisparfoislesdegrésjusqu'àlascène, jemesenstransfiguré.Jejoue,jevocifèreettantôt jedéclamel'ardenteconjuration,laplaintesansespoir, l'adieucruel,prenantàtémoinleslumignonsdescor-ridorsetlestoilesd'araignée,tantôtj'apprendsàme taire,roulantdesyeuxsousmessourcilsetméditant unevengeanceassassinecontreunennemidontjene saisrien,sinonqu'ilveutmaperteetladisparitionde toutcequej'aime. AussiquandlesPuissancesinvisiblesquimegou-vernent,bienendeçàdesenfers,medisentdetuer, alorsjetue J'ai,pourcela,unarsenalcompletd'armesdediverses sortesetdemultiplesprovenancessabresdebois, sabresdesamouraï,fusilsàpierre,àtromblon,au canonscié,despistoletsmilitaires,desrevolversde western,descouteauxlargesetlongscommedespelles àtarte. Cequisepasse?Voicimesvictimessedressentà pointnommé,plusmenaçantesquelebourreau,mais déjàcondamnées,lecœurdésignéparunpointrouge etdéjàelless'écroulent,uncentièmedesecondeavant quejen'aietiréouquejen'aiefrappé. Envérité,sousl'effetd'unefatalitédontjenesuis quel'exécutant(ouleprétexte),elless'écroulentsans uncri,sansunrâleetunpetitnuages'élèvedusol souslachutedescorps,lourdscommeilssontetchar-gésd'oripeaux,devêtementschamarrés,debaudriers biengarnis,parfoisdesceptresetdecouronnes.Les balayeursaussitôt,surlapointedespieds,enlèvent cesvestigesetvontsansbruitlesrangerplusloindans levestiairevertigineux. Ailleurs,sousunbalconchargédeglycinesenpapier, ilestarrivéquejem'égareaumilieud'ungrandsalon éclairéde lustres encristal,desrentierslouis-philippardsencostumesauxtonsdélicatspuce,cha-mois,beige,gris-perle,robesencloche,bijouxéblouis-
LaNouvelleRevueFrançaise sants,échangeaientdefadespropos.Maisaumoindre souffle,aurevoir!Lesvisagess'effacèrent,lesperruques blondes,lesbarbesnoiresontjonchélesol.Touts'effon-drait,lesvêtementsétaientvides. Maisencore,quipourraitrendrelepas,quis'envole etretombemollementsilourd,accompagnéparles ictusdesbasses,silégerdansl'escaladeaiguëdes clarinettesdecePierrotclassique,ravivéparl'im-prévudesdissonances,lemêmepeut-être,qui,deface, autrefois,immobileetl'oeilfixe,souslenomdeGilles, trahissaitl'hébétudeet lafatiguedesavoirquetoutest vain? Explosealorsunegerbedefleursjamaisvues,tisons assourdissouslacendre.Oui,surlesmursdemon théâtre,tachésderouille,griffésderayuresàpeinedis-cernablesetde«bonommes»engraffiti,descorolles barioléesfontalternerousejoindreunbleupro-misplutôtquetenu,levertpuisédansunemémoire profonde,levioletqu'ilfautimaginerpourycroire. Aveclessenteursqu'ilssuggèrent,cespétalespoudrés depollenéclatentcommedessons,commedescriset jen'aipasàlescueillir,carilssont,enmoi,uneréponse possibleetvictorieuseaublondsapincapitonnéqui nousattend. Arrive,àcemoment,unefanfarecitadinequi marquelepasd'unepetitetroupeenmarche.Les buffleteries,leslargesceinturesdesoiesurdesredin-gotesrebondies,lesmanchesdedentelles,lesvisages surmontésdechapeauxenrubannéssurgissentdansla nuit(onlesdistingueàpeineàlalueurdeslan-ternes). Aprèsleurpassage etlebruitdesbottesquidécroît, portéparl'échodescanauxdormants,toutretombe dansuneépaisseobscurité.S'avancealorsuneautre figuredefemme,grandeetmince,elleaussi,maisses longsvêtementsdebure,sacoiffedenonneet larigueur anguleusedesesgestessontinscritsdansunegéométrie
Monthéâtred'ombres
savante,soigneusementdissimulée.Elleélèveau-dessus desatêteunetorchederésinedontlaflammetoute droitel'éclaired'unseulcôté.Ellesepencheetdécouvre àsespieds,surlapaille,lecorpsridédeJob,reconnais-sableàsamaigreurextrême. Apeinecettevisiona-t-elletremblédansmonregard, lavoiciquivacilleets'éteint.J'entendsundéclicméca-niqueaussitôtsuividugrignotementsaccadéd'unfilm quidéfile.Surgitlavisiongrisâtred'unebanlieue pauvredeNewYork,sedisputentdesenfantsdégue-nillésets'avanceensautillantunpetithommequi faitdesmoulinetsavecsacanne. Lamouequiagitesamoustachenoire,l'équilibre menacédesonchapeaumelon,toutexprimeàlafois unemélancoliesansremèdeetladérisionquivengele malheur.Soudain,ilseretourneets'éloigne.Ilcourt vite,chevauchantunénormesillondansunchampsi monotoneetsivastequ'auloindéjàiln'estplusqu'un point,lesignedelafindestemps. Surtout,nevenezpasmeréveiller!Nemarchezpas surl'orfacticedemesspectacles!Dececôté-cijedemeure,solitaireetoubliécommesidéjàm'abritait monsépulcre,jevoislestemplessuperposésdontles degrésfatiguentlesgéants,tandisqu'unpeuplus loin, s'assombritl'horizonorageuxdescavaliersauman-teaudéployéparleventgalopentsurunerouteenlacets etquelesfeuillesmortess'éparpillentdansl'air, accompagnéesd'oiseauxquisontlestraitsmêmesde l'idéogrammevertical,distinctsetnetssurlarondeurde l'astrerouge. Dansmonthéâtresesuccèdent,àlavitessedurêve,un fauxmaladequicracheduvraisangetqui,pournous sauver,agonisedanssonrire,lagrâcedivinedesvoix etdesviolons,entraînéeverslamortparunemainde pierre,auglasrépétédestimbales,unascenseurquine cessed'alleretvenirentrelessous-solsetlescintres, faisantdescendresurdesnuageslesdieuxarrogantsde
LaNouvelleRevueFrançaise Connais-tucemotdeCatherinedeSienne«Jesuissor-tiedemoi,etjenesuispasprèsd'yrentrer.»C'esttoute l'histoired'O.)
ay~MGrosjean.
jeudi[octobre1958]
oui,maisqu'est-cequetoutlemondesaitobscu-rément?Cetoutlemondesaitàlafoisquenoussommes libresetquel'avenirestinscrit,quelesmotssont depureconventionetqu'ilsressemblentauxchoses qu'ilsdésignent,queDieuexisteetqu'iln'existepas. Comments'entirer?a quelquesennuis(cardiaques)m'ontvalutroissemaines dereposàlaValléeauxLoups.Cesgrainesrappor-téesd'Amérique,cesbouturesdonnéesparlesbelles amies,cesfenêtresmédiévales,cedoubleescaliercana-dien,cesbambousd'Égypteetcesfrontonsgrecs sanscompterlescariatides(qu'ilappellecariatiques) composentàlafinunadmirableparcetunemaison attachante(dontiln'arienvu).Vousmedirezqueson stylen'estpasmoinscomposite.Oui.Maismevoici rentré!Abientôt,j'espère.enestleménologe? Avecamitié.
àjeanGrenier.
JeanPaulhan.
jeudi(20.XI.58)
Merci.J'étaisémudet'entendre. Tuasraison;ilyaunabsoluetjelesaisaussibanal quedespommesdeterre,auqueljebutecommeàune
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