La Nouvelle Revue Française N° 382

De
William Faulkner, Frankie et Johnnie
Norge, Poèmes
Salah Stétié, 'Comme si la foudre emportait les yeux...'
Chroniques :
Michel Butor, Écriture et peinture chez Henri Michaux
Ghislain Sartoris, Questions sur l'antisémitisme français (Legs de l'antisémitisme en France, par Jeffrey Mehlman [Denoël])
Henri Thomas, Amorces
Jean Clair, S. D.
Notes : la littérature :
Alain Clerval, Correspondance 1950-1962, par Jacques Chardonne et Roger Nimier (Gallimard)
Notes : le roman :
Claude Dis, Bernard le paresseux, par André Dhôtel (Gallimard)
Alain Clerval, Tous les soleils, par Bertrand Visage (Le Seuil)
Laurand Kovacs, Arcanes aux cent tours, par Ivo Fleischmann (Flammarion)
Notes : les essais :
Willy de Spens, Louis Veuillot, un homme de combat, par Benoît Le Roux (Téqui)
Janine Aeply, William Faulkner, par David Minter (Balland)
Jean Philippe Guinle, Entretiens avec Frédéric de Towarnicki, par Jean Beaufret (P.U.F.)
Thierry Cordellier, Théodicée, par Michel Fardoulis-Lagrange (Calligrammes)
Hervé Cronel, Atlas stratégique, par Gérard Chaliand et Jean-Pierre Rageau (Fayard)
Notes : lettres étrangères :
Christine Jordis, Une philosophie de la solitude, par John Cowper Powys (Éditions de La Différence)
Francine de Martinoir, Aracoeli, par Elsa Morante (Gallimard)
Jean-Marie Le Sidaner, Les îles nouvelles, par Maria-Luisa Bombal (Christian Bourgois)
Pierre Mahillon, L'attentat, par harry Mulisch (Calmann-Lévy)
L'air du mois :
Jorge Luis Borges, Fragment sur Joyce
Franck André Jamme, Pour les simples
Gerard Le Gouic, Journal de ma boutique
Publié le : lundi 13 avril 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782072383779
Nombre de pages : 128
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1.
LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
WILLIAMFAULKNER
Frankie
etJohnnie
«Onl'appelleraFrank»,ditlepère,unboxeurqui n'avaitjamaisgagnéuncombat,etn'étaitpourtantjamais restéautapis.Ilparlaitd'untonconfiant.«Letapin, c'estfinipourtoi,mavieille.Onsemarie,d'accord?» Etpuisunjour,ilpenchasatêterondeauxcheveux lumineuxau-dessusd'unbébérougeaudquivagissait;il futconsterné.«Maisc'estunefille!»murmura-t-ild'une voixétrangléeparlasurprise.«Unefille,nomd'unepipe, voyez-vousça!»Cependantcommeilétaitbienélevéet quec'étaitunchictype,ildéposaunbaisersurlajoue brûlantedelamère.«T'enfaispas,mavieille,telaisse pasabattre.Ontâcheradefairemieuxlaprochainefois. » Ellesegardabiendedirequ'iln'yauraitpasde prochainefois.Elleétaittoutedécoiffée etsecontentade luiadresserunpâlesourire;durantlecourtlapsdetemps ilconnutl'enfant(ilpéritnoblementàOceanGrove
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Parkenvoulantportersecoursàunegrossedamequise noyait),ils'habituaàl'idéequ'ilavaitunefille.Iln'était plusgênéderépondrequandonluidemandaitsic'était ungarçonouunefille;ildevintmêmeextraordinairement fierdecepetitêtrevifauxcheveuxlumineux.«C'est vrai,c'estmonportraittoutcraché»,disait-ilfièrementà toutlemonde;etsonultimepenséecohérente,alorsqu'il luttaitcontrelecourant,gênéparcettemassequise débattait,futpoursafille. «NomdeDieu,lafichuegarce.»Àboutdesouffle, ilvoyaitlecielbasculerentrelesrouleauxbéants,et maudissaitlegrospaquetdechairmollequiavaitraison desesjeunesmuscles.Maispasquestiondelâcher,ce n'étaitpassongenre.L'imagedeFrankieétaitplusnette quelabrûluredanssagorgeetsespoumons.«Pauvre gosse,lavievapasêtrefacilepourellemaintenant», pensa-t-ilaumilieudesbullesvertes. Frankieétaitdoncunefilleénergique;c'étaitdumoins l'avisdeJohnniesoncopain.C'estcequevousauriez pensé,vousaussi,sivousl'aviezvuepasserdanslarue unsamedisoir;elletenaitlebrasdeJohnnieetmarchait d'unpasconquérantetsensuel,donnantàsesbrasminces d'adolescentelemouvementrythmédesscieursdelong, etlançantenavantsonjeunecorpsaveclabrusquerieet larégularitéd'unmétronome.C'estentoutcasceque pensaientlesacolytesdeJohnnielorsqu'ill'emmenait danseràsonClubSportif,ilslamangeaientdes yeux, s'agglutinaientautourd'elleetl'empêchaientd'évoluer surlapiste.Dèslepremiersoir,ellelesavaitjoliment rembarrés;ilssetenaientaucoindelarue,plaisantant ettaquinantlesfillesquipassaientet,lavoyantapprocher, ilsavaientpoussédessifflementsadmiratifsetmisJohnnie audéfidelalever.Johnnie,àquisoncostumeneuf donnaitducourage,neditpasnon.
FrankieetJohnnie
«Salut,mignonne»,luilança-t-ilensoulevantson chapeaud'ungesteélégant.Illuiemboîtalepas.Frankie leregardad'unœilgrisetfroidet,sanss'arrêter,lui répondit«Tire-toi,p'titgars.» «Disdonc.»continua calmementJohnnie,tandisquederrièreluilescopains s'esclaffaient. «Dégage,pauv'cloche,oucomptetesabattis»,répliqua sèchementFrankie.Ellen'avaitpasbesoind'unflicpour sedéfendre,Frankie. Johnnieconservaadmirablementsonsang-froid.«Vas-y,mignonne,tape,j'aimeça»,dit-ilenlaprenantparle bras.Frankien'essaya pasdesedégagergauchementcomme auraitfaitune demoiselledebonnefamille.Ellepritson élanet,desamaintoutemenue,elleflanquaunegifle magistraleàJohnnie.Lascènesepassaitdevantunbar clandestin,dontlesportesbattanteslaissaientapercevoir unesalleauxlumièresobscurciesparlafuméedutabac. «J'enveuxuneautre»,ditJohnniequisetenaittout raide,toutrouge,etFrankiedenouveaulegifla.Un hommesortitdelataverneentitubant.«Lagar.dit-» de. il.«Casse-luilagueule,espèce»Danscetterue sordide,levisagebrûlantetrougedeJohnnie,levisage blancdeFrankieétaientpareilsàdeuxjeunesplanètes. JohnnieregardantFrankievitsonnezsefroncer.«Elle vapleurer»,pensaJohnnieprisdepanique;danssatête bourdonnante,sonespritavaitfiniparenregistrerles parolesdel'inconnu.Ilfitvolte-face,etluisautapresque auvisage. «Tusaisàquituparles?Jet'apprendrai,moi,àparler commeçadevantunedame.»Lepochardrépliquaavec lecouragequedonnel'alcool«Disdonc.»Johnnielui flanquauncoupdepoing,etl'hommeseretrouvadans lecaniveau,jurantetsacrant. JohnnieseretournamaisFrankies'étaitenfuieenpleu-
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rant.Illarattrapa«Voyonsmonp'tit»,maisFrankie neréagissaitpas.Quellesacréeveine,sedit Johnniequi, transpirantlégèrement,lamenaversl'entréed'uneimpasse obscure.D'ungestegauche,illuipritlataille.«C'est fini,maintenant,nepleureplus.»Frankiesetournabrus-quementversluiets'accrochadésespérémentàsonveston. J'aiunesacréeveine,seditJohnnietoutenluitapotant l'épaulecommeoncaresseunchien.«Allons,pleureplus, frangine.Jevoulaispastefairepeur.Dis-moicequetu veuxquejefasse.»Désemparé,ilregardaautourdelui. Quelpétrin!Silescopainssepointaient,ilauraitbonne mine.Ilsn'auraientpasfinidelecharrier.D'habitude, quandonestendanger,onappelleunflic,maisJohnnie avaitdesolidesraisonsd'éviterlesflics;ilévitaitmême levieuxRyan,etc'étaitpourtantuncopaindesonpère, unamid'enfancemême.Sacrénom,commentfaire? PauvreJohnnie,sidistinguéetsinigaud. Toutàcoupuneidéeluivint.«Allons,calme-toi, mignonne.Tuveuxrentrercheztoi?Dis-moituhabites etjeteramène,d'accord?»Frankielevaversluiunvisage barbouillédelarmes.Commesesyeuxétaientgris,et commesescheveuxbrillaientsoussonpetitchapeaude quat'sous!Johnniesentaitsoncorpsferme,cambré. «Qu'est-cequit'tracasse,mapoupée?Racontetesennuis àJohnnie,ilenfaitsonaffaire.Tusais,j'voulaispaste fairepeur. C'étaitpastoi,c'étaitceplouc.» Rassuré,Johnniecriapresque«T'asvucommejel'ai buté,cecave.Jel'aidescenducommesi.commesi. J'yretourne,situveuxetjeluidémolisleportrait. Non,non,réponditaussitôtFrankie.J'aiétéidiote dechialercommeça.C'estpourtantpasdansmeshabi-tudes.»Ellepoussaunsoupir.«Bon,vautmieuxqueje rentre.
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Danslacheminéedesonpenn-tidepêcheuràSaint-Guénolé JeanBazainebrûlesespremièresaquarellesdel'été. Jenesaispascequelapeintureattenddemoi,s'excuse-t-ilenfrottantunesecondeallumette.
Lamaisonavaitlaformed'unL.Lachambred'amisse trouvaitàl'unedesextrémitésquandmeshôtesdormaient dansl'autre.Peu aprèsmoncoucher,jemesuisrelevéj'en-tendais commedesgémissements,desappelsétouffés.Jesuis sortisurlepalier.Onappelait,effectivement,jecroyaismême distinguermonnomdansunesortederâle.J'airapidement parcourulecouloir.Lachambredemeshôtesétaitgrande ouverteetleslampesallumées.Ilsfaisaientl'amourdansun fauteuiletlafemmeprononçaitmonnomentredeuxplaintes, parfoisdetoutessesforces. J'aireferméàdemileurporte,sansbruit,etj'airegagné lentementmachambre,abasourdimoinsparl'imprévudela situationqueparmonincapacitéàrépondreàcequ'onvoulait m'offrir.
«Irrégulier.Assezbienquelquesfois(premier trimestrede l'annéescolaire1950/1951). «Manqueunpeudetravail.Effortàfaire»(deuxième trimestre). «Intelligent.Tropindiscipliné»(troisièmetrimestre) J'étaisl'élève,MauriceFombeureleprofesseur.
Premierjanvier1979. J'airefaitlamêmepromenadesolitairequ'ilyadeuxans,
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