La Nouvelle Revue Française N° 361

De
J. M. G. Le Clézio, Journal du chercheur d'or
Pierre-Alain Tâche, La promenade du dimanche
William Goyen, J'aurais eu cent bouches
Pierre Bourgeade, Marie d'Undurrein
Jean-Noël Schifano, Les Heures contraires
Chroniques :
Philippe Kaenel, Robert Pinget et le nouveau roman
Ghislain Sartoris, La violente charité. Les Lectures talmudiques d'Emmanuel Lévinas
Henri Thomas, Amorces
Jean Clair, S. D.
Chroniques : le théâtre :
Florence Delay, Stein, Strauss
Notes : la poésie :
Daniel Leuwers, Œuvres complètes, V, de Tristan Tzara (Flammarion)
Lionel Ray, Hors les murs, par Jacques Réda (Gallimard)
Roger Little, Sol absolu et autres textes, par Lorand Gaspar (Gallimard)
Notes : la littérature :
Pierre-Louis Rey, Jean Paulhan et Madagascar (Gallimard)
Jean Pfeiffer, Lettes à Michel Butor, par Georges Perros (Éditions Ubacs)
Notes : le roman :
Francine de Martinoir, Domestique chez Montaigne, par Michel Chaillou (Gallimard)
Laurence Cossé, Les fous de Bassan, par Anne Hébert (Le Seuil)
Dominique Aury, Les jardins statuaires, par Jacques Abeille (Flammarion)
Alain Clerval, Constance D, par Christian Combaz (Le Seuil)
Notes : les essais :
Thierry Cordellier, Différence et subjectivité, par Francis Jacques (Aubier)
Hervé Cronel, Chine et christianisme, par Jacques Gernet (Gallimard)
Claude Dis, Tableau de l'inconstance des mauvais anges et démons, par Pierre de Lancre (Aubier)
Marc Froment-Meurice, Les Évangiles secrets, par Elaine Pagels (Gallimard)
Alain Suied, Mission sans retour : l'affaire Wallenberg, par Gilbert Joseph (Albin Michel)
Notes : lettres étrangères :
Christine Jordis, Dickens, par G. K. Chesterton (Gallimard)
Laurand Kovacs, Le chemin de Corinthe, par Andrzej Kusniewicz (Albin Michel)
Notes : le théâtre :
Jeanyves Guérin, Théâtre, VI, de Michel de Ghelderode (Gallimard)
Notes : les arts :
Jean Revol, Jean Raine (Centre culturel de Toulouse)
Notes : la photographie :
Florence de Meredieu, David Hockney photographe (Centre Georges-Pompidou-Herscher)
L'air du mois :
Jacques Réda, Rétrovisions
André La Meauffe, La petite classe
Antoine Terrasse, Degas et la photographie
Textes :
Fénelon, Les Aventures d'Aristonoüs
Publié le : lundi 13 avril 2015
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EAN13 : 9782072379413
Nombre de pages : 192
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LANOUVELLE REVUEFrançaise
Journalduchercheurd'or
J'avancelelongdelavalléedelaRivièreRoseaux, lesmontagnessonttoutesprochesmaintenant,les flancsdes collinesseresserrent.Lepaysageestd'une puretéextraordinaire,minéral,métallique,avecles arbresraresd'unvertprofond,deboutau-dessusde leursflaquesd'ombre,etlesarbustesauxfeuilles piquantes,palmiersnains,aloès,cactus,d'unvertplus aigu, pleinsdeforceetdelumière. Lesnuagespassentaurasdescollines,légers,très blancsdanslecielpur. Iln'yadéjàplusd'eaudansleruisseau.Jecherche desyeuxleCombleduCommandeur,jecroisle reconnaître,là-bas,aufonddel'engorgementdela vallée.Maisestleravin enculdesac,etlasource tarie?Carteàlamain,àl'ombred'unbadamier,je chercheàcomprendrejesuis.J'aidû allertrop loin.Toutàl'heure,surlesentierquilongelaRivière Roseaux,j'aiétédépasséparunejeunefille,quatorze ansàpeine,svelteetagilecommelescabrisquivivent surlescollines.Jel'aiquestionnée,ellem'aécouté, l'airintimidé,effrayépeut-être.Visagecuivréetdoux, yeuxd'agate.Ravin,source,ellenecomprendpas cesmots-là.Encréole,jeluidemandelafontaine.
LaNouvelleRevueFrançaise Ellememontrelehautdelavallée,leruisseau desséchéseperddansl'escarpementdelamontagne Roseaux.Puiselles'estsauvéetrèsvite,disparaissant àtraverslesbroussailles.Quelquesinstantsaprès, toujoursassisàl'ombredel'arbre,jel'aivuetoutà faitenhautdelamontagne,verslefonddelavallée. Qu'a-t-ellepensé?Peut-êtrequ'avecmonsacàdos, monappareildephotoetmescartesàlamainelle m'aprispourunprospecteur. J'aimecepaysageocreetnoir,cetteherbedure, cespierresdelavejetéescommepourtracerquelque messaged'au-delàdestemps.Jecomprendsquemon grand-pèreaitressenticetrouble,cetteinterroga-tion.Chaquecoin,chaquepanderoche,chaqueacci-dentdureliefsembleporterunsenssecret.Ilyades signes,lespierressontmarquées. Cesontlesporcsetlescabrisquihabitentvraiment cepays.Leschemins,lesmurs,lescachettessontpour eux.Lesmaisonsdeshommes,accrochéesauxpentes, disséminéesaufonddel'AnseauxAnglaisparmiles cocos,commedesnidsdeguêpesmaçonnes.Quelques libellulesaussi,etcesminusculesmouches noiresqui irritentlesyeux,lesoreilles. Etleventquipasse,quibalaie,froid,venud'outre-mer.Passagesduventdanslesherbesetsurlespierres, silence,fraîcheurfugitivedel'océan.Chassedes nuages. Quandjerevienssurmespas,jelevoistoutàcoup. Ilafalluquejegrimpejusqu'ausommetdelacolline del'est. Devantmoi,dominantlarivièredesséchée, lapointevolcaniquequiaserviderepèreàlaquête demongrand-père.C'estellequ'ilaappeléelaVigie duCommandeur.LeCombleduCommandeurestder-rièremoi,ausud-ouest.Jesaismaintenantquele ravinetlasourcesonttoutprès.Jeprendsrepère surunemaisonautoitdetôle,dansl'estuairede
journalduchercheurd'or l'AnseauxAnglais,etjeredescends.Quandj'arrive auniveaudelamaison,jeremontelapentedescol-lines,surleversantest.Devantmoi,toutàcoup,de l'autrecôtéd'unvallonasséché,jevoislapierred'où l'on aperçoitlaVigietellequemongrand-pèrel'a dessinéeen1910troispics,dontlesdeuxpremiers tracentlesjambesd'unMmajuscule.Est-cel'érosion, oulerésultatd'unetempête?Ilmesemblequeles dentsdu rocsontémoussées.Ilmanqueunesaillieà droite,ducôtédelamer. Jeredescends,etmaintenant,jereconnaisleravin, commesij'yétaisdéjàvenuc'estunesortedecor-ridordansleroc,terminéparlamurailleabruptede lacolline.Jecontournel'à-pic,etjesuisaufonddu ravin.Aucundoute,c'estici.Ilyatroisgrandsarbres, destamariniers.Al'ombre,jeregardeleravin,la pierreocre,rougeâtre,tellementséchéeparlesoleil qu'elles'effritecommedusable.Adroite,etàgauche, jevoislestracesdecoupslaisséesparmongrand-père.Deuxplaiesaufondduravin,queletempsn'a pasencoreeffacéeslaterreestplusclaire,lesroches sontplusdures. Soleildefeu,chaleur,moucherons.Maisl'ombre duvieuxtamarinierestbiendouce. Nonloin,aupied delafalaise,unecase,un corral, deschèvres,descochons.Onentendquelqu'unsiffler àtue-tête,joyeusement,infatigablement. Lesnuitssilongues,sibelles,pures,sansinsectes, sansrosée,avecseulementlebruitdu ventquiarrive enlongueslames,faisantmurmurerlesfeuillesaiguës desvacoas. Lesnuitsprofondes,infinies.Cesontellesqu'ila aimeraussi,quandellesvenaientd'uncoupsur l'île,assombrissantlamer,aprèsqueledisquedu soleilavaitplongédel'autrecôtédescollines,àl'ouest. Commeellesétaientplusprofondesici,plusdures aussi,comparéesàladouceurunpeumélancolique
LaNouvelleRevueFrançaise descouchersdesoleilàRoseHill.Ici,pasdetraînées denuages,nidebrumeshésitantes,pasdecescou-leursquis'estompentlamerpâleetdure,lecielqui s'embrasebrièvement,rougedebraise,etledisque d'orquis'anéantitderrièrel'horizondesmontagnes, danslamer,comme unbateauquisombre.Puis,la nuitquiannihiletout,lanuit,commesurlamer. Alors,lesmyriadesd'étoiles,fixes,claires,etlenuage pâledelagalaxie.Enfin,lalunequiselèvetard,au-dessusdescollines,etquimonte,blanche,éblouis-sante.
Levent,parrafalessipuissantesqu'ellespourraient merenverser.Levent,comme surlamer.Au ras descollinescourentlesnuages. Enquelquesminutes,le cielsedéfait,serecouvre. L'oragefondsurmoi.Toutd'uncouplapluieest là,rideaugrisquivoilelebleu delamer.L'instant d'après,lesoleiléclate. Levent,levent,toujourslevent.Mongrand-père admiraitcelaàRodriguesalizés,mousson,levent necessejamais.J'imaginelesgrandsvoilesdesclip-persdesontemps,éblouissantesdeblancheursurle sombrebleudel'OcéanIndien. Ilyaquelquechosedefascinantici,danslacouleur noiredubasalte,danslejaunedel'herbesèche.Les troncspleinsd'uneforcesauvage,presqueanimale, lesfeuillesen lamedesabre.Rochesfantastiquesdéjà usées,sculptées.Durantdesheuresjecherchela marquedel'organeautailléeauciseaudanslapierre, quemongrand-pèreindiquesursesplans,àl'ouest delarivièreRoseauxjusteau-dessousdelaVigiedu Commandeur.Puisjem'aperçoisquetouteslesroches oupresqueportentcettemarque,unVouunWou unAcarc'estcommecelaquesefracturelebasalte. L'uned'ellespourtant,peut-être.Maispourquoi
journalduchercheurd'or ya-t-il,dechaquecôtédelavallée,àlamêmehau-teur,cesblocsderochenoire,taillésenfalaise,pareils àdeuxbastionssymétriques?C'estcelaquiintrigue, quiinquiètemême,commelesmontantsd'uneporte gigantesque.
Partout,cesmurs depierresèche.Enhautdes collines,ilsformentdescorrals,ilsdivisentdes champs,ilsdessinentd'incompréhensiblesfrontières. Ilstracentd'inutilescheminsquiseperdentdansles broussailles.Aflancdecolline,ilsformentd'étranges ronds-points,desloggias,desbalcons,desfortifica-tionsnainespoussentdesvacoas,desaloès,des buissonsd'épines.Quiaconstruitcela,etpourquoi? Ils'agitpeut-êtred'abrisdefortunefaitspardes marins fuyantlatempête,ou bien deplates-formes construitesparlesboucaniers.J'imagineaussiquelque naufragéayantsemélà-dessusseslégumesetsesgra-minées,enattendantlepassaged'unnavirequil'ar-racheraitàl'île.QuandjedemandeàFritzCastelle nomdel'éminencequidominel'estuairedel'anse, cequemongrand-pèreappellelaVigieduComman-deur,ilmedit«Citadelle».Eteneffetc'estàcela quecesconstructionsressemblent.Ausommet,àcôté desrochesaiguës,jetrouvelesruinesd'unetouren pierressèchesdontnesubsistequ'unmurcirculaire d'unpied dehaut.Jecomprendsmaintenantcequi achangédepuisledessinqu'afaitmongrand-père latouraétédétruite.Parqui,ouparquoi?Ouragan, vent,érosion,oupeut-êtreplutôtparles«matafs» duvoisinagequisontvenuschercherdequoi construireleursmaisons?
Payspourleventseulement.Leshommes,lesvégé-taux,accrochésauxpentesarides,danslescreuxdes pierresbasaltiques.Ilyaunhorsdutemps,ici,à
LaNouvelleRevueFrançaise Rodrigues,quieffraieettenteàlafois,etilmesemble quec'estbienleseullieudumondejepuisse penseràmongrand-pèrecommeàquelqu'unde vivant. Visiblesencore,commes'ilsdataientdelaveille, lescoupsdepiochequ'iladonnéssurlaparoidu ravin,aufondducul-de-sac,àdroiteetàgauche. Visibles,leseffortsqu'ilafaitspourdéplacerlesblocs delavequiformaientleverroud'entréeduravin,et quiétaientpourluilapreuvetangibledu géniedu «privateer»«Cettecachette,écrit-ildanssonjour-nal,estd'uneingénieusesimplicitéquimetànéant lalégendaireetabsurdecomplicationdemaçonneries etdetravauxenbéton.Lanatureenfaisaittousles frais,sechargeantenoutredemonterelle-mêmela gardeauprèsdutrésorqu'onluiconfiait.Lecul-de-sacenquestionaeneffetlaformed'unpuitstombeencascadependantlesgrandespluiesuncours d'eauintermittentvenantdelamontagne.Sapartie antérieureenpancoupéparleseauxs'écoulent danslelitduravinétaitbloquéeàlabaseparquelques quartiersderoc.Lesgravierscharriésparl'eau venaienttoutnaturellements'accumulerdansl'es-paceainsicirconscritetajoutergraduellementàla couchededébrisquiprotégeaitledépôt.» Toutestlà,immobiledepuistantd'années,immo-bilepourl'éternité,semble-t-il,commesilespierres noiresetlesbuissons,lesvacoas,lesaloès,toutavait étédisposépourtoujours.LajeuneMauricienne quiparcourtl'îledisaitcela,aprèsavoiraperçule chaos volcaniquedelabaiemalgache«Celares-sembleàlalune.»Ilya,danscetassemblagedela pierrenoire,delameret duvent,quelquechosede l'éternitédel'espace. Alorslesgestes,lesefforts,leregardmêmedemon grand-pèresontencore présentsici,inscritssurces lieux.Qu'est-ceque soixante-dixansdansuntelpay-
journalduchercheurd'or sage?Unbrefmoment,quin'achangéqueles constructionsdeshommes,commelacasedepalmes quemongrand-pèrepartageaitavecArnoldRous-tier,etqueleventdel'ouraganaemporterily alongtemps.
Jemarchesursestraces,jevoiscequ'ilavu.Ilme sembleparinstantsqu'ilestlà,prèsdemoi,queje vaisletrouverassisàl'ombred'untamarinier,près desonravin,sesplansàlamain,interrogeantlechaos depierreshermétique.C'estcetteprésencequime donnesansdoutecesentimentdedéjàvu.Parfois, monregards'accrocheàundétail,letroud'une grotteauloin,ou bienunerocheétrange,unecou-leurdifférentedelaterre,prèsdulitdelarivière. Celafaitbougerquelquechosed'imperceptibleau fonddemoi,àlalimitedelamémoire.L'ai-jevu déjà?L'ai-jesu?L'ai-jerêvé? Jenepeuxcroirequemongrand-pèren'aitpas senticela,rencontrantalorsencesinstantsfulgurants leregarddel'hommequil'avaitprécédésurceslieux, le«privateer»,l'oiseaudeproiedelamer,quiavait parcourulavalléedel'AnseauxAnglais,cherchant avecsoinlacachetteparfaitepoursontrésor.Qui étaitle«privateer»,quelétaitsonnom?England, peut-être,quiauraitdonnésonnomàlabaie,ou bienMisson,lemystiquequiavaitfondélarépublique duLibertalia,étatidéalsansclassesetsansdistinction derace,qu'ilalimentaitdesesrapinesdanslamer desIndes?OuplutôtOlivierVasseur,ditLaBuse, quiavantd'êtrependuàlaRéunionavaitlancéàla foule,commeultimevengeance,leplandelacachette desontrésor?Maisqu'importesonnom!C'estlui quemongrand-pèrenecessepasderetrouverici, uniàluiparlepaysage,parlamêmequêtesansissue, fantômespareilsàdesinsectesparcourantsansse lasserlechaosdepierresdecettevallée.
LaNouvelleRevueFrançaise blaitquitteràregretlepaysqu'ilarrosait;desrives toujoursvertesduCaïtres,desbordsduPactole,qui roulesoussesflotsunsabledoré,delaPamphilie queCérèsPomoneetFloreornentàl'envi;enfindes vastesplainesdelaCilicie,arroséescommeunjardin parlestorrentsquitombentdumontTaurus,tou-jourscouvertdeneige.Pendantcettefêtesisolen-nelle,lesjeunesgarçonsetlesjeunesfilles,vêtusde robestraînantesdelinplusblanchesqueleslys,chan-taientdeshymnesenl'honneurd'Alcineetd'Aris-tonoüscaronnepouvaitlouerl'unsansl'autreni séparerdeuxhommessiétroitementsunis,même aprèsleurmort. Cequ'ilyeutdeplusmerveilleux,c'estque,dès lepremierjour,pendantqueSophronimefaisaitdes libationsdevinetdelait,unmyrted'uneverdureet d'uneodeurexquisenaquitaumilieudutombeauet élevatoutàcoupsatêtetouffuepourcouvrirles deuxurnesdesesrameauxetdesonombre.Chacun s'écriaqu'Aristonoüs,enrécompensedesavertu, avaitétéchangéparlesdieux en unarbresibeau. Sophronimepritsoindel'arroserlui-mêmeetde l'honorercommeunedivinité.Cetarbre,loinde vieillirserenouvellededixansendixans,etles dieuxontvoulufairevoir,parcettemerveille,que lavertu,quijetteunsidouxparfumdanslamémoire deshommes,nemeurtjamais.
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