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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
Miroirsetmémoire
Avantd'envenirauxdemeureslibertines,quisont lesmaisonsdesmiroirs,ilseraitnécessairedeparler desjardins.C'estàtraverseuxquesefaitl'approche etpareux quecommencelejeu.Ilfaudraitconfron-terlespagesconsacréesauxdemeuresimaginaires, etêtreattentifàladescriptionetauplacementdes allées,desbosquets;ilspermettentd'anticiperoude redoublerl'analysedessentiments.Onpasseunarc detriomphe,onmarchesurdesalléesdegravier bordéesdebuistaillés,ondomineunenaturesoi-gnée,peignée,tandis queplusaubordduruisseau, despelouses,deshaiesbassesetdeslabyrinthessont déjàgagnésparl'ombre.Ons'yperd.Ons'égare. Entrelessignesdelaraisonet del'abandon,un simplepavillonjoueunrôlepivot,etsadescription, parlebiaisdepeinturesetdereprésentationsmytho-logiques,constituedéjàunrécitenimages. Lalittératureclassiqueestsobreendescriptions. Parleurlibertéetleuressentielinachèvement,elles rappellentàBoileaul'exubéranceetl'indiscipline baroque.DesmaretsdeSaint-Sorlinestaucontraire fascinéparlaconstructionverbaled'unpalais idéal.Ilnousenproposedesvues,danssacomédie
LaNouvelleRevueFrançaise
LesVisionnaires(1637),parlavoixdePhalantequi décritunpalaisidéalévoquantlechâteaudeRiche-lieud1 anslelivredeClovis(1657)où,enunpalais menteur,toutdiscoursdevientcontraireàlapensée; maislepersonnagedeClotildeverralavéritéenun templedecristal.Cetempledelafoiestplusample-mentdétaillédansLesDélicesdel'esprit(1658):du sabled'orpur,descaillouxdeperles,deviennent visiblesdanslesgrottesquandleursténèbressontdis-sipéesparlesdivineslumières;ilfautsavoirglisserdu palaisduPlaisiràceluidesArts,delaScienceàla Réputation,delaFortuneàlaPhilosophiepourpar-venirenfinàlavilledeVraieVolupté.Aumême siècleSaint-AmantconstruiraLePalaisdelaVolupté, TristanLaMaisond'Astréesuivantetvariantcertaines fantaisiesde Marinodansl'Adone(1623).Delapierre aujaspeetauporphyre,dumarbreàl'oretaucristal, lematériauutiliséditledegréderéalitéattribuéau textederéférenceenunchâteauprécisément évoqué,celuideRichelieu,deVaux,unnouveau châteauestimaginé,etdécritentantqu'œuvred'art; ilsuffitd'untroisièmedegrépourquesoitreprésen-téelavisiond'unedemeurecélesteetpourquela mutationduplombenor,s'effectue. Auromanquiditainsiparunesuccessiondedes-criptionslesétatsdel'être,selonunmodèlequipour-raitêtreempruntéauSongedePoliphile,s'opposele romanquiseditréaliste,terreàterreetimpécu-nieux,bienquedanslepaysdesromans,despierres précieusesnecoûtentpasplusquelabriqueetquele moellon(LeRomanbourgeois).ChezFuretière,plustard chezFlaubert,cen'estpluslamatièrecommuneattri-buéeàlademeurequiindiquedequelrêveelleest lelieu,maisladispositiondel'espace.Lesapparte-mentsdeMadameArnouxetdeRosanettesontorga-nisésd'unefaçontellequ'ilsillustrentlaréticenceou lagénérositédeleurhabitante,leurpudeurouleur
Miroirsetmémoire
licence.Nulvisiteurn'aperçoitlachambremysté-rieusedeMadameArnoux;sonexistencemêmen'est quesupposée,reculéejusqu'autréfondsdesombres; sachambreestdansletextedeL'Éducationsentimen-talel'équivalentdelachambreroyalequeFlaubertévo-quaitdansunelettreàAmélieBosqueten décembre1859,enprécisantqu'ill'avaitmurée. ChambredeBarbe-Bleuereferméesurunsecretindi-cible,ouchambredéfenduedupalaisd'Apollidon,dans lelivreIIdel'AmadisdeGaule,quiattendpours'ou-vrirdeshérosplusexceptionnelsencorequ'Apolli-donetGrimanefe.Toutaucontraire,onpénètre librementdansleboudoirdeRosanette.L'intérêtde lecturequel'onpeutporterauromanréalistetient àlalégitimitéqu'ilaccorde,parlebiaisdelavrai-semblancenarrative,àdespassagesobligés,àdes permanencesimaginaires,àunexplicitepassionnel, quiimposentleurorganisationauxdescriptions. Untypeparticulierderoman,leromanlibertin, oscilleentrelesdeuxgenresassezlibrepourfaire rêver,assezcontraintpourévoquerdepossiblesréa-lisations,ilretientdu réalismelecadre,leslocalisa-tions,maisiltransformelevocabulaireenévocation, etprovocation,lerécitenpoursuite.Situéendes tempsetdeslieuximposésParisceseral'Opéra etlesTuileries,enEspagne,l'église, enItalie,le Ridotte),lerécitpeutêtretenupouruneforme dégradéeduromandelaquête.Desrêveries etdes désirssontreprésentésdanslequotidiencommedes aventurespossibles,nonpourêtrecrédibles(cen'est pasauréalismemaisaufantasmequ'estduelacré-dibilité),nipourselégitimerd'uneimputationde gratuité,maispourtransformerlequotidienenlieu d'accueildeshantises.Dèslorsledécordesappar-tements,larépartitiondel'espace,lesameublements jouerontunrôleparticulieretessentiel.Témoin d'époque,etjustificationdupossible,lemobilier
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constitueaussiunensembledesignesromanesques anticipantl'action,entraînantlarêveriedulecteurà escompterunaccomplissement,oulefrustrant. L'opéran'estpasévoquépourlamusiquequ'ony joue;ilfaudraattendreBalzacpourquelerécitetla représentationsoientassociésdansMassimilaDoni. L'opéraestd'abordunevilleminiature;lalogeune maisondeverre.C'estdéjàl'intimitépromisedela chambre,maismenacée.Toutpeutsemontrer puisquetoutyestcalculépourêtrevu;toutpeuts'y dire,maistoutpeutêtreentendu.C'estlelieudu choix et delacompromission.Deonglisseraaux petitesmaisons. de* DansLesConfessionsduComteCharlesPinot Duclosattribueauxdévoteslamodesingulièredes petitesmaisonsDèsquelerougeestquitté,etquepar unextérieurd'éclatunefemmeestdéclaréedévote,ellepeut sedispenserdeseservirdesoncarrosse.N'ayantplusà êtresuiviedesesgens,elleserendlibrementelle lesouhaitesadiscrétionestgarantedelapuretéde sesactes.Leromanpourradoncopposerdeuxtypes delieuxlaportedela«petitemaison»,àl'extérieur anodin, s'ouvresurunboudoirvoluptueux(ony prendsontemps,lerécitprogresselentement,l'ac-tiondétaillesesétapes);aucontrairel'hôtelparti-culierimposeracachettes,escaliersdérobés,échappées rapides,caressesfurtives.PatrickWaldLasowskidans Libertines'étudiefortbiencerôledesaccessoireset destravestissements.EntraînantFaublasparlebras, lamaîtresse etlaservanteouvrirentdanslefondde l'alcôveunepetiteporteparlaquelleellesmefirentpasser, et jemetrouvaidansuncouloirquifaisaitletourdes appartements(LouvetdeCouvray,Uneannéedelavie deFaublas.Lefantastiqueduromannoirseretrouve dansleromanroseonycirculemasqué,onseglisse
1.P.WaldLasowski,Libertines,Gallimard,1980.
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pardesvoiesimprévuesEllemedonnaunbaisersur lefrontets'enallaparlacheminée.Onpeutséjourner dansdeslieuxobscurs,sousleslits,danslesplacards. Cenesontpas descachotshumides.Cequiestprison dansleromannoirdevientcachettedansleroman libertin.Cequiétaitmenacedemortsetransforme enpetitemortpartagée.Toutefigure féminineest tutélaire.Lebannissementestlaseulepeinecapitale. Pourêtreavantageuse,la«petitemaison»nedoit pasêtreisoléeenquelquefaubourg,maisprisedans letissuurbain;ainsipeut-onpasserd'unemaisonà l'autre;l'officedesboutiquesencesromansestde servird'entréeclandestineilyatoujours,dansune demeurederendez-vous,aupremierétage,uneporte quicommuniquechezunemarchandedemodesquilogeà côté.Ceréseaudecouloirs,cesystèmedepassage faitautantrêverquelestroiscentsoixante-cinq appartementscommunicantsdanslafantaisiesurréa-liste.Deuxtypesdedécors'interpénètrent,comme deuxtypesdeconduite,ouderelationaumonde celuidelarationalité,danslesdemeuresàfonction-nementritualisé,celuidudésir,dansleslieuxde passage,antichambresetboudoirs;celuidel'usage etceluidelaconnaissancedèslorsqu'onestadmis, commesitoutl'appartementdessinaituntemple, forçaitàuncheminementinitiatique,danslesaint dessaintsj'ouvris,j'entrai;lelieumeparutdignedu dieuqu'onyadorait.Unpetitnombredebougiesn'yrépan-daitqu'unjourdoux;jevisdespeinturescharmantes;je visdesmeublesaussiélégantsquecommodes;jeremarquai surtoutdanslefondd'unealcôvedorée,tapisséedeglaces, unlitàressorts,dontlesdrapsdesatinnoirdevaient relevermerveilleusementl'éclatd'unepeaufineetblanche. PuisseLouvetdeCouvray,quandsedisposaient en saphraselesadjectifsdecouleur,avoir cédéàquelque remémoration,plusqu'aujeutropsimpledesanti-thèses.Tout,ici,unelumièresansviolence,lessug-
LaNouvelleRevueFrançaise
gestionspicturales,lacommoditédumobilier, concourtàdonnerlesentimentdeluxe,decalme, devoluptéquiconstituent,depuisBaudelaire,lesqua-lificationsfondamentalesdumondeantérieur.Certes ledieuinvoquéestde ceuxquin'aimentpointdemeu-rercachés;maisquoiqu'unetellephrasedoiveàune démonétisationduvocabulaire,ladémarchemême dutexteapoureffetdemimerlaquêtedeconnais-sance.Lestexteslesplusambigus,dontletrèstrou-blantPointdelendemaindeVivantDenon,sedonnent pourdesrécitsamoureuxenunvocabulaired'une mythologiereligieuse,assezinsidieusementpourque letroubleprennelelecteurcequinousestditsous cevoile,ousansvoile,neconcernerait-ilpasautre chose?Et,àl'inversedelaréductionduSongede Poliphileaudéguisementd'uneinitiationamoureuse, n'est-ilpasloisiblederetrouver,danslerécitdela conquêteamoureuse,lescénariodel'éternelle rechercheparActéondeladivinitédeDiane? Laglaceestundesélémentsobligésdumobilier dela«petitemaison»;elleorneleboudoir,l'alcôve, ladivinitérecevraceluiquiseveutsacréature, dominateuretvictime.Enciterdesexemplesserait untravailsansfin.Ilfautselimiteràdeuxemplois majeursl'associationduquotidienet dumytholo-gique dansl'HistoiredeMademoiselleBriondite ComtessedeLaunay(1774)rééditéeetpréfacéepar GuillaumeApollinaireDansunealcôvetapisséede glaces,d'immensescoussinscouleurderose,aussiartis-tementarrangésquesensuellementparfumés,offraientun litcouvertd'undaisenformedecoquille;ungrand tableau,Vénusétaitreprésentéedanslesbrasdudieu Mars,servaitdedossier;Vulcainparaissaitdanslefond pourservird'ombrecetableauserépétaitdanstousles trumeauxetvariaitsuivantlespositionsdifférentesdes glaces.Apeudechoseprèsledécoroù un«autel», du«boisdemyrte»,«unvoiledefinlin»sontles
Miroirsetmémoire
accessoiressignificatifsde«quelquecérémonie» seretrouvedanstouslesromanslibertins.La «Victime»appelle,etdonnecourageau «Sacrificateur»,commesi,parl'usagedecestermes étaitévoquée,surlemodeironique,endonnantà quifaitl'amouruncaractèrereligieux,lacrainte ancestraledeladivinité.Lemythe dedonJuann'as-socie-t-ilpasdans«uneprofondeetténébreuse unité»lethèmeduretourdesmorts,parlavoiedu commandeur,etceluidurisquecouruparl'homme enl'exercicedu«jusprimaenoctis»?Ainsilerepas finaletlapoursuitedelafemme,etparticulièrement celledel'innocence,disentlemêmecôtoiementde lamort,sansprotection,sansritedecontre-magie, puisqu'ilestentendu,rationnellement,qu'ilnes'agit plusquedevieilleslégendesauxquellesiln'est pluspossibledefairecrédit.Enreprenant,avecun feintdétachement,lesimagesmythologiques,àquoi iln'estpluspossibled'accorderfoi,leromancierne joue-t-ilpasd'uneconnivencetroubleavecsonlec-teur?Lafutilitélibertineditaussilaterreursacrée. Lamultiplicationdesfigures danslaglacepermet auromancierdefaired'uneaventureparticulière unvéritableopéraLesdésirsseproduisentparleurs imagesécritVivantDenondansPointdelendemain. Levendredi17mai1782Aprèslesoupernousavons passédansuncharmantboudoirentourédeglaces.Tout lemondes'estmisinnaturalibus(c'estainsiqueces messieursappellentsemettreànu);ensuite,nousétant groupésdeuxàdeux,chacundansuneposturedifférente, nous noussommesdonnéréciproquementunspectacle charmant,lit-ondanslesLettresdeJulieàEulalieou tableaudulibertinagedeParis(Londres,1784).La glacedevienttrèsvitelesignemême dulibertinage bourgeois.Alorsqu'auXVIIIesiècletoutegrande demeureasoncabinetdeglaces(celuiduDauphin àVersailles,dontFelibiena laisséunedescription,
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deréfugiésquileharcelaientdequestions;ilneme voyaitpas;ilallaitàchacun,avecunebontéexté-rieureet unesimplicitéémouvante.(Jecroisquecette annéedevieobjectivel'aurafortenrichi;déjà,jen'ai pasretrouvécettesortedetimiditédanslesrapports, quiprovoquaitsisouventunpeudegêneautourde lui.) Abientôt,moncherami.Ilfautquececauchemar s'achève.Gardez-vousvivant,pournoustous. Bienaffectueusementàvous, R.M.G.
Mercredi27novembre1918 MoncherAmi Jevousécrisd'unfortsousMetz.Jepenseàvous, jepenseàvotrevisitedejuin1914auVerger,je penseànosinconscientescauseriessurl'Alsace-Lor-raine,àlaveille!etsansnousendouter.Voulez-vousquenousrompionscesilencetrèslong,que notreamitiéavaitpressentinécessaire,sansdoute, pendantladuréedelaguerre'?L'heureapproche delaconfrontation2.Jenelacrainsnullement,jeme hâtedeledire.Maisjevoudraislapréparer,envous répétantquemonamitiéestsolideetensollicitant devousunebonneetfranchepoignéedemain.J'ai
1.DanssaprésentationdeslettresdonnéesauFigarolittéraire,en1965 23févrieret14juin1915Schlumbergerdéclare,desoncôté«Si macorrespondanceavecMartinduGards'arrêtajusqu'àl'armistice,c'est quejelesentaisentouréd'amispacifistes,tous plusoumoinsinclinésau cultedeRomainRolland.» 2.R.M.G.seradémobiliséenfévrier1919. Toujoursdanssaprésentationdeslettresde1915,Schlumbergerter-mineamsi«(Notrecorrespondance)repritaulendemaindel'armistice, nousnoustrouvâmesdep)ain-p)edcommesiaucunévénementne s'étaitpassépendantplusdetroisans.»