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Danslacaserne,celanesentaitpluscommeautrefois lepainetlecuir,maislesproduitschimiques.Jeremar-quaiaussitôtquel'onneriaitpas.Leriresembled'ail-leursdisparaîtredelaplanèteêtre éteintcommeune éclipsedesoleil.Lesgensétaientbiennourris,maisils glissaientetsecroisaientdanslescorridorscommedes fantômes.Monmodesteespoirdepouvoir coulerune petiteannéetranquillefutaussitôtdéçu. Monfléau,quiavaitflairéquij'étais,c'étaitStell-mann,l'adjudant.Dèslepremierappel,ilmeremarqua. C'étaitunappelàunerevued'habillement, contrôlede l'équipement,depuislecasquejusqu'auxbottes,pour vérifierd'abordsitoutétaitcomplet.Ilfautdireque, laveilleencore,nousavionsrepriséetmisenétatnos vêtements,déjàfortementusagés.Jen'avaispasgrande expériencedelachoseetjem'étaisfaitinstruirepar lesanciensducorpsdescaporaux.Ilssavaientàquoi Stellmannfaisaitparticulièrementattention,etconnais-saient,commeilsdisaient,ses«chichis»encequi concernaitparexemplelesbottes.Biensûr,celles-ci devaienttoutesprésentertrente-deuxclousetpasun graindepoussière;ellesdevaientaussiêtrebiengrais-sées.QuandStellmannyappuyaitlepouce,ouseule-
LaNouvelleRevueFrançaise mentsoufflait,lecuirdevaitmollir.Lescouturesfai-saientdifficultéellesnedevaientêtrenijaunes,nipar hasardnoires;ilfallaitqu'ellesbrillentcommedu chanvrefraisroui.Onn'obtenaitpascetétatavecla brosseetlesavon;ilfallaityfrotterunepièced'or. Jepensais,quandl'appelfutsonné,quejen'avaispas malfaitleschoses.Nousentrâmespargroupesdecapo-rauxdanslacourdelacaserne.Nousystationnâmes unbonmoment,puisStellmannsortitdubureau.Le plusvieuxsous-officierprésentalacompagnie.Stell-mannpassalelongdessections.Celaprituncertain tempscarilprocédaitméthodiquement. Celuienquiilremarquaitquelquechoseétaitnoté, etdevaitseprésenterànouveaulesoir.Enfinils'ap-prochadenousetcefutmontour. Jelevoyaispourlapremièrefoissoignédesa personne,enuniformeajusté.Ildevaitêtrebonescri-meurundeceuxaussiquilâchentpiedbrusquement. Le visageétaitpâle,d'unepâleurencoreaccentuéepar unecourtebarbenoire.Onnepouvaitluirefuserune certaineéléganceàdesélanssouplesetbalancés, qui rappelaientceuxd'unoiseau,aveccelal'assurancesupé-rieured'unhommequidominesonmétier. Jememisaugarde-à-vous.Ilsefitprésenterlespièces del'équipement.Ilfixaitlesyeuxsurmoi;ilm'avait percéàjourdèslepremierregard.Etmoiaussijesavais àquij'avaisaffaire.C'estunsentimentétrange,celui d'êtretiréhorsdesoiparlesyeux;ilprécèdelaprise depossession. Lachemisedéjàluidéplut.Bienquejemefusseassuré laveillequelesboutonstenaientbien,iltrouvaqu'ils netenaientqueparunfil,etilarrachaunboutonen mêmetempsqu'unboutdetissuélimé. Enpareilcas,nousdevonséviter,nousautres,de laisservoirmêmeuneombred'ironie;jemegardaide contredire,maintinslegarde-à-vous,fislemort.Mais ilestdessituationstoutdevientunefaute.
LeProblèmed'Aladin
Stellmanntiral'épaiscalepinquisetrouveentrele deuxièmeetlequatrièmeboutondel'uniformeetfait partieducostumedeserviceconformeàsonétat.Ilme demandamonnom,qu'ilnota. c «Ainqheures,uneheurederaccommodage!» renonçantàplusampleexamen,ilfitunepirouetteet setournaverslesuivant. J'avaisdésormaisunpersécuteur,quimesuivaitàla traceetmetenaitdanssesgriffes.S'ilyavaitautableau deserviceunextradésagréable,commedeprendrela gardesurlalignedeSchweidnitz,alorsjepouvaisme direquej'enserais,etnaturellement,c'étaitdusamedi soiraudimanche.Aquoibonmefairetoutpetitau secondranglorsdel'appelilfouillaitlesintervalles jusqu'àcequ'ilmedécouvre.
Leschosescontinuèrentainsi,maisjenem'étendrai passurlescontraintesquiallaients'aggravant.Ilyavait eumanifestementhaineaupremiercoupd'oeil,haine sansmotifnoshoroscopesdevaientêtretotalement différents.Oubienflairait-ilenmoil'aristocrateque j'avaisdepuislongtempsdépouilléetchassédema mémoire.Bienquejefisseeffortpourm'enaffranchir, j'envinsàruminerjouretnuitausujetdemontor-tionnaireilétaittoujoursl'échardedansmachair,qu'il fûtprésentounon.Unefois,commenous nouscroisions dansl'escalier,jel'entendaismurmurer«Toi,jete mèneraiaupénitencier.»C'étaitun monologue,non destinéàmesoreilles.Nouspassâmesl'unprèsdel'autre commedessomnambules. L'hommeétaitredoutédetoutlemondeetdemoi enparticulier.Ilyavaitquelquechosed'inquiétanten lui,etleserviceluidonnaitseulementl'occasiondes'y livrer.Ilauraitétédangereuxentoutescirconstances, quandmêmeiln'eûteuaucuncommandement.Celase manifestaitdansl'obscurité.Enhiver,quandlacompa-gniedescendaitdanslacourdelacaserne,ilfaisait
LaNouvelleRevueFrançaise
souventsinoirqu'onnevoyaitpassamaindevantson visage.Aprèsl'appel,Stellmannavaitencoreunquart d'heurepour mettreenordrelerassemblement,avant l'arrivéeducapitaine.Ilnousfaisaitrompreetformer colonne,etnousenvoyaitaupasdecourseautourde lacour.Puisc'était«Adroite,àgauche,marche!»et «Àterre!».Celadevaitrésonnercommeunseulchoc. Ilfaisaitrecommencerjusqu'àcequecelaclaquât«Bon dieu!Jevousferaibaiserlacourdelacaserne!» Nousentendionssavoix;personnenelevoyaitmais chacuntremblait.Ilétaitledompteur;nousétionsles bêtes. Aprèscettemiseaupas,leserviceencampagneétait pournousunvraidélassement.Lecapitaineétaitsatis-faittoutallaitcommesurdesroulettes;Stellmann étaitunexcellentadjudant.
Quandjerepenseàceschoses,jemedemandepour-quoi,lorsqu'ilnousjetaitsurlesol,jenesuispastout simplementrestédebout?Ilfaisaitnoir;ilnem'aurait pasvu.Nousaurionstouspuresterdeboutjusqu'àce qu'ilsefûtenrouéàhurler;alorslafantasmagorieétait finiemaisleschosesn'étaientpassisimples. Celadit,jen'airienàobjectercontreledressageen soi;ilsepeutquecesoitunsouvenirrudimentaire;il estdesmomentsd'assentimentgénéral,alorsquetout colleparfaitement. Mesancêtreségalementsesontpermismainteschoses danscedomaine,surtoutdanslebaroque.Lesverges enfindecomptenesontpasunefriandise.Maisily avaitquelquechosed'autreencoreoutrecela,endes-sousetau-dessus,qui,rétrospectivementtoutaumoins, atténuelasouffrance,s'ilnelasanctionnepas.L'époque avaitcelaenelle,quemontrentlesbâtimentsetles œuvresd'artlechant etl'image,jusquedanslemétier l'étain,l'argent,laporcelaine.Maintenantencore,leur sonorité,leuraspectfontdubien,delalibreréflexion
LeProblèmed'Aladin
depuislesgrandssystèmesjusqu'àl'ironiesursoi-même. LevieuxFrédéricdemandaunjouràl'undesesgéné-raux,lorsdelalevéedelagardeàPotsdam«N'êtes-vouspassurpris?»L'autrenetrouvaitpasderéponse, etleVieuxluidit«Queceux-làsoientsinombreux etnoussipeu.»Peut-êtreétait-celejourJames Boswell,écossaislibéral,ouplutôtanarchiste,fut enthousiasméparlespectacle. D'autrepartnosuniformes,comparésàceux-làqui plaisaienttellementauxdames,sontlaidsetternes. Nousvivonsendestempsquinesontpasdignesde l'œuvred'art;notresouffranceestsansexcuse.Rienne demeurerasicen'estlebruitdelagéhenne.Aujour-d'hui,lacontraintetrouveaussiapprobation.Maisen mêmetempss'accroîtlatristesse,quigagnejusqu'aux noirs,etmamélancolieyprendsapart.
Ilvadesoiquejemedemandaisdequellemanière jepourraismedébarrasserdemonpersécuteur.Une guerreétait horsdequestion;beaucoupdeproblèmes s'yrésolventd'eux-mêmes.Jemereprésentaiscomme nousavançionsmusiqueentête,etnotrearrivéesurle front.Dèsquenous serionsdéployésen tirailleurs,je descendraisStellmann.C'étaitunplaisir;ilfautsavoir quiestvotreennemi.Maisilnefallaitpascomptersur uneguerre,bienquetoutlemondeenparlâtd'ail-leurs,dansuncassérieux,lesgensdel'appareilsontà l'arrièredanslesbureaux.C'estalorsqu'onpeutle moinssepasserd'eux. Naturellement,jepensaisaussiàdéserter,maisily avaitdegrosrisques.Lesfrontièresétaientpresque impénétrables,etilyavaitbeaucoupd'obstaclesàsur-monter,avantdeparvenirauxchampsdemines.Seuls deshommessélectionnésyétaientplacésaucomman-dementdespostes.Ilfallaitaumoinstrouveruncama-rademaisàquipouvoirsefier?Derrièrechacun
LaNouvelleRevueFrançaise pouvaitsecacherunagentj'abandonnail'idée; prendreunrisquefoun'estpasmonaffaire. Enoutre,lemotdésertionnesonnepasbienpour moi.Jesuis,encesquestions,rétrogradenonpas,à vraidire,quejerespecteraisdescontratsmeliantavec desathées.Mêmeceux-ci,alorsmêmequ'ilsluidonnent unautrenom,nerenoncentpasausermentdudrapeau. Celam'étaitindifférent,maisnonpasmonrespectde moi-même. Enfinjepouvais,surlechampdetirou lorsdunet-toyaged'armes, m'infliger uneblessure.Sansaucun doute,Stellmannauraitvulà-dedansenquoiilnese seraitpastrompéuneautomutilation.C'estlapire choseaprèslesuicide,quiestladésertionsuprême.D'où lesinstructionsparticulièrementinfamantesconcernant l'enfouissementducorpsdessuicidés. Quinel'apasconnuesanuittourmentée?Tandis quejemeretournaissurmapaillasse,jedevenaisl'ombre demoi-même.Ladestructionmoraleprécédaitlades-tructionphysique.Enunetellesituation,cequidevient inévitable,endernierlieu,c'estlaprière.
Sicelam'aservi,jenesauraisenjuger.Entoutcas, jenesaisparqueltourdusort,quelquechosechangea. L'escaladeétaitl'undesobjetschérisdenotreadju-dantilnesepassaitpasd'exercicesansquenoussoyons lancésàtraversunesérie d'obstacles.L'adjudantsur-veillait,chronomètreenmain.Noussautions haieset fossés,escaladionsdeséchellesd'assaut,passionsen rampantsouslesbarbelés.Ilyavaitenfinlamuraille d'escalade;elleétaithaute.Cematin-là,j'eusdefameuses idées.D'ordinaire,ons'accrochelelongdumurpour descendre;jevoulusfaireplusetjemelançaienbas. Ilenrésultaunejambefracturée,lesinfirmiersm'em-portèrent. Àl'hôpital,laradiographierévélaunefractureen spirale.Plusieursopérationseurentlieu,jedusrester
LeProblèmed'Aladin
allongépendanttroismois,jusqu'àcequelemédecin-majordéclarât«Réservisteaurepos.Sontempsde serviceestterminé.»
Accidentsurvenudurantleservice,c'étaitunebonne manièredes'ensortir,presqueunpasse-partout.Tout enboitillantsurmacannedanslejardindelamaison derepos,jeréfléchissaisàmesperspectivesd'avenir. C'étaitl'automne;lesastersfleurissaientencore,lesoleil d'octobrebrillait. Lorsquenous noustrouvonsensituationdifficile,par exempledansunpénitencier,ilfautnousenaccom-moder.Mieuxencoreytrouvernotreprofit.Ellenous sertalorsd'échelonversnotrepropreréalisation.Ilen vademêmedessuccès.Nousnedevonspasenfaire tropbonmarché.Ilyatoujoursquelqueatoutencore àmiserdessus. Lorsquedurantnotrepremièreannéedemariage (celasepassaitplustard),jejouaisaux dameslesoir avecBerthe,elledisaitparfois«Tuesmalin,d'une ficelle,tufaisunlacet.» Ilenfutainsi.Quandjerevinsàlacompagniepour prendremon congé,j'avaismonplan.Al'entréedela casernesetenaitStellmann;jepassaienboitantavec macanne,etjesaluai,nonpasenportantlamainàma visière,maisenfaisantfacedetêtepourunsalutrégle-mentaire.Ilcroisalesbrasetmeconsidérad'unoeil furieux. Enhaut,jemeprésentaichezlecapitaine;jefus autoriséàm'asseoir.Ildit«MoncherB.,nous devons nousséparer;j'ensuisdésolé.Jeregretteraivotre absence;vousvalezmieuxquecequel'adjudantveut mefairecroire.Mais,voussavez,leserviceestleservice. Entoutcas,tousmesvœuxpourvotreavenir.» Jemelevaietmetinsaugarde-à-vous«Moncapi-taine,jevousdemandeentouteobéissancedemeper-
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lyséeminutieusement(entoutcasdansleP.desM.qui estbienprésentàmamémoiredansLesFleursde Tarbesilestsurtoutquestiondustyle;orjevoistoujours mieuxcequitraitedelaconnaissance;ilyacertaine imperméabilitépeut-êtreinsurmontable*).Quantàla doctrineopposée,àsavoirquenouspensonsnotrelan-gage,àlaquellej'aiadhérécesannéesdernières,ayant renoncéàlaprécédente,etdontj'essaiedemeformer uneimagecohérente,jeneluirencontrequ'uneobjec-tionsérieuse,celle-cipourquoialorsavons-nousl'im-pressionquelelangagenousestsiétranger?Pourquoi lanécessitédel'erreur,silelangageestunguideversla vérité(jenedispascontientlavérité).Maisc'estun problèmethéologiqueanalogueàceluiquiaembarrassé lesanciensJuifspourquoidoncdieuparfaita-t-ilcréé lemondeimparfait(infinifini.etc.)?Ilmesemble parfoisquesidansl'hypothèsedulangagepostérieurà lapenséeonestconduitàadmettrequetoutestvrai (cequiévidemmentrend touteparoleinutile)eten particuliercontreditl'existenced'unmotsignifiantfaux, dansl'hypothèsecontrairedulangageantérieuràla penséeonestamenéàsedemandersitoutn'estpas faux,lelangageneparaissantpasdisposerdemoyens suffisantspourconvaincrel'h.(l'individu)desapuis-sancepossibilitéderefusd'uneproposition, etdurefus totalparlesuicideparexemple(cetargumentjel'ai retrouvéchezvousdansleP.desM.etc'estcetargument quej'avaisqualifiédejuste,leseul).Jenevoussuispas dansvotreentreprised'hypothèsesparallèles,parceque, relativementaulangage,ilfautadoptercoûtequecoûte unesolutiondansl'ordrepratiquesetaireouparler, etdansl'ordrethéoriquesionparle,prendrepartipour l'unoul'autrejediscequejepense,oujepensece
Jecroisquelestylen'estquel'achèvementdelaconnaissance,ilya doncpassagedel'unàl'autre,maisceuxquis'occupentdustylenele pensentpas,généralement,etnefontrienpourfacilitercepassageau lecteur.