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LANOUVELLE REVUEFrançaise
Journalduchercheurd'or
J'avancelelongdelavalléedelaRivièreRoseaux, lesmontagnessonttoutesprochesmaintenant,les flancsdes collinesseresserrent.Lepaysageestd'une puretéextraordinaire,minéral,métallique,avecles arbresraresd'unvertprofond,deboutau-dessusde leursflaquesd'ombre,etlesarbustesauxfeuilles piquantes,palmiersnains,aloès,cactus,d'unvertplus aigu, pleinsdeforceetdelumière. Lesnuagespassentaurasdescollines,légers,très blancsdanslecielpur. Iln'yadéjàplusd'eaudansleruisseau.Jecherche desyeuxleCombleduCommandeur,jecroisle reconnaître,là-bas,aufonddel'engorgementdela vallée.Maisestleravin enculdesac,etlasource tarie?Carteàlamain,àl'ombred'unbadamier,je chercheàcomprendrejesuis.J'aidû allertrop loin.Toutàl'heure,surlesentierquilongelaRivière Roseaux,j'aiétédépasséparunejeunefille,quatorze ansàpeine,svelteetagilecommelescabrisquivivent surlescollines.Jel'aiquestionnée,ellem'aécouté, l'airintimidé,effrayépeut-être.Visagecuivréetdoux, yeuxd'agate.Ravin,source,ellenecomprendpas cesmots-là.Encréole,jeluidemandelafontaine.
LaNouvelleRevueFrançaise Ellememontrelehautdelavallée,leruisseau desséchéseperddansl'escarpementdelamontagne Roseaux.Puiselles'estsauvéetrèsvite,disparaissant àtraverslesbroussailles.Quelquesinstantsaprès, toujoursassisàl'ombredel'arbre,jel'aivuetoutà faitenhautdelamontagne,verslefonddelavallée. Qu'a-t-ellepensé?Peut-êtrequ'avecmonsacàdos, monappareildephotoetmescartesàlamainelle m'aprispourunprospecteur. J'aimecepaysageocreetnoir,cetteherbedure, cespierresdelavejetéescommepourtracerquelque messaged'au-delàdestemps.Jecomprendsquemon grand-pèreaitressenticetrouble,cetteinterroga-tion.Chaquecoin,chaquepanderoche,chaqueacci-dentdureliefsembleporterunsenssecret.Ilyades signes,lespierressontmarquées. Cesontlesporcsetlescabrisquihabitentvraiment cepays.Leschemins,lesmurs,lescachettessontpour eux.Lesmaisonsdeshommes,accrochéesauxpentes, disséminéesaufonddel'AnseauxAnglaisparmiles cocos,commedesnidsdeguêpesmaçonnes.Quelques libellulesaussi,etcesminusculesmouches noiresqui irritentlesyeux,lesoreilles. Etleventquipasse,quibalaie,froid,venud'outre-mer.Passagesduventdanslesherbesetsurlespierres, silence,fraîcheurfugitivedel'océan.Chassedes nuages. Quandjerevienssurmespas,jelevoistoutàcoup. Ilafalluquejegrimpejusqu'ausommetdelacolline del'est. Devantmoi,dominantlarivièredesséchée, lapointevolcaniquequiaserviderepèreàlaquête demongrand-père.C'estellequ'ilaappeléelaVigie duCommandeur.LeCombleduCommandeurestder-rièremoi,ausud-ouest.Jesaismaintenantquele ravinetlasourcesonttoutprès.Jeprendsrepère surunemaisonautoitdetôle,dansl'estuairede
journalduchercheurd'or l'AnseauxAnglais,etjeredescends.Quandj'arrive auniveaudelamaison,jeremontelapentedescol-lines,surleversantest.Devantmoi,toutàcoup,de l'autrecôtéd'unvallonasséché,jevoislapierred'où l'on aperçoitlaVigietellequemongrand-pèrel'a dessinéeen1910troispics,dontlesdeuxpremiers tracentlesjambesd'unMmajuscule.Est-cel'érosion, oulerésultatd'unetempête?Ilmesemblequeles dentsdu rocsontémoussées.Ilmanqueunesaillieà droite,ducôtédelamer. Jeredescends,etmaintenant,jereconnaisleravin, commesij'yétaisdéjàvenuc'estunesortedecor-ridordansleroc,terminéparlamurailleabruptede lacolline.Jecontournel'à-pic,etjesuisaufonddu ravin.Aucundoute,c'estici.Ilyatroisgrandsarbres, destamariniers.Al'ombre,jeregardeleravin,la pierreocre,rougeâtre,tellementséchéeparlesoleil qu'elles'effritecommedusable.Adroite,etàgauche, jevoislestracesdecoupslaisséesparmongrand-père.Deuxplaiesaufondduravin,queletempsn'a pasencoreeffacéeslaterreestplusclaire,lesroches sontplusdures. Soleildefeu,chaleur,moucherons.Maisl'ombre duvieuxtamarinierestbiendouce. Nonloin,aupied delafalaise,unecase,un corral, deschèvres,descochons.Onentendquelqu'unsiffler àtue-tête,joyeusement,infatigablement. Lesnuitssilongues,sibelles,pures,sansinsectes, sansrosée,avecseulementlebruitdu ventquiarrive enlongueslames,faisantmurmurerlesfeuillesaiguës desvacoas. Lesnuitsprofondes,infinies.Cesontellesqu'ila aimeraussi,quandellesvenaientd'uncoupsur l'île,assombrissantlamer,aprèsqueledisquedu soleilavaitplongédel'autrecôtédescollines,àl'ouest. Commeellesétaientplusprofondesici,plusdures aussi,comparéesàladouceurunpeumélancolique
LaNouvelleRevueFrançaise descouchersdesoleilàRoseHill.Ici,pasdetraînées denuages,nidebrumeshésitantes,pasdecescou-leursquis'estompentlamerpâleetdure,lecielqui s'embrasebrièvement,rougedebraise,etledisque d'orquis'anéantitderrièrel'horizondesmontagnes, danslamer,comme unbateauquisombre.Puis,la nuitquiannihiletout,lanuit,commesurlamer. Alors,lesmyriadesd'étoiles,fixes,claires,etlenuage pâledelagalaxie.Enfin,lalunequiselèvetard,au-dessusdescollines,etquimonte,blanche,éblouis-sante.
Levent,parrafalessipuissantesqu'ellespourraient merenverser.Levent,comme surlamer.Au ras descollinescourentlesnuages. Enquelquesminutes,le cielsedéfait,serecouvre. L'oragefondsurmoi.Toutd'uncouplapluieest là,rideaugrisquivoilelebleu delamer.L'instant d'après,lesoleiléclate. Levent,levent,toujourslevent.Mongrand-père admiraitcelaàRodriguesalizés,mousson,levent necessejamais.J'imaginelesgrandsvoilesdesclip-persdesontemps,éblouissantesdeblancheursurle sombrebleudel'OcéanIndien. Ilyaquelquechosedefascinantici,danslacouleur noiredubasalte,danslejaunedel'herbesèche.Les troncspleinsd'uneforcesauvage,presqueanimale, lesfeuillesen lamedesabre.Rochesfantastiquesdéjà usées,sculptées.Durantdesheuresjecherchela marquedel'organeautailléeauciseaudanslapierre, quemongrand-pèreindiquesursesplans,àl'ouest delarivièreRoseauxjusteau-dessousdelaVigiedu Commandeur.Puisjem'aperçoisquetouteslesroches oupresqueportentcettemarque,unVouunWou unAcarc'estcommecelaquesefracturelebasalte. L'uned'ellespourtant,peut-être.Maispourquoi
journalduchercheurd'or ya-t-il,dechaquecôtédelavallée,àlamêmehau-teur,cesblocsderochenoire,taillésenfalaise,pareils àdeuxbastionssymétriques?C'estcelaquiintrigue, quiinquiètemême,commelesmontantsd'uneporte gigantesque.
Partout,cesmurs depierresèche.Enhautdes collines,ilsformentdescorrals,ilsdivisentdes champs,ilsdessinentd'incompréhensiblesfrontières. Ilstracentd'inutilescheminsquiseperdentdansles broussailles.Aflancdecolline,ilsformentd'étranges ronds-points,desloggias,desbalcons,desfortifica-tionsnainespoussentdesvacoas,desaloès,des buissonsd'épines.Quiaconstruitcela,etpourquoi? Ils'agitpeut-êtred'abrisdefortunefaitspardes marins fuyantlatempête,ou bien deplates-formes construitesparlesboucaniers.J'imagineaussiquelque naufragéayantsemélà-dessusseslégumesetsesgra-minées,enattendantlepassaged'unnavirequil'ar-racheraitàl'île.QuandjedemandeàFritzCastelle nomdel'éminencequidominel'estuairedel'anse, cequemongrand-pèreappellelaVigieduComman-deur,ilmedit«Citadelle».Eteneffetc'estàcela quecesconstructionsressemblent.Ausommet,àcôté desrochesaiguës,jetrouvelesruinesd'unetouren pierressèchesdontnesubsistequ'unmurcirculaire d'unpied dehaut.Jecomprendsmaintenantcequi achangédepuisledessinqu'afaitmongrand-père latouraétédétruite.Parqui,ouparquoi?Ouragan, vent,érosion,oupeut-êtreplutôtparles«matafs» duvoisinagequisontvenuschercherdequoi construireleursmaisons?
Payspourleventseulement.Leshommes,lesvégé-taux,accrochésauxpentesarides,danslescreuxdes pierresbasaltiques.Ilyaunhorsdutemps,ici,à
LaNouvelleRevueFrançaise Rodrigues,quieffraieettenteàlafois,etilmesemble quec'estbienleseullieudumondejepuisse penseràmongrand-pèrecommeàquelqu'unde vivant. Visiblesencore,commes'ilsdataientdelaveille, lescoupsdepiochequ'iladonnéssurlaparoidu ravin,aufondducul-de-sac,àdroiteetàgauche. Visibles,leseffortsqu'ilafaitspourdéplacerlesblocs delavequiformaientleverroud'entréeduravin,et quiétaientpourluilapreuvetangibledu géniedu «privateer»«Cettecachette,écrit-ildanssonjour-nal,estd'uneingénieusesimplicitéquimetànéant lalégendaireetabsurdecomplicationdemaçonneries etdetravauxenbéton.Lanatureenfaisaittousles frais,sechargeantenoutredemonterelle-mêmela gardeauprèsdutrésorqu'onluiconfiait.Lecul-de-sacenquestionaeneffetlaformed'unpuitstombeencascadependantlesgrandespluiesuncours d'eauintermittentvenantdelamontagne.Sapartie antérieureenpancoupéparleseauxs'écoulent danslelitduravinétaitbloquéeàlabaseparquelques quartiersderoc.Lesgravierscharriésparl'eau venaienttoutnaturellements'accumulerdansl'es-paceainsicirconscritetajoutergraduellementàla couchededébrisquiprotégeaitledépôt.» Toutestlà,immobiledepuistantd'années,immo-bilepourl'éternité,semble-t-il,commesilespierres noiresetlesbuissons,lesvacoas,lesaloès,toutavait étédisposépourtoujours.LajeuneMauricienne quiparcourtl'îledisaitcela,aprèsavoiraperçule chaos volcaniquedelabaiemalgache«Celares-sembleàlalune.»Ilya,danscetassemblagedela pierrenoire,delameret duvent,quelquechosede l'éternitédel'espace. Alorslesgestes,lesefforts,leregardmêmedemon grand-pèresontencore présentsici,inscritssurces lieux.Qu'est-ceque soixante-dixansdansuntelpay-
journalduchercheurd'or sage?Unbrefmoment,quin'achangéqueles constructionsdeshommes,commelacasedepalmes quemongrand-pèrepartageaitavecArnoldRous-tier,etqueleventdel'ouraganaemporterily alongtemps.
Jemarchesursestraces,jevoiscequ'ilavu.Ilme sembleparinstantsqu'ilestlà,prèsdemoi,queje vaisletrouverassisàl'ombred'untamarinier,près desonravin,sesplansàlamain,interrogeantlechaos depierreshermétique.C'estcetteprésencequime donnesansdoutecesentimentdedéjàvu.Parfois, monregards'accrocheàundétail,letroud'une grotteauloin,ou bienunerocheétrange,unecou-leurdifférentedelaterre,prèsdulitdelarivière. Celafaitbougerquelquechosed'imperceptibleau fonddemoi,àlalimitedelamémoire.L'ai-jevu déjà?L'ai-jesu?L'ai-jerêvé? Jenepeuxcroirequemongrand-pèren'aitpas senticela,rencontrantalorsencesinstantsfulgurants leregarddel'hommequil'avaitprécédésurceslieux, le«privateer»,l'oiseaudeproiedelamer,quiavait parcourulavalléedel'AnseauxAnglais,cherchant avecsoinlacachetteparfaitepoursontrésor.Qui étaitle«privateer»,quelétaitsonnom?England, peut-être,quiauraitdonnésonnomàlabaie,ou bienMisson,lemystiquequiavaitfondélarépublique duLibertalia,étatidéalsansclassesetsansdistinction derace,qu'ilalimentaitdesesrapinesdanslamer desIndes?OuplutôtOlivierVasseur,ditLaBuse, quiavantd'êtrependuàlaRéunionavaitlancéàla foule,commeultimevengeance,leplandelacachette desontrésor?Maisqu'importesonnom!C'estlui quemongrand-pèrenecessepasderetrouverici, uniàluiparlepaysage,parlamêmequêtesansissue, fantômespareilsàdesinsectesparcourantsansse lasserlechaosdepierresdecettevallée.
LaNouvelleRevueFrançaise blaitquitteràregretlepaysqu'ilarrosait;desrives toujoursvertesduCaïtres,desbordsduPactole,qui roulesoussesflotsunsabledoré,delaPamphilie queCérèsPomoneetFloreornentàl'envi;enfindes vastesplainesdelaCilicie,arroséescommeunjardin parlestorrentsquitombentdumontTaurus,tou-jourscouvertdeneige.Pendantcettefêtesisolen-nelle,lesjeunesgarçonsetlesjeunesfilles,vêtusde robestraînantesdelinplusblanchesqueleslys,chan-taientdeshymnesenl'honneurd'Alcineetd'Aris-tonoüscaronnepouvaitlouerl'unsansl'autreni séparerdeuxhommessiétroitementsunis,même aprèsleurmort. Cequ'ilyeutdeplusmerveilleux,c'estque,dès lepremierjour,pendantqueSophronimefaisaitdes libationsdevinetdelait,unmyrted'uneverdureet d'uneodeurexquisenaquitaumilieudutombeauet élevatoutàcoupsatêtetouffuepourcouvrirles deuxurnesdesesrameauxetdesonombre.Chacun s'écriaqu'Aristonoüs,enrécompensedesavertu, avaitétéchangéparlesdieux en unarbresibeau. Sophronimepritsoindel'arroserlui-mêmeetde l'honorercommeunedivinité.Cetarbre,loinde vieillirserenouvellededixansendixans,etles dieuxontvoulufairevoir,parcettemerveille,que lavertu,quijetteunsidouxparfumdanslamémoire deshommes,nemeurtjamais.
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