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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
Onraconte.
Cetteaffaireobscureauraitpusepasserennos présentsjours.Maisilfautresterfidèleauxcircons-tancesmêmesecondairesetreconnaîtrequec'étaità l'époqueducanotier. Lecanotier,commel'onsait,étaitunchapeaude paillefineougrossière,aufondplatetàbordsplats. Ilprésentaituninconvénientquid'ailleursluidon-nait ducaractère,c'estqu'uncoupde ventmodéré pouvaitlefairesauterdevotretêteetque,tombéà terre,ilavaittouteslesqualitésrequisespourrouler horsd'atteinte.Onremédiaitàcelagrâceàunmince cordonnetfixéalentouretqu'ondéroulaitpouratta-cherauboutondelaveste.Maisleshommes élégants serefusaientàcetteprécautiontoutebourgeoiseet préféraientd'ungestegracieuxretenirleurchapeau aveclapoignéecourbedeleurcanne.Cefutencette attitudequeJeanBeloutseprésentadanslejardin-terrasseducafédelaVillehautel'attendaitson amiÉtienneLambertavecuneamieoufiancéequ'il devaitluiprésenter. JeanBeloutn'étaitpasunjeunehommeélégantet n'appartenaitpasàlagentry.Bienaucontraire,sa fonctiondetroisièmeclercchezMaîtreHenrietses ressourcesminimesleclassaientàl'arrière-plande toutemédiocrité.C'étaitlaraisonmêmequil'incitait àadopterdesallures etunetenuequil'élèventun
LaNouvelleRevueFrançaise peuau-dessusdesonstatutsocial.Ilyavaitunbrin decrânerie,maisiltenaitd'abordàsemontrerdans unemoyennehonorable,afindepasserplutôtina-perçuenévitanttoutesmanières ettouthabillement quidénotentlespersonnesbesogneusesqu'ilestdésa-gréabledecoudoyer.Detempsàautregrâceàune cravatehauteencouleurouàun airhautaincomme aveccettecannesurlechapeauilforçaitun peula note,maisquidoncluienauraitvoulu?Onsavait soninfimevaleur. ÉtienneLambertquil'avaitinvitéàboireunverre étaitingénieurauxPontsetChausséesetne présen-taitriendecommunavecJeanBelout.Cependantils avaientnaguèresuiviensemblelescoursduLycée et,pendanttouteleurenfance,nes'étaientpresque jamaisquittés.Aprèsunelongueséparationpourles étudessupérieuresBeloutn'étaitpasallébienloin, Étienneavaitéprouvélebesoinderenoueravecun ancienetfidèlecompagnon,n'ayantpasd'ailleursla moindreidéequ'ilyeûtquelque distanceentrecaté-goriessociales.IlavaitvouluqueJeanfûtlepremier àquiprésentersonamie(oufiancée).Celle-civivait àpeuprèsdanslemêmestylequel'ingénieur.Elle avaitfaitdesétudesbrillantesquechacunvantaiten ville.Elleétaitunelinguistequipourl'heuresespé-cialisaitdanslesdialectesobscursdel'Afriqueoude l'AmériqueduSud(nesoyonspasàuncontinent près).Toutcommesonamiellen'auraitjamaiseu l'ombred'unehésitationdédaigneuseàl'égardde quiconqueétaitloindel'égaler.LorsqueJeanBelout arriva,lesprésentationssefirentdelafaçonlaplus naturelle.Etiennenesongeapasàdissimulerlasitua-tion modestedeBelout,nonsansajouterquecelui-ciavaitinterrompusesétudesdedroitetqu'illes reprendraitcertainement(cequin'étaitpasfaux). Quantàlajeunefille,MathildeBertin,ilexposales conditionsdesonactuelleactivité.Mathilde comptait
Onraconte.. bientôtpartirpourl'Amérique(oui,c'étaitl'Amé-rique)quoiqu'ilfallûtauparavantprendredesdis-positionsenvuedumariage. Toutétaitdit,etilnerestaitplusqu'àparlerfami-lièrement.Cefutalorsquecommençacettedrôle d'aventure.Souvenirsdecollège,departies,devirées. Déjààcette époqueÉtiennen'avaitpasétésans connaîtrequelquepeuMathilde,quiétaitalorsune petitefilleensixièmeouencinquième.Lethèmedu lycéeétaitdoncunsujetdechoixpourl'échangele plusamical,avant desongeràquelquequestiond'in-térêtgénéral.Oronsaitqu'enmusiqueletrio comportedesdifficultésqu'iln'yapaspourunqua-tuor,carledialogueentretroisinstrumentsrisque d'êtredéséquilibréparleretraitdel'unoudel'autre. Ilenfutdemêmepourlesamisattablés,maisd'une façontoutàfaitétrange.BiensûrentreÉtienneet MathildecommeentreEtienneetJeanc'étaittout simple,maisilfallaitéviteràtoutmomentqueJean ouMathildefûtenretrait.Voilàpourquoicesdeux dernierss'efforcèrentd'échangermaintesparolesqui établissentunesatisfaisanteharmonie.Cefutainsi qu'endépitouplutôtenraisondelabonnevolonté semanifesta unvideeffarantetinexplicable. PlustardMathildeavouaquelapersonnemême deBeloutlaplongeaitdansuneextrêmeindifférence. Ellel'avaitjugéplutôtintéressant,maisc'étaitcomme sielleavaitparléàunebûcheoudisonsàunPatagon oubienàl'employéd'uneadministration,c'est-à-dire àquelqu'unquivousapparaîttoutàfaitimpersonnel. MathildeetJeanBeloutsesentaientinfinimentétran-gers.Touslesmotsqu'ilss'étaientadressésleur paraissaientcreux,qu'ilsfussentprononcésouenten-dus. Oui,vousétiezenpremière,disait-elle. Sûrementvousavezeutrèstôtledondeslangues, répondait-il.
LaNouvelle RevueFrançaise Desparolesrattrapées,quiquellesqu'ellesfussent, n'avaientjamais,commeondit,aucunrapport.Leur significationtombaitaussitôt. JeanBeloutavouaensuiteàÉtiennequesonamie luiavaitparusuffisammentfamilièreautantqu'esti-mableensaconditiondejeunesavantequisenoie danssasciencecommeluidanssaparesse.Maisil restaittoutàfaitinsensibleàsaprésence,etmême ignorantdu communcharmeféminin.Elleétaitpour luitoutàfaithorsdequestion,delamêmefaçon queleseraitunepréposéeàunvestiaire. Certesjetefélicited'épouserquelquejourune filleaussibien,disaitJean,maispourmoic'estle vide,rienquelevide.Jepeuxmefaired'elletoutes lesopinionsquetuvoudrasçaserapareil. Celan'étaitpasundrameetpourtantparaissait pirequ'unedétestationouuninopportunsentiment amoureux.JeanBeloutetMathildeavaientétéautre-mentquegênés.Ilsbutaientàunmurenquelque sorteetc'étaitaussisotqu'irrémédiable. Peuimportaitensomme,songeaitÉtiennequi cependantne manquapasdeuxoutroisoccasionsde réunirsonamietsafiancée.Comment l'indifférence entrecesdeuxêtresput-elles'aggraver,jecherche-raisvainementàl'expliquerpuisquec'estinconce-vable.Maisilenfutainsi. Al'entrevuequisuivit,MathildeetJeanBelout s'ingénièrentàbriserlaglaceouàcolmaterlabrèche (choisissez,riennepeutexprimer).Lajeunefillene futpassansuserdecoquetterie,sourires,beauxche-veuxgracieusementrejetés,inclinaisonsdélicatesqui fontmieuxvoirlanaissancedesseins.JeanBelout n'ignorapascesgrâces,maisc'étaitcommes'ilse trouvaitenprésenced'unmannequindeciretout bêtementmaniéréensasubtilité.Poursapart,n'ayant paslesmoyensdeseprévaloirdequelquecharme,il songeaàinspirertantsoitpeud'aversion,secoiffant
Onraconte..
desoncanotierqu'ilrejetaitenarrièredelatêteen prenantl'airleplusfaussementdégagéquifûtpos-sibleetpropreàmettreenboulelesnerfsdequi-conque.Mathildel'observacommeonobservesurle borddel'eauunpêcheuràlalignequineprendpas depoissonsetressemblevaguementàunjouetméca-nique. Ilarrivaqu'ilsserencontrèrentdanslesruesde Romeux,notrebienpetiteville.Aulieudechercher às'éviterilsprenaientàcœurd'échangerquelques motsquiseperdaientdepitoyablefaçon. -Jeviensdefaireuntourdanslacampagne,disait JeanBelout.Parcebeautemps. Moi-mêmej'yvais,disait-elle. Tantmieux,concluait-il. Pourquoipas«tantpis»? Unjourilyeutcependantunévénementsingulier. Étienneavaitdonnérendez-vousàsonamietàson amiedansuncafédansant.JeanBeloutsecrutobligé d'inviterlajeunefillepourDieusaitqueltango.Ils s'avancèrentsurlapistesanslemoindreembarras. Dèsqu'illapritdanssesbras,iln'eutpasd'autre enviequedeluimarchersurlespiedspourchanger unpeu.Desoncôtéellecherchaàéchapperaurythme despas,defaçonàlefairedérailler.Lerésultatde cettediscordanceun peutropvouluefutquechacun dansacommes'ilétaitseul,maisparonnesaitquel hasardleurdansesetrouvas'accordermerveilleu-sementendépitdetoutevolonté.Ilyavaitautre chosequeduhasard,unesorted'accordquivenait commedel'au-delàsansqu'ilséprouventrienque leurhabituelleindifférence.Quelau-delà?Dansleur réciproqueétrangetéilyavaitalorsentreeuxunlien qu'onn'auraitpud'aucunefaçondéfinir. Certesc'étaitimpossibledepasseràl'amourque susciteaussibienlahaine,oun'importequelsenti-mentplusoumoinscontraireàcequ'onsaitjuste-
LaNouvelleRevueFrançaise mentdel'amoursujetàtouscaprices.PourMathilde etJeanBeloutlaséparationdemeuraittotaleetl'en-tentequis'étaitfaiteencettedansesesituaitabso-lumentailleurs,n'ayantd'effetquelasurprisede constaterunecirconstancebrusquementinsolitemais quinepouvaitavoiraucunevaleurdansl'actualité. Ilfautdirequ'encesjoursJeanBeloutavaitd'autres préoccupations.Lavien'estjamaiscentréesurtelle relationdéfinie,ceseraittropfacile.
IlyavaitBlanche,unepetiteamieaveclaquelleil étaitquestiondemariagedepuisdesmois,maisla jeunefilleexigeaitqued'abordJeanBeloutsepré-occupâtd'améliorersasituation.Avecquelargent pourrait-onsemeubleretacheterunevoiture,s'ilse complaisaitàvégéter,aulieud'acheversesétudesde droitetdesepousserunpeudanslemilieudela basoche?MaisJeanBeloutnevoyaitaucunincon-vénientàmenerunevieconjugaledontl'étroitesse pouvaitresserrerlesliensdel'amour,etquedeman-derd'autre?«Turêves»,luirépétaitBlanche.Non ilnerêvaitpas.Simplementildevaitvivrecomme beaucoupplusdegensqu'onnecroit,sansseposer jamaisaucunequestion.Ildonnaitraisonàsafiancée toutenrestantsursespositionsc'est-à-diredansla paisiblenullitéquiétaitsonpartage.Desdisputes s'ensuivirent,desraccommodements,desrupturesqui paraissaientlaconditiontoutenormaledel'existence. Celan'empêchaitnullementJeanBeloutdeselivrer àsadistractionfavoritequiétait quelquesimplebalade surunerouteauxenvironsdeRomeux. Cefutainsiqu'ildécouvritlacollineronde.La routequilongeleruisseauausortirdelapetiteville estbordéeàunendroitd'untaluscouvertdebuis-sons.C'estlelieu-ditLesÉpines,queJeannemanqua
Onraconte.. pasd'explorer,etdecettepetitehauteurilaperçut unecollinequiluiparutcommeexotique.Cettecol-lineétaitisoléeetd'humblesproportions.Desbos-quetsetdespréstoutordinaireslacouvraient,mais elleapparaissaitremarquableparlacourburerégu-lièredesonsommet.Toujoursest-ilqueJeanBelout àcettevuefutsaisibeaucoupplusprofondément qu'onpeutl'êtredevantquelqueillustremonument ouunpaysageréputépoursonpittoresque. Ilsedemanda pourquoietcequisepassaitenlui ouplutôthorsdelui.Certesonoubliesouventqu'au-cuneformenaturelled'uneterreouunearchitecture n'adesignificationqueparl'espacequil'environne etellefaitpénétrernosregards.Cettecolline révélaitunedimensioninconcevableetdivergente, étrangèreàtouteperspective,cariln'yavaitplus alentourl'idéedequelquedirection,maislerayon-nementd'unvidemystérieuxlalumièreétaitcou-péedetouteorigineetsimplementprésente.Ence lieuJeanBeloutsetrouvaitmieuxquejamaisen dehorsdetoutequestion.Queluiimportaientles complicationsd'unevie,d'unmariage,etc.?Iln'avait plusiciaucuncompteàrendreàpersonne.Iln'était plusJeanBeloutnitroisièmeclercnifiancé,nirien. Envéritésavraievieétaitdevantcetinconnusoudain révéléd'unespaceabsolumentpuretintransigeant. Ilrevintplusd'unjouraulieu-ditLesEpineset chaquefoiséprouvalemêmeravissement,nonpas unsentimentmaiscommelavisiondelavérité.En faitilnetrouvaitencelaqu'uneaffaireinsignifiante. L'aventurecefutqu'unecertaineaprès-midiiltrouva Mathildeencelieu,àquelquespasdel'autrecôté d'unbuissonetquielle-mêmeregardaitdetousses yeuxlacollineronde.Ilss'aperçurentmaisneson-gèrentpascettefoisàseparler.Ilsétaientensemble, etperdusdanslamêmeindifférenceàcôté dumonde. Mieuxqu'unrêve,unesortedetraverséeloindetout.
LaNouvelleRevueFrançaise Commelorsqu'ilsavaientdansé.Sansdouteenaccord danslacontemplationd'unelumièrequin'avaitaucun sens.Enfinnem'endemandezpastrop. Illarevitdeuxautresfoisaumêmelieu,dansles mêmesconditions.Letempspassaitetbientôtl'ami Étienne annonçaitàJeanBeloutqueMathildeétait partiepourl'AmériqueduSud. Elledevaitabsolumentacheveruneétudelà-bas auprèsd'unepeuplade.Nousavonsremislemariage àplustard. Lesmariagesçaseremet,ditJeanBelout. Ilhaussalesépaules.PourluiMathildeauboutdu mondeétait-elleplusloindeluiqu'àRomeux? Cefutdansl'étéquel'affairedevintinextricable.
CertainsoiruncollèguedesPontsetChausséesse résolutàparler.Personned'autrequ'unboncama-radenepouvaitdireàEtiennecequ'ilignoraitet quesavaientbiendesgensàRomeux.Onavaitaperçu marchantcôteàcôteJeanBeloutetMathilde.Une foisàuneheureavancéedelanuit,maisuneautre foisverslemilieud'uneaprès-midiencertainerue solitaire,etencoreunsoir,àlagare,aumilieudela fouledesarrivants. Étienne,quiavaiteuplusd'uneoccasiondetélé-phoneràsafiancéeàBuenosAires,seloncequ'ils avaientconvenu,pouvaitêtreassuréqu'ellen'avait euaucunepossibilitédesepromeneravecquiquece soitdansRomeux.Commeunpeuplustardsoncama-radeluiappritunenouvelleentrevuetoutaussi impossibleentreMathildeetJeanBelout,Etienne résolutnéanmoinsdes'enouvriràcedernier.Jean Beloutméditalonguementavant derépondre.Enfin Ilyaduvraidanscequ'onraconte.Jemesuis figuréplusd'unefoisqueMathildemarchaitàcôté