La Nouvelle Revue Française N° 371

De
Jean Tardieu, Les tours de Trébizonde
Tommaso Landolfi, Raymond et Sigismond
Noël Devaulx, La Cloche
Jude Stéfan, Laures
Jean-Noël Schifano, Par cet amour qui les mène
Chroniques :
Michel Butor, À propos des Voyages de Flaubert (Fin)
Henri Thomas, Amorces
Clément Rosset, Archives
Jean Clair, S. D.
Chroniques : le théâtre :
Jeanyves Guérin, L'automne avec Beckett
Notes : la poésie :
Daniel Leuwers, Cahiers Saint-John Perse n° 6 (Gallimard)
Notes : le roman :
Janine Aeply, Édouard, par Madame de Duras (Mercure de France)
Francine de Martinoir, Le dragon dans la glace, par Claude Delarue (Balland)
Claude Dis, Cherokee, par Jean Echenoz (Éditions de Minuit)
Notes : les essais :
Thierry Cordellier, Art et figures de l'esprit, par Baltasar Gracián (Le Seuil)
Hervé Cronel, Le chercheur d'âme, par Georg Groddeck (Gallimard)
Michel Jarrety, L'élégie érotique romaine, par Paul Veyne (Le Seuil)
Henri Raczymow, Les Livres du souvenir, par Annette Wieviorka et Itzhok Niborski (Gallimard)
Notes : lettres étrangères :
Christine Jordis, Rites de passage, par William Golding (Gallimard)
Valentin Beauvois, Le souffle, par Thomas Bernhard (Gallimard)
Jean Blot, L'agent de sa Majesté, par David Shahar (Gallimard)
Notes : les arts :
Jean Revol, Gustave Doré (Musée Carnavalet) - Bruno Schulz (Éditions Calligrammes)
Notes : la photographie :
Florence de Meredieu, Lucas Samaras (Centre Georges Pompidou) - Stefan de Jaeger (Éditions Creatis - Galerie Isy Brachot)
L'air du mois :
Jean Grosjean, Le gisant
Philippe Nathaniel, D'autres villes
Bona de Pisis, De Pisis
Gérard de Laubier, Ode aux vents de la nuit
Textes :
Jean Paulhan - Brice Parain, Correspondance (1938) (Fin)
Publié le : lundi 13 avril 2015
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EAN13 : 9782072386732
Nombre de pages : 160
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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
LesTours
deTrébizonde
ÀMarie-Laure
Decetaquariumjuchéaucinquièmeétagedel'im-meubleévoluemalenteurpensiveetdouloureuse depoissonprisàlanasse,del'uniquevitragequime sépareduboulevard,au-dessusduroulementcontinu desvoitures,decetteparoideverrequimiroitecomme lasurfacegeléed'unlacdemontagne,jevoisauloin, verslesuddeParis,s'allumerlesoir,s'éteindrepeuà peulanuit,puissedéployeretprendreracinedans l'auroreleshautestoursdu«QuartierItalie». Cesformesredoutablesdenotredestinsontautant depontonsconstruitstoutexprèspour dévorerdes milliersetdesmilliersdecaptifsinnocents,maiselles ressemblentaussiàdesbanquisessecrètementtravail-léesparlessoubresautsimperceptiblesd'undéparttou-joursdifféré. Voyez!Avecl'agitationetlesbruitsquiaugmentent, s'approcheunefindejournée.Souventsurlefondd'un cielvertsombre,dececielcourroucéoubienveillant, balafrédepâlesplagesdenuées,lestourslesplusélevées (aunombredequatre),commencentàjouerlesphares portuairesdansl'immobiletempêteurbaine. Bienqu'ellessoientpresqueimaginairesàforced'être
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anonymesetqu'ellessemblent,parl'effetd'uninquié-tantparadoxeàladistance,totalementinhabitées, ellesnecessentd'imposerleurprésence,plusobsédante, plusmenaçante quelespasd'ungéantvoraceetmuet. Touràtour(c'estvraimentlemot!),danslamarée montantedel'obscurité,lesminusculesetinnombrables lanternesdesfenêtress'ouvrent,seferment,s'ouvrent, seferment,selonlesmouvementsinégauxd'unesigna-lisationincompréhensible,dequelqueénigmatique «alphabetMorse»,puis,aprèsavoirainsiclignoté,elles s'illuminenttoutesensemble,commesilaraisondecet embrasementfinaln'étaitpaslacommunionobligatoire desreclusinvisiblesautourdurepasdusoir(serviàla mêmeheuredanslacuisinedesvraispauvresetdans lasalleàmangerdesfauxriches),maiscommesices nefscolossales,prenantconscienced'elles-mêmes,ne cherchaientqu'àéclairerlespassesdangereusesdeleur immobilenavigation. Pendantdesannéesetdesannées,sesontnourries decespectacle,quimefaitpeuretenmêmetemps m'intriguecommeunproblèmeinsoluble,mesnuitsde mauvaissommeil,maisaussi,biensouvent,mesveilles fascinéesetravies,car(enétésurtout),cesédificesver-tigineuxquisemblentconsumerlavieaulieudela protéger,sechangentengirandolesdefête,enchâteaux dudélire,sansautreréalitéapparentequelespoints d'orquilesarrachentàlanuit.Ondiraitqueleur pavoisementdésordonnéefface,ourendsoudainlesup-portmonumentaldeleurstructure,plusmince,plus fragileetplusflottantqu'unenappesecouée. Demain,selonlacoutumedélicateducielparisien,je verrailesteintessuccessivesdumatinsefondrel'une dansl'autre,passer durosetendreaugrisbleuté,riva-lisant,surlesbordsdecettepériphériesansespoir,avec lerêvecolorédespeintreslesplusgourmandsdesaveurs etdenuancesdèsl'aube,cesvaisseaux,prisdansles vaguesmortesdumacadam,s'efforcerontd'oublierleur
LesToursdeTrébizonde
sortetdesourire,lorsqueleurfaceencoreplongéedans l'ombrecoupera,lelongd'unearêteverticalepareille àunefalaise,lafaceofferteàladouceurdulevant.Plus tard,s'étantfondues,vaporisées dansl'irradiationdela clartésolaire,puis,quelquesheuresaprès,s'étant, commej'aidit,effacéesdansleurpropreillumination électrique,lestoursdisparaissentenfin,absorbéespar lesilencedel'éloignement.Seule,alors,enpleinenuit, unevigie,pasplusgrossequ'untimbrecolléenhaut d'uneenveloppe,quelquepartsurl'abrupteparoi,révèle encoreleurpesantemasseendormie. Aucoursdemesdixoudouzeannéesdeveille,jeme refuseàévaluerlenombreaccrudesmortsquisesont succédé,danscetensembleimplacableduhautenbas dechaqueimmensecolumbariumdisparitionsdis-crètes,manifestéesseulementparlafermetureprovi-soiredel'uneoul'autredesfenêtres,petitshublotsde l'asphyxiecollective,étincellesfurtives aussitôtsuivies deleurcendreetj'aienfincomprisquelliensecret, dansledemi-sommeildemacontemplation,cepaysage (occidentaletterrestreparsapermanenceaveugle, orientaletmaritimeparsafantasmagorienocturne) entretenait,au-delàdescontinentsetdessiècles,avec l'imagerieensorcelée,évoquantlalégendedesaint GeorgesetdelaprincessedeTrébizonde,tellequel'a conçuePisanello,àVérone,pourl'égliseSant'Anasta-sia. Cettefresque,enpartieabîmée,quel'ona,parpré-caution,détachéeduhautmurprimitifettransportée dansunechapellevoisine,maisquiaconservé l'essentiel desonpouvoird'incantation,cechef-d'œuvrenaïfet savant,inspiréettranquille,estdenatureàprovoquer, chezlespectateurémerveilléquejesuis,une rêverie multipleetsansfin. Jeremarqued'abordqueletableaului-mêmetient dansunesurfacemesurable,demoyennegrandeur,alors que,parlaplénitudeetlarichessedessuggestionsqu'il
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éveille,l'événementreprésentésembles'étendreaux confinsdumonde. Maiscecontrasteentrel'espacematérieletl'espace mentalnes'arrêtepaslà.Dominéesparunensemble detoursfabuleuses,ellesaussiétrangementdésertes, touteslesfigurespeintesplongentdansunélémenthors dutemps,dansunbaindestupeurcomparableàcette impressiond'attenteangoisséequenouséprouvonsà l'approched'unorage. C'estsansdoutelavolonté,conscienteetsingulière-mentsubtile,deprovoquerennousuntelsentiment (onleretrouvedansd'autresœuvresdumêmeartiste) quiaconduitPisanelloàmaintenirsescouleursdans unesortedesourdinesomptueuse,dansunegammede modulationsvoilées,entrel'argentternietleschamar-ruresnoiret or,affleurentçàetlesrondeurs luisantesdel'ivoire.(Si,commeilestvraisemblable, cetteatténuationestdueenpartieauxintempérieset auxmoisissures,onpeutaussisupposerquel'harmonie généraledelafresque,tellequ'elleétaitperçueàl'ori-gine,étaitanalogueàcelled'aujourd'hui,maisdansune tonalitéplussonore,avecdesdétailsauxcouleursplus vivesetplusaiguës.) Quantauxattitudesdespersonnagesdudrame(décor etanimauxcompris),cenesontpartoutquedéparts retardés,gestesenarrêt,mouvementsamorcésettout àcoupbloqués,suspendusentrelamenaced'uncata-clysmeimminentetlamémoired'untempsmythique. Onpourraitsupposerquelepeintre,enéquilibreentre sesdeuxsollicitationsmajeures,entrelaprécisiondela vériténaturalistequiouvrelaRenaissanceetlanostal-gie,déjàsurannée,delaFablemédiévale,avoulunous glisserdanslamainlacléperduedessymboles,dontle secretestpeut-êtredenousfairerevivre«àlademande» lesphasestoujourslesmêmesetcependanttoujours rajeuniesd'unrituelàlafoismagiqueetsacré.
LesToursdeTrébizonde
Là,debout,faceànous,ilvientd'arriver,cejeune hommesongeurquiestunSaint,maisaussiunguerrier. Safortejambedroite,gaînéed'unecottedemailles, fait unpasdécidéverssoncoursieretdéjàsonbras gaucheposelasellesurledosduchevalblanc,dont nousnevoyonsquelacroupeénorme,sangléedansun harnachementdecuirdoré. Ilestaccouru,lefrontceintd'unecouronnedeboucles blondes,sesgrandsyeuxdefemmetournésducôtédu Dragon(maissansleregarderencore,depeurd'être affaibliparl'horreur).Safacecamuseetréfléchie exprimeladétermination,lafatalitéacceptée,lacerti-tudeinvincible,maiselleestaussilevisagemêmedela tristesse,carilesttristedetuer,mêmeunmonstre, mêmeundragondesangetdefeuetderépondreau défi despuissancesmaléfiquespourconfirmer,selonles mystèresd'unecontradictionsansremède,lasupré-matiedelaFoi. Bienqu'ilsesoitmisenroutepourcettepérilleuse etlonguerandonnéejusqu'auxrivesdelamerNoire (au-delàdel'eauglauqueetducielbleupâle,ilsemble quel'onaperçoiveunesombrecolline)etbienqu'il connaisseleschargesdesamissionsurhumaineladéli-vranced'unejeuneprincesseofferteensacrificeàla mortlaplusaffreuse,ilnedaignemêmepastourner lesyeuxverslatendrevictimepromise.C'estcommesi ledrameneconcernaitquenousseuls,nousquisommes perdusdanslefutur,spectateursfrissonnantsras-semblésdevantlascènedecemonde. LaPrincesse,desoncôté,parl'éléganceinsouciante desonmaintien,paraîtabsentedelatragédiequila menacedirectement.Lavenuedesondéfenseura-t-elle,enuninstant,effacétoutecraintesursonvisage lisseetenfantin?Oubien,nonprévenuedecequi
LaNouvelleRevueFrançaise l'attend,s'est-ellecrueinvitée,cejour-làcommeun autre,augrandtumulteféodaldesmatinsdechasse? Oubienencoreest-elledéjàmorteet,aussitôtressus-citée,a-t-elleprispourtoujourslemasquelégerde l'innocenceetdel'oubli? Onlavoitdeprofil,ellen'estséparéedeLuiquepar lalargeurd'uncheval.Sonfront,somméd'unemasse de cheveuxrejetésenarrière,serrésdanslesentrelacs d'épaissescordelettesbrunes,estéclairéparleglobede l'oeilunminceéclatdeporcelaineblanchequiattire notreregardsurlesienetlesiensursaintGeorges. Sonmanteausombre,rehausséd'hermine,étendsurle solsatraîneauxnombreuxreplis,toutprèsd'uncava-liercasquéauvisageenfouidansl'ombreduheaume, uneénormelanceàsonpoingildirigeversnousla tête,finecommeunviolon,desonchevalmauveetgris dontleprofondregard,noirdetoutelanoirceurdu pressentiment,estanalogueparl'intensitédesadouleuret desamélancolie,auxgrandsyeuxtristesduHéros. Elleestdescendue,lajeunefille,duhautdelacité fantastique(pourtantdéserteàcetteheurefatale)dont onnevoit,ausommetd'unehauteurabrupte,derrière unreplideterrain,quelestoursàl'architecturecompli-quée,cestoursfameuses,échappéesd'unMoyenAge irréel,cestoursdévoratriceset muettes,parentesde cellesqu'aujourd'huijescruteavecangoisseàlapéri-phéried'unecapitalemoderne. Letemps,subitement,secontracte,lesimagesse superposent.Seigneurialesoupopulaires,religieusesou profanes,destylegothiqueoud'inspirationcubiste,ces insolenteslevéesdepierreoudeciment,qu'ellessoient surchargéesd'ornementssculptésouajouréesdefenêtres toutesidentiques,n'ayant,lesunsetlesautres,quela couleur duventquitourneautourd'elles,delalumière quilesanimeetdugrandfleuvetemporelquilesemporte onnesaitoù,ellesfigurent,pourmonespriteffrayé, lamêmetentation,transmisedesiècleensiècle,de
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Grecsintermèdes(1) Grecsintermèdes(fin) Parcetamourquilesmène
MICHELSICARD Bengy. LaQuatrièmeBlessure,deJ.de Laures. JUDESTÉFAN ALAINSUIED beJErANTARgDIEU Correspondance(1930-1951),d'A.Schcen-sommeil LaCitésans Trébizonde. LesToursde
HENRITHOMAS Amorces. JEAN-LOUPTRASSARD Linné. VoyageenLaponie,deK.von
FRANÇOISTRÉMOLIÈRES Nancy. L'7w/)fra<e<!<<~on~M<deJ.-L. LeDroitetlesdroitsdel'homme,deM.Villey
JOHNUPDIKE Ilcourt,ilcourt(traduitdel'américainparMau-Rambaud). rice BERTRANDVISAGE Touslessoleils(fin)
67 85 43
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